Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 16 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

15 - Sander

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SANDER

 

Je suis sur le point de quitter la salle de sport quand mon portable se met à sonner. Je relâche la poignée de la porte et recule de quelques pas dans le hall d’entrée. Hors de question de répondre au téléphone en me gelant le cul. Je ne reconnais pas le numéro sur l’écran tactile, mais c’est quelque chose qui arrive fréquemment avec l’association.

— Allô ?

— Sander ?

Je ferme les yeux un instant en entendant le son de cette voix que j’ai fini par redouter. Je suis partagé entre le regret d’avoir répondu et cette sensation unique que j’éprouve malgré moi en sa présence.

— Tu n’as pas l’air sûr de toi, Marner, c’est pourtant toi qui as composé mon numéro, non ? attaqué-je.

Parfois – souvent –, je me foutrais des baffes. Pourquoi je ne parviens pas à m’empêcher de l’envoyer balader ? Même si je regrette, je ravale mes excuses, juste pour ne pas lui donner de mauvaises habitudes, et attends qu’il poursuive. Quelques secondes passent sans qu’il reprenne la parole. Je comprends qu’il ne sait pas sur quel pied danser avec moi. Qui pourrait le lui reprocher ?

— Je suis d’astreinte à l’assoc cet après-midi et Gregory Bowman est arrivé, il y a environ trente minutes.

J’essaie de resituer ce nom. Nous voyons beaucoup de jeunes à l’association, mais je prends toujours le temps de rédiger quelques notes sur chacun d’entre eux dans un petit carnet. Je sais ! Il s’agit du fan de hockey avec lequel nous avons fait un entraînement il n’y a pas si longtemps. Il regardait Jer avec de grands yeux admiratifs.

— Je t’écoute, lâché-je, soudain beaucoup plus sérieux.

— Il va vraiment mal. Il s’est fait harceler par des connards de son lycée aujourd’hui et son anxiété est à son comble. Pete devait prendre le relais il y a quinze minutes pour que je puisse partir bosser, mais il n’est pas encore là. J’ai essayé de l’appeler, mais…

J’étouffe un juron entre mes dents. Pete est en dernière année de psychologie, il est top avec les ados que l’on reçoit, mais il ne se pointe jamais à l’heure. Il nous a même déjà plantés plusieurs fois. Sans prévenir. Je suis prêt à parier qu’il va nous refaire le coup aujourd’hui.

— Je suis à dix minutes des locaux, j’arrive aussi vite que je peux.

En parlant, j’ai de nouveau ouvert la porte de la salle de sport et me dirige à grands pas vers ma voiture.

— Je voulais juste que tu sois au courant, reprend Jer. Je peux essayer de trouver une solution avec un collègue pour décaler mes horaires au restau.

— Je suis en route. Pete devait assurer la permanence toute la nuit, je ne peux pas te demander de le remplacer.

Je raccroche pour ne pas lui laisser le temps d’argumenter davantage. C’est mon boulot de palier ce genre de problèmes. La Parker Barnes Fondation, c’est un peu mon bébé. Je ne me dégage jamais de mes responsabilités en les faisant reposer sur d’autres, d’autant plus que je suis bien placé pour savoir que ce job, Jeremiah en a besoin.

Huit minutes après la fin de notre coup de fil, je me gare sur le parking à l’arrière du bâtiment abritant l’association. J’ai roulé trop vite, mais le stress m’empêche souvent de réfléchir aux conséquences de mes actions. Jer ne fait que débuter et, même si j’ai pu remarquer qu’il est à l’aise avec les jeunes que nous rencontrons, je ne peux quand même pas lui demander d’assurer une astreinte de nuit avec un ado en crise.

Je sors mon trousseau de clés et déverrouille la porte d’entrée, soulagé de constater qu’il a tout de même pensé de la fermer à dix-huit heures. Je ne perçois aucun son dans notre petite cuisine, ni dans aucune des pièces qui parsèment le rez-de-chaussée. Ils sont sûrement à l’étage. J’emprunte l’escalier et m’arrête devant la première chambre, que nous réservons pour les urgences de ce genre. La porte est entrouverte, je peux sans mal distinguer Gregory assis sur l’un des lits, son dos appuyé contre le mur, ses genoux repliés contre son torse. Assis sur une chaise face à lui, les coudes en appui sur ses cuisses, Jeremiah lui parle d’une voix posée et pleine d’assurance. Je ne peux entendre que des bribes de leur conversation, mais je comprends que Jer essaie de désamorcer la crise qui a amené Gregory à se réfugier ici. Pour ce que je peux en juger, il utilise à bon escient les techniques expliquées par la psy qui se charge de former tous les bénévoles de l’association. Jer a créé une proximité avec l’ado en face de lui, sans pour autant envahir son espace personnel. Il ne surréagit pas, sans toutefois minimiser les craintes et les angoisses de son interlocuteur.

Tout doucement, je finis par frapper à la porte. L’ado lève vers moi un visage strié de larmes. La panique que je vois dans ses yeux me serre le bide. La peur contracte ses traits quand il tourne brusquement son visage vers Jer et qu’il comprend que je suis ici pour remplacer ce dernier.

— Tu pars ? Tu ne peux pas partir ! Tu ne peux pas me laisser !

— Je…

Le désespoir brise la voix de Gregory. Je remarque tout de suite que Jeremiah est aussi surpris que moi par sa réaction. J’ai déjà vu à quel point il peut parvenir à tisser des liens avec certains ados, et j’en ai la preuve une nouvelle fois.

L’adolescent en détresse se lève du lit sur lequel il était assis et esquisse un mouvement vers la porte.

— Si tu pars, alors moi aussi. J’avais confiance en toi !

Ses larmes se sont remises à couler. Je m’approche lentement de lui pour essayer d’apaiser les choses.

— Tu peux avoir confiance en moi aussi, Gregory.

— Je n’ai confiance en personne, me crache-t-il au visage.

— Et si quelqu’un peut comprendre ça, c’est bien moi. Mais tu dois laisser Jeremiah partir. Il doit aller travailler.

Son visage est fermé, je me demande si j’arriverai à lui faire entendre raison. S’il se retrouve dans les rues dans cet état, je crains qu’il ne lui arrive quelque chose ou qu’il se mette délibérément en danger. Si je me souviens bien, la mère de Gregory travaille énormément et elle élève son fils seule, il se retrouvera donc probablement livré à lui-même, ce que nous devons à tout prix éviter.

Jeremiah s’approche de nous.

— Laisse-moi au moins aller prévenir mon employeur que je vais être en retard, d’accord Gregory ?

Ce dernier hoche la tête sans prononcer un mot et regarde Jer se glisser dans le couloir, avec une lueur de panique dans les yeux. Il s’éloigne de moi pour se laisser retomber sur le lit. Prenant une nouvelle chaise dans un coin de la pièce, je la dispose à côté de celle qu’occupait Jeremiah et prends place face à l’ado.

— Je suis content que tu aies pensé à venir à l’association. C’était la bonne décision. Est-ce que la psy que tu as vue a pu t’aider ?

Il relève la tête qu’il avait appuyée sur ses genoux et me jette un regard plein de méfiance. Puis il hausse les épaules avant de reprendre sa position initiale.

— Est-ce que tu veux me dire pourquoi tu as éprouvé le besoin de venir aujourd’hui ?

— Je préfère attendre Jeremiah, répond-il, sans bouger cette fois.

Ça arrive régulièrement qu’un ado ait plus d’affinités avec un bénévole qu’un autre, mais je reconnais que je me sens un peu démuni, ce soir.

Lorsque Jeremiah revient, je me lève pour discuter rapidement avec lui en aparté, ne refermant cependant pas totalement la porte derrière nous pour garder un œil sur Gregory.

— Ton boss n’était pas trop furax ?

Il secoue la tête pour seule réponse.

— Tu peux rester jusqu’à quelle heure ?

— Je me suis fait remplacer. Je ne me voyais pas le laisser comme ça, même si tu es là.

J’ai toutes les peines du monde à retenir un soupir de soulagement. Je ne vois pas comment j’aurais pu être utile à un ado qui ne veut pas me parler et n’a absolument pas confiance en moi.

Jer m’adresse un léger hochement de tête avant d’aller reprendre sa place devant Gregory.

Je reste cette fois à l’écart. Après un long moment, l’adolescent finit par se confier. Il avait surtout besoin que quelqu’un l’écoute et reconnaisse sa souffrance. Ce dernier a été victime d’une crise de panique quand quelques types de son lycée s’en sont pris à lui, plus tôt dans la journée. Des joueurs de foot, nous avoue-t-il avant de se lancer dans une grande tirade concernant les rivalités entre joueurs de hockey et joueurs de foot dans son lycée, chacun se croyant meilleur que l’autre. Je ne peux pas m’empêcher de regarder Jer qui me balance un clin d’œil et un sourire de connivence. Ce que cette expression fait à mon cœur est inexplicable. J’essaie de rester stoïque alors que j’ai la sensation que ce dernier fait des saltos dans ma cage thoracique.

Alors que les heures passent, la tension semble quitter Gregory. Jer y est pour beaucoup, je ne peux que le reconnaître. Son attitude m’a épaté et je ne peux pas exprimer ce que ça m’a fait de le voir dans cet environnement qui est d’habitude le mien.

Je m’éclipse pour appeler la mère de Gregory, après que celui-ci nous a avoué qu’elle est en déplacement professionnel. Il a beau avoir 17 ans, j’estime que ce n’est pas une bonne idée qu’il passe la nuit seul chez lui après ce qu’il s’est passé. Très à l’écoute, sa mère donne son accord pour qu’il passe la nuit à l’association et que je l’emmène moi-même au lycée demain.

Quand je reviens dans la petite chambre, un faible sourire est apparu sur le visage de Gregory. Son ventre émet un gargouillis sonore. Je crois qu’aucun de nous ne s’en est rendu compte mais il est déjà tard.

— Ça vous dit que je commande des pizzas ? Perso, je pourrais manger un bœuf, là. Mais si vous n’avez pas faim, vous pourrez me regarder.

Le hockeyeur me scrute avec une interrogation dans ses iris bleus. « Je suis invité aussi ? » semble-t-il me demander.

— Jer, une préférence ?

Je vois le choc se peindre sur ses traits. Je ne l’appelle plus par son prénom depuis cette soirée où j’ai gémi à son oreille.

— Euh… Non, finit-il par répondre. Et toi, Gregory ?

— C’est vrai que j’ai un peu faim, rétorque timidement ce dernier. J’aime tout, tu peux commander n’importe quoi.

Jeremiah se lève alors de la position qu’il n’a pas quittée pendant plusieurs heures.

— Tu viens avec moi mettre la table ? demande-t-il au jeune homme face à lui.

Ce dernier acquiesce et le précède dans le couloir. J’en profite pour me tourner vers Jeremiah qui s’apprête à le suivre.

— Merci d’être resté, commencé-je. Je… je ne suis pas certain que je serais arrivé à quoi que ce soit avec lui. Ta présence a eu un impact énorme aujourd’hui.

Il hoche la tête.

— C’est toi qui as un impact énorme sur ces jeunes avec la fondation, Sander. J’aurais aimé que ce genre de lieu d’écoute existe quand j’avais l’âge de Gregory. Merci à toi.

Il pose sa main sur mon épaule et la serre comme s’il essayait d’accentuer ses mots. Je reste figé, incapable d’esquisser le moindre mouvement. Le lycéen m’a dit de commander n’importe quoi et il est fort possible que ça soit exactement ce que je fasse. Décidément, quand Jer est dans les parages, je ne maîtrise plus rien. Ni mon agressivité, ni mon cœur qui bat la chamade, ni mes tripes qui me poussent à lui pardonner et à tout recommencer de zéro.

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