Les dieux du campus Tome 2 - Sander
41 - Sander
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SANDER
Bip. Bip. Bip.
Me voilà de nouveau dans cette obscurité dans laquelle j’ai sombré quand… Quand quoi déjà ? Mon cerveau a du mal à faire le point. Est-ce que j’ai eu un accident ?
Bip. Bip. Bip.
Ce putain de bruit m’empêche de réfléchir. Je suis là sans vraiment l’être. Je flotte dans un entre-deux, pourtant je n’ai pas peur. Je sais que quoi qu’il arrive, tout se passera bien. Cette certitude m’apporte un apaisement que je n’ai que peu connu dans mon existence.
Bip. Bip. Bip.
C’est un moniteur cardiaque ? Mais qu’est-ce que j’ai encore foutu ? Petit à petit, je perçois la vie autour de moi. Des gens s’agitent, me palpent. Quelqu’un me prend la main, la serre. Tout est flou et étouffé. Je suis toujours dans du coton et je n’ai pas envie d’en partir.
Bip. Bip. Bip.
Ce bruit rythme mes pensées, même si elles n’ont parfois ni queue ni tête. Tout doucement, mes souvenirs reviennent. Ces types abjects, leurs insultes. Je n’ai évidemment pas pu m’empêcher de provoquer la bagarre, mais je ne le regrette pas. Je ne sais pas si je sortirai un jour des limbes dans lesquelles je flotte, toutefois, si c’était à refaire, je prendrais de nouveau la défense de Jer sans hésiter.
Bip. Bip. Bip.
La douleur commence à se manifester. Chacun de mes membres me fait mal, mais le pire reste ma tête. Le sang pulse sous mon crâne et me donne la nausée. Je suppose que les sensations qui reviennent dans mon corps sont bon signe, mais je me demande si je n’aurais pas préféré rester dans cette léthargie bienfaitrice.
Bip. Bip. Bip.
J’essaie de bouger, de manifester ma présence, de faire comprendre aux gens autour de moi que je suis là, et surtout que je souffre. Mais rien n’y fait. Je ne peux pas bouger, je ne peux pas parler, ni même ouvrir les yeux. J’ai l’impression de me retrouver dans un film à la con que tout le monde dévore à la période de Noël. L’histoire du type dans le coma. Peut-être qu’en fermant les yeux très fort, je vais me retrouver dans le placard de quelqu’un.
Bip. Bip. Bip.
Une fois de plus, j’essaie de bouger, sans succès. Une main se pose sur mon avant-bras. Une voix que je ne connais pas me chuchote des mots que je ne comprends pas.
Quelques minutes ou quelques heures plus tard – le temps ne semble pas avoir de prise là où je suis – je retrouve ma bulle cotonneuse. La douleur s’atténue, mes pensées s’effacent. Un moment de panique me pousse à lutter. Et si c’était la fin ? Je ne suis pas assez fort pour lutter, je finis par me laisser aller.
Je suis dans un couloir qui me semble familier. Un panneau indique les toilettes un peu plus loin. Quatre types bourrés sont en train de se battre avec quelqu’un dont je n’arrive pas à discerner les traits. J’essaie de m’approcher, mais je n’y parviens pas. Mes pieds sont lourds, mes jambes ne semblent pas fonctionner correctement. Je plisse les yeux pour voir un peu mieux et découvre Jeremiah sur le sol en train de se faire rouer de coups par ces types. Je leur hurle de le laisser tranquille. Je m’époumone, mais c’est comme s’ils ne m’entendaient pas. Je pousse mes membres lourds à se mouvoir, en vain. La sensation d’être impuissant est écrasante. Je tombe à genoux en voyant le visage plein de sang de Jer quand les mecs s’éloignent enfin. Il ne bouge plus, je ne suis même pas certain qu’il respire. Je l’appelle, mais aucun son ne sort de ma bouche. Et à cet instant, sous mes yeux, son visage se transforme. C’est moi, allongé là, sur ce sol beige, au milieu d’une flaque de sang qui s’agrandit de seconde en seconde. Je suis en train de me regarder mourir.
Bip. Bip. Bip.
Mes paupières semblent peser quinze tonnes chacune quand j’essaie de les ouvrir. J’y parviens enfin, mais je les referme aussitôt tant la lumière me semble vive. Je fais un deuxième essai et force cette fois mes yeux à s’habituer à la luminosité.
Je ne suis pas vraiment surpris de me retrouver dans une chambre d’hôpital, même si mes souvenirs de ce qui m’y a conduit sont encore flous. Je me rappelle quatre types et leurs remarques homophobes, je me souviens de la rage qui a flambé dans mon estomac et du premier coup de poing que j’ai donné. Tout le reste est embrumé.
Je scrute le plafond pendant un temps qui me semble interminable avant d’avoir le courage de bouger. J’essaie de remuer la main, mais je me rends rapidement compte que je suis connecté à tout un tas de tuyaux. Mes orteils sont mobiles, eux, ce qui est déjà un soulagement.
— Monsieur Campbell ?
Une voix sur ma droite me pousse à tourner la tête, mais la douleur qui me poignarde l’arrière du crâne me fait frémir.
— Ne bougez pas.
Un homme, infirmier si j’en crois ce qui est écrit sur son badge, se penche au-dessus de moi pour que je puisse le voir sans bouger la tête.
— Bon retour parmi nous. Sur une échelle d’un à dix, comment est la douleur ?
— Je…
Ma voix est rauque, presque inaudible. Ma gorge me brûle comme si j’avais essayé d’avaler un sabre.
— Votre trachée est sans doute inflammée à cause de l’intubation. Je ne peux pas encore vous donner d’eau, mais je vais aller vous chercher des glaçons que vous pourrez sucer. Je vais aussi prévenir le médecin que vous êtes réveillé.
Je hoche la tête, peu désireux de faire brûler de nouveau ce feu dans ma gorge.
— Si vous avez mal, vous pouvez appuyer sur ce bouton. Il est relié à votre pompe de morphine, reprend l’infirmier en me collant un petit objet en plastique dans la main droite.
Je ne me fais évidemment pas prier et presse le bouton sur le boîtier.
L’infirmier disparaît de mon champ de vision. Je crois l’entendre sortir de la chambre. Délicatement, j’en profite pour essayer d’examiner mon environnement, mais où que mon regard se pose, je ne vois que des tuyaux, des poches de liquide ainsi que cette machine et son sempiternel bip.
Lorsque la porte s’ouvre à nouveau, une femme approche de moi. Il doit s’agir du médecin.
— Monsieur Campbell. Je suis le docteur Foreman. J’ai assisté le docteur Williams pour votre craniotomie.
— Craniotomie ?
Ma voix est toujours aussi rauque, mais je veux comprendre ce qui m’est arrivé et jusqu’où je suis mal en point.
— Vous êtes arrivé ici avec une hémorragie cérébrale massive qui aurait pu vous coûter la vie si nous n’étions pas intervenus rapidement. Vous avez aussi deux côtes fracturées, un pneumothorax et de multiples hématomes. En d’autres termes, monsieur Campbell, vous avez eu beaucoup de chance.
La douleur que je ressens me pousse à la contredire, mais je m’abstiens.
— Je vais procéder à un rapide examen neurologique. Si tout va bien, vous pourrez être transféré dans une chambre normale dès ce soir.
Elle me demande de lui citer mon nom, mon prénom, mon année de naissance et l’année en cours. Elle teste la sensibilité de mes membres, puis mes réflexes, avant de me balancer la lumière de sa lampe de poche dans les yeux.
— Tout à l’air aussi parfait que l’on pourrait s’y attendre, déclare-t-elle une fois son examen terminé. Vous allez pouvoir recevoir un peu de visite, mais pas plus de deux personnes à la fois par tranche de dix minutes.
L’infirmier prend sa place pour m’aider à m’asseoir et me tend un gobelet rempli de glaçons. Rien ne pourra remplacer le grand verre d’eau fraîche dont je crève d’envie, mais ça fera l’affaire en attendant.
Je ferme les yeux quelques secondes pour me soulager de la luminosité toujours difficile à supporter.
— Tu as dormi pendant presque vingt-quatre heures et tu roupilles déjà à nouveau ?
La voix de mon frère me fait ouvrir les paupières brusquement. Leander l’accompagne. L’inquiétude et la peur peuvent se lire sur leurs traits à tous les deux. De grands cernes noirs bordent leurs yeux, ils n’ont pas dû dormir beaucoup pendant que j’étais inconscient.
— Vous avez une sale gueule, les mecs.
— T’as pas vu la tienne ! rétorque Leander avec un semblant de sourire.
Dante s’approche de mon lit et attrape ma main qu’il serre comme s’il ne voulait plus jamais me lâcher. J’ai une boule dans la gorge en voyant son expression, et cela n’a rien à voir avec l’intubation.
— Tu nous as vraiment foutu la trouille, frangin.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? me demande alors Leander. Personne n’a vraiment compris pourquoi on t’a retrouvé comme ça.
Je secoue la tête. Je n’ai pas vraiment envie de revivre ça, mais je ne peux pas non plus les laisser dans le flou.
— Des types un peu éméchés qui balançaient des conneries homophobes sur le dos de Jer. J’ai vu rouge, mais ils étaient trop nombreux pour moi, apparemment.
La colère se lit un instant sur leurs traits. Je connais bien mon frère, je sais qu’il est aussi furax contre moi que contre ces types. Je ne vais pas m’excuser d’avoir essayé de fermer la gueule de pourritures comme ça, même si j’ai failli y rester. J’ai défendu le type dont je suis amoureux – même si je me garde bien de demander s’il compte venir me voir – et c’est tout ce qui importe.
Nous échangeons encore quelques mots, mais ma gorge se fatigue vite. Les dix minutes sont écoulées. Même si je suis crevé, je suis un peu déçu de me retrouver seul de nouveau. Il va falloir que je prenne mon mal en patience.
Une dizaine de minutes après le départ de Dante et Leander, l’infirmier réapparaît dans ma chambre.
— Il y a quelqu’un d’autre qui tient absolument à vous voir. C’est contre les règles, mais je suis prêt à faire une exception. Vous vous sentez d’attaque ?
Je hoche la tête sans savoir à qui m’attendre. Ma mère peut-être, même si j’en serais le premier surpris vu que mes parents sont en voyage à l’autre bout du monde et qu’ils auraient à peine eu le temps de revenir.
C’est Jeremiah qui apparaît dans l’encadrement de la porte de ma chambre. Il a l’air essoufflé, ses cheveux sont en bataille et ses joues, rouges, comme s’il avait fait un sprint depuis l’autre bout de la ville.
— Dix minutes ! précise à nouveau l’infirmier.
Son regard fait la navette entre Jeremiah et moi. Je ne sais pas ce qu’il voit à cet instant, mais il finit par reprendre :
— Bon, OK, quinze minutes.
Il quitte la chambre sans un mot de plus et je me retrouve seul avec Jer, qui reste muet.
— Félicitations pour le match hier, lancé-je pour briser la glace.
— Je suis venu dès que j’ai su que tu étais réveillé.
Je l’examine attentivement. Lui non plus n’a pas l’air d’avoir beaucoup dormi.
— Et tu es venu à pied ?
— Presque. Il y avait des bouchons, je suis descendu du taxi à mi-chemin.
Ses yeux sont ancrés aux miens et nous ne parlons pas pendant un long moment. Je le contemple comme si je ne l’avais pas vu depuis des mois. Mon cœur fait des saltos dans ma poitrine, même si ça ne se voit pas sur la machine dont le bip continue de résonner calmement à côté de moi.
— Je… Je t’aime, Sander… je…
— Bla-bla-bla, le coupé-je. Tu m’as déjà dit ça la dernière fois. Pour mieux me dire adieu ensuite.
Je ne contrôle pas vraiment ce que je débite, je pense que la morphine n’y est pas pour rien. Au fond de moi, je ne peux pas m’empêcher d’espérer, des papillons dansent une gigue dans mon ventre.
— Même si je t’ai quitté ce soir-là, je pensais ce que je disais.
— Ça ne change rien, si ?
Il s’approche un peu plus, jusqu’à se trouver à quelques centimètres de moi. Ses doigts effleurent ma paume et je frissonne à ce contact.
— Te savoir ici, savoir ta vie en danger, ça a tout changé. Je suis désolé d’avoir eu besoin de ce genre d’électrochoc pour comprendre que je ne peux plus vivre sans toi. Je te promets de ne plus me cacher, de ne plus avoir honte de celui que je suis, de ce que nous sommes l’un pour l’autre.
— Et le hockey ? Ton équipe ? demandé-je, effrayé que tout ceci ne soit qu’un rêve.
Il s’approche davantage, caresse délicatement mon visage meurtri.
— Mon coach est au courant, l’équipe le sera aussi. Je t’aime. Je n’ai plus envie de le cacher.
Son front se pose doucement contre le mien.
— Je ne suis pas inconscient, hein ? Ou en train de rêver ?
— Non, répond-il en souriant.
— Alors redis-le.
— Je t’aime, Sander.
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