Les dieux du campus Tome 2 - Sander
20 - Jeremiah
20
JEREMIAH
Je ne cesse de découvrir à quel point le camp de vacances est étendu, et magnifique. En plus du lac, du Jacuzzi installé sur l’immense terrasse en bois et du coin barbecue situé de l’autre côté du bâtiment principal, cet endroit possède un terrain de golf, une piscine de taille olympique et des hectares de forêt.
Pendant le déjeuner, je n’ai pas pu m’empêcher d’interroger Dante sur cet endroit. Il m’a expliqué que ses parents ont racheté ce camp abandonné il y a des années et, après avoir beaucoup investi pour le restaurer, ils l’utilisent désormais pour la famille ou pour le boulot. Ils organisent des séminaires et des week-ends de team building.
Bien que j’aie toujours su que les jumeaux viennent d’une famille riche, je ne m’étais jamais rendu compte à quel point.
— Il te manque quand même le plus important, déclaré-je à Dante en avalant une gorgée de bière.
Nous sommes tous installés devant un immense brasero sur les rives du lac, observant le soleil se coucher à l’horizon. Le ciel est magnifique, mêlé de couleurs orangées qui se fondent dans le ciel bleuté.
— Ah ouais ? Et quoi ?
Je n’ai pas le temps de répondre que Sander intervient :
— À ton avis, frangin ? Une patinoire.
Je tourne la tête vers Sander, surpris qu’il ait aussi rapidement deviné ce que je m’apprêtais à dire. Lorsque mon regard croise le sien, il se contente de hausser les épaules, comme si c’était évident. Mais pour moi, c’est plus que ça. C’est la preuve qu’il sait combien j’aime être sur la glace. Patiner est ma passion depuis que je suis gosse. Qu’il en ait cerné l’importance dans mon quotidien me noue la gorge.
Sander détourne rapidement les yeux au moment où Scott ajoute :
— Je suis complètement d’accord. Faites construire une patinoire et je passerai toutes mes vacances ici.
— Si c’était ton moyen pour les convaincre, tu t’es planté, ricane Leander.
Scott lui répond par un doigt d’honneur et j’éclate de rire. Des voix excitées me font lever les yeux. J’avise Dee et Eva en train de se rapprocher de nous, encombrées de sachets de guimauves et de plaids. Elles nous les balancent plus ou moins à la figure avant de s’asseoir. Eva se glisse près de moi et nous emmitoufle ensemble. Je souris et passe mon bras autour de ses épaules pour la serrer contre moi. Je sais que, même si elle adore être avec moi, c’est à quelqu’un d’autre qu’elle aurait préféré être collée ce soir. Et comment lui en vouloir ? Je suis dans le même cas. Elle pose sa tête sur mon épaule et je respire l’odeur de son shampoing à la pomme verte.
— De quoi vous parliez ? demande Dee en ouvrant un sachet de guimauves avant de commencer à préparer des brochettes.
— De la patinoire qui prendra bientôt place dans le parc, réplique Nyx avec un clin d’œil.
— Je te laisse appeler nos parents pour les prévenir, Moustique, renchérit Sander.
Sa pote lui répond par un grand sourire avant de tendre la main dans sa direction.
— File-moi ton portable, je le fais maintenant.
— Le pire, c’est qu’elle en est capable, déclare Leander.
Ils continuent à discuter avec animation pendant que j’observe tout ce petit monde. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à Sander, qui joue avec l’étiquette de sa bière, tout en discutant à voix basse avec Nyx. Son visage est détendu, je vois à quel point il est dans son élément, entouré de son frère et de ses meilleurs amis. Mais je me demande de plus en plus quelles blessures il cache derrière ce sourire affable. Je repense à son pétage de plombs de tout à l’heure, quand il s’en est pris à Dante pour m’avoir invité. Je me souviens de l’ambiance tendue, tout le monde retenant son souffle, se demandant s’ils allaient en venir aux mains. Je me rappelle ses muscles crispés, son regard enflammé… Et plus tard, ces larmes qu’il n’a pas vraiment eu le temps de sécher avant que je le rejoigne. Qui es-tu, Sander Campbell ? Qui es-tu vraiment ? Je ne cesse de me le demander. Ses éclats de colère sont loin d’être rares, mais est-ce uniquement moi qui les provoque ou y a-t-il autre chose ?
J’ignore s’il sent mon attention sur lui, ou si lui non plus ne peut pas s’empêcher de me lancer des regards, toujours est-il qu’il finit par lever les yeux et croiser les miens. L’espace de quelques instants, nous restons prisonniers l’un de l’autre, comme si le monde autour de nous avait cessé d’exister.
— Un chamallow ?
Je cligne des paupières lorsque Chase me tend un pic dégoulinant de guimauve grillée. Finalement, je ne regrette pas d’avoir accepté de venir. Parce qu’être entouré de cette bande, c’est un super moyen de passer mes vacances. Sans compter que, malgré notre faux départ avec Sander cet après-midi, notre brève discussion quand je l’ai rejoint nous a permis, en quelque sorte, d’enterrer la hache de guerre. Tout n’est pas gagné, et je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais ce soir, j’ai juste envie de profiter.
Mes paupières sont de plus en plus lourdes, j’ai du mal à garder les yeux ouverts. Il faut dire qu’entre ma courte nuit, mes huit heures de route, et l’après-midi fort en émotions, je suis épuisé. Je passe une main sur mon visage et dissimule un bâillement derrière ma main.
— Déjà prêt à aller te pieuter, Marner ? ricane Scott.
Je lève les yeux au ciel et réponds :
— Certains ont bossé tard hier et se sont levés tôt. J’ai besoin de récupérer.
— Laisse tomber, Jer. La majorité d’entre eux ne connaît pas la définition de « travailler pour payer ses factures », rétorque Nyx.
Je lui souris tandis que les autres se rebiffent gentiment. C’est vrai, parfois, j’oublie combien ils sont privilégiés. Parce qu’ils ne le montrent presque pas. Certes, le domaine où nous nous trouvons prouve que la famille Campbell n’est pas dans le besoin, mais au quotidien, il suffit de leur enlever leurs belles bagnoles et ces gars-là sont comme tout le monde. Je crois que c’est pour ça que nous nous entendons tous si bien. Ils n’affichent pas leurs privilèges. Certes, Leander m’a laissé un pourboire de six cents dollars récemment, mais je ne vais pas cracher là-dessus.
— Peut-être qu’on ne bosse pas, Moustique, mais je suis certain que mes œuvres en poterie rapporteront un joli tas de fric, un jour.
Je fronce les sourcils. Ses œuvres ? Quelles œuvres ? Depuis quand est-il artiste ?
— Tu parles de tes échecs avec la glaise ? le taquine Nyx.
— Tu n’y comprends rien, c’est tout, répond-il en haussant les épaules. C’est de l’art contemporain.
Des éclats de rire s’élèvent autour du brasero, et le sourire de Sander s’étire.
— Si ça te rassure de croire ça, répond Nyx. Si tu veux, la prochaine fois, je prends une photo de ton « art » pour lancer des enchères sur Insta.
— Fais pas ça, les gens sont susceptibles de l’acheter juste parce que c’est lui qu’il l’aura créé, répond Leander. Et son ego n’a pas besoin de ça.
Tout le monde ne peut qu’acquiescer. Inutile de se voiler la face, à Saint-Charles, les footballeurs ne sont considérés comme rien de moins que des dieux. Ils ont leurs groupies et, sur les réseaux sociaux, des comptes de fans prêts à tout pour leurs idoles. Parfois, je suis un peu jaloux de leur notoriété. Ils sont bons, certes. Même s’ils n’ont pas gagné le championnat NCAA cette année. Mais notre équipe de hockey est tout aussi bonne. Nous enchaînons les victoires, nos stats sont parmi les meilleures de la ligue, cependant nous ne jouissons pas du même engouement du public. Je crois que c’est une des raisons pour lesquelles, si je parviens à percer en NHL, j’aimerais évoluer dans une équipe canadienne. Là-bas, ils ont le hockey dans le sang.
— C’est toi qui parles d’ego ? rétorque Sander. C’est l’hôpital qui se fout de la charité, mec.
J’observe leur échange d’un air amusé. Je ne sais pas comment la conversation a dévié de « Je vais aller me pieuter » à « Des enchères pour Sander sur Insta », mais c’est divertissant. Et déstabilisant. Parce que depuis que j’ai appris que Sander fait de la poterie – de la poterie, pour l’amour du ciel –, je ne peux effacer les images qui s’impriment dans mon esprit. Ses grandes mains recouvertes d’argile en train de sculpter son « art ». Ses grandes mains sur moi, me caressant, m’effleurant…
Un coup de coude me fait sursauter, me sortant de mon fantasme qui est sur le point de me faire bander.
— T’étais parti où ?
Je me tourne vers Eva qui m’observe, les yeux plissés.
— Désolé… C’est la fatigue. Je crois qu’il faut vraiment que j’aille me coucher.
Joignant le geste à la parole, je me lève et souhaite une bonne nuit à tout le monde avant de me diriger vers l’un des quads. Je presse le pas pour aller me pieuter… et avant ça, me branler.
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