Les dieux du campus Tome 2 - Sander
42 - Jeremiah
42
JEREMIAH
Les jours défilent en accéléré, un peu comme dans un rêve. Nous n’avons pas gagné la finale du Frozen Four, mais ce n’est pas grave, parce que nous nous sommes battus à fond. Nous n’avons pas à rougir de notre performance, au contraire. Moi, je suis fier de cette équipe soudée qui est arrivée si loin. Et qui sait ? Peut-être que l’année prochaine, nous atteindrons le sommet.
Après notre défaite, tout le monde est rentré, sauf moi. J’ai attendu que Sander sorte de l’hôpital pour que nous puissions regagner la fac, ensemble, tous les deux. Comme un couple. Parce que c’est ce que nous sommes désormais. Un couple. Un couple qui sera bientôt officiel. Il me reste une dernière étape à franchir avant ça.
— Tu es sûr de vouloir le faire ? me demande Sander alors que nous sommes allongés dans son lit, encore nus, en ce début de matinée ensoleillée.
Passer de nouveau la nuit dans ses bras, c’était comme retrouver un rêve que j’avais cru parti en fumée.
Je hoche la tête.
— Oui. Je n’ai plus envie de me cacher.
— Tu sais que ça va faire jaser, pas vrai ?
Je fronce les sourcils.
— C’est moi ou tu es en train de me dissuader ?
Sander rit et passe son doigt sur ma joue.
— Non. Mais je veux être certain que tu as pris tous les paramètres en compte.
C’est le cas. Nous avons beaucoup discuté lui et moi, au cours des jours que nous avons passés ensemble. Autant dire qu’avec lui cloué à l’hôpital, nous avions pas mal de temps à tuer. Et comble de la surprise, nous ne nous sommes même pas étripés. Ça viendra, parce que nous fonctionnons comme ça, lui et moi. Mais aucun couple n’est parfait, pas vrai ? Sans compter qu’il nous faudra du temps pour nous ajuster. Un temps que je n’ai pas envie de passer à regarder par-dessus mon épaule pour être certain qu’on ne se fasse pas choper.
— Je veux juste que tu sois sûr de toi, ajoute-t-il, voyant que je ne réponds pas.
— Je le suis, Sander. C’est promis. Et oui, je flippe de la réaction de mes coéquipiers, et de l’après, évidemment…
Parce que je n’ai pas changé d’opinion là-dessus. Mes craintes de n’être drafté que pour l’image d’une équipe ne se sont pas apaisées. Mais je me dis que, même si c’est le cas, ce sera à moi de faire mes preuves, de leur montrer qu’ils ont fait le bon choix, non parce que je suis bi mais parce que je suis doué. Reste à croiser les doigts pour l’être suffisamment et intégrer la NHL. Mais j’ai le temps. Beaucoup de choses peuvent encore évoluer au sein de la ligue, après tout.
— Mais j’ai besoin de le faire. D’être moi. D’arrêter de me cacher. Et surtout, j’ai besoin d’être à cent pour cent avec toi.
Sander sourit et saisit mon menton entre ses doigts pour coller un baiser sur mes lèvres. Nous ne savons pas si notre relation durera, mais quoi qu’il en soit, je n’aurai jamais de regrets. Sander mérite d’être avec un homme fier de marcher à ses côtés.
— Ça valait le coup de passer aussi près de la mort, souffle-t-il contre mes lèvres.
Je me redresse aussitôt pour lui donner une tape sur le bras. Je fais attention, car il est loin d’avoir retrouvé sa force habituelle. Je sais que ne pas pouvoir jouer au football pour le reste de la saison l’énerve, mais il doit se protéger, et guérir, s’il veut commencer la prochaine année en pleine forme. De plus, il a décidé de profiter de ce repos forcé pour essayer un nouveau protocole contre son TEI, supervisé par sa psy.
— Ne plaisante pas avec ça, grondé-je.
— Désolé.
Il ne l’est qu’à moitié. Et le pire, c’est qu’il a raison. S’il n’avait pas été sur le point d’y passer, nous n’en serions pas là. Et je m’en veux qu’il ait dû subir le pire pour que j’ouvre enfin les yeux.
Nous continuons à flemmarder jusqu’à ce que je doive aller en cours. Je quitte sa chambre après un dernier baiser, lui promettant de venir lui raconter tout ce qui s’est passé une fois que j’aurai discuté avec mes coéquipiers.
Une boule me noue l’estomac durant toute la journée à la perspective de ce qui m’attend. Pourtant, je refuse de me débiner. C’est bien trop important. Le head coach et moi avons longuement discuté avant de décider que j’expliquerais la situation durant la réunion de fin de saison.
Évidemment, il m’a mis en garde, il m’a confirmé que ce ne serait pas toujours facile, que j’allais parfois devoir me battre – au sens métaphorique, mais je pense aussi littéral – pour me faire respecter. Mais me confier à mes coéquipiers est une première étape importante pour pouvoir prendre de l’assurance. Je me doute que tous ne le prendront pas bien, même si j’espère que ce ne sera pas le cas de la majorité.
Lorsque j’arrive dans la salle de réunion, la moitié de l’équipe est déjà là. Scott s’avance aussitôt vers moi pour m’offrir une accolade.
— Ça va le faire, Jer. Le premier qui fait une remarque désobligeante, je lui pète les dents.
Je sais qu’il plaisante, mais c’est agréable de savoir que j’ai le soutien de mon capitaine et ami.
Une fois tout le monde présent, nos coachs se présentent devant nous à tour de rôle pour résumer la saison, analyser les statistiques, décrypter nos stratégies, nous féliciter, insister sur nos faiblesses, sur ce que nous devrons absolument travailler lors de la saison prochaine. Pour être honnête, j’écoute tout ça d’une oreille distraite, de plus en plus stressé au fur et à mesure que le temps s’écoule. Finalement, le head coach prend la parole, et déclare :
— Avant de terminer cette réunion, je crois que votre coéquipier Jeremiah veut vous dire un mot.
Il insiste sur le mot « coéquipier », comme pour s’assurer que personne ne l’oublie.
Quelques regards curieux me suivent alors que je me lève et prends place devant tout le monde. Je me concentre sur le visage de Scott qui me sourit en murmurant un « Allez, tu peux le faire ». Je me racle la gorge, tente de dissimuler la moiteur de mes mains, et déclare d’une voix un peu rauque :
— Je ne vais pas passer par quatre chemins. Je suis déjà suffisamment mal à l’aise de voir tous vos regards braqués sur moi.
Des ricanements s’élèvent. Un « Comme si tu n’aimais pas être au centre de l’attention » faussement moqueur fuse quelque part.
— Et même si j’espère que ça ne changera rien entre nous, même si je ne devrais pas avoir à faire ce que je m’apprête à faire, je préfère que vous l’appreniez de moi.
— T’as une maladie incurable ? demande une voix.
— Tu nous annonces que t’es pédé ou quoi ? raille une autre.
Je me fige et hoche la tête, un sourire ourlant mes lèvres pour me donner une contenance.
— Eh ouais, Mike. Presque. Je suis bi, en fait. Et en couple avec un mec.
Un silence de mort s’abat sur la pièce avant qu’un brouhaha n’éclate.
— Je savais bien que tu me matais sous la douche.
— Putain, plus jamais je me balade à poil devant toi.
— Sérieux ? J’en connais certains qui vont chialer.
Les remarques fusent, certaines bon enfant, d’autres plus blessantes. Le head coach frappe dans ses mains pour demander le silence. Tout le monde obéit.
— Je vous préviens, si j’entends une seule putain de remarque homophobe, vous êtes virés de l’équipe, c’est compris ?
— À partir de quand ? demande Calvin.
— À partir de maintenant.
Tout le monde hoche la tête. Je crois qu’il est temps pour moi de regagner ma place. Alors que je passe devant Scott, il se lève et m’enlace fort, me murmurant un « Je suis fier de toi » qui me fait rougir.
Alors que je regagne ma place, les regards toujours braqués sur moi, je souris, pour de vrai cette fois. Parce qu’aujourd’hui, moi aussi, je suis fier de moi.
À peine sorti de la patinoire, j’envoie un message à Sander, impatient de le retrouver.
Jeremiah : Où est-ce que tu es ?
Sander : Dans la salle de poterie…
Encore ? Mais son cours doit être fini depuis plus d’une heure. Je réponds par un « J’arrive » et me précipite vers le bâtiment en question. Les couloirs sont pratiquement déserts, seuls quelques étudiants flânent encore.
— Pourquoi tu es toujours là ? demandé-je en le rejoignant.
Les mains pleines d’argile, assis devant son tour de potier, Sander fronce les sourcils face à la masse informe qu’il tente de sculpter.
— Si je veux devenir riche en vendant mon art, j’ai intérêt à mieux me démerder.
— Spoiler alert, Sander, tu es déjà riche.
— Mes parents le sont.
— C’est un détail.
Je souris et m’approche de lui pour déposer un baiser sur ses lèvres.
— En tout cas, je suis d’accord, tu as de gros efforts à faire pour que ça ressemble à quelque chose.
— J’aimerais bien t’y voir, tiens, grommelle-t-il sans jamais cesser d’actionner le tour.
Je ris, ôte ma veste et m’installe derrière Sander.
— OK, Demi Moore 1, laisse-moi prendre les choses en main.
Il rit, et pose ses mains sur son jean crade pour me laisser jouer avec l’argile.
— Alors, raconte. Comment ça s’est passé ?
Je laisse mes doigts glisser et jouer, pour tenter de créer une forme circulaire, tandis que le pied de Sander est toujours appuyé sur la pédale.
— Comme je l’avais imaginé, en fait. Certains l’ont bien pris, d’autres moins. Quelques-uns ont été outrés que je pactise avec l’ennemi.
— C’est moi l’ennemi ? ricane Sander.
J’acquiesce. Ils ont été davantage vexés que dégoûtés par mon annonce. Ils auraient aimé que je leur en parle plus tôt. Mais ils ont fini par comprendre mes réticences.
— Et tu te sens comment ?
— Honnêtement ? Libéré d’un poids. Je crois qu’il va falloir du temps à certains pour se faire à l’idée, mais je n’ai pas à me plaindre.
Il sourit et dépose un baiser à la commissure de mes lèvres.
— Je suis fier de toi, Jeremiah. Et j’ai hâte de montrer au monde entier que tu es mon mec.
Je ris et l’embrasse à mon tour, avant de reporter mon attention sur la poterie, qui ne ressemble toujours pas à grand-chose, soit dit en passant.
— Ah ! Tu vois bien que c’est pas évident ! déclare Sander, satisfait que je n’arrive à rien avec cette putain d’argile.
— Je viens de commencer. Toi, tu as eu des mois pour t’entraîner, grommelé-je.
— Alors, laisse-moi t’aider.
Avant que je puisse répondre quoi que ce soit, les mains de Sander recouvrent les miennes, et guident mes mouvements. Ses doigts glissent entre les miens tandis que j’observe, hypnotisé, nos paumes courir sur l’argile.
— Tu sais comment se finit la scène dans Ghost, pas vrai ? le questionné-je, réfrénant difficilement mon envie de lui.
Sander tourne la tête vers moi et murmure :
— Et si tu me montrais ?
Lorsque mon regard se rive au sien, j’y discerne une lueur amusée qui ne cache en rien le désir que cette idée fait naître en lui. Et je comprends. Parce que nos mains enlacées, couvertes d’argile, qui se caressent tout en essayant de créer quelque chose à partir de rien… il n’y a rien de plus érotique que ça. Sauf que, rapidement, la poterie est oubliée.
Sander se tourne de nouveau vers moi et agrippe mes cheveux pour m’embrasser profondément. Mes mains emprisonnent son visage, étalant l’argile sur sa peau. Et rapidement, nous ne répondons plus de rien. Si nous avons fait attention depuis sa sortie de l’hôpital, je sens bien que Sander en a marre. Et lorsqu’il m’incite à me lever avant de me plaquer contre le mur pour dévorer mes lèvres, mon cœur rate un battement.
Nos baisers furieux ont goût de terre. Sander passe ses mains sous mon tee-shirt, sur ma peau sur laquelle il étale toujours plus d’argile. Bientôt, nous nous retrouvons essoufflés, couverts de glaise de la tête jusqu’à nos jeans respectifs que nous avons déboutonnés. Mes mains glissantes saisissent nos queues, et je nous masturbe tandis que Sander ondule contre moi, soupire contre ma bouche, mord mes lèvres. Ses doigts s’enfoncent dans la peau de mon dos.
— Putain, Jer… Je suis… si… près…
Je nous caresse de plus en plus vite, de plus en plus fort, jusqu’à ce que son corps se tende et qu’il éjacule dans ma main. Je le suis quelques secondes plus tard, et nous restons plaqués l’un contre l’autre, collants et sales, haletants.
— Bordel… je vais ramener ce tour à la maison, souffle-t-il avec un sourire aux lèvres.
J’enfouis mon visage dans son cou, respire son odeur, et l’enlace, fort. Nous restons ainsi un temps infini, jusqu’à ce que nos respirations se calment.
— On devrait peut-être se nettoyer avant que quelqu’un nous surprenne, finit-il par déclarer.
Je me rends compte que cette idée ne m’a même pas traversé l’esprit. Comme quoi, mes progrès sont réels.
— T’as raison, d’autant que je vais devoir y aller, déclaré-je en reprenant de la distance. Et je ne suis pas sûr que mon patron apprécie que je me pointe au boulot dans cet état.
Sander éclate de rire puis attrape ma nuque pour déposer un baiser brutal et sonore sur ma bouche.
— Tu sais, si tu me laissais faire comme la dernière fois, tu n’aurais plus besoin de ce petit boulot et on pourrait passer bien plus de temps ensemble.
Je fronce les sourcils, ne comprenant pas de quoi il parle.
— Hein ?
— Le pourboire, Jer… À ton avis, ils venaient d’où ces six cents dollars ?
Mes yeux s’écarquillent quand la réalité me frappe de plein fouet.
— C’était… c’était toi ? balbutié-je, sous le choc de cette révélation.
— Tu ne l’avais pas deviné ?
Il semble presque agacé que je n’aie pas additionné deux plus deux, mais franchement, comment aurais-je pu ?
— Tu me détestais.
— Non. J’ai essayé. Très fort. Mais je ne t’ai jamais détesté. J’étais juste en colère, frustré, blessé.
Ses mots me serrent le cœur, mais je me souviens que tous ces sentiments appartiennent au passé.
— Merci, murmuré-je, une boule d’émotion me nouant la gorge.
— D’avoir été en colère, frustré et blessé ? De rien, mec.
Je lève les yeux au ciel, et l’attrape par la taille pour le serrer contre moi.
— Je dois vraiment y aller sinon je vais être à la bourre et me faire virer.
— Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de mauvais d’espérer que ce soit le cas ? Tu pourrais te reconvertir et devenir mon prof de poterie attitré.
J’éclate de rire et me détache de lui.
— Va te faire foutre, dis-je en souriant.
— Carrément ! Je suis dispo quand tu veux pour ça, tu sais.
Il accompagne sa tirade d’un clin d’œil, et je finis par m’éloigner, avant de ne plus en être capable. Je me nettoie en vitesse au lavabo de la salle, puis me rhabille. Je suis sur le point de passer la porte lorsque sa voix s’élève de nouveau.
— Je pense sincèrement ce que j’ai dit, tu sais ! s’exclame-t-il.
Pour toute réponse, je lui offre un doigt d’honneur avant de disparaître. Et son rire, si franc, si vrai, ce rire qui me file des frissons et me donne envie de me blottir contre lui sans plus jamais le lâcher, me suit jusque dans le couloir. Il résonne encore dans ma tête bien après que j’ai quitté le bâtiment. Je ris aussi. Libéré d’un poids. Heureux de pouvoir enfin être aux yeux du monde celui que je suis au plus profond de moi.
1. Référence au film Ghost, de Jerry Zucker (1990).
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