Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 18 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

17 - Sander

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SANDER

 

Allongé sur l’un des lits réservés aux bénévoles d’astreinte, je peine à émerger. Il n’est que sept heures et la nuit a été rude, ce n’est rien de le dire. Quand Gregory s’est réveillé en hurlant, il nous a fallu une bonne heure pour parvenir à le calmer à nouveau. L’engagement moral que nous prenons auprès de chaque jeune suivi ici me contraint à ne pas parler directement de ce qui s’est passé à la psychologue qui a commencé à le suivre récemment, mais je ne vais bien sûr pas manquer de conseiller à l’adolescent de s’ouvrir à elle. Ça ne pourrait lui faire que le plus grand bien. Ce gamin est bourré d’une anxiété qui fait mal à voir.

Est-ce que la présence de Jer dans la chambre voisine m’a également empêché de dormir ? Sans aucun doute. Je n’ai cessé de revoir la lueur de désir dans son regard hier soir. Et je n’ai bien sûr pas pu m’empêcher d’essayer d’analyser ce qui pouvait bien se passer dans sa tête. Il m’a repoussé, pas le contraire, et même si je songe souvent à enterrer la hache de guerre, dans cette querelle entre nous qui commence à avoir de moins en moins de sens, je pensais qu’il était passé à autre chose. J’en doute maintenant. Ce matin, quelque chose pèse sur mon estomac. Peut-être est-ce mon cœur, je ne sais pas trop. Je n’arrive pas à m’enlever de la tête l’image de Jer prenant soin de ce gosse, la douceur de sa voix. Je me suis rappelé nos moments de complicité avant que je fasse la connerie d’essayer de l’embrasser. Je me suis rappelé à quel point j’apprécie ce type.

Alors que j’essaie de me foutre un coup de pied au cul pour me lever, j’entends frapper doucement à ma porte. Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, la voix de Jer retentit de l’autre côté du battant.

— Sander ?

— Ouais ? lancé-je d’un timbre encore chargé de sommeil.

Je pourrais faire l’effort d’ouvrir le battant pour lui parler en face mais ai-je envie d’affronter Jeremiah et ses non-dits qui épaississent l’atmosphère entre nous ? Absolument pas. J’ai eu mon quota pour quelques jours, voire semaines.

— Il faudrait que je repasse chez moi avant d’aller en cours. Gregory dort encore, tu veux que je le réveille ?

C’est vrai qu’il ne faudrait pas trop qu’il tarde à se lever s’il ne veut pas être en retard au lycée où je dois le déposer.

— Non, laisse-lui encore cinq minutes, le temps que je me prépare. Tu peux y aller. Merci encore pour hier.

— OK. Bon alors… à plus.

— À plus.

J’attends encore quelques minutes puis, lorsque j’entends des pas dans l’escalier et la porte de notre local qui claque, je relâche un souffle que je n’avais même pas conscience d’avoir retenu. Je m’empresse de me lever et de me préparer. Gregory n’a déjà pas autant confiance en moi qu’en Jer, si en plus je l’emmène à la bourre au lycée, ça ne risque pas d’aller en s’arrangeant.

Je me glisse dans la petite salle de bains glacée et allume le chauffage d’appoint pour que Gregory n’ait pas à se geler quand il voudra se préparer. De mon côté, content de retrouver mes esprits, je savoure presque l’air polaire de la petite pièce en attendant que l’eau de la douche chauffe.

Je ne perds pas une minute sous le jet bouillant, conscient d’avoir déjà assez traîné au lit. Une fois vêtu des affaires de rechange que je garde toujours dans mon sac de sport, je me dirige jusqu’à la porte de la chambre dans laquelle a dormi Gregory.

Je frappe sur le battant un moment avant que la voix rauque et encore ensommeillée de l’ado finisse par me répondre. Si je me plains d’avoir passé une sale nuit, je n’ose pas imaginer ce que ça va être de son côté.

— C’est Sander. Il faudrait que tu te prépares si tu ne veux pas être en retard. Je vais aller faire couler du café.

— Ouais… OK.

— La salle de bains est au bout du couloir, j’y ai laissé une brosse à dents neuve et une serviette de toilette propre. Tu voudras qu’on passe chez toi chercher des affaires ?

— Non, pas besoin.

— OK. Je serai dans la cuisine. Retrouve-moi quand tu auras fini.

Sans attendre de réponse, je dévale l’escalier et m’attelle à préparer de quoi nous réveiller.

Quand Gregory apparaît, il ne semble pas plus décidé à se confier à moi qu’hier. Ni même à m’adresser simplement la parole, d’ailleurs. Ça ne me dérange pas, tant que je sais qu’il a quelqu’un à qui se confier. Le fait d’avoir pu constater que Jeremiah assure même dans des situations critiques me tranquillise aussi.

— Tu as récupéré toutes tes affaires ? lui demandé-je une fois son café terminé.

Il hoche la tête, toujours enfermé dans son mutisme. Toutefois, il me paraît plus apaisé qu’hier.

— Tu sais que tu peux revenir ici quand tu en éprouves le besoin. Il y aura toujours quelqu’un si tu veux parler ou juste souffler.

— Je sais. Merci.

C’est sans doute tout ce que j’arriverai à tirer de lui aujourd’hui. J’attrape donc mon sac et lui fais signe de me suivre. Une fois dehors, je me retourne pour fermer le local à clé. Il n’y aura personne pendant environ une heure, mais je ne peux pas faire autrement pour accompagner Gregory au lycée.

Il ouvre des yeux ronds comme des soucoupes quand il voit ma voiture.

— Euh… C’est ta caisse ?

— Oui. Je n’ai pas l’habitude de voler celle des autres.

— Tu vas me déposer au lycée avec ça ?

— Oui. À moins que ça pose un problème.

Il secoue vivement la tête et ouvre la portière avec précaution avant de se glisser sur le siège passager.

— C’est cool, finit-il par lâcher, un minuscule sourire au coin des lèvres.

J’aurais peut-être dû lui montrer ma voiture plus tôt, ça a l’air de le rendre un peu plus volubile avec moi. Je le regarde, puis lui rends son sourire avant de démarrer.

Je roule en silence pendant plusieurs minutes, amusé de voir Gregory détailler les différents accessoires présents dans l’habitacle. Je m’insère rapidement dans la file d’attente des parents qui déposent leur progéniture à l’école et ricane en voyant tous les ados jeter des regards envieux à ma bagnole. Gregory, sur le siège passager, a relevé la tête et se tient bien plus droit que quand nous sommes partis.

La file avance lentement, alors j’en profite pour voir si je peux l’aider davantage.

— Est-ce que tu veux que je passe un coup de fil à la psy qui te suit ? Peut-être qu’elle pourrait te voir en urgence. Si tu souhaites lui parler d’hier, évidemment.

— Non, c’est pas la peine, répond-il en secouant la tête. J’ai rendez-vous avec elle demain, de toute façon. Et puis, ça m’a déjà fait du bien d’avoir quelqu’un à qui parler.

— On est là pour ça.

Arrivé au bout de la file, je me tourne vers lui en attendant qu’il récupère ses affaires. Son sourire s’est encore agrandi et je me rends compte que même s’il ne me fait pas encore vraiment confiance et qu’il ne se confie pas à moi comme à Jer, je n’aurai au moins pas fait de mal à sa cote de popularité ce matin. Il descend de ma voiture et je lui adresse un signe de la main, attendant qu’il s’éloigne avant de redémarrer.

J’arrive au stop pour sortir du parking du lycée quand mon téléphone se met à sonner. Je déclenche le kit mains libres et la voix de Nyx résonne alors autour de moi.

— Sander ? Tu es dans un avion ou quoi ?

— C’est le bruit du moteur de ma voiture, Moustique. Tu l’as déjà traitée de boîte à sardines la dernière fois, il va falloir que tu fasses attention à toi si tu ne veux pas avoir des problèmes !

Elle ricane, je l’imagine parfaitement lever les yeux au ciel.

— Dis, je suis en train de préparer ma valise et je voulais savoir s’il fallait prévoir d’emporter un maillot de bain au camp de vacances Campbell ?

C’est à mon tour de rire. Nyx, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer.

— Tu as conscience qu’on ne part pas avant une semaine, Moucheron ? Tu fais déjà ta valise, toi ?

— Tu te rappelles que j’ai été élevée par un pasteur coincé du cul et sa femme ? Je ne suis jamais partie en vacances de ma vie, Brutus. Ça me stresse, j’ai pas envie de me louper.

Elle a le chic pour me rappeler que tout le monde n’a pas eu l’adolescence dorée et insouciante dont j’ai bénéficié. C’est pour ça que j’adore cette fille : elle n’hésite jamais à me faire redescendre de la planète Sander.

— Oui, tu peux prendre un maillot de bain. Il y a un lac qui ne sera sûrement pas très chaud, mais il y a aussi un énorme Jacuzzi.

— Il y a souvent des Jacuzzi dans les camps de vacances ? demande-t-elle, dubitative.

— Non, pas que je sache. Mes parents ont rénové après avoir acheté.

— C’est cool, en tout cas ! Ça va changer du froid polaire et de la neige. J’en peux plus.

— Oui, j’ai hâte aussi. Et pour tout t’avouer, je ne suis pas mécontent de m’éloigner de Jeremiah pendant quelques jours. Ça va vraiment me faire du bien de ne plus réfléchir à ce que je ressens quand il est dans les parages.

Au bout du fil, Nyx se racle la gorge.

— Quoi ?

— La future psy en moi se retient très fortement de te dire que fuir tes problèmes ne les résoudra pas. Ta pote qui s’est sauvée de l’Alabama, par contre, te promet de gros pichets de margarita pour oublier ton hockeyeur.

— T’es la meilleure, Moustique.

— Si seulement tout le monde pouvait en avoir conscience, ajoute-t-elle avant de raccrocher.

Je ris un moment en silence avant de repenser à ses paroles. Elle a raison, je fuis. Le Tennessee arrive à point nommé, à un moment où je ne sais plus ce que je pense ni ce que je ressens. J’en ai marre d’avoir toujours le cul entre deux chaises concernant Jeremiah. Marre de devoir sans cesse me répéter que je ne peux plus me permettre de me laisser aller avec lui, même s’il m’en offrait l’opportunité. J’ai déjà bien trop souffert la dernière fois qu’il m’a rejeté comme une merde. Si ça se reproduisait, je ne m’en remettrais pas.

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