L’éternité c’est compliqué
Chapitre 6
Rider fut absent au cours d’expression orale.
Son siège était vide. Je ne pouvais m’empêcher de penser que cela avait un rapport avec la voiture qui était apparue plus tôt. Même si nous nous étions parlé, je ne savais toujours pas ce que Rider avait fait durant quatre ans, à part vivre chez la grand-mère d’Hector.
Certains diraient sans doute le contraire, mais je n’étais pas quelqu’un de naïf ou en dehors des réalités. J’avais grandi dans une maison où j’en avais vu de toutes les couleurs. Les mois que j’avais passés en foyer avaient également été très instructifs. Des mecs se baladaient devant le bâtiment pour proposer aux gamins de vendre de la drogue. Quant aux plus âgés, j’en avais vu plusieurs s’effondrer au beau milieu d’une conversation. En quelques mois, plusieurs garçons et filles avaient disparu, s’étaient perdus dans la rue. Je savais très bien pourquoi Jayden avait les yeux injectés de sang la veille, et la berline aux vitres teintées n’appartenait pas à des boy-scouts.
L’inquiétude me tordit l’estomac. Dans quoi Rider trempait-il ? Et puis il y avait autre chose, une émotion que je n’étais pas certaine de vouloir nommer. Paige n’était pas en classe non plus. Je n’étais pas stupide. Rider était parti. Paige aussi. Ils étaient donc sans doute ensemble. Une brûlure intense se répandit dans ma poitrine. Je tentai de me persuader qu’il s’agissait d’une indigestion et que cela n’avait rien à voir avec notre tête-à-tête où Rider m’avait prise par la main et m’avait dit que j’étais belle alors que je savais très bien qu’il le disait aussi à Paige et que cela n’avait pas du tout la même signification.
Je dus me faire violence pour écouter M. Santos parler des différents types de discours. Il faisait les cent pas et bougeait les mains dans tous les sens pour illustrer ses propos. Une grande excitation émanait de lui. Quand je baissai la tête vers mes notes, je me rendis compte que je n’avais écrit qu’une demi-page. Ce n’était pas sérieux. Alors je me concentrai et rattrapai mon retard.
Lorsque la cloche sonna, je me sentais un peu mieux. Je me dirigeai vers la porte tout en fourrant mes livres dans mon sac. Je ne m’étais pas rendu compte que Keira m’attendait jusqu’à ce qu’elle s’approche.
— Alors ? Tu as réfléchi pour les pom-pom girls ? me demanda-t-elle.
Je refermai mon sac en grimaçant. À vrai dire, je n’avais plus du tout pensé à sa proposition. Je secouai la tête.
Avec un soupir, elle enroula ses doigts autour de l’anse de son sac.
— Je me disais bien que c’était peine perdue, mais ça ne coûte rien d’essayer.
Non, cela ne coûtait rien d’essayer. Cette théorie résumait parfaitement ma vie actuelle.
— Bref, reprit-elle en me tenant la porte qui menait aux escaliers. Je t’ai vue à la cantine, aujourd’hui. (Elle s’arrêta de parler un instant, le temps de s’insérer dans la vague humaine qui descendait les marches.) Tu étais avec Rider Stark.
Une alarme retentit dans mon esprit. Je me tournai vivement vers elle.
Son sourire était toujours aussi amical.
— Tu le connais ?
Je hochai la tête et me dirigeai vers le premier étage, devinant qu’elle allait me suivre jusqu’à mon casier.
— Tu es nouvelle… me fit-elle remarquer en haussant les épaules. Tu le connais d’où ?
Une partie de moi aurait voulu lui dire que cela ne la regardait pas, mais elle était curieuse et à sa place, je l’aurais sans doute été, moi aussi. Lui parler me rendait nerveuse, mais je fis l’effort de lui répondre.
— On… on se connaissait quand on était petits.
— Ah oui ? C’est cool. (Keira s’adossa au casier à côté du mien et sortit son téléphone.) Je me disais bien que vous vous connaissiez. Il était très, euh… tactile avec toi, ce qui est plutôt bizarre.
Après avoir rangé mon livre d’histoire dans mon casier, j’en sortis celui d’anglais pour pouvoir faire mes devoirs.
— Bizarre dans quel sens ?
— On est dans le même lycée depuis la seconde, pourtant je ne crois pas l’avoir déjà vu prendre une nana par la main. Même Paige, dit-elle en souriant, alors qu’ils sont ensemble.
Pourquoi est-ce que ce détail me faisait plaisir ?
— Ou quelque chose dans le genre, ajouta-t-elle.
Qu’est-ce que ça signifiait ? Et en y repensant, pourquoi ne lui avais-je pas posé de questions au sujet de Paige à midi ? Cela aurait été naturel. En même temps, j’avais été trop occupée à répondre à son propre interrogatoire.
Elle rit. Elle pouvait sans doute lire ce que je pensais sur mon visage.
— Ce que je veux dire, c’est que tu ne dois pas croire que la relation de Paige et Rider est sérieuse.
La chaleur et le contentement recommencèrent à grandir en moi, mais j’y mis un frein. Ce n’était pas le moment.
— On avait un cours en commun l’année dernière. Il venait quand il en avait envie. Avec Maggie, tu ne la connais pas, on avait l’habitude de dire qu’il nous honorait de sa présence. Il ne prenait jamais de notes et il ne participait pas non plus. Parfois, je suis quasiment sûre qu’il dormait. Mais quand il était interrogé, il avait toujours la bonne réponse. Personne n’a jamais compris comment il faisait, pas même la prof. Ça la rendait dingue. Nous, on trouvait ça drôle. Un autre de mes amis, Benny, était dans la même salle que lui, l’année dernière, pendant les examens. Il a entendu cette même prof dire que Rider avait explosé tous les scores. Il a obtenu l’une des meilleures notes du lycée.
C’était Rider tout craché.
— C’est bizarre quand on sait qu’il a grandi en famille d’accueil…
— Moi aussi, j’ai grandi en famille d’accueil.
Les mots franchirent mes lèvres sans que je m’en rende compte.
Keira écarquilla les yeux et leva une main devant elle.
— Hé ! Je ne disais pas ça pour critiquer ! Je ne suis pas du genre à juger les gens. C’est juste que… (Elle jeta un coup d’œil autour de nous avant de continuer :) Il lui est arrivé de traîner avec des gens louches, et les gens louches, ça me connaît. Trevor, mon frère, est en prison à cause d’eux. Mon cousin ? Il est mort pour avoir fréquenté ce genre de personnes. (Elle s’arrêta et fronça le nez.) Enfin, mon cousin était louche, lui aussi…
Je repensai à la voiture que j’avais vue sur le parking et me demandai si Hector et Jayden faisaient partie de cette catégorie.
— Bref. Je dois aller m’entraîner. (Elle s’interrompit et m’adressa un regard plein d’espoir.) Je ne peux pas te convaincre de venir assister aux répétitions ?
Je secouai la tête, puis me mordis les lèvres en entendant le soupir exagéré de Keira. Lorsqu’elle me fit un signe de la main et se retourna pour partir, je parvins à articuler un :
— On se voit demain, à la cantine ?
Bon, d’accord. C’était stupide, étant donné qu’on avait anglais ensemble avant le déjeuner, mais elle hocha la tête.
— Bien sûr. Emmène Rider avec toi, si tu veux. On ne dirait pas non à un beau mec à notre table.
Avec de la chance, Rider serait en cours, mais après ce que m’avait dit Keira, j’en doutais. Quelque part, je n’étais pas surprise qu’il n’en fasse qu’à sa tête. C’était déjà le cas, avant, et son côté rebelle lui avait apporté beaucoup d’ennuis.
Quand je dis au revoir à Ainsley par ordinateurs interposés, le repas était déjà prêt. Quatre ans plus tôt, je n’avais jamais mangé assise à une table. Cette table, en bois lustré, était la première à laquelle j’avais pris un repas en dehors de l’école.
Je m’assis et passai mes mains sur la surface lisse. La première fois que j’étais rentrée avec les Rivas, j’avais eu l’impression d’être… un animal sauvage. Je n’étais pas à ma place, je m’étais sentie enfermée et pas sûre de moi pour un sou. Ces gens respectaient un emploi du temps et attendaient certaines choses de ma part. Ils me complimentaient et se complimentaient entre eux. Chez M. Henry, l’heure du repas n’était pas fixe. Aucune assiette n’était préparée pour nous. Rider et moi nous contentions de manger les restes. Quand il y en avait.
Alors m’asseoir autour d’une table tous les soirs et écouter Carl et Rosa se parler posément au lieu de crier et de se disputer avait été une nouvelle expérience pour moi. Dans ma maison précédente, la table de la cuisine était couverte de brûlures de cigarettes et de vieux journaux que personne ne lisait. M. Henry en rapportait un tous les soirs après son travail dans un entrepôt, mais je ne l’avais jamais vu l’ouvrir.
Cette table-ci était presque toujours débarrassée et le centre de table changeait en fonction des saisons. En ce moment, il était composé de fleurs bleues et blanches et d’une bougie dans un lumignon en verre.
En semaine, Rosa et Carl étaient rarement présents tous les deux pour le dîner et ils repartaient souvent très vite. Le week-end, en revanche, sauf cas d’urgence, ils étaient libres.
— Je me disais qu’on pourrait aller se balader sur le port, samedi, dit Carl en coupant sa côte de porc comme s’il la disséquait. (Il adorait se promener sur le port de Baltimore.) Je crois qu’il y a une sorte de foire, ce week-end.
Rosa prit une gorgée d’eau.
— Ou on pourrait aller au parc du mont Catoctin. Il ferait plus frais. (Elle sourit à son mari.) Et puis on dépenserait moins d’argent dans un parc où personne ne vend rien.
Elle adorait les sports en extérieur : la randonnée, le VTT… suer en général. En d’autres termes : souffrir. Moi, je préférais lire, rester assise et éviter d’éponger de la transpiration à des endroits où j’aurais préféré ne pas transpirer. Carl tourna la tête vers moi, dissimulant son sourire derrière ses doigts.
— Qu’est-ce que tu en penses, Mallory ? me demanda Rosa.
Haussant les épaules, je plantai ma fourchette dans un morceau de brocoli. Si on allait à la montagne, j’allais avoir mal à des muscles dont j’ignorais l’existence.
— Ainsley voulait qu’on se voie, ce week-end.
— Alors, va pour le port ! (Carl baissa la main, sans se soucier de cacher son sourire.) La dernière fois qu’on l’a emmenée dans un parc national, c’était sans doute pour la première et la dernière fois.
Mes lèvres s’étirèrent tandis que Rosa levait les yeux au ciel. On planifia alors notre après-midi au port, ce qui plairait sans doute à
Ainsley.
— Tu continues tes sculptures ? me demanda Rosa en jouant avec son verre. Tu ne m’as plus demandé de t’acheter du savon.
Je me tournai vivement vers elle. Je n’avais plus rien sculpté depuis le mois de juillet, au moment où j’avais commencé à me préparer (et à stresser) pour le lycée.
Carl m’observa.
— Tu devrais continuer de t’entraîner. Ce serait dommage de perdre ce talent.
Je faillis éclater de rire. Sculpter des barres de savon avec un stylo ou un bâton de glace n’était pas ce que j’appelais du talent. C’était simplement un loisir qui me suivait depuis… depuis toujours. Rider n’était même pas au courant. À l’époque, dès que je terminais quelque chose, je le détruisais.
Désormais, Carl et Rosa conservaient la plupart de mes créations. Il y en avait des dizaines dans la salle à manger, derrière la vitrine d’un vaisselier qui sentait le savon.
Le plus drôle dans cette histoire, c’était que mes sculptures étaient ce qui avait attiré l’attention de Carl à l’hôpital Johns Hopkins. Il avait déjà vu des tas de brûlés, et parmi eux beaucoup d’enfants. Ce n’était pas ma personnalité qui l’avait ébloui. Malgré mes doigts bandés et calcinés, j’avais pris le savon de la salle de bains et chipé un bâtonnet à une infirmière pour sculpter un chat endormi.
Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’avait toujours détendue. Personnellement, je ne pensais pas que c’était un don extraordinaire. Rosa et Carl avaient tenté de me convaincre d’essayer avec du bois, sans succès.
— En parlant de réussite : bravo, tu as survécu à tes deux premiers jours d’école ! dit Carl qui sentait clairement qu’il ne faisait pas de progrès en ce qui concernait les savons. Tu veux nous raconter comment ça se passe ?
Mon cœur se retourna et je baissai les yeux sur mon assiette. Rider apparut dans mes pensées. Le moment était bien choisi pour leur en parler. J’en avais envie. Je n’aimais pas leur cacher des choses et je voulais… je voulais parler de lui. Je voulais partager avec eux le bonheur que j’avais ressenti en le retrouvant.
Je faisais peut-être une erreur. Une énorme erreur, même, mais je voulais qu’ils le sachent. Leur mentir après tout ce qu’ils avaient fait pour moi aurait été malhonnête. Je nouai mes mains sur mes genoux.
— Euh… au lycée… j’ai croisé quelqu’un…
Je m’interrompis. Lorsque je relevai la tête, je vis que j’avais leur entière attention. Ils avaient arrêté de manger et s’étaient tus. La tension était palpable. Mes lèvres refusaient de bouger. Mon cerveau criait : « repli ! repli ! »
Carl parla en premier.
— Qui as-tu croisé ?
J’aurais sans doute mieux fait de me taire.
Rosa se pencha en avant et posa son verre d’eau sur la table.
— Qui as-tu croisé, ma puce ?
Comme je ne répondais toujours pas, ils patientèrent. Je savais qu’ils patienteraient le temps qu’il faudrait.
— J’ai vu… Rider.
Silence.
Le seul bruit que l’on entendait était celui de l’horloge ovale accrochée au mur qui égrenait les secondes.
Carl plaça sa fourchette sur la table.
— Rider ? Le garçon avec qui tu vivais ?
Je hochai la tête.
— Il est dans ton lycée ? demanda Rosa, visiblement crispée.
Je me contentai de hocher la tête.
— C’est… inattendu, dit Carl en consultant Rosa du regard. Vous avez discuté ?
Pas la peine de mentir. Je hochai la tête.
— Il est… dans une meilleure famille d’accueil, maintenant.
Cette fois, ils échangèrent un long regard. Je ne pouvais même pas imaginer ce qu’ils pensaient.
— Je suis sous le choc, avoua Carl au bout d’un moment. Je n’aurais jamais cru que Rider étudierait à Lands High.
La façon dont il prononçait le prénom de Rider me donnait la chair de poule. Elle semblait refléter le poids du passé.
Quelques secondes s’écoulèrent en silence, puis Rosa reprit la parole.
— Comment tu te sens ? Contente, je suppose ? (Elle regarda de nouveau Carl. Elle s’était détendue.) Il comptait beaucoup pour toi.
Je me concentrai sur elle.
— Oui. Je suis heureuse de savoir qu’il… va bien. On a parlé au déjeuner, aujourd’hui. (J’essuyai mes paumes sur mes jambes.) C’était sympa de… rattraper le temps perdu.
Carl hocha lentement la tête, puis prit une gorgée d’eau. Je n’avais toujours pas la moindre idée de ce à quoi il pensait.
— C’est bon de savoir qu’il va bien.
Je m’efforçai de sourire avant de me tourner vers Rosa. Elle me dévisageait avec attention. Après un dernier échange silencieux, Carl changea de sujet, mais je me sentais prise au piège. Je savais qu’ils n’étaient pas contents et je détestais ça. Les décevoir était la dernière chose dont j’avais envie. Il fallait que je trouve un moyen de me rattraper. Je choisis de débarrasser la table. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était déjà mieux que rien. Lorsque je sortis de la cuisine, je me rendis compte qu’ils étaient tous les deux dans le bureau, la porte fermée. Je me doutais de quoi ils discutaient.
Une fois dans ma chambre, j’allumai mon ordinateur. Je voulais raconter à Ainsley comment Rosa et Carl avaient réagi par rapport à Rider, mais elle n’était pas connectée. Elle était sans doute avec Todd. Alors que j’étais en train d’ouvrir mon sac de cours, un coup retentit sur la porte. Je relevai la tête pour voir apparaître Rosa.
— On peut discuter ? demanda-t-elle.
Je me tendis.
— Bien sûr.
Je croisai les jambes tandis qu’elle entrait dans la pièce.
— Rider.
C’est tout ce qu’elle dit. Je hochai la tête.
Rosa s’assit au bord de mon lit, tournée dans ma direction.
— Comment tu te sens réellement, Mallory ? Rider a toujours été important pour toi. Tu as demandé à le voir pendant des mois après ton arrivée ici. En fait, tu ne disais rien d’autre. Alors je sais que ce n’est pas anodin.
Je me mordis l’intérieur de la joue. Je voulais jouer la carte de la désinvolture, mais en regardant Rosa, je sus que ça ne marcherait pas. Elle n’était pas idiote.
— Je suis… contente, admis-je. Je suis heureuse. Parce que je sais qu’il va bien et que je peux le voir quand je veux.
Elle hocha la tête.
— Je comprends. Je comprends très bien ce sentiment.
Soufflant doucement, j’attrapai une pince sur ma table de chevet et attachai mes cheveux avec. Je savais qu’elle n’en avait pas fini. Et j’avais raison.
— Carl et moi avons été pris au dépourvu, tout à l’heure, reprit-elle d’une voix douce. Pourquoi est-ce que tu ne nous en as pas parlé hier ?
Euh. Bonne question.
— Je… Je ne sais pas. J’avais peur de… vous causer du souci.
Ses yeux sombres parcoururent mon visage.
— Du souci ?
Je haussai les épaules.
Rosa baissa les yeux vers mes mains, posées entre mes jambes croisées.
— Est-ce qu’on a des raisons de se faire du souci ?
C’était une question qui aurait pu appeler des tonnes de réponses différentes.
Rosa me tapota la jambe.
— Je vais être franche avec toi, comme on l’a toujours été, d’accord ?
Je hochai la tête. Voilà. C’était le moment de vérité.
— On est inquiets. On n’a jamais pensé que Rider pourrait se trouver dans le même lycée que toi. Cette année est un gros défi pour toi, alors le voir apparaître dans l’équation… On a simplement peur que tu ne saches plus où donner de la tête.
— Ça ira, répondis-je.
Elle eut un sourire triste.
— Le lycée va te demander beaucoup d’efforts. Tes retrouvailles avec Rider aussi. Tu n’en as peut-être pas encore l’impression mais, ma puce, il appartient à un passé que nous préférerions que tu oublies.
— Je ne… pense plus à mon passé.
Rosa ne dit rien.
Mon pouls s’emballa.
— Rider fait partie de mon passé, mais le revoir ne m’a pas… je ne sais pas. Ça ne m’a pas fait souffrir.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. (Elle s’interrompit et sembla choisir ses mots avec soin.) On se demande simplement si ça ne risque pas de réduire à néant tous les progrès que tu as faits jusqu’à maintenant. Personne ne nie que ce passé fait partie de toi et je suis la première à remercier Rider de t’avoir protégée à l’époque, alors qu’il n’était lui-même qu’un enfant. Mais tu es bien loin de la petite fille terrifiée que nous avons recueillie. Tu as travaillé dur pour devenir la jeune femme posée que tu es aujourd’hui. Nous ne souhaitons pas que la présence de Rider compromette tout ça.
J’ouvris la bouche, mais je ne savais pas quoi répondre.
— Peut-être que ça ira, ajouta-t-elle. Peut-être qu’on s’inquiète pour rien. (Elle marqua une pause avant de sourire.) Dans tous les cas, on est contents que tu nous en aies parlé.
Pas moi.
— Et nous voulons que tu continues à le faire. (Rosa me tapota la jambe, puis se leva pour se diriger vers la porte.) Tu veux de la glace ? Je crois qu’il en reste au caramel. Ça te dit ?
Je ne pouvais jamais dire non à de la glace au caramel. Aussi hochai-je la tête.
Tandis que Rosa refermait doucement la porte derrière elle, je fermai les yeux et me laissai tomber sur le dos. Les yeux rivés sur le plafond, je repensai aux petites chambres que nous avions occupées avec Rider. Ici, le plafond était blanc comme la neige. Dans l’autre maison, il était taché et craquelé et me faisait penser à une toile d’araignée.
Je me mordis les lèvres.
Leur parler de Rider avait été la décision la plus sage. Ils pouvaient être fiers de ma franchise. Mais en même temps, cela n’avait pas non plus été l’idée du siècle, car si Rosa avait accepté le retour de Rider, je savais que ce n’était pas le cas de Carl.
Carl ne l’accepterait pas de sitôt.
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