L’éternité c’est compliqué
Chapitre 26
— Salut, bebé !
On était mardi et j’étais en train de chercher mes affaires dans mon casier. La voix provenait de derrière moi. Je la reconnus tout de suite et tournai la tête.
Jayden se tenait là, avec un œil au beurre noir et un hématome sur la joue. Je glissai mon manuel d’histoire dans mon sac avec mon classeur.
— Comment… tu te sens ?
— Merveilleusement bien ? (Mon air sceptique le fit rire.) Bon, d’accord, pas si bien que ça.
Je lui souris avant de refermer la porte de mon casier.
— Je voulais encore m’excuser pour samedi. (Les yeux injectés de sang de Jayden me quittèrent pour fixer le sol.) Je ne savais pas que tu étais avec Rider.
— Ce n’est pas… grave. (Je me retournai complètement vers lui.) Tu es sûr que ça va ?
— Oui, oui. (Il fourra les mains dans les poches de son jean trop large.) Alors comme ça, Rider et toi, vous êtes ensemble, maintenant ?
Je me mordis la lèvre inférieure avant de hocher la tête. Rider avait travaillé au garage hier soir, pour terminer la voiture qu’il m’avait montrée.
— On… se voit ce soir, après les cours.
— C’est génial. (Il sourit. Ça avait l’air douloureux.) Rider est quelqu’un de bien.
On avança dans le couloir côte à côte.
— Il s’inquiète pour toi.
— Comme d’habitude. (Il marqua une pause.) Je… euh. Je les admire, tu sais ? Hector et Rider. Ils croient que je ne les écoute pas, mais ce n’est pas vrai. J’entends tout ce qu’ils me disent. J’ai un nouveau plan. (Quand on atteignit les portes, il releva la tête. Son regard s’était fait distant. Quelque chose clochait.) En fait, je dois
aller de l’autre côté. Je voulais juste m’excuser. À plus tard, 1 cariño.
Jayden partit, disparaissant derrière des lycéens plus grands, avant que j’aie eu le temps de répondre. Je l’observai s’éloigner un moment avant de passer les portes. J’espérais qu’il ne faisait pas qu’écouter Hector et Rider et qu’il mettait leurs conseils en application.
— Clés ? demanda Rider lorsqu’on retourna à ma voiture après les cours.
Curieuse, je les sortis de mon sac et les lui tendis.
Je jetai mon sac à l’arrière et Rider fit de même avec son cahier.
— On va où ?
— C’est une surprise, répondit-il en ouvrant la portière côté conducteur.
Un grand sourire, sans doute un peu idiot, apparut sur mon visage tandis que je faisais le tour. Cette relation était quelque chose de très nouveau pour moi et je ne savais pas à quoi m’attendre, mais une surprise, c’était forcément positif.
Une fois à l’intérieur, Rider alluma le contact avant de se tourner vers moi. Ses cheveux tombaient sur son front et il souriait.
— Tu dois rentrer à quelle heure, ce soir ?
— Vingt heures, répondis-je, sachant que Carl et Rosa étaient tous les deux à l’hôpital.
— Parfait, dit-il en reculant. (Ses doigts effleurèrent le volant et on sortit du parking.) J’économise pour me payer une voiture. J’aime bien celle-ci. Mais elle est sans doute trop chère pour moi.
Je tendis les jambes et le regardai. Alors la beauté de la réalité me frappa. Nous étions vraiment ici, tous les deux. Ce n’était pas un rêve. Au bout d’un moment, je réussis à me reprendre. Plus ou moins.
— Quel genre… de voiture voudrais-tu acheter ?
Il haussa une épaule.
— Je ne sais pas encore. Peut-être un pick-up. Pas quelque chose de trop gros. Drew me tient au courant des mises en vente. Les plus vieux sont dans mon budget.
J’y réfléchis un instant.
— Ça me plaît bien.
— Quoi ? Les pick-up ?
— Oui, mais surtout que tu fasses des projets, lui expliquai-je sans le quitter des yeux.
Il rit doucement.
— Je ne sais pas comment le prendre.
Je lui souris. C’était difficile à expliquer. Rider n’avait aucun espoir pour lui-même et pour le futur. Pourtant, pour une fois, il se projetait. On parlait seulement de l’achat d’une voiture, mais pour lui, c’était un grand pas en avant.
Pendant qu’il conduisait et que l’on discutait, j’avais du mal à détourner le regard. Enfin, Rider parlait. Moi, j’écoutais. C’était étrange. Rien n’avait pas changé depuis la semaine précédente, pourtant tout était différent. Chaque fois qu’il jetait un coup d’œil vers moi, l’intensité de son regard me le rappelait. Il était plus chaleureux, plus profond.
— Keira m’a invitée… à une fête, samedi, lui dis-je en me rappelant la conversation que nous avions eue la veille.
Avec tout ce qui s’était passé avec Paige, j’avais failli oublier.
— Chez Peter ?
Je hochai la tête.
— Oui. Tu y es déjà allé ?
Il secoua la tête.
— Tu penses t’y rendre ?
— Je ne sais pas, lui répondis-je franchement.
J’en avais parlé à Ainsley la veille par messagerie instantanée, et pour elle, c’était une merveilleuse idée. Elle s’était même invitée toute seule.
— Tu… m’accompagnerais ?
— Si tu en as envie. (Il me sourit.) Ses fêtes sont assez grosses. Il y aura beaucoup de monde.
Mon estomac se noua.
— Je pense… que ça peut être sympa.
— Sans doute. (Il y eut un moment de silence.) Comment Carl et Rosa vont réagir ?
L’idée me donna envie de rire.
— Je… ne sais pas. Je ne crois pas qu’ils seront contre. Après tout, ils me poussent à… voir du monde.
— Hmm hmm, fit-il.
Je n’étais pas certaine de comprendre ce que cela signifiait. Avant que j’aie eu le temps de lui poser la question, il reprit la parole.
— D’ailleurs, en parlant de voir du monde, tu as pensé au bal de l’automne ?
— Je… (Ma langue était soudain trop lourde. Il me fallut quelques secondes avant de pouvoir la bouger de nouveau.) J’ai vu les banderoles, la semaine dernière, mais je… ne sais pas. D’un côté, j’ai envie d’y aller, mais…
Mais ça faisait beaucoup en même temps. Tellement de choses avaient changé. Pour la majorité des gens, ce n’était qu’un bal… mais pour moi, c’était un bal où l’on serait au coude à coude et où la musique hurlerait dans les enceintes. Je fronçai les sourcils. La fête de Peter serait sans doute pareille, mais avec moins d’invités. Tout à coup, j’eus les mains moites. Je les essuyai sur mes cuisses.
Une partie de moi était excitée à l’idée de choisir une robe et de voir Rider en costume. Rien que pour ça, ça en valait la peine. Mais tout était nouveau : le lycée, cette relation… Aller à une fête, c’était une chose. Un bal, c’en était une autre.
— Je… je ne sais pas. Je ne suis jamais allée à un bal. Certains… programmes d’études à distance en organisent, mais je n’y suis jamais allée.
Il attendit patiemment que je termine avant de prendre la parole.
— Et si on oubliait le bal de l’automne pour mieux se préparer à celui de fin d’année ?
Le bal de fin d’année ?
Mon Dieu. Cela me paraissait tellement loin. Mais surtout, ça voulait dire que malgré les doutes que Paige avait semés dans mon esprit, Rider faisait des projets avec moi. Des projets à long terme. Je fus incapable de réprimer mon sourire.
— On… On peut faire ça, répondis-je.
Il posa la main sur la mienne et la serra.
— Parfait.
Souriant comme une folle, je jetai un coup d’œil par la fenêtre. Surprise, je clignai les yeux. Je reconnaissais cette rue. Nous y étions passés le week-end précédent. C’était celle du garage. Quand on le dépassa, mon cœur s’emballa.
— Tu… m’emmènes chez toi ?
Son regard se fit taquin.
— Mince, ma surprise est découverte.
Mon cœur remonta le long de ma gorge.
— Même si ce n’est sans doute pas une grande surprise. Je veux dire, c’est juste ma… c’est juste une maison. Rien de bien excitant, ajouta-t-il en s’arrêtant à un feu rouge. Il n’y a personne à cette heure-ci. Hector travaille et Mme Luna ne rentre pas avant 19 heures. Je ne sais pas où est Jayden, mais il doit être en train de faire un truc qui me donnera envie de le frapper plus tard.
Le trac m’envahit. J’allais voir sa maison, peut-être même sa chambre. C’était très personnel, mais au moins, j’allais pouvoir vérifier s’il vivait dans un foyer chaleureux. Au fond de moi, je savais que tout se passait bien avec la grand-mère de Jayden et d’Hector, mais le savoir et le voir, ce n’était pas pareil. Je voulais m’assurer que lorsqu’il quittait le lycée, quand il n’était pas avec moi, il était dans un environnement sain.
C’était le genre de choses dont la majorité des gens ne se souciait pas. Moi, si. Rider aussi. Parce que nous savions qu’avoir un toit sur la tête ne signifiait pas être en sécurité.
Parfois, c’était même l’endroit le plus dangereux.
Comme les places de parking étaient réservées aux résidents, on se gara rapidement. Il n’eut même pas à faire un créneau. Quand on sortit de la voiture, l’air s’était refroidi. Je tirai sur les manches de mon pull. J’allais bientôt devoir sortir ma veste.
Rider récupéra mon sac sur la banquette arrière et le passa à son épaule.
— C’est là-bas, dit-il en me prenant la main.
Dans ma poitrine, mon cœur fit une petite danse de la joie. Ensemble, on descendit la rue. Le vent faisait voler mes cheveux devant mon visage. La rue était plutôt jolie, bordée d’arbres nus. Cela ne sentait pas mauvais comme devant le foyer qui m’avait hébergé ou la maison de M. Henry. C’était… normal. Pas d’odeur d’urine, de pots d’échappement ou d’égout.
Rider me guida jusqu’aux marches en ciment craquelées d’une vieille maison mitoyenne. Avec ses briques rouges, ses volets verts et ses fenêtres en saillie, elle était typique de la région. Sur la porte était accrochée une couronne automnale orange et rouge avec de petites citrouilles en plastique.
Tandis qu’il sortait sa clé, l’espoir m’envahit. C’était bon signe, très bon signe, même. La couronne n’était pas un gage de sûreté, mais les fenêtres étaient toutes intactes et quelqu’un, sans doute Mme Luna, tenait suffisamment à sa maison pour la décorer pour la saison.
Rider me lâcha la main et ouvrit la porte. Il me la tint pour me laisser passer. Quand j’entrai, un parfum de pomme et de cannelle me parvint. Mes yeux se posèrent partout à la fois.
Cette maison ressemblait beaucoup à celle de Carl et Rosa, mais elle était plus vieille et plus petite. En face de la porte, un escalier menait à l’étage. Sur les deux premières marches étaient posées des baskets, contre le mur, et il y avait une vieille table couverte de courrier à côté de la porte.
Rider me dépassa.
— Tu veux boire quelque chose ?
Je hochai la tête et le suivis à travers une arche jusque dans le salon. La table basse était jonchée de magazines. Une télé de taille moyenne reposait sur un meuble en face d’un canapé et d’un fauteuil qui avaient l’air confortable. Des photos de Jayden et d’Hector recouvraient le moindre centimètre carré du mur derrière le canapé. Il y avait également plusieurs clichés d’un homme âgé qui me faisait penser à Hector. Je devinai qu’il s’agissait de M. Luna.
La pièce suivante se révéla être une petite salle à manger, puis on pénétra dans une cuisine étonnamment grande. L’électroménager avait sans doute le même âge que la maison. En revanche, les placards en bois sombre et le plan de travail étaient impeccables.
— On a du Coca. Ça te va ? me demanda Rider en tournant la tête vers moi. Je crois que le lait n’est plus bon.
— Un Coca, c’est très bien.
Je le regardai ouvrir le frigo et, mon Dieu, j’étais à deux doigts de me mettre à pleurer. Le réfrigérateur était rempli de Tupperware de restes, d’œufs, de cannettes de soda, de viande et même d’un ou deux légumes.
Les apparences pouvaient être trompeuses. J’avais assez d’expérience pour le savoir. Parfois, un sol propre et un frigo plein n’étaient rien d’autre qu’une façade.
Mais l’espoir continuait de grandir en moi.
Rider sortit deux cannettes du frigo.
— Ça te dit de monter dans ma chambre ? (Ses joues s’empourprèrent.) Sinon, on a aménagé le grenier…
C’était adorable de sa part de me demander mon avis et encore plus de rougir en le faisant. Je hochai la tête. Moi aussi, je me sentais gênée.
— Ta chambre… c’est très bien.
Il réprima un sourire et me tendit mon Coca.
L’étage était tout aussi cosy et chaleureux que le rez-de-chaussée. On dépassa deux portes fermées et une salle de bains. La chambre de Rider était l’avant-dernière. Il l’ouvrit et alluma la lumière.
Une petite fenêtre laissait entrer les derniers rayons du soleil. La pièce était étonnamment bien rangée. Voire un peu trop. Les yeux grands ouverts, j’en inspectai le moindre recoin. Le lit double avait été fait… ou n’avait pas été défait. Un petit bureau complètement vide était collé à une commode.
Rider alla poser son soda sur la table basse et mon sac au pied de son lit. Il n’y avait rien au mur. Pas de poster ni de photos. Dans le coin de la chambre, j’aperçus une bibliothèque. Je m’en approchai tout en jouant avec la languette de ma cannette. Je m’agenouillai pour lire les titres sur les tranches. Il y avait la collection complète de Harry Potter et des thrillers dont je connaissais les auteurs.
— Ce sont tes livres ?
Rider s’assit sur le lit.
— Pour la plupart. Les Harry Potter étaient déjà là quand je suis arrivé. (Il eut un sourire en coin.) Mais je les ai lus.
Le sourire aux lèvres, je reportai mon attention sur les livres. Il y avait quelques Stephen King que je n’avais pas lus. En fait, je n’avais lu aucun de ses romans. Je n’étais pas une grande fan d’horreur. L’un des titres attira soudain mon regard. C’était un petit livre carré. En le reconnaissant, je retirai vivement la main.
Oh, mon Dieu !
Reprenant mes esprits, je le sortis et me levai. Après avoir posé mon Coca sur le bureau, je me tournai vers le lit.
Quand Rider vit ce que je tenais à la main, il sourit. Mais son visage devint flou. Je clignai les yeux pour repousser mes larmes.
— Oh, merde, grommela-t-il en se levant. Tu pleures toujours en voyant ce bouquin !
Un rire enroué m’échappa.
— Non. Pas vraiment.
J’examinai la couverture. C’était un vieil exemplaire qui ressemblait trait pour trait à celui que nous partagions plus jeunes. La couverture était jaunie et l’illustration représentant un petit enfant serrant un lapin en peluche dans ses bras s’effaçait. Une odeur de vieux, de renfermé s’échappait de ses pages.
— C’est… ?
— Oui.
Lentement, je relevai la tête et le regardai dans les yeux.
— C’était ton livre préféré, dit-il au bout d’un moment. Même si je ne comprends pas pourquoi, étant donné qu’il t’a toujours fait pleurer.
Ma lèvre inférieure se mit à trembler.
— C’est une histoire triste.
— Le lapin devient réel à la fin. (Il rit, mais sa voix était rauque.) Je te l’ai répété des centaines de fois.
— Mais il était vieux et mal en point… (La gorge nouée, je m’approchai du lit et m’assis à côté de Rider. J’observai encore une fois la vieille couverture.) Le lapin voulait seulement… être réel et aimé.
Le dernier mot ne fut qu’un murmure. Je regardai de nouveau Rider dans les yeux. Enfant, je m’étais reconnue dans ce pauvre petit lapin. J’étais alors trop jeune pour le comprendre réellement, mais moi aussi, je voulais être réelle, être aimée. Dans la maison où j’avais grandi, je n’avais été ni l’une ni l’autre.
— Je l’ai emporté avec moi quand on m’a retiré de cette maison et je… je l’ai gardé.
Mon souffle se bloqua dans ma gorge.
— Je… Je ne sais pas quoi dire.
— Je n’ai jamais cessé de penser à toi, murmura-t-il. Pas une seule journée, Mallory. Ce livre… je ne sais pas, c’était la seule chose qui me reliait à toi.
Oh, mon Dieu ! Mon cœur se serra et je sentis des frissons descendre le long de mon bras. Le livre me glissa des doigts et tomba sur la moquette. Rider tenta de le rattraper en même temps que moi. On se figea, penchés en avant, le visage à quelques centimètres l’un de l’autre. Il ramassa le livre avant moi et on se redressa sans se lâcher des yeux.
Il avait gardé un livre qu’il détestait, j’en étais quasiment certaine, parce qu’il lui faisait penser à moi. Mon cœur était à deux doigts d’exploser. Peindre un cœur entre nos deux prénoms était adorable, mais ça… ? C’était inestimable.
— Quand tu es partie, dit-il en posant le livre sur le côté, c’est tout ce qu’il me restait de toi.
Mes lèvres s’entrouvrirent et je ne pris pas le temps de réfléchir. Je me jetai sur Rider. C’était sans doute gênant et maladroit, mais je m’en moquais. Lorsque je passai les bras autour de son cou, il noua les siens autour de ma taille. Je ne dis rien. Ce n’était pas la peine. Je me contentai d’enfouir mon visage dans le creux de son épaule et le serrai contre moi autant qu’il me serrait contre lui.
Nous avions été séparés.
Mais nous avions toujours été liés.
J’ignore combien de temps l’on resta ainsi, mais au bout d’un moment, l’atmosphère changea et on se retrouva allongés sur le lit. Rider était sur le dos et j’avais la tête posée sur son épaule. Nous n’étions pas collés l’un à l’autre, mais le simple fait de me trouver dans cette position avec lui faisait battre mon cœur plus vite.
Rider était ici. Il me suffisait de tendre la main pour le toucher. Où je voulais. J’en avais envie. Mais mes mains restèrent sagement posées dans l’espace entre nous. Rider, lui, avait une main sur ma taille et l’autre sur son ventre.
Le vieil exemplaire du Lapin de velours reposait entre nous.
On parla beaucoup. Je lui dis que je m’étais confiée à Ainsley le dimanche précédent.
— Ça a dû être difficile. (Son pouce remonta le long de ma taille.) Je suis fier de toi.
Le sourire aux lèvres, je me lovai contre son flanc, puis lui parlai de Jayden. J’étais persuadée que ce dernier commençait enfin à écouter ce qu’Hector et Rider avaient à dire. Petit à petit, nous nous rapprochions. Seul le livre nous séparait encore. Rider n’avait pas essayé de me toucher davantage, alors que j’en avais envie.
Et en même temps, je n’en avais pas envie.
Ce n’était pas logique, mais pour être honnête, j’avais du mal à gérer… toutes ces émotions. Je voulais apprendre, mais je ne savais pas par où commencer. Relevant la tête, je regardai ses lèvres bouger tandis qu’il parlait à voix basse de la fois où il avait été attrapé en train de taguer un mur du lycée. C’était un pari.
Je l’écoutais, mais en même temps le mouvement de ses lèvres m’hypnotisait. Je me souvenais de leur goût. Le soir, allongée dans mon lit, je ne pensais qu’à ça, et ce souvenir me donnait chaud.
Je voulais recommencer.
Était-ce trop tôt pour s’embrasser encore ? Il ne m’avait plus embrassée de cette façon depuis la première fois. Bien sûr, on s’était seulement vus au lycée depuis et il m’avait embrassée sur la joue plusieurs fois, mais… je voulais plus.
Il s’était tu et ses paupières étaient closes.
Je me redressai sur mon coude. Ses yeux s’ouvrirent tandis que mes cheveux glissaient devant mon visage.
Rider m’observa un instant avant de lever la main. Il hésita, puis arrangea mes cheveux derrière mon oreille.
— Souris ? murmura-t-il.
J’étais à deux doigts de tomber dans les pommes. Cela aurait été sexy…
— J’aimerais… (Quand je m’humectai les lèvres, son regard se posa sur ma bouche.) J’aimerais…
Le silence retomba.
— Tu veux m’embrasser ? me demanda-t-il, le regard voilé. C’est ça ?
Gênée, je mourais d’envie de me cacher. Toutefois, je repoussai ce sentiment qui n’avait pas lieu d’être. Rider savait forcément que je n’avais pas d’expérience en la matière… ce qui ne devait pas être son cas.
— Oui, hoquetai-je.
— Si tu en as envie, fais-le. Quand tu veux. (Sa voix s’était faite rauque.) Tu n’as pas à me demander la permission. Jamais.
C’était bon à savoir.
— D’accord.
Il ne bougea pas.
— Je… ne sais pas quoi faire.
Il me regarda dans les yeux, puis glissa la main jusque sur ma nuque.
— Je vais te montrer.
Le cœur en émoi, je hochai la tête.
Appuyant légèrement sur ma nuque, il me guida vers lui. Quand nos lèvres se rencontrèrent, une étincelle s’alluma dans mes veines. Lentement, il bougea contre moi et je l’imitai.
Au bout de quelques instants, je me rendis compte qu’en penchant la tête sur le côté, la pression était plus forte. Et ça me plaisait. Ça me plaisait beaucoup. À Rider aussi, apparemment, car ses doigts s’enfoncèrent légèrement dans ma peau. Je me redressai et posai la main sur son torse pour garder l’équilibre.
Ses lèvres s’ouvrirent sous les miennes. Je sentis le bout de sa langue tout contre moi. Mon pouls était hors de contrôle. J’avais la tête qui tournait. Et quand nos langues se rencontrèrent, je me laissai emporter par les sensations. Le baiser était plus profond. Rider avait un goût de soda et d’autre chose, quelque chose de délicieux que je n’arrivais pas à nommer mais que je voulais goûter encore et encore.
Je ne sais pas combien de temps on s’embrassa ainsi. Quelques secondes ? Plusieurs minutes ? Lorsqu’on se sépara, j’avais le visage en feu et le ventre serré.
Mon Dieu.
J’ouvris lentement les yeux. Ce que je ressentais, cette chaleur qui se répandait dans mes muscles et les palpitations qui s’étaient réveillées dans certaines parties de mon anatomie, c’était aussi grisant qu’effrayant. C’était beau et confus à la fois.
Rider souffla doucement. Je reposai la tête sur son épaule. Son torse se soulevait avec force comme s’il avait couru un cent mètres. Le mien aussi. On resta allongés en silence, les mains jointes sur son ventre.
— Donc, oui… (Il s’éclaircit la gorge.) Tu peux faire ça quand tu veux. Ne te gêne pas.
Je fermai les yeux en gloussant. Message reçu cinq sur cinq.
Lorsqu’il fut l’heure pour moi de partir, Rider me tapota la hanche. Je ramassai mes affaires et jetai un dernier coup d’œil au Lapin de velours avant de quitter la chambre.
J’étais sur un petit nuage.
— Je peux venir avec toi, dit Rider quand on arriva au rez-de-chaussée. Je prendrai le…
— Ce n’est pas la peine.
C’était gentil à lui de me le proposer, mais je ne voulais pas qu’il fasse tout ce trajet pour moi. Je tendis la main vers lui pour qu’il me rende mes clés.
— Je connais le chemin.
Il eut un sourire en coin.
— Je sais.
Tandis que je le dévisageais, il déposa mes clés sur ma paume. Puis il baissa la tête et m’embrassa. Bien trop brièvement à mon goût.
— Je te ramène à ta voiture ? me demanda-t-il.
Je hochai la tête. Nous traversions le salon lorsque la porte d’entrée s’ouvrit. Une dame d’âge mûr entra avec un petit sac bleu dans une main et un grand sac noir dans l’autre. Ses cheveux noirs parsemés de gris étaient attachés en queue-de-cheval basse. Il s’agissait sans doute de Mme Luna, mais je m’étais attendue à une dame plus âgée. Lorsque la porte se referma derrière elle, elle se tourna dans notre direction. Je me figeai.
Elle aussi. Ses yeux s’arrondirent sous le coup de la surprise. Elle nous observa tous les deux, l’un après l’autre.
— Bonsoir, madame Luna, dit Rider en se plaçant légèrement devant moi. C’est Mallory. Elle est venue après les cours.
Mme Luna cligna les yeux une fois, puis deux.
— Mallory ? répéta-t-elle. (Son regard affûté se posa de nouveau sur moi.) La Mallory ?
Oh, mon Dieu !
— Oui, c’est elle, répondit-il.
— Oh. (La dame secoua la tête, puis entra dans le salon.) C’est un plaisir de te rencontrer. Je ne savais pas que tu venais à la maison. Sinon, j’aurais fait en sorte de rentrer de bonne heure. (Elle plissa les yeux en direction de Rider.) Tu aurais pu me le dire, jeune homme. J’aurais préparé mes…
— Pas la peine de préparer quoi que ce soit, répondit Rider. Mallory rentre chez elle.
Mme Luna posa le sac noir sur le fauteuil. Elle observa Rider tandis que je l’examinais. Des mots naquirent dans mon esprit. J’essayai de les attraper. Malheureusement, ils m’échappèrent et le silence se prolongea.
Elle retira sa veste et la posa sur le dossier du fauteuil.
— Dans ce cas, j’espère te revoir bientôt. Pour dîner, cette fois. Je suis connue pour mon arroz con gandules. (Son sourire était chaleureux.) Ça te plaira, tu verras !
— C’est juste du jambon, du riz au safran et des petits pois, m’expliqua Rider en souriant. Mais c’est super bon. (Je hochai la tête.) Et puis vous la reverrez. (Rider me donna un léger coup d’épaule.) Pas vrai ?
Je hochai encore une fois la tête.
Il posa la main contre mes reins.
— Bon, Mallory doit y aller.
Le rouge aux joues, je sentis la frustration m’envahir. Cette fois, ma réaction fut différente. Cela me poussa à parler.
— Ça m’a fait plaisir… de vous rencontrer.
Le fait d’avoir buté sur les mots me fit rougir davantage, mais j’étais fière de moi.
Mme Luna acquiesça d’un signe de la tête, puis s’écarta du passage. Au même moment, la porte d’entrée s’ouvrit sur Jayden. Lorsqu’il nous vit dans le salon, un sourire sincère étira ses lèvres. Son œil au beurre noir commençait à disparaître. Je me demandai ce que Mme Luna en avait pensé en le voyant.
— Salut ! Je te manquais trop, alors tu m’as suivi jusqu’à la maison ? me demanda-t-il en retirant ses baskets et en les plaçant près de la porte. Tu restes dîner ?
— Non, Mallory doit rentrer, répéta Rider.
— Dommage. (Jayden s’approcha de sa grand-mère.) Donne-moi ça, lui dit-il en saisissant le sac qu’elle tenait toujours. C’est moi qui fais la cuisine ce soir.
Rider haussa les sourcils.
— C’est vrai ? (Mme Luna sourit à Jayden.) Tu es tellement gentil ! s’exclama-t-elle en suivant Jayden dans la cuisine. Que ferais-
je sans toi, 2 mi nene hermoso ?
— Tu serais perdue, la taquina-t-il en passant un bras autour de sa taille. Comme Mallory.
Je souris avant de sortir avec Rider. La nuit tombait rapidement. La lumière terne des lampadaires éclairait le trottoir. Rider me prit la main.
— Je peux te poser une question indiscrète ? lui demandai-je.
— Bien sûr, répondit-il.
— Où sont… les parents d’Hector et de Jayden ?
— Leur père était le fils de Mme Luna. Il est mort d’un cancer quand ils étaient petits. Apparemment, leur mère ne l’a pas supporté… à moins qu’elle n’ait toujours été comme ça, je ne sais pas. Elle se drogue. Elle vient leur rendre visite une fois par an. Aux dernières nouvelles, elle habitait à Washington.
— C’est… triste.
J’aurais voulu trouver quelque chose de plus éloquent à dire.
— Ouais, murmura Rider. (On s’arrêta devant ma voiture.) Tu es sûre que tu ne veux pas que je vienne avec toi ?
Je hochai la tête et levai les yeux vers lui pour le dévisager.
— Je peux… te poser une autre question ?
Rider me fit un sourire éclatant.
— Autant que tu voudras.
— Tu es heureux ici ?
— Ici ? Chez Mme Luna, tu veux dire ? (Quand je hochai la tête, il posa les mains sur mes épaules et se baissa pour me regarder directement dans les yeux.) Je suis aussi heureux que je peux l’être. J’ai un toit sur la tête et de la nourriture sur la table. Après le lycée, mon seul but est de continuer à avoir ces deux choses.
— Mais… une maison, ça devrait être plus que ça, lui dis-je. La vie aussi.
Ses lèvres effleurèrent ma joue.
— J’en ai conscience, mais tout le monde n’a pas cette chance. Tu le sais.
1. Chérie. (N.d.É.)
2. Mon joli petit. (N.d.É.)
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