Les dieux du campus Tome 2 - Sander
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SANDER
Appuyé contre le comptoir de la cuisine, je ne perçois que vaguement le brouhaha des étudiants agglutinés dans le salon et les parties communes de notre maison. Je n’entends même pas vraiment ce que me dit Nyx pendant qu’elle prépare des pichets de margarita pour la soirée qui est déjà bien entamée.
Mon regard et mon attention sont rivés sur la porte d’entrée que j’aperçois depuis ma place. Il ne viendra pas, j’en suis presque certain. Il s’est dégonflé. Je ne sais pas si je suis plus dépité ou énervé contre moi-même de ne pas avoir écouté mon instinct. J’avais vu juste lors de cette soirée au restaurant. Dix jours seulement se sont écoulés, mais je peux comprendre sans aucun mal que Jer n’a pas l’intention d’aller au bout des efforts qu’il avait déclaré vouloir faire.
Il m’a promis d’essayer. Nous nous sommes promis d’essayer. Mais j’ai souvent l’impression d’être celui qui prend cette relation le plus à cœur.
— Allô, Brutus ! Ici la planète Terre ! Tu sais, là où vivent les gens qui imaginent que tu les écoutes quand ils parlent.
Je me retourne vers Nyx qui me regarde avec les poings sur les hanches. Elle ne m’arrive même pas à l’épaule et doit peser le poids d’un chiot mouillé, mais elle a un sacré tempérament. Ce n’est pas le genre de personne qu’on a envie de se mettre à dos.
— Je suis désolé, Moustique. Tu disais ?
Elle lève les yeux au ciel comme si elle n’en pouvait plus de mes conneries, et franchement, qui pourrait le lui reprocher ?
— Je te demandais où est ton hockeyeur, ce soir.
En plus d’avoir un caractère de feu, elle vise souvent juste avec ses questions et ses analyses des gens.
— En retard, grommelé-je.
Ma réponse me vaut un regard digne de Nyx. Elle a cette habitude, dont elle n’a absolument pas conscience, de scruter les gens comme si elle essayait de lire en eux. Elle fera une psy incroyable un jour.
— Il fuit ?
Je hausse les épaules, une boule dans la gorge. Jer ne fuit pas, ou pas tout le temps, du moins. Quand nous sommes ensemble, seuls dans ma chambre, il est vraiment là avec moi. Sinon, la plupart du temps, j’ai la sensation qu’il me glisse entre les doigts aussi sûrement que du sable fin. J’ai beau lutter, serrer les doigts de toutes mes forces, ça ne sert à rien.
— Est-ce que je peux te donner un conseil ?
Je la regarde en silence un moment.
— Ouais, c’est vrai, reprend-elle. Je te le donnerai quoi qu’il arrive.
Je ricane. L’ouragan Nyx, rien ne l’arrête.
— Tu te rappelles comme j’ai fui Leander à un moment ?
— Évidemment. Je me souviens d’ailleurs très bien que c’est grâce à moi si vous vous êtes retrouvés.
— Mais oui, Cupidon, que deviendrait-on sans toi ? Mais c’est un peu là que je voulais en venir. Toi et Leander, vous n’avez pas lâché l’affaire quand je faisais ma tête de cochon à bouder dans un coin et à ne parler à personne. Jer a besoin que tu ne laisses pas tomber. Que tu ne le laisses pas tomber.
Je soupire en croisant les bras, le regard de nouveau rivé sur cette foutue porte d’entrée alors que je réfléchis à ce que Moustique vient de dire. Parfois, je me demande si j’aurais pu sauver Parker en le laissant tomber. Personne ne nous aurait vus ensemble, personne n’aurait lancé de rumeurs à son sujet et il n’aurait jamais fait cette connerie qui lui a coûté la vie. Mais j’ai vu assez de gamins en dépression à l’association depuis sa création pour comprendre qu’il aurait sans doute fini par passer à l’acte quoi qu’il arrive. Jamais je n’aurais pu sauver Parker de lui-même. Qu’en est-il pour Jer ?
— Quand j’étais au lycée, commencé-je en continuant d’éviter le regard de mon amie. J’ai perdu quelqu’un… Quelqu’un de proche. Je… Il…
Les mots refusent de quitter ma gorge, la boule qui s’y était formée a pris de l’ampleur. Je suis incapable de parler de Parker comme je l’ai fait avec Jer. C’est impossible pour moi de me remémorer ces moments, cette sensation de perte, cette impression de devenir fou et d’avoir envie de tout briser autour de moi.
Une main se pose sur mon avant-bras.
— Tu n’as rien à m’expliquer, Sander. On est tous comme on est pour une raison et je suppose que ce qui t’est arrivé au lycée fait partie de ces raisons.
Un jour, je vais finir par me demander si Nyx ne lit pas dans les pensées. C’est effrayant à quel point elle décrypte les gens comme s’ils étaient des livres ouverts.
— Une personne n’est pas une autre, continue-t-elle. Cette personne que tu as connue au lycée n’est pas Jer.
— Je sais.
— Ton cerveau le sait, sans doute, oui. Et le reste ?
Je la scrute de nouveau, un peu bouche bée. Elle ne peut pas savoir à quel point elle a raison. Objectivement, je sais que Jeremiah n’est pas Parker, mais au fond de mes tripes, au fond de mon âme, je suis terrifié. Terrifié à l’idée de le perdre, même si ce n’est pas de la même façon que j’ai perdu Parker.
Sans un mot, j’attrape Nyx entre mes bras et la serre aussi fort que je le peux.
— Tu sais que tu risques de m’étouffer avec tes bras qui font trois mètres de circonférence ?
J’éclate de rire et la relâche après lui avoir collé un bisou sur le front.
— Parfois, je ne sais pas ce que je ferais sans toi, Moustique, déclaré-je en m’emparant de l’un de ses pichets de margarita pour nous en servir un verre à chacun.
— Eh bien, pour commencer, tu te déshydraterais pendant les soirées.
Je ris de plus belle et l’attire dans la salle. Ça fait longtemps qu’on n’a pas organisé de soirée de ce genre et je crois qu’on en avait tous besoin. Notre petite maison est blindée et bruyante, mais j’adore ça. C’est aussi sans aucun doute pour cette raison que Jer n’est pas là. J’ai dû négocier pendant un temps infini pour qu’il accepte de venir. Il a cherché toutes les excuses possibles et imaginables afin de se débiner. Et finalement, l’idée de se retrouver ici, avec moi, au milieu de tout ce monde, l’a paralysé.
Je discute avec mon frangin quand, du coin de l’œil, je vois la porte d’entrée s’ouvrir. Je me retourne machinalement, il est plus de minuit et je n’attends plus rien. J’ai donc beaucoup de mal à garder mon air blasé quand je me rends compte que Jer se tient sur le palier. Il a fini par se décider à venir, et j’oublie presque instantanément tous ces moments où j’ai douté ces dernières semaines.
Je fais un pas dans sa direction en même temps qu’il avance dans la pièce. Il est hésitant et regarde autour de lui, mais je le remarque uniquement parce que je le connais bien. Jeremiah est très doué pour donner le change.
— Tu es venu, finalement, constaté-je en le rejoignant.
Il se débarrasse de sa veste sans me répondre et se dirige ensuite vers le bar aménagé dans ce qui nous sert habituellement de salon. Mon enthousiasme est douché en quelques secondes, mais ça ne m’empêche pas de le suivre. Ne pas abandonner, c’est ce que Nyx a dit, non ? S’il croit que je vais lâcher l’affaire aussi facilement, il se fourre le doigt dans l’œil.
C’est exactement ce que je suis sur le point de lui dire quand trois de ses coéquipiers lui sautent dessus en criant des « Putain, pas trop tôt, mec ! ». Ils l’embarquent dans un coin de la pièce à grand renfort de tapes viriles dans le dos. Jer ne jette absolument aucun regard dans ma direction et la réalité me frappe de plein fouet. Il fait comme si je n’étais rien de plus pour lui qu’une vague connaissance, un type qui lui a foutu sur la gueule sans raison. Il fait comme si rien ne s’était passé entre nous ; et ça fait très longtemps que quelqu’un ne m’avait pas rendu aussi misérable. Mon cœur se brise, mon estomac se serre, tout en moi souffre de se faire rejeter.
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