Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 29 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

28 - Jeremiah

28

 

JEREMIAH

 

Du coin de l’œil, j’observe Eva, dont le nez est rivé à son écran de portable. Depuis que nous nous sommes posés dans le parc, elle n’a pratiquement pas décroché un mot. Elle s’est mise en retrait de la bande et a perdu son éternel sourire. Ça me fait mal de la voir dans cet état. Je décide de la rejoindre et me laisse tomber près d’elle, attendant qu’elle porte son attention sur moi, ce qu’elle ne fait pas.

— Eva, finis-je par murmurer, à court de patience.

Elle tourne la tête dans ma direction et je découvre ses yeux humides.

— Eh…

Je l’attire à moi. Nous restons à long moment silencieux tandis qu’elle puise du réconfort dans mon étreinte amicale.

— Vous êtes tous des sacrés enfoirés, finit-elle par murmurer, son visage enfoui contre mon torse.

— Je sais, ouais.

— Et c’est toi le pire de tous.

Je cligne des paupières, surpris, puis recule pour pouvoir croiser son regard.

— Pourquoi tu dis ça ?

Elle lève les yeux au ciel, comme si c’était évident.

— Je n’arrive pas à croire que tu ne m’aies rien dit pour Sander ! s’exclame-t-elle avant de m’assener une tape sur le torse.

— Je… commencé-je avant de déglutir. Je n’ai rien dit à personne.

— C’est ça le problème ! On est censés être amis. Meilleurs amis, même. Du moins, c’est ce que je croyais.

Elle semble sincèrement blessée que je ne me sois pas confié à elle. Pourtant, comme elle le dit si bien, elle me connaît. Elle sait que j’ai tendance à tout garder pour moi.

— On l’est, réponds-je. Tu sais que tu comptes énormément pour moi, mais avec Sander, c’est… compliqué.

— Mais encore ?

Je soupire et passe une main dans mes cheveux.

— Il me plaît depuis le premier jour où je l’ai rencontré.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Je suis entré dans la cafétéria de l’université un midi, je me suis dirigé vers Leander, avec qui je partageais un cours en première année, et mon souffle s’est bloqué dans ma gorge quand j’ai posé les yeux sur le type à côté de lui. Sander m’a rendu mon regard, souriant de toutes ses dents, comme il le fait toujours – ou le faisait, avant que notre relation ne se détériore –, et tout mon monde ne s’est soudain plus résumé qu’à lui. Moi qui pensais que ce genre de trucs n’arrivait que dans les films, je me suis retrouvé totalement décontenancé.

— Personne ne m’avait jamais fait autant d’effet au premier coup d’œil, expliqué-je, plongé dans mes souvenirs.

J’ai très vite su que j’allais me retrouver dans la merde. Pourtant, c’était plus fort que moi, je me suis rapproché de lui, j’ai voulu apprendre à le connaître. Nous sommes devenus amis, et moi, je souffrais de ne pas le découvrir plus intimement.

— Je savais que je lui plaisais, certains regards ne trompent pas, mais je n’ai jamais osé faire le premier pas.

Eva m’écoute tandis que je lui raconte tout, comme si j’en avais marre de le garder pour moi.

— Et puis un soir, Sander m’a embrassé.

Ma pote laisse échapper un petit couinement. Je vois à quel point elle apprécie que je me confie enfin.

— Je me souviens de la douceur de ses lèvres quand il les a posées sur moi, de l’impression que le monde avait basculé. Mon cœur s’est emballé, je lui ai rendu son baiser et soudain… j’ai paniqué. Et j’ai fui.

— Et… insiste Eva pour que je poursuive, alors que je me suis tu.

— Et je n’ai pas géré, réponds-je avec un soupir. Mais ça n’a pas suffi à calmer les ardeurs de Sander, qui n’a pas hésité à tenter un nouveau rapprochement… À ce moment-là, je l’ai frappé.

En y repensant, je crois que je me suis montré volontairement violent. Pas uniquement pour qu’il comprenne qu’il devait arrêter d’essayer, mais pour qu’il crée une barrière entre nous, chose que j’étais incapable d’ériger moi-même. Autant dire que ça a fonctionné du tonnerre.

— Est-ce que… est-ce que c’était la première fois ? Que tu étais attiré par un mec, je veux dire, demande Eva d’une petite voix, me sortant de mes souvenirs.

Je secoue la tête, penaud.

— Non. Mais j’ai essayé d’enfouir cette partie de moi en arrivant à l’université. J’avais, et j’ai toujours, trop peur des conséquences que ça pourrait avoir.

Eva me scrute sans sourciller.

— Tu aurais pu m’en parler, tu sais. De Sander, de ta bisexualité. Si tu me l’avais demandé, j’aurais gardé le secret et tu n’aurais pas eu à porter ça tout seul.

— Je sais. Mais honnêtement, en parler n’aurait fait que remuer le couteau dans la plaie.

Elle hoche la tête.

— En tout cas, s’il te fait du mal, je lui casse la gueule, déclare-t-elle soudain, prenant un air menaçant.

J’éclate de rire et l’attire à moi pour lui faire un câlin, embrassant le sommet de son crâne.

— J’aimerais bien te voir essayer, me marré-je.

Elle grogne contre moi, puis rit à son tour, les vibrations se répercutant sur mon torse.

— Je suis désolé que tu aies cru que je ne te faisais pas confiance, soufflé-je dans ses cheveux. Mais c’est simplement que c’était plus facile comme ça.

Elle semble comprendre. Nous restons un long moment enlacés, profitant d’un instant comme nous n’en partageons que trop rarement tous les deux.

Allongé sur l’herbe, j’observe mes potes jouer au Frisbee en riant. Eva s’est jointe à eux. Je suis contente qu’elle aille mieux. Sa capacité à rebondir rapidement est ce que je préfère chez elle. Elle n’est pas du genre à s’apitoyer sur son sort.

Je ferme les yeux, laissant le soleil réchauffer ma peau. Maintenant que j’ai l’estomac bien rempli, je ne serais pas contre une petite sieste. Il faut dire que la nuit a été courte, et riche en émotions. Non que je m’en plaigne, mais j’ai besoin de faire le point. Les heures ont défilé trop vite, je me suis laissé entraîner dans cette spirale sans avoir le temps de réfléchir. J’ai suivi le mouvement, la grande main chaude de Sander dans la mienne, sans trop me poser de questions. Mais maintenant qu’il n’est plus à côté de moi, j’ai presque envie de m’enfuir.

Conscient d’un changement autour de moi, j’ouvre les paupières pour découvrir une large silhouette qui me cache le soleil. Scott s’assied à mes côtés. Je me redresse, sur mes gardes. Je devine qu’il n’est pas là pour me parler du délicieux poulet que nous avons mangé. Je comprends que la nuit que j’ai passée avec Sander suscite la surprise et l’incompréhension de mes proches. Après tout, ils ont toujours cru que j’étais hétéro. Il étend ses jambes devant lui, joue avec l’étiquette de sa bière. Il est mal à l’aise. Moi aussi. Ce qui ne nous est jamais arrivé. Scott est un ami, je n’ai pas envie de le perdre.

— Tu ne m’en as jamais parlé, finit-il par déclarer.

— Il n’y a rien à dire.

C’est vrai. En quoi est-ce important ? En quoi le fait que je sois attiré par des hommes devrait changer quoi que ce soit ?

— Vraiment ? ricane-t-il.

— Est-ce que c’est un souci ? craché-je. Est-ce que tu as un problème avec ça ?

Je prie pour qu’il me réponde par la négative, pourtant au fond de moi, j’attends de l’entendre répondre « oui ». Ça justifierait ma crainte de me dévoiler.

— Eh, rentre les griffes, Marner. Je me fous bien de qui tu baises.

Ces mots devraient me rassurer, et d’un côté c’est le cas, mais je ne peux m’empêcher de rebondir.

— Je t’aurais bien répondu « moi aussi », mais avant que tu couches avec mon amie.

Scott soupire et avale une gorgée de bière.

— C’était…

— Si tu dis « une erreur », je te pète les dents.

Mon pote se marre, mais il sait que j’en suis capable, il sait combien j’aime Eva, et que je n’hésiterais pas à m’en prendre à ceux qui la blesseraient. D’ailleurs, si j’en crois les mots de ma pote tout à l’heure, c’est déjà le cas. « Les gens ne changent pas. » Cette réplique m’a fait l’effet d’une douche froide, Sander l’a senti. Parce qu’elle a fait écho en moi. J’ai envie de croire qu’elle se trompe, pourtant je suis convaincu qu’elle voit juste. Être avec Sander, ici, entouré de personnes de confiance, c’est une chose, mais m’afficher à la fac, sentir les regards sur nous… ce n’est pas ce dont j’ai envie. Je ne veux pas être étiqueté en tant que joueur de hockey bi ou gay. Je ne veux pas que ma sexualité soit mise dans la balance pour mon avenir.

— C’est pas ce que j’allais dire, Jer. Pas du tout. Mais c’est quand même étrange que ce soit la première chose qui te vienne à l’esprit.

— Qu’est-ce que tu cherches à me dire, exactement ?

Cette conversation est en train de prendre une tournure qui ne me plaît pas des masses.

— Que c’est peut-être ce que toi, tu ressens. Concernant Campbell, concernant…

— Non, le coupé-je aussitôt.

Sander n’est pas une erreur, putain ! Je ne regrette pas ce qui s’est passé entre nous. Je craque pour lui depuis des mois. J’éprouve des sentiments que je ne pensais pas pouvoir ressentir. Ce qui n’était qu’une attirance physique trop puissante pour que je l’accepte, une attirance qui m’a fait fuir comme un lâche, s’est transformé en quelque chose de plus profond, de plus sincère. De plus dangereux, aussi.

— Sander et moi, c’est… compliqué. Ça l’a toujours été. Mais, Scott, ce que j’ai partagé avec lui cette nuit, et même avant… je ne l’ai jamais partagé avec personne.

— Alors qu’est-ce qui t’a retenu ? Pourquoi seulement maintenant ?

Je pousse un soupir et passe une main dans mes cheveux.

— Tu sais comment ça fonctionne dans le monde du sport professionnel.

— Ouais, je sais. Mais je sais aussi que les choses changent. Regarde la NHL. Regarde les pride games. Le vent tourne, Jer. Tu ne pourras pas te servir de cette excuse pour cacher qui tu es pendant très longtemps.

Je ne réponds pas, trop occupé à tenter de faire disparaître la boule qui me noue la gorge.

— Comment tu penses que nos coéquipiers vont réagir ? Si même eux me rejettent alors qu’ils me connaissent, imagine des inconnus…

— Il y aura toujours des connards sur ton chemin, Jer. Des types qui n’accepteront pas que tu sois gay, noir, hispanique, croyant. Mais leur accorder du crédit, c’est les laisser gagner.

Je hoche la tête, réfléchissant à ses paroles. Il a raison, mais ce n’est qu’une partie du problème. Cela dit, ce n’est pas une conversation que j’ai envie d’avoir maintenant. Surtout alors que Sander nous rejoint, tout échevelé et légèrement transpirant après sa partie de Frisbee. Je lui tends le bras, pour l’inviter à se joindre à nous. Son sourire est si grand qu’il brille presque plus que le soleil de cette fin de journée.

— Vous parliez de quoi ? demande-t-il en passant son bras autour de ma taille. De moi ?

— Entre autres, monsieur le narcissique, répliqué-je, ce qui le fait ricaner. Mais je crois que Scott essayait surtout de dévier la conversation d’Eva.

Scott lève les yeux au ciel avant de terminer sa bière.

— Je l’aime bien, Jer. Vraiment. Elle est drôle, intelligente, et sexy. Mais je ne suis pas fait pour être en couple.

— Tu aurais peut-être dû le lui dire avant de la baiser, rétorqué-je, les dents serrées.

— Je ne pensais pas en avoir besoin.

Je comprends pourquoi il me dit ça. Eva est un électron libre, elle papillonne à droite, à gauche, ne cherchant pas à se poser. Sauf avec une personne. Je voudrais hurler à Scott qu’il est un abruti de ne pas voir qu’elle est amoureuse de lui, mais le lui annoncer serait trahir ma pote, et il en est hors de question.

Le soleil se couche et le ciel se pare de couleurs orangées. Alors que tout le monde remballe les affaires pour se préparer à partir, une main sur mon dos m’incite à tourner la tête.

— Tu veux bien venir avec moi ? demande Sander, d’une voix mal assurée, comme s’il avait peur que je refuse.

Je hoche la tête et, après avoir jeté l’un des sacs contenant nos déchets dans une poubelle, je lui emboîte le pas en direction de la passerelle qui surplombe le parc.

Les lieux sont en train de se vider, et nous nous retrouvons bientôt tous les deux, loin des autres. Sander s’adosse contre la rambarde et m’attire vers lui. Je jette des petits coups d’œil autour de moi, pour m’assurer que nous sommes seuls.

— Ne t’inquiète pas, je ne t’aurais pas touché s’il y avait eu des témoins.

Sander me dit ça d’une voix tranquille, sans amertume, pourtant mon estomac se serre. Ce n’est pas faute de crever d’envie d’être proche de lui, de continuer à expérimenter cette nouvelle dynamique entre nous, mais j’ai du mal à me laisser totalement aller.

— Est-ce que tout va bien ? On n’a pas eu trop le temps de se parler depuis… commence-t-il.

…depuis la nuit foutrement torride que nous avons passée.

— Ouais, je sais… soupiré-je.

Je m’approche de lui, voulant sentir son odeur, son corps puissant contre le mien.

— Et donc ? Tu n’as pas répondu à ma question, insiste-t-il.

Je souris. Mon cœur bat un peu trop vite en constatant qu’il a besoin d’être rassuré, de savoir que je n’ai pas l’intention de renier ce qui s’est passé entre nous.

— Tout va bien, Sander.

J’attrape sa main et noue mes doigts aux siens pour le lui prouver. La vérité, c’est que j’ai beau avoir déjà eu des rapports avec des mecs, c’était à l’époque du lycée, et ce n’était rien d’autre que de la baise. Pour me soulager.

— Je ne sais pas… je ne sais pas ce que c’est, d’être avec quelqu’un, murmuré-je d’une petite voix.

Un sourire se dessine sur ses lèvres, et je me demande ce qui le met dans cet état.

— C’est ce que tu veux ? Être avec moi ?

L’espoir audible dans sa voix me fait autant flipper qu’il me pousse à planer.

— Je… je t’ai voulu depuis le jour où j’ai posé les yeux sur toi, Sander. Je sais que j’ai merdé. Plusieurs fois. Te détester, c’était plus facile. Et même si c’est étrange, que tu me détestes, c’était à la fois douloureux et agréable. Parce que…

— Parce que tu savais que tu ne me laissais pas indifférent.

C’est exactement ça. Cette haine a en quelque sorte permis d’entretenir la flamme. D’une façon malsaine, certes. Durant tout ce temps, nous n’avons fait que reculer pour mieux sauter.

— Pour être honnête, je ne sais pas si je suis prêt à être celui que tu attends de moi. Mais j’ai envie d’essayer, j’ai envie…

La bouche de Sander qui percute la mienne m’interrompt dans ma phrase. Lorsque ses mains emprisonnent mon visage pour approfondir notre baiser, je me laisse aller à notre étreinte.

— Moi aussi, Jer. On trouvera une solution, d’accord ? Regarde où on en est aujourd’hui alors qu’il n’y a pas si longtemps, tout ce dont j’avais envie, c’était t’enfoncer mon poing dans la gueule.

— Ah ouais ? ricané-je. C’était vraiment tout ce dont tu avais envie ?

Sander rit à son tour.

— Non, pas tout, c’est vrai. D’ailleurs, je compte bien te le prouver cette nuit encore. Et toutes les suivantes.

Cette promesse résonne jusque dans mes tripes tandis que Sander repart à l’assaut de mes lèvres. J’ignore jusqu’où je suis prêt à aller avec lui, jusqu’où je suis prêt à me dévoiler, mais une chose est sûre, j’ai hâte de le sentir contre moi, en moi, à nouveau. Une seule dose de Sander Campbell a suffi à me rendre accro. Depuis la première fois que sa bouche s’est posée sur la mienne, je l’ai dans la peau. Et je n’ai plus la moindre envie de me sevrer.

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