Les dieux du campus Tome 2 - Sander
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SANDER
Nous sommes en train de gagner, je n’en reviens toujours pas. Remporter un match en extérieur, c’est comme défier les statistiques. Il faut avoir le cran de braver les encouragements des supporters de l’équipe adverse, ne pas se laisser déconcentrer par leurs hourras et leurs cris, par leurs huées à notre encontre. Mais ce soir, j’hallucine de voir le nombre de pompons noir et doré présents dans les gradins. Malgré les quatre heures de route, les étudiants de Saint-Charles sont venus par centaines, par milliers peut-être. Les voir là, scandant le nom de notre équipe, chantant son hymne, hurlant leur confiance en nous, me donne foi en nos capacités, en mes capacités.
Le match ne va pas tarder à reprendre après la mi-temps. En attendant, notre équipe de cheerleaders, mon frère en tête, s’époumone, en alternant des sauts tous plus impressionnants les uns que les autres. De retour sur le bord du terrain, je lève la tête vers le ciel, aujourd’hui d’un bleu aussi glacial que la température extérieure. Des effluves me parviennent de toutes parts : hot-dogs et pop-corn sont au menu dans les gradins.
Chacun retrouve sa place sur le terrain, l’arbitre siffle la reprise. Ce sont les moments que je préfère. Les rares où je me sens libre, calme et serein. Pourtant, cette fois, mon esprit n’est pas du tout concentré sur le jeu. Heureusement, mon corps suit le mouvement automatiquement. J’intercepte au vol une passe de Leander, puis renvoie la balle d’un geste sûr et précis. C’est une chance que le corps ait une mémoire musculaire, parce que mon cerveau n’en a pas grand-chose à foutre du jeu. Je ne parviens pas à m’empêcher de scruter la vague noir et doré de notre public en délire pour tenter de le repérer. Lui, ma bête noire, mon talon d’Achille. Celui qui me déconcentre dans les moments cruciaux du match alors que toute mon équipe et tous nos supporters comptent sur moi.
Jeremiah n’est pas venu aujourd’hui. Je ne devrais pas m’attendre à le voir dans les gradins, mais je ne peux pas m’empêcher de le chercher depuis que je me suis rendu compte qu’il assistait à nos matchs, planqué au centre de la foule. Je ne peux me retenir de me demander si ce n’est pas un peu pour moi qu’il vient. S’il était dans le public pour encourager Leander ou accompagner Eva, il ne ferait pas ça en douce, si ? Je sais pertinemment qu’il travaille ce soir, même si j’ignore où, puisqu’il m’a envoyé ses horaires de boulot pour que je puisse faire son planning à l’association. J’ai donc pleinement conscience qu’il ne peut pas être présent dans les parages, ce qui ne change rien à mon manque de concentration sur le jeu. J’envoie chier ce type chaque fois que je le vois et quand je ne le vois pas, je me surprends à le chercher. Putain, mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi, Sander ? Les multiples possibilités de réponse à cette question ne peuvent pas se compter sur les doigts de mes deux mains.
Captant un regard de Leander, je reviens à l’instant présent. On a un match à finir. Je me pousse davantage que je ne l’ai jamais fait, juste pour faire taire ces pensées qui me parasitent. Je cours plus vite, saute plus haut et me dépasse pour être à la hauteur de ceux qui comptent sur moi.
Quand l’arbitre siffle la fin du temps de jeu, je sais qu’on a gagné, je l’entends à la foule qui se déchaîne, je le comprends à mes potes survoltés autour de moi. On a gagné et je ne suis pas certain d’y être pour grand-chose. Ce doute me laisse un goût amer. Je ne suis pas vraiment moi-même en regagnant les vestiaires. Pas de petite danse de la victoire, pas de baiser sur la bouche de Leander, plus ou moins contre son gré. Ce dernier commence d’ailleurs à se rendre compte que quelque chose cloche, il m’observe du coin de l’œil pendant que nous attendons l’habituel discours de fin de match du coach.
Celui-là aussi me passe au-dessus de la tête. Aujourd’hui, je n’ai pas envie de faire semblant d’être un boute-en-train. Jer n’est pas le seul responsable de mon état morose, ma dernière crise m’a mis un coup au moral. Bien plus que je ne l’aurais cru. Être ingérable me pèse, j’ai peur de finir par devenir invivable. Je remets même en question ma décision de ne plus prendre de médocs pour jouer au foot. Cela en vaut-il la chandelle ? Je n’ai aucunement l’intention de devenir pro, ça n’a jamais été ma motivation, mais le foot a toujours été ma bouffée d’oxygène, un moyen de relâcher beaucoup de pression. Seulement voilà, je crains qu’un jour, ça ne suffise plus.
Le coach finit par nous laisser en nous ordonnant filer nous laver. Je me dirige directement vers ma place. Alors que je suis en train de récupérer mes affaires pour aller prendre une douche, Leander se place à mes côtés, son épaule appuyée contre le montant de bois qui sépare l’emplacement de chaque joueur.
— Ça va, mec ?
— Yep, ça roule, réponds-je avec mon habituel sourire de façade. On a gagné, mon pote !
Il me scrute comme si j’avais dit une énormité. Mon sourire n’est peut-être pas aussi convaincant que d’habitude.
— Tu sais que tu peux me parler, hein ? Pas seulement en tant que capitaine, mais surtout en tant qu’ami. On est amis, pas vrai ?
Ses doutes quant à mon amitié me font mal. Ce type est aussi important pour moi que mon propre frangin, mais j’ai vraiment une façon de merde de le lui montrer ces derniers temps.
— Désolé… Je n’étais pas vraiment dans mon assiette aujourd’hui. Ça doit être ce froid polaire qui persiste.
Il hoche la tête, mais je vois bien que je ne l’ai pas convaincu. Ses affaires de toilette en main, il se détourne et commence à se diriger vers les douches.
— Eh, Leander !
J’attends qu’il s’arrête et se retourne avant de poursuivre.
— Tu es comme un frère pour moi, n’en doute jamais.
Il me sourit, même si son inquiétude pour moi est toujours présente dans ses yeux. En le regardant s’éloigner de nouveau, je me rends compte qu’il serait peut-être temps que je me confie un peu plus aux personnes qui me sont chères.
Le reste de la journée se déroule dans une espèce de flou artistique assez habituel chez moi après un match de cette intensité. Une fois changés et habillés, nous regagnons les cars qui nous attendent pour nous emmener à l’aéroport Midway. La plupart de nos supporters sont venus en voiture ou en bus, à quelques exceptions près, comme Nyx et Dee qui ont opté pour un vol commercial payé par les miles de Leander. Quant aux Thunder et à l’équipe de cheerleading, notre avion privé nous attendait sur le tarmac. Je sais que c’est un peu ridicule, mais c’est assez classique dans les universités huppées comme Saint-Charles.
Durant le court trajet entre Chicago et Saint-Louis, je m’endors. Je suis donc à peine réveillé quand nous regagnons nos véhicules sur le parking de l’aéroport. Je crève aussi la dalle. Il faut absolument que je recharge mes batteries, et je connais la solution parfaite pour ça.
— Les mecs, ça vous dit d’aller vous faire un bon burger bien gras quelque part ? Je vais tomber si je ne mange rien.
— Ça m’étonnait aussi que tu ne te sois pas encore plaint ! me charrie Chase.
— Si tu avais couru autant que moi sur ce putain de terrain, tu comprendrais peut-être de quoi je parle, rétorqué-je aussitôt.
Leander passe à côté de moi en me mettant un coup dans le dos à me décoller la plèvre.
— Allez, suis-moi, mon petit Sander. Je connais un diner qui fait des burgers à tomber.
— Il a raison, renchérit Nyx qui a attendu avec Dee à l’aéroport jusqu’à ce qu’on arrive. Brutus, tu vas pouvoir reprendre du poil de la bête.
Je grimpe dans la voiture de Dante, Eva s’installe à l’arrière, et nous suivons la Jeep de Leander jusqu’à un petit fast-food d’apparence vintage, comme il s’en fait de moins en moins. Nous ne sommes qu’à quelques minutes du campus, mais je ne suis jamais venu ici, ce qui est assez surprenant compte tenu de mon amour pour la bouffe.
Tous les gars de la coloc sont présents, sans oublier Moustique, Dee et Eva. Nous nous entassons dans le plus grand box de ce petit resto qui ne paie pas de mine. Toutefois, mon estomac se contracte alors que je hume l’odeur s’échappant des cuisines. Il émet un gargouillis sonore assez disgracieux. Leander, assis à mes côtés, se penche pour s’adresser à mon ventre.
— Ne t’inquiète pas, tu vas avoir à manger très vite. Plein de viande, comme tu aimes.
— Oh ! Chaton, c’est mignon quand tu t’adresses à ma queue comme ça, mais je te l’ai déjà dit : en public, c’est embarrassant.
Toute la bande éclate de rire. Leander, absolument pas gêné par mes conneries dont il a l’habitude, passe un bras autour de mon cou pour me serrer contre lui.
— Ça fait du bien de te retrouver, mec !
Je lui souris, soulagé d’avoir pu faire taire ses inquiétudes.
— Bravo pour votre victoire, les gars ! lance une voix à ma droite.
Une voix que je ne connais que trop bien.
— Est-ce que je peux prendre votre commande ? poursuit notre serveur.
L’espace d’un instant, j’envisage de me lever et de me barrer. Je commençais seulement à retrouver un semblant d’entrain et il faut qu’on atterrisse dans le resto où Jer bosse, bordel ! Finalement, je décide de ne pas lui faire ce plaisir. Pour une fois, je peux être le plus mature de nous deux. Je me retourne alors vers ces yeux bleus que j’ai cherchés dans le public aujourd’hui, prêt à affronter celui qui me fait faire n’importe quoi et réagir n’importe comment.
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