Les dieux du campus Tome 2 - Sander
37 - Sander
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SANDER
Au moment où j’ouvre les yeux, je sais déjà que je suis seul. Pas besoin de passer la main sur le matelas désormais froid à mes côtés, mais je le fais quand même, juste pour être certain. Pour que mon cerveau et mon cœur comprennent que Jer n’est venu hier soir que pour mettre fin à ce que nous avions, même si ce n’était pas encore grand-chose. Il est venu me dire adieu, et je l’ai laissé faire.
La colère, ce sentiment familier qui m’habite depuis l’enfance, flambe en moi. Elle me brûle les tripes, me fait serrer les poings. Mes mâchoires se crispent alors que je me force à respirer calmement, en comptant jusqu’à dix. Elle n’est même pas spécialement dirigée contre Jer, même si je lui en veux de ne pas avoir voulu essayer et que j’ai la haine qu’il se soit enfui au milieu de la nuit comme si je n’étais rien de plus qu’un coup d’un soir. Je sais que je vaux plus que ça pour lui. Non, aujourd’hui c’est surtout contre moi que j’ai la rage.
Une part de moi s’en veut de s’être laissé aller, de s’être ouvert à ce point. Je lui ai laissé voir la vulnérabilité soigneusement planquée en moi, sous mon armure de mec qui n’en a rien à foutre de rien. C’est un rôle que je me suis créé après la mort de Parker, et je n’avais jamais laissé personne voir au-delà depuis. Jusqu’à ce que Jer arrive à me faire quitter des morceaux de mon armure, juste en étant lui. J’aurais mieux fait de continuer à avoir envie de lui foutre mon poing dans la gueule, nous n’en serions pas là aujourd’hui. C’est en tout cas ce que mon côté rationnel et pragmatique me souffle.
Une autre part de moi s’en veut de l’avoir laissé abandonner si facilement, de ne pas s’être battu encore plus fort pour le convaincre que nous deux, ça pouvait valoir le coup. Est-ce que je lui ai trop mis la pression ? Est-ce que je lui en ai trop demandé ? C’était peut-être trop pour lui. Trop tôt, trop vite, trop intense. Est-ce que j’avais aussi trop mis la pression à Parker ? Je ferme les paupières pour essayer de chasser ces pensées parasites de mon esprit. Je ne peux pas me permettre de réfléchir comme ça. Je n’ai pas poussé Parker au suicide et je n’ai pas non plus poussé Jer dans la direction qu’il a prise.
Je continue à m’appliquer à respirer profondément. Il doit déjà être tard, mais je ne peux pas me lever dans cet état. Le moindre mot de travers de la part de mes colocs me ferait partir en vrille. Alors je reste là pendant un temps qui me paraît infini, à essayer de dompter cette brûlure dans mon ventre, cette rage qui me consume.
Je ne rouvre les yeux que quand les battements anarchiques de mon cœur se sont calmés.
Une fine couche de sueur recouvre mes tempes, mais je sais que le pire est passé. Le risque de crise est écarté. Toutefois, je suis toujours aussi furieux contre moi-même. C’est une colère froide, qui ne trouvera pas d’issue et que je vais être obligé de porter comme une seconde peau.
Je me lève d’un bond pour ne pas être davantage en retard que je ne le suis déjà. Je suis en train d’enfiler un tee-shirt quand des coups résonnent contre ma porte. L’espoir me donne des palpitations. Celui que Jer soit revenu, qu’il ait changé d’avis.
— Sander ! Ouvre, frangin.
La voix de Dante me fait l’effet d’une douche froide, mais je me dirige quand même vers la porte.
— Qu’est-ce que tu veux ? grogné-je après avoir fait pivoter le battant.
Il me dévisage un long moment. Je ne sais pas ce qu’il lit sur mon visage à cet instant, mais son air jovial s’efface instantanément.
— Ouais, je me doutais que tu serais d’une humeur de merde ce matin.
Surpris, je le scrute à mon tour un moment.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je suis allé chercher de l’eau pour Eva au milieu de la nuit et j’ai vu Jer se barrer en catimini. Vu que vous ne vous êtes pas quittés un seul instant depuis le camp Campbell, en le voyant j’ai compris que quelque chose ne tournait pas rond.
Je ne réponds rien. Qu’est-ce que je pourrais bien lui dire, de toute façon ?
— Il se débine, c’est ça ?
Je hausse les épaules, feignant une nonchalance que je suis loin de ressentir.
— Il n’est pas prêt, je ne peux pas le forcer. Et je ne veux pas cacher ce que je ressens non plus. C’était une impasse, il a fait le choix pour nous deux. Fin de l’histoire.
Dante me regarde et finit par pousser un long soupir en secouant la tête.
— Tu vas vraiment te la jouer « J’en ai rien à foutre » avec moi ? Je te connais mieux que ça, Sander. Je ne t’avais jamais vu comme ça avec personne depuis… Depuis Parker. Je sais que Jeremiah était bien plus qu’un simple plan cul pour toi. Alors arrête de faire semblant avec moi, s’il te plaît.
— Je ne fais pas semblant, Dante, je ne sais juste pas quoi faire. Je ne peux pas le forcer à s’exposer en public. Pas après ce qui est arrivé à Parker. Et même sans ça, ça doit être son choix, pas le mien.
De nouveau, mon frère secoue la tête, comme si j’étais vraiment un idiot.
— Je t’ai connu plus combatif que ça. Si tu tiens vraiment à lui, tu pourrais te battre un peu, non ? Jer n’est pas Parker, mais ça, je crois que tu le sais déjà.
Décidant brusquement que je n’ai plus envie de poursuivre cette conversation, je change de sujet.
— Tu as remis ça avec Eva ?
— Non. Elle s’est encore fait jeter par Scott et elle a pleuré dans mes bras une partie de la nuit.
— Tu n’as jamais eu envie de foutre ton poing dans la gueule de ce mec ?
Il sourit en m’assenant un coup dans l’épaule.
— Si, des tas de fois. Mais que veux-tu ? Ce n’est pas moi le sanguin, dans la famille.
Sur ces dernières paroles, il s’éloigne. Il m’a balancé ça avec une telle nonchalance que je ne peux pas retenir le sourire qui fleurit sur mes lèvres. Même si celui-ci est de courte durée quand je prends conscience que je ne suis toujours pas plus avancé concernant Jer.
*
* *
Aujourd’hui, notre coach nous a concocté un programme axé sur la vitesse. Celle-ci est essentielle, plus particulièrement pour moi que pour n’importe quel autre joueur sur le terrain.
Nous venons de finir de nous échauffer et je sens déjà une vieille blessure à la cheville qui se réveille. Rien de méchant, j’ai l’habitude de la sentir quand je ne suis pas dans mon assiette.
Je rajuste autour de ma poitrine la bande qui mesure mon rythme cardiaque avant la prochaine étape de l’entraînement : des sprints sur soixante yards. Chaque passage doit être plus intense que le précédent, et j’ai toujours eu du mal à gérer mon effort. Garder de l’énergie pour la suite n’est pas dans mes habitudes. Je donne tout, tout le temps.
— Allez les gars, c’est parti pour un premier sprint à cinquante pour cent ! Go !
La voix du coach claque comme un coup de fouet dans l’air et je décolle comme une fusée, la douleur à ma cheville presque oubliée. Le premier passage achevé, nous revenons en marchant jusqu’au coach qui secoue la tête en me regardant.
— Campbell ! Quand je dis cinquante pour cent, c’est pas quatre-vingt.
— C’est juste que mes cinquante pour cent à moi ressemblent aux quatre-vingt des autres.
— Arrête de faire le malin et fais ce qu’on te demande !
Je m’exécute, en essayant de calquer mon rythme sur celui de Leander, qui court généralement à la même vitesse que moi. La frustration me fait serrer les poings. Je n’ai pas envie de me restreindre. J’ai juste envie de me dépasser jusqu’à ce que mes poumons me brûlent, jusqu’à ce que mes muscles me fassent mal. Jusqu’à ce que je ne ressente plus rien à l’intérieur.
Et c’est exactement ce que je fais sur l’exercice suivant, faisant fi de ma cheville et des vociférations du coach. Je cours comme si je fuyais quelque chose. C’est en quelque sorte le cas. Je cours comme si je voulais me faire mal, souffrir jusqu’à oublier la douleur dans ma poitrine. Et ça marche. Tout du moins pendant un temps. Jusqu’à ce que ma cheville cède sous mon poids en plein milieu d’un sprint. Le coach et quelques-uns de mes coéquipiers accourent vers moi.
— Ne bouge pas, Campbell ! m’ordonne notre responsable en jetant un coup d’œil à ma montre.
Mes battements cardiaques crèvent le plafond, j’ai l’impression que mon cœur va sortir de ma poitrine, comme quand je fais une crise, ce qui serait bien mal venu au milieu du terrain.
— Tu essaies de faire quoi, fiston ? Te tuer ? C’est fini pour toi aujourd’hui. Va voir le kiné pour ta cheville.
Leander m’aide à me relever. Je dois m’appuyer sur lui pour retourner jusqu’au vestiaire.
— Ça va, mec ?
Je hausse les épaules.
— Ça ira. Juste une vieille blessure qui se réveille.
— Je ne parlais pas de ta cheville.
— Je sais. Moi non plus.
Il me dévisage comme s’il essayait de lire en moi, de découvrir ce que j’ai toujours caché. La culpabilité me ronge. Leander est mon meilleur ami, je lui dois au moins la vérité. Mais pas aujourd’hui. Je me livrerai à lui quand j’aurai fait le tri dans le bordel de mon cerveau. Comme s’il comprenait, il m’assène une tape dans le dos avant de me laisser aux soins du kiné.
Ce dernier me laisse un instant seul avec moi-même et une poche de glace sur la cheville. Quand il revient, il pose des bandes élastiques autoadhésives sur le bas de ma jambe en secouant la tête.
— Ce n’est pas vraiment recommandé de forcer comme ça avec les ligaments dans cet état. Tu penses à l’avenir ?
— Je ne veux pas faire carrière.
— Mais je suis certain que tu aimerais continuer de pouvoir marcher sans l’aide d’une canne, non ?
Je ne réponds pas. Il ne peut pas savoir que forcer sur ma cheville est un moindre mal quand j’ai besoin de me dépenser physiquement pour faire taire ma rage. Et il n’a pas besoin de le savoir.
Je me sens mille fois mieux qu’en arrivant sur le terrain aujourd’hui. L’effort et l’adrénaline m’ont éclairci les idées. Je ne peux pas passer ma vie à avoir peur de ce qui s’est passé avec Parker. Je ne peux pas vivre comme si avoir des sentiments pour quelqu’un risquait de le tuer. Hors de question de laisser Jer s’en sortir si facilement. Et si lui a déjà jeté l’éponge, alors je me battrai pour deux. Je me battrai pour nous deux.
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