Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 23 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

22 - Jeremiah

22

 

JEREMIAH

 

Je dois me rendre à l’évidence, je suis nul au football. Allongé sur le sol recouvert d’herbe, j’observe du coin de l’œil Knox courir aussi vite que le vent, ballon en main. J’entends des cris lorsqu’il marque un touchdown dans la end zone délimitée par des plots.

— Bah alors, Marner, tu comptes roupiller ici ? me crie Sander qui arrive à ma hauteur en trottinant.

Franchement, ça ne me dérangerait pas plus que ça. Depuis le début du match, j’ai passé plus de temps par terre que debout.

— Eh ! N’abîmez pas Jer ! Contrairement à vous, on a encore un championnat à jouer ! s’exclame Scott, qui a préféré rester assis à boire des bières plutôt que jouer avec nous.

La grande main de Sander avance dans mon champ de vision, je l’attrape pour qu’il m’aide à me relever. Je le remercie d’un sourire, auquel il répond par un signe de tête. Lorsque sa paume se détache de la mienne, je me rends compte qu’il aurait pu me libérer bien plus tôt. Je déglutis sous son regard qui me scrute sans sourciller.

Depuis deux jours, l’atmosphère entre nous a changé. Elle est moins hostile, plus amicale… mais plus étouffante également. Il y a une sorte d’attente suspendue dans l’air, comme si chacun espérait que l’autre fasse le premier pas. Je me demande s’il en a autant conscience que moi.

— S’il est aussi doué avec un palet qu’il l’est avec un ballon, je ne donne pas cher de votre peau pendant le championnat, ricane Chase.

— J’aimerais bien t’y voir, tiens, avec des patins aux pieds, grommelé-je en passant une main sur mon front pour dégager mes mèches humides.

En tant que sportifs, ils devraient être les premiers à comprendre les efforts que doit fournir notre corps en période de compétition. Surtout dans le hockey. Notre discipline est l’une des plus physiques. Elle demande de la vitesse, de l’équilibre, et une concentration de chaque instant, raison pour laquelle les changements sur la glace sont fréquents.

— Vos putains de plaquages, c’est de la tarte comparé à ce qu’on se prend, nargue Scott, histoire de rajouter de l’huile sur le feu.

— Dixit le mec qui préfère nous regarder plutôt que se ridiculiser, raille Leander.

— Quand vous aurez fini votre guerre d’ego, vous serez priés d’aller prendre une douche, j’ai préparé de la margarita, déclare Nyx en arrivant près de nous.

Apparemment, elle vient de prononcer le mot magique, puisque Sander lui fonce dessus et la serre dans ses bras.

— Beurk ! Brutus, tu transpires de partout, c’est crade ! s’exclame-t-elle avec une grimace.

— Moi qui pensais que tu aimais les hommes en sueur, renchérit Sander.

— Seulement le mien. Alors, va te laver !

Je jette un coup d’œil à Leander qui sourit en regardant Nyx, et je sens mon bide se serrer. Son expression, la manière dont ses traits s’adoucissent, ses yeux qui la scrutent comme si elle était ce qu’il a de plus précieux au monde… Je passe une main sur mon visage et soupire. Depuis que les choses vont – relativement – mieux avec Sander, je me demande si je ne préférerais pas retrouver notre inimitié. Finalement, être son ennemi est bien plus facile qu’être son ami. Désormais, les frontières sont trop floues, ce qui m’incite à espérer que les choses évoluent encore entre nous, tout en sachant que ça n’arrivera jamais.

— Jer ? On t’a perdu ?

Je tourne la tête vers Knox, qui m’observe, les sourcils froncés. Il tient toujours le ballon dans sa grande main, et son tee-shirt est couvert de terre.

— Ouais, désolé, je…

Je grimace lorsque je commence à bouger et sens une légère douleur au flanc. Je soulève mon tee-shirt et avise l’hématome qui commence à se former sur ma peau. Merde !

— Vous voyez, les gars, vous avez abîmé Jeremiah ! s’écrie Scott.

Je lève les yeux au ciel. Comme si je n’avais pas connu pire !

— Tu veux de la crème ? demande Dante, les cheveux bruns hirsutes et le visage rougi.

Je me demande si ce n’est pas lui le responsable de cette ecchymose. Il y a quelques minutes, le gars a foncé sur moi et m’a plaqué de tout son poids. Pour un cheerleader, il a une sacrée maîtrise du football.

— Je suis pas en sucre, mais merci de t’inquiéter, grogné-je, vexé qu’ils me considèrent tous comme une petite nature.

J’ai presque envie que les jumeaux prennent Scott au mot et fassent construire une patinoire. Ils se marreraient moins.

— Allez, déclare Leander en passant une main autour de mes épaules. Allons prendre une douche.

— C’est une invitation ? ricane Chase.

Je m’immobilise en entendant ses mots. Je sais qu’il plaisante, mais l’idée même qu’il puisse n’avoir ne serait-ce que le moindre soupçon me fige. Faire croire au monde que je suis cent pour cent hétéro m’a demandé beaucoup d’efforts, je n’ai pas envie de les voir gâcher par une simple blague.

— Mec ? Je rigole, pas la peine de tirer une tronche de six pieds de long, poursuit-il en voyant que ça ne me fait pas rire.

— Apparemment, Jer n’aime pas qu’on puisse penser qu’il aime les mecs, renchérit Sander d’un ton mauvais.

Mes poils se hérissent. Je lève la tête pour croiser son regard. Qu’est-ce qui lui prend tout à coup de me balancer ça à la gueule ?

— On peut savoir ce que tu insinues ? craché-je entre mes dents.

Mes mains se serrent en poings, je suis à deux doigts de lui en coller une. Qu’est-ce qu’il cherche à faire, exactement ? À me faire passer pour un putain d’homophobe ? S’il y en a un ici qui sait que ce n’est pas le cas, c’est bien lui. Mais peut-être qu’en fait, tout le problème est là. Et je ne peux empêcher mon cœur de se serrer à ce constat. Il préférerait sûrement que je sois comme lui, que je me foute du regard des autres, des conséquences. Peut-être cherche-t-il à m’enfoncer car il est dégoûté de ne pas avoir réussi à me mettre dans son lit. Parce que cette défaite lui a laissé un goût amer. Pour être honnête, à moi aussi, mais… je ne peux pas. Je ne peux pas.

— Rien du tout, c’était une simple supposition au vu de la grimace sur ton putain de visage suite au sous-entendu de Chase.

J’ouvre la bouche pour répliquer, mais je n’en ai pas le temps.

— Eh, petit frère, tu nous fais quoi, là ? intervient Dante. Fous-lui la paix.

Je me tourne vers ce dernier, qui m’observe d’un air désolé.

— Ah ouais ? Tu vas prendre sa défense, maintenant ? crache Sander.

— Il n’y a pas de défense à prendre, Sander ! Tu sais parfaitement que ni Jer ni qui que ce soit d’autre dans ce camp n’est homophobe !

Sander écarquille les yeux, comme s’il venait de se rendre compte de la portée de ses propos. J’ai dû me tromper. Il voulait certainement simplement me faire sortir de mes gonds, parce que c’est ce qu’il sait faire de mieux. Et dire que je me suis pris des coups pour l’avoir défendu, il n’y a pas si longtemps. C’est à croire que ce type possède une mémoire sélective.

Un silence de plomb accueille les mots de Sander. Tous les yeux sont braqués sur nous, comme s’ils attendaient qu’on se saute à la gorge et se tenaient prêts à nous séparer.

— Jer, je… commence Sander sur un ton désolé, certainement pour s’excuser.

Mais c’est trop tard. Il est allé trop loin.

— Va te faire foutre, sifflé-je entre mes dents.

Sans attendre, je fais volte-face et me dirige rapidement vers mon chalet, pressé de disparaître. Pressé d’être seul et de laisser la colère qui bout en moi refluer.

Je passe un temps infini sous la douche, pas seulement pour délier mes muscles noués, mais aussi pour prendre le temps de me calmer. Hélas, les paroles de Sander ne cessent de tourner en boucle dans ma tête, et j’ai beau fermer les yeux très fort en une tentative de faire le vide dans mon esprit, elles ne veulent pas me laisser en paix. Acceptant que cette lutte se solde par un échec, j’éteins le jet et m’essuie rapidement avant de sortir de la salle de bains.

Assis sur le lit, toujours en serviette, j’enfouis ma tête entre mes mains et prends de profondes inspirations. Autant se rendre à l’évidence, ça ne marche pas. Sander et moi, nous sommes incompatibles. Il y a trop de colère, trop de rancœur entre nous pour que nous puissions enterrer la hache de guerre durablement. Après chaque accalmie arrive un putain d’ouragan qui me laisse toujours un peu plus détruit.

Des coups sur la porte du chalet m’incitent à relever la tête. Je me lève et avance, hésitant avant d’ouvrir. C’est certainement Sander qui débarque pour régler ses comptes. Sans grande surprise, je le découvre sur le seuil. Fraîchement douché, ses cheveux châtains toujours humides, il danse d’un pied sur l’autre, l’air mal à l’aise. Ça, c’est inattendu. Je m’imaginais plutôt me manger un pain dans la figure à peine la porte ouverte. Sauf que loin d’être serrée en poing, sa main droite est refermée sur un tube, qui s’avère être de la pommade.

— Je t’ai apporté ça, précise-t-il en le tendant dans ma direction.

Mes yeux dévient de son visage à sa main, puis reviennent à son visage. J’arrache presque le tube de sa prise et recule, m’apprêtant à refermer la porte, mais Sander la retient avec son pied. Je lui jette un regard noir, n’ayant pas envie de gâcher ma salive pour lui ordonner de dégager. Apparemment, je ne suis pas franchement doué pour le langage non verbal, puisqu’au lieu de faire volte-face et de s’en aller, il pénètre à l’intérieur et referme la porte derrière lui.

— Je suis désolé, pour tout à l’heure. Je… je sais que j’ai abusé.

Je cligne des paupières, étonné. Non par le fait qu’il s’en rende compte mais qu’il me l’avoue. Pourtant, ça ne suffit pas. J’ai besoin qu’il aille plus loin que ça. Qu’il crache ce qu’il a sur le cœur. Une bonne fois pour toutes.

— Mais tu le pensais, pas vrai ? Tes mots, ils… C’est ça, l’opinion que tu as de moi.

Sander se mord la lèvre, comme s’il était gêné que j’aie vu clair dans son jeu. Et ça fait mal, putain. Ça fait un mal de chien. Une douleur qui me prend aux tripes et remonte dans ma gorge, laissant un goût âcre sur ma langue. Une douleur qui ne cesse de se propager lorsqu’au lieu de répondre, Sander préfère changer de sujet.

— Laisse-moi t’aider avec ça, dit-il en pointant la crème du menton.

Je voudrais le foutre dehors, lui hurler de s’en aller, mais la perspective qu’il me touche, même brièvement, m’oblige à la fermer. Je suis pathétique, certes, mais je crève d’envie d’avoir un contact avec lui. Ça me hante depuis la dernière fois que j’ai senti ses mains sur moi. J’en ai besoin. Alors je hoche la tête et lui tends le tube. Il en extrait un peu de pommade, tandis que je me tourne légèrement pour lui permettre d’accéder à mon flanc. Nous savons tous les deux que je pourrais parfaitement me débrouiller moi-même, et que si j’ai accepté, c’était parce que je le voulais. Je retiens ma respiration, anticipant de sentir ses doigts effleurer ma peau mais, la noisette de crème sur le bout des doigts, il reste immobile et m’observe.

— T’as jamais vu de type à moitié nu ? grommelé-je, essayant de ne pas m’enflammer sous son regard brûlant.

Sander sourit et secoue la tête.

— Des tas.

Génial. Rappelle-moi combien de mecs tu t’es tapé, enfoiré ! Enfonce le couteau dans la plaie. Tu es doué pour ça.

— Mais ils n’avaient rien à voir avec toi, ajoute-t-il.

Je me demande s’il ne fait référence qu’à mon physique, mais j’ai envie de me persuader que non. En fait, je crois que je devrais juste arrêter de réfléchir et simplement profiter.

Touche-moi, Sander. S’il te plaît. Comme s’il avait entendu mes pensées, il tend le bras et dépose la pommade sur ma peau. Un frisson parcourt mon échine mais je reste immobile, les yeux grands ouverts, observant Sander qui fait doucement pénétrer la crème d’un air concentré. Je retiens une grimace lorsqu’il appuie un peu trop fort, de peur qu’il retire sa main.

Seuls nos souffles hachés rompent le silence du chalet. La tension est si palpable que je pourrais pratiquement me rouler dedans.

— Je crois que ça devrait aller, déclare Sander après un long moment.

Nous savons l’un comme l’autre qu’il aurait pu s’arrêter bien avant. Il lève la tête et nos yeux se verrouillent.

— Merci, soufflé-je.

— De rien. Tu devrais… t’habiller. Les autres vont se demander ce qu’on fabrique.

— T’as raison. N’oublions pas que je n’aime pas qu’on puisse penser que je pourrais être attiré par les mecs, renchéris-je.

— Je t’ai dit que j’étais désolé, soupire Sander.

— Ouais, je sais.

Sans plus attendre, je m’éloigne de lui et me dirige vers l’armoire pour m’habiller. Alors que je pense qu’il a compris qu’il était temps pour lui de se barrer, il reste là, immobile, en plein milieu du chalet.

— Je suis vraiment désolé, insiste-t-il, comme pour me prouver sa sincérité.

Je laisse tomber ma serviette, passe un jean, enfile un pull et referme les portes du placard avant de me poster devant lui.

— Ouais. Mais tu ne comprends pas.

— Je ne comprends pas quoi, au juste ?

Une de mes mains se perd dans mes cheveux, je suis frustré de devoir avoir cette conversation.

— Je ne suis pas comme toi, Sander. Je ne suis pas prêt à révéler ma bisexualité.

— Je sais. Je sais et je n’aurais pas dû être aussi mesquin. C’est juste que…

Il passe ses doigts dans ses cheveux à son tour avant de pousser un profond soupir. Ses yeux s’ancrent aux miens et je vois sa pomme d’Adam bouger lorsqu’il déglutit.

— C’est juste que quoi ? demandé-je, crevant d’envie qu’il termine sa phrase pour savoir ce qui tourne dans son esprit.

— C’est du gâchis, Jer. Voilà. Et ça me tue, que tu ne puisses pas assumer qui tu es.

— T’es sérieusement en train de me le reprocher, là ?

— Non ! Non, putain !

— Pourtant, c’est exactement ce que tu es en train de faire.

Je peux sentir la frustration émaner de lui par vagues, et venir se heurter à la mienne. Nous ne sommes pas doués pour parler. Nous sommes incapables de nous comprendre. À chaque tentative, c’est comme si nous nous retrouvions face à un mur, et je ne sais pas quoi faire pour le briser.

— Ce n’est pas mon intention ! Mais merde, Jer, je voudrais juste que tu puisses être toi, c’est tout.

— Pourquoi ça t’importe tellement ? Tu es si dégoûté que ça de ne pas avoir réussi à me baiser ? Qu’est-ce que tu veux au fond ? M’ajouter sur ton putain de tableau de chasse ?

— Comment tu peux dire une chose pareille ? gronde-t-il.

— Parce que c’est tout ce que j’ai l’impression d’être pour toi !

— C’est vraiment ce que tu penses de moi ?

Je me mords les lèvres.

— Je ne sais pas quoi penser, Sander, finis-je par soupirer.

D’un pas, il se rapproche de moi. Ses doigts glissent sous mon menton pour m’obliger à le regarder. Je retiens mon souffle en découvrant la douleur dans ses yeux.

— C’est simplement que… Parfois, tu me rappelles Parker. Et que ça me fait peur.

Parker ? Parker Barnes, retrouvé mort dans sa chambre. Parker qui s’est suicidé. Que son ami a retrouvé. Soudain, ça me frappe de plein fouet.

— Il était gay, c’est ça ? Et c’est toi qui l’as trouvé…

Les yeux verts de Sander commencent à s’embuer dangereusement, puis il hoche la tête. Mon cœur se brise en mille morceaux lorsque je prends conscience de ce qu’il a vécu. Je voudrais dire quelque chose. N’importe quoi. Mais la main de Sander glisse sur ma joue, me coupant net.

— On devrait vraiment y aller, déclare-t-il avec un petit sourire, signe que la conversation est terminée.

Je n’insiste pas, c’est inutile. J’attrape mon blouson en cuir et l’enfile avant d’emboîter le pas à Sander.

Lorsque je ferme la porte du chalet, je ne peux m’empêcher de me demander jusqu’à quand cette nouvelle accalmie va durer, et si la prochaine tempête sera celle qui m’achèvera.

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