L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 30 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 27

 

Le mercredi soir, Carl et Rosa étaient assis à table et me dévisageaient, bouche bée. Le morceau de brocoli que je venais d’avaler semblait avoir développé des racines qui s’enfonçaient dans mon ventre.

L’estomac noué, je les observai échanger un regard. Comme d’habitude, la façon dont ils communiquaient silencieusement me fascinait. C’était devenu une seconde nature pour eux.

S’éclaircissant la voix, Carl reposa sa fourchette sur la table.

— Tu es invitée à une fête ?

Je hochai lentement la tête.

— Je… vous ai parlé de Keira. C’est elle qui m’a invitée.

— Et cette soirée a lieu chez un garçon ? demanda-t-il.

J’aurais peut-être mieux fait de ne pas mentionner ce détail.

— C’est… un ami.

Cette partie n’était pas tout à fait vraie, mais ce n’était pas un mensonge non plus. On se connaissait.

— Un ami ? (La voix de Rosa, normalement si posée, était montée dans les aigus.) Autre que Rider ?

— Je suis… amie avec des garçons, vous savez, signalai-je en pensant à Hector et Jayden. (Elle cligna les yeux.) Ainsley vient avec moi.

Ce qui était la vérité. Ainsley m’accompagnait. Je l’avais même dit à Keira à midi à la cantine, et elle avait hâte de rencontrer mon amie.

— J’aimerais… vraiment y aller.

Silence.

Ils recommencèrent à parler par télépathie.

Gênée, je baissai les yeux vers ma côte de porc à moitié entamée. Si Rosa et Carl m’autorisaient à sortir samedi soir, j’irais d’abord chercher Ainsley, puis Rider. On irait ensemble à la soirée.

Une vraie soirée.

Mon estomac se noua davantage.

Carl prit une gorgée d’eau avant de reprendre la parole.

— Les parents de ce garçon seront présents ?

Je n’en avais pas la moindre idée. Sûrement pas, mais je ne comptais pas le leur dire.

— Je crois, oui.

Ils échangèrent un regard. Je n’avais sans doute pas été assez convaincante.

— Nous aimerions parler à ses parents, dit Carl.

J’écarquillai les yeux.

— Quoi ? Non, j’aurais… trop honte.

— Mallory…

— Aucun parent ne va le faire, insistai-je, horrifiée à l’idée qu’ils les briefent comme ils l’avaient fait avec les profs derrière mon dos. Si vous voulez à tout prix leur parler, alors… je n’irai pas. Je voulais juste…

— Je pense que ça ira, intervint Rosa. (Carl se tourna vivement vers elle.) Je suis sérieuse, dit-elle en le regardant dans les yeux. Je trouve ça merveilleux que tu aies été invitée et que tu aies envie d’y aller. Nous n’avons pas besoin de parler à qui que ce soit.

Je faillis tomber de ma chaise.

Carl haussa les sourcils.

Rosa me regarda longuement.

— Je crois que tu es prête.

Je me levai d’un bond pour la prendre dans mes bras.

— Et je pense que c’est une bonne chose, reprit-elle sans détourner les yeux. (Elle souriait. Je savais qu’elle le pensait vraiment.) Mais tu as un couvre-feu, Mallory. À 23 heures. Pas cinq minutes de plus.

Les lèvres pincées, je hochai la tête.

— Une fois là-bas, tu devras te comporter de manière… responsable, me dit-elle. (Carl ferma les yeux.) Sois prudente avec Rider.

Je rougis en pensant à tout ce que je pouvais faire avec lui.

— Pas d’alcool ni de drogue, ajouta-t-elle.

— Bien sûr, répondis-je aussitôt.

De toute façon, je n’avais pas la moindre intention de consommer des substances illicites lors de ma première fête. J’étais déjà assez ridicule comme ça. Pas besoin d’être en plus bourrée ou shootée.

Carl rouvrit les yeux, mais il semblait à deux doigts de la crise cardiaque.

— Nous te faisons confiance, Mallory, dit Rosa en souriant et j’avais envie de sourire, moi aussi. La confiance, c’est quelque chose de très important. Ne nous déçois pas.

— Je ne vous décevrai pas, promis-je. (Quand je m’autorisai enfin à sourire, je me tournai vers Carl. On aurait dit qu’il avait pris vingt ans d’un coup.) Merci.

— Ne me remercie pas, répondit-il. C’est la décision de Rosa.

— Chut, souffla-t-elle avant de me faire un clin d’œil.

Mon sourire s’élargit. J’avais hâte d’annoncer à Ainsley et Rider qu’on allait à la fête, mais… en même temps… une boule de stress s’était formée dans mon ventre. Je ne m’étais pas attendue à ce que Rosa et Carl acceptent et une partie de moi espérait même qu’ils changeraient d’avis.

*

* *

Le sourire aux lèvres, je fermai mon sac. On était vendredi, juste avant le déjeuner. Rider avait fait un détour par mon casier pour venir m’embrasser.

Ma bouche continuait de me picoter alors qu’il était déjà parti en classe. Les marques d’affection en public me gênaient, mais en posant mes livres de la matinée, je m’étais rendu compte que les choses qui m’avaient inquiétée au début de l’année (être en retard en cours, ne pas trouver de place à la cantine, n’avoir personne à qui parler…) n’étaient plus que de lointains souvenirs.

À présent, je me souciais du contrôle de maths de la semaine suivante et de ce que j’allais porter à la fête de samedi. Je passai mon sac allégé à mon épaule et me retournai. En apercevant Paige arriver vers moi avec une amie, je me crispai. Paige me vit également. Elle en perdit son sourire.

Merde.

Je décidai d’avancer en faisant comme si elle n’existait pas. Elle ralentit, puis s’arrêta juste devant moi.

La tension se répandit dans mes épaules.

— Je te rejoins, dit-elle à son amie sans me quitter des yeux. Il faut qu’on parle.

Les lèvres pincées, j’inspirai par le nez. J’avais su que ce jour viendrait, mais comme elle ne m’avait pas parlé depuis longtemps, j’avais espéré qu’elle était passée à autre chose. J’avais été idiote.

Elle croisa les bras tout en m’observant. Pas de sac. Je me demandai si elle était censée être en classe.

— Tu es contente de toi ? Tu reviens dans sa vie et bam ! tu redeviens le centre de l’univers pour lui. La pauvre petite Souris avait besoin de lui alors il n’a pas hésité à m’éjecter.

Je n’étais pas le centre de l’univers de Rider.

Je n’étais plus une pauvre petite Souris.

Et l’« éjecter » avait été difficile pour lui. Ne m’avait-il pas dit à quel point il détestait lui faire du mal ?

Toutefois, rien de tout cela ne franchit mes lèvres. Ma gorge était nouée et m’empêchait de parler.

Paige rit doucement avant de secouer la tête.

— Tu sais quoi ? Je n’arrive pas à croire qu’il m’ait quittée pour ça. (Elle rit encore.) Peu importe. Si tu savais comme j’ai envie de te mettre une raclée…

Mon ventre se serra.

— Je pourrais. Au pire, je serais expulsée quelques jours. Ce ne serait pas la première fois. Mais je ne le ferai pas. Tu sais pourquoi ?

Je n’en avais pas la moindre idée, mais j’étais rassurée.

— Parce que Rider ne m’adresserait plus jamais la parole. Il ne me… (Sa voix se brisa et un voile apparut devant ses yeux.) Il ne me le pardonnerait jamais. Il m’a peut-être éjectée de sa vie, mais je tiens toujours à lui. Je ne lui ferai pas ça.

C’étaient… des larmes, dans ses yeux.

Oh, mon Dieu !

— Mais tu sais quoi ? s’exclama-t-elle. Tu es trop bien pour lui, maintenant.

Ma gorge se débloqua. Je ne pensai même plus à ses larmes.

— Je ne suis pas trop bien pour lui.

La surprise transforma le visage de Paige.

— Je ne suis pas au-dessus de lui, continuai-je. Et il n’est pas en dessous de moi ou de qui que ce soit.

— Non, tu n’as pas compris, reprit-elle en baissant la voix. Tu connaissais Rider. Tu le connaissais. Il y a des années. Un jour ou l’autre, quand tu seras assise dans ta jolie petite maison dans ton petit quartier parfait ou peut-être quand tu seras à la fac et que Rider cherchera un endroit où dormir, tu te rendras compte que la seule chose que vous avez en commun, c’est votre passé. Et alors, tu lui briseras le cœur.

Je fis un pas en avant. C’était ce qu’elle avait voulu me dire en cours d’expression orale, lorsqu’elle m’avait dit que je finirais par le quitter.

— Tu as… tort.

Elle cligna les yeux.

— Je ne lui ferais… jamais ça, lui jurai-je. Je ne pourrais jamais lui faire du mal.

— Ah bon ? (Elle haussa les sourcils.) Pourtant, c’est exactement ce que tu fais.

Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. Au loin, j’entendis la seconde sonnerie résonner, mais on ne bougea pas.

— Il a culpabilisé pendant des années à cause de toi, cracha-t-elle, rouge de colère. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui t’était arrivé et il s’en voulait.

— Je…

— Et maintenant, tu es de retour et tu lui fais croire qu’il a encore besoin de te protéger. Tu crois que tu es la seule à avoir eu une vie difficile ?

Je ne le pensais pas une seconde.

— Réfléchis, Souris. Je m’occupe de ma petite sœur depuis sa naissance parce que mon père est un soûlard et que ma mère a dû prendre deux boulots pour remplir nos assiettes. D’après toi, qu’est-ce qui se passe quand mon père est bourré ? continua-t-elle. Je me transforme en punching-ball pour ne pas qu’il s’en prenne à Penny. Est-ce que je me plains ? Est-ce que je demande à quelqu’un de s’occuper de moi ?

Oh, mon Dieu !

— Toi, tu n’as jamais su te débrouiller seule et ça n’a pas changé. Putain, tu ne peux même pas faire un pauvre discours devant la classe ! (Elle appuyait là où ça faisait mal avec un calme terrifiant.) D’après toi, pourquoi est-ce que personne ne t’a fait la moindre remarque ? En temps normal, on t’aurait bouffée toute crue, mais pas toi, non. Parce que tu as Rider. Ils savent qu’ils n’ont pas intérêt à te dire quoi que ce soit. Mais Rider ne sera pas toujours là. Un jour, tu ne pourras pas faire face et il ne sera pas là pour t’aider. Tu t’effondreras et il ramassera les morceaux. Et il s’en voudra à mort. C’est comme ça que ça fonctionne. Ça a toujours fonctionné comme ça entre vous.

Rendue muette par son discours, je fis un pas en arrière.

— Même maintenant, murmura-t-elle. Tu n’arrives pas à te défendre. Tu sais quoi ? Tu as raison. Tu n’es pas trop bien pour lui. Il mérite mieux.

Sur ces mots débordant de vérité, Paige s’éloigna, me laissant seule au milieu du couloir désert.

Samedi matin, je me réveillai tôt et allai chercher mon matériel de sculpture. En quelques heures, je réussis à modeler plusieurs savons. Ma chambre sentait le propre. Après déjeuner, je façonnai des ailes maintenues ensemble par un espace pas plus gros que mon pouce.

Je n’avais pas bien dormi la veille.

Des cauchemars m’avaient réveillée toutes les deux heures et cela n’avait rien à voir avec la fête de ce soir. Mon stress à ce sujet n’était plus ma préoccupation première.

Non, c’étaient les paroles de Paige qui me hantaient.

Elles avaient été méchantes et emplies de haine, mais… non dénuées d’une certaine vérité. J’avais beaucoup changé, mais j’étais toujours… Souris. Je n’étais pas capable de prononcer un discours devant la classe. J’avais laissé Paige me traîner dans la boue sans rien dire. Je ne m’étais pas défendue.

Ni hier.

Ni lorsque Carl s’était moqué de mon envie de devenir assistante sociale.

Ni lorsque Rosa et Carl avaient passé un accord avec M. Santos.

Paige et moi avions plus de choses en commun que je ne l’aurais cru. Elle avait connu une enfance difficile et vivait toujours dans un foyer compliqué, mais elle n’était pas comme moi. Elle, elle prenait les choses en main. Moi, je me cachais.

J’avais fait beaucoup de progrès, mais je me sentais toujours aussi… fragile. Comme du verre. Si je tombais, je me briserais et Rider… il ramasserait les morceaux et se sentirait coupable de ne pas avoir été là. Je le savais. Paige avait raison. C’était ce qui nous liait.

Mais ce n’était pas la seule chose qui nous liait. Je refusais que ce soit le cas.

Lorsqu’il fut l’heure de se préparer pour la fête de Peter, j’avais presque achevé de sculpter un papillon. Je n’en avais jamais fait. Il manquait encore quelques détails, aussi le posai-je délicatement sur mon bureau avant de me tourner vers mon armoire.

Aller à cette soirée était un grand pas en avant. Toutefois, une ombre venait ternir mon enthousiasme. J’enfilai la robe que j’avais choisie le soir où Rosa et Carl m’avaient donné leur feu vert. Elle était bleu roi avec des manches trois quarts. J’enfilai également des collants noirs et des ballerines. Ce n’était pas un look très recherché, mais je me trouvais mignonne.

Je m’examinai un instant dans le miroir. Aussitôt, les paroles de Paige me revinrent en mémoire. Je repensai au cours d’expression orale. Personne ne m’avait fait la moindre remarque. Alors, un souvenir remonta à la surface.

— Tu peux sortir, maintenant, dit Rider, accroupi devant la porte du placard.

La pièce était à peine éclairée derrière lui, mais il n’était rien d’autre qu’une ombre parmi les ombres.

Serrant Lapine contre mon torse, je secouai la tête. Les larmes avaient séché sur mes joues. Je ne voulais plus jamais sortir.

— Tout va bien, Souris. Je te le jure. (Rider leva les bras.) Il est parti. Il n’y a plus que Mlle Becky et nous. Tu peux sortir.

Je baissai la poupée. Si M. Henry était parti, tout allait bien. Je me mis à genoux et rampai vers la sortie. Dès que j’atteignis la porte, Rider m’attrapa par la main, puis m’aida à me redresser. Lorsque je levai les yeux, je vis son visage. Sa lèvre inférieure était coupée et la plaie était rouge vif. C’était une blessure récente. Faite par les poings de M. Henry. Je m’étais cachée pendant que Rider détournait son attention.

— Tu es en sécurité, à présent, dit Rider. Je suis là. Tu es en sécurité, Souris. Et je sais que tu ne me crois pas vraiment, mais je te protégerai toujours. (Il passa la main sur ses lèvres.) Je te le jure.

Toujours.

Rider avait promis d’être toujours présent pour moi.

Mais pour moi, il y avait deux types d’éternité.

La bonne.

Et la mauvaise.

J’avais appris très tôt que la bonne était un mensonge. Elle finissait par s’envoler. Peu importait comment on s’y raccrochait. Au bout d’un moment, elle nous glissait entre les doigts.

La mauvaise, en revanche, nous hantait comme une ombre, ou un fantôme. Elle était toujours là, en toile de fond.

Fermant les yeux, je m’efforçai de respirer malgré la douleur qui brûlait ma poitrine. Je ne devais pas penser à ce genre de choses. Des larmes me piquaient les yeux, mais je ne pouvais pas pleurer. Je n’avais pas pleuré depuis le jour où j’avais quitté cette maison.

Bon sang. Je n’avais vraiment pas pleuré depuis cette nuit-là. Cette prise de conscience me retourna l’estomac. J’avais l’impression d’avoir un nid de serpents dans le ventre. Mes conduits lacrymaux fonctionnaient très bien, mais… ma tête était bloquée. Tout était bloqué. Il fallait que je me… débloque.

Dès ce soir.

Je réfléchis à tout ça en me rendant chez Ainsley. Elle vivait à Otterbein, dans une maison historique près du port intérieur. Je n’avais pas la moindre idée du prix de l’immobilier dans le quartier, mais ça devait coûter cher.

— Tu peux… t’asseoir devant, lui dis-je en la voyant s’installer à l’arrière.

Comme d’habitude, elle était magnifique. Elle portait un jean noir moulant avec une blouse légère qui tombait sur une épaule.

— Ce siège est réservé à M. sexy, rétorqua-t-elle en attachant sa ceinture. (Elle attrapa mon siège et se pencha en avant.) Et puis j’aime bien l’idée d’être à l’arrière. Tu es comme mon chauffeur.

Je ricanai.

— Dans… une vieille Civic ?

— Ça n’a pas d’importance. (Elle donna un petit coup dans le siège.) Je dois t’avouer que je suis surprise que Carl et Rosa aient accepté.

— Moi aussi, admis-je.

Avant que je sorte, ils m’avaient répété les règles à respecter. Carl n’avait pas l’air ravi de me voir partir.

Comme il y avait beaucoup de circulation, on mit un temps fou à aller chercher Rider. Quand il monta dans la voiture, il sourit à Ainsley avant de m’embrasser sur la joue.

— Souris… (Il recula et me détailla de la tête aux pieds. Même si j’étais assise, j’avais l’impression qu’il voyait tout.) Tu es magnifique.

Je rougis.

— J’en veux un ! Tu n’as pas un copain qui te ressemble ? demanda Ainsley.

Je réprimai un sourire. Je devinai que cela n’allait pas très bien entre Todd et elle.

Rider se retourna pendant que je redémarrais.

— Si. Il s’appelle Hector.

Cette fois, je souris franchement.

— Quoi ? Hector ? C’est un salaud ! répondit-elle en s’asseyant normalement. (Elle marqua une pause.) Il sera là, ce soir ?

— Non, il travaille. (Rider se retourna et tendit la main vers moi pour faire courir ses doigts le long de mon bras.) Tu es vraiment très belle.

Je souriais tellement que j’avais mal aux joues.

— Tu es très beau, toi aussi.

— Elle veut dire que tu es super sexy, rectifia Ainsley derrière moi.

Rider était toujours très sexy, mais ce soir il l’était encore plus avec son jean foncé et sa chemise blanche élimée. Je ne sais pas pourquoi j’aimais autant cette chemise. Peut-être parce que le tissu était tellement fin que lorsqu’il me prendrait dans ses bras, je sentirais la chaleur de sa peau contre moi. Ou peut-être parce que les manches retroussées dévoilaient ses avant-bras hâlés et musclés.

Ou peut-être tout simplement parce que c’était lui.

Oui.

C’était Rider qui me faisait cet effet. Pas la chemise.

La fête de Peter avait lieu dans la maison de ses grands-parents qui étaient partis en Floride au mois de septembre. Par rapport à la maison des Rivas, celle-ci se situait de l’autre côté de la ville, où il y avait plus de terrain et d’espace. Keira nous avait prévenus que le frère aîné de Peter ferait office de chaperon, mais à vingt et un ans, il n’était pas vraiment un adulte.

— Waouh, murmura Ainsley lorsque l’allée bordée d’arbres s’éclaircit et laissa apparaître la maison.

C’était une ferme. Une ferme ancienne et gigantesque. Il y avait des voitures partout, garées plus ou moins les unes à côté des autres. Face à cette mer de véhicules et aux personnes qui entouraient le bâtiment blanc et rouge, je sentis mon ventre se serrer.

Il y avait… beaucoup de monde.

— Il vaut peut-être mieux se garer ici, me conseilla Rider. Le long de la route. À une certaine distance des autres. Au cas où quelqu’un…

Oh, mon Dieu. Il y avait trop de monde.

Des gouttes de sueur s’étaient formées sur mon front. Mon cœur battait à mes tempes. J’avais trop chaud. Sans regarder, je tâtonnai le long de la portière jusqu’à trouver le bouton de la vitre. Quand elle descendit, l’air frais s’engouffra dans la voiture. Mais ce n’était pas tout. J’avais la bouche sèche. De l’acide me brûlait l’estomac. L’odeur du feu de bois me donnait l’impression d’étouffer. Les basses de la musique et le bourdonnement des conversations et des rires résonnaient dans mes oreilles.

Je sursautai. Quelqu’un venait de me toucher l’épaule. Je me tournai vers Rider. Ses lèvres bougeaient, mais je ne l’entendais pas. Je ne percevais que le bruit extérieur, les rires, les voix trop fortes. Je m’efforçai de me concentrer sur ce qui se passait à l’intérieur de la voiture.

— Mallory ? dit-il.

Je déglutis.

— Quoi ?

Les sourcils froncés, il me dévisagea un instant.

— Je t’ai perdue pendant un moment.

— Ça va ? me demanda Ainsley qui se tenait à mon siège. Tu es très pâle.

— C’est vrai, confirma Rider en posant la main sur ma joue. Mince. Tu es toute moite.

Je le regardai dans les yeux.

— C’est… intimidant.

L’inquiétude durcit ses traits. Il se pencha en avant.

— On n’est pas obligés d’y aller.

— C’est vrai, acquiesça Ainsley à l’arrière. (Elle posa la main sur mon bras.) En fait, je préférerais faire autre chose. Ce n’est qu’une stupide soirée dans une ferme. Je te parie qu’ils n’ont même pas de chevaux ou de vaches. Ça, ce serait cool.

Sans me quitter des yeux, Rider hocha la tête.

— Ainsley a raison. Ce n’est qu’une fête débile.

Mais c’était important.

J’étais censée m’améliorer.

Si je partais, je n’aurais même pas essayé.

— Je ne veux pas… être comme ça, murmurai-je en détournant le regard.

Étonnamment, je ne regrettai pas d’avoir dit ces mots. Une sensation étrange m’envahit. Cela ressemblait presque à du… soulagement. Pourtant, ce n’était pas logique. Pas vrai ?

— Je n’aime pas celle que je suis.

Je me tournai de nouveau vers Rider. L’inquiétude se lisait dans ses yeux noisette et ses lèvres pincées. Les larmes me montèrent aux yeux. C’était humiliant d’avouer une chose aussi intime, mais à présent, je n’étais plus la seule à le savoir. Ce n’était plus un secret.

— Ne t’en fais pas. Ce ne sera pas toujours comme ça, dit Rider en passant son pouce sur ma mâchoire. (Je fermai les yeux. J’avais envie de le croire. J’en avais besoin. Quand il reprit la parole, ce fut avec une voix très douce.) Rien ne dure pour toujours, Souris.

Nous n’étions pas allés à la fête.

Nous étions allés au cinéma.

Je n’avais même pas conduit. Rider avait pris le volant. Puis il avait ramené Ainsley et, après l’avoir convaincu que j’allais mieux, je l’avais déposé à son tour. Ce soir, j’étais allée au cinéma pour la première fois avec un garçon et je n’en avais même pas profité, trop occupée à ressasser le fiasco total de cette soirée.

J’étais certaine que Carl et Rosa avaient attendu que je rentre pour se coucher, mais ils ne m’avaient pas sauté dessus lorsque j’avais franchi la porte et monté l’escalier sur la pointe des pieds. Cinq minutes après avoir fermé la porte de ma chambre derrière moi, mon téléphone sonna. C’était la première fois que Rider m’appelait.

— Tu es rentrée, Souris ? me demanda-t-il.

— Oui.

Je pressai le téléphone contre mon oreille.

Il marqua une pause.

— Il faut que je te dise quelque chose et j’ai besoin que tu m’écoutes attentivement, d’accord ?

Mon ventre se serra. Je m’assis au bord du lit, les jambes repliées sous moi. Je ne m’étais pas encore changée. J’avais seulement retiré mon gilet qui sentait le pop-corn. Mentalement, je me préparai (ou du moins tentai de me préparer) à ce que Rider m’annonce que notre relation était terminée. Des milliers de possibilités passèrent dans mon esprit avant qu’il reprenne la parole.

— Ce soir, tu as dit quelque chose qui m’a perturbé, me lança-t-il. (J’entendis une porte se fermer à l’autre bout du fil.) Tu as dit que tu ne t’aimais pas.

Mes yeux se posèrent sur le papillon inachevé sur mon bureau. J’ouvris la bouche, mais aucun mot n’en sortit.

— Ça m’a fait mal d’entendre ça, Souris. Je n’aime pas savoir que tu ressens une chose pareille, reprit-il. (Je fermai les yeux. La douleur était toujours là, me brûlant la gorge.) Il y a tellement de choses dont tu devrais être fière. Tu es intelligente. Tu l’as toujours été. Tu as prévu d’aller à la fac et peut-être un jour d’étudier la médecine.

Je fermai les yeux car je… je n’étais pas certaine d’en avoir envie. Et cette idée me donnait l’impression de dériver au large sans ancre pour me retenir.

— Tu es gentille, poursuivit-il, et je me cachai le visage d’une main. Tu es une personne adorable qui a un beau futur devant elle. Sans compter que tu embrasses très bien. Par contre, tu es nulle en tag. Désolé.

Un rire étranglé m’échappa.

— Mais ça peut s’arranger, ajouta Rider. Tes sculptures en savon sont incroyables, Mallory. Tu as beaucoup de talent. C’est juste que tu ne parles pas beaucoup, Souris. C’est tout. Tu es timide. Tu n’as aucune raison de ne pas t’aimer… parce que tu es merveilleuse. Tu es parfaite comme tu es.

— Ce n’est pas ça, bredouillai-je.

— Quoi ?

Je pris une grande inspiration et… les mots se déversèrent hors de ma bouche.

— Ce n’est pas seulement une histoire de parler ou non. Je fais un blocage.

— Tu ne fais pas de blocage, Mallory.

— Si. (Je me levai et me mis à faire les cent pas.) Et je n’arrive pas à le dépasser.

Ma voix se brisa. Je parlai plus vite, débitant davantage de mots en une minute que je ne le faisais d’habitude en cinq heures.

— Ce soir, c’était une première pour moi. Ça aurait dû être amusant, quelque chose de mémorable. Mais je ne me suis pas amusée. Je ne l’ai même pas vécu. Pas vraiment. Je suis nulle.

— Mallory…

— Toi et moi, on a toujours fonctionné comme ça. J’ai besoin d’aide. Tu… es là. Je m’effondre. Tu recolles les morceaux. Je n’essaie même pas de faire en sorte que ça change.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? s’exclama-t-il. C’est des conneries.

Je secouai la tête.

— Tu essaies de changer, insista-t-il. Tu vas au lycée, tu t’es fait des amis, tu parles aux gens. Ce n’est qu’un accident de parcours. C’est tout.

C’était bien plus que ça.

— J’ai peur de tout, admis-je à voix basse. De tout. Ma plus grande peur, c’est de rester comme ça pour toujours.

Il jura.

— Tout ça à cause de ce connard et de la façon dont il t’a traitée…

— Il t’a traité de la même façon et tu n’as pas fini comme moi.

— Je ne suis pas parfait, Souris. Personne ne l’est. Et je déteste t’entendre dire des choses pareilles parce que je… (À travers le téléphone, son soupir me parut très las.) Je ne sais pas comment t’aider.

Moi non plus.

Peut-être… que ça ne s’arrangerait pas. Rider m’avait dit que rien ne durait pour toujours. Mais certaines cicatrices étaient trop profondes pour disparaître réellement.

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