L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 14 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 11

 

Le samedi suivant, on ne retrouva pas Ainsley au port avant midi. Carl avait insisté pour préparer le petit déjeuner et en profiter pour discuter. C’était comme ça chaque semaine, sauf s’ils étaient appelés à l’hôpital.

Carl avait préparé ses célèbres gaufres. Elles n’étaient célèbres que dans sa tête, mais à mes yeux, elles étaient spéciales. Parce que avant de rencontrer Carl et Rosa, je n’avais jamais mangé de gaufres aux myrtilles et aux fraises le samedi matin. Et parce qu’il y avait des tas d’enfants qui n’en feraient jamais l’expérience.

En plein milieu du petit déjeuner, la conversation se fit plus sérieuse. Ce fut Rosa qui parla en premier, après avoir bu deux tasses de café.

— Le lycée nous a appelés hier.

Je me figeai, ma fourchette remplie de gaufre et de fraises à mi-chemin de ma bouche. Et moi qui avais promis à Rider que je n’allais pas avoir d’ennuis…

Rosa posa sa fourchette sur son assiette, à côté des miettes qu’elle avait laissées. La mienne ressemblait à un lac de sirop d’érable.

— Non, en fait, c’est un certain M. Santos qui nous a contactés.

Je fermai les yeux.

— Nous lui avons parlé tous les deux, ajouta Carl. (Le morceau de gaufre que je venais d’avaler avait du mal à passer.) Il nous a expliqué que tu avais eu un petit souci lors d’un exercice d’expression orale.

Ouvrant les yeux, je baissai ma fourchette. Je n’avais plus faim. J’étais trop… Mal à l’aise, je changeai de position sur ma chaise.

— Il nous a dit qu’un camarade t’avait excusée parce que tu étais malade, continua Carl. Il nous a également dit que ce camarade s’appelait Rider.

Bon sang.

J’avais envie de me cacher sous la table.

— On parlera de ça plus tard, intervint Rosa. Tout d’abord… tu n’étais pas malade, pas vrai ?

Mentir aurait sans doute été plus facile que leur dévoiler mes faiblesses, mais je secouai quand même la tête. Les lèvres pincées, je gardai les yeux rivés sur mon assiette. Ils devaient être tellement déçus. Cela faisait à peine une semaine que je fréquentais le lycée et ils avaient déjà reçu un appel me concernant.

— Ce n’est pas grave. (Rosa posa la main sur mon bras. Je levai la tête vers elle.) Avec Carl, on se doutait qu’il y aurait des hauts et des bas. Nous savions que les cours d’expression orale ne seraient pas faciles pour toi. Toi aussi.

Elle avait raison. Mais ça ne rendait pas mon échec plus facile à accepter.

— Le lycée est au courant, dit Carl, et je me tournai vers lui.

— Au courant… de quoi ?

Croisant les bras sur la table, il se pencha en avant.

— Nous avons parlé à l’administration lorsque nous t’avons inscrite pour qu’ils sachent que tu pourrais rencontrer des difficultés.

Ma mâchoire faillit se décrocher.

— Vous avez fait quoi ?

— Nous ne sommes pas entrés dans les détails, Mallory. Nous avons seulement rencontré tes professeurs, le principal et Mme Dehaven, une conseillère d’orientation, expliqua Rosa. Si nous les avons prévenus, c’est pour qu’ils puissent garder un œil sur toi au cas où quelque chose se passerait et que nous devrions être mis au courant.

Ils avaient donc rencontré tout le monde.

Mon Dieu. Ma peau me démangeait. Je m’assis en arrière et les regardai sans vraiment les voir. Tout ce à quoi je pensais, c’était que ces gens avaient été au courant de mes difficultés toute la semaine alors que j’étais censée prendre un nouveau départ.

— Il fallait qu’ils sachent, dit Carl.

Il paraissait trouver ça évident, mais ce n’était pas mon cas. Ma langue se délia.

— On a trouvé un accord avec M. Santos, hier, au téléphone, reprit-il, et ma langue se colla de nouveau à mon palais. Il comprend tout à fait ce que tu traverses, Mallory. Je veux que tu en aies conscience. Et il comprend que parler devant toute la classe peut être problématique pour toi.

Je crois que je ne respirais même plus.

— Tu devras passer l’examen d’expression orale pour obtenir ton diplôme mais des élèves ont déjà obtenu des dérogations, dit Rosa d’une voix douce. M. Santos n’a pas hésité à le proposer pour toi.

Je me crispai.

— Mais…

— Il a accepté de ne pas te faire parler devant la classe. À la place, vous conviendrez de rendez-vous pour que tu fasses tes discours devant lui et lui seul, expliqua Carl. (J’avais l’impression d’être sortie de mon corps et de regarder la scène d’en haut.) Comme ça, tu pourras obtenir les notes nécessaires à la réussite de ton année, mais dans un contexte qui te conviendra mieux.

Rosa me tapota le bras.

— C’est une bonne nouvelle.

— C’est… (Perdue, je secouai la tête.) Tout le monde… sera au courant.

Carl fronça les sourcils.

— Les élèves de ma classe sauront… que je suis incapable de le faire et que je suis… privilégiée. Eux, ils sont obligés de se présenter devant la classe et de parler. Alors pourquoi est-ce que ce ne serait pas pareil pour moi ? Non, il faut que je le fasse.

Il pencha la tête sur le côté.

— Ma puce, le plus important, c’est que tu obtiennes de bonnes notes.

— Non. Le plus important, c’est que j’aie l’impression d’être… normale. Réciter mes discours devant M. Santos, ce n’est pas la même chose, protestai-je en les regardant à tour de rôle. J’y arriverai.

— On sait que tu y arriveras. Un jour, dit Rosa. (J’eus un mouvement de recul. Cela signifiait que, pour le moment, ils ne m’en pensaient pas capable.) Mais pour l’instant, une chose après l’autre. En quatre ans, tu as accompli des avancées colossales. Alors tu as bien le droit de prendre ton temps, pour une fois. D’accord ?

Je n’étais pas d’accord, mais l’envie de me battre m’avait désertée. Je posai mes mains sur mes genoux.

— Je parie que vous n’êtes jamais intervenus de cette façon pour Marquette.

Rosa et Carl me dévisagèrent.

Je ne savais pas pourquoi j’avais prononcé ces mots. Vraiment. J’aurais préféré n’avoir rien dit.

Carl prit une grande inspiration.

— Non.

Je serrai les poings sur mes genoux.

Rosa se leva et ramassa son assiette et celle de Carl.

— Tu as terminé ? me demanda-t-elle.

Quand je hochai la tête, elle souleva également la mienne.

— C’est gentil de la part de ce garçon de t’avoir trouvé une excuse, dit Carl.

Je me tournai vers lui.

— Ce garçon ? lui demandai-je.

— Rider, se corrigea-t-il. (Je me crispai de nouveau.) M. Santos nous a dit qu’il avait quitté la classe pour aller voir comment tu te sentais. Mais qu’il n’était jamais revenu.

De mieux en mieux. Je pouvais recommencer la journée et rester au lit ? J’aurais préféré être dans ma chambre et terminer le hibou que j’avais commencé à sculpter la veille. Rien ne m’apaisait davantage que de modeler un savon. Cela m’avait aidée à me calmer après l’incident du cours d’expression orale et ce qui s’était passé avec Rider. J’avais déjà sculpté le corps, les plumes et de petites oreilles plates.

Je reportai mon attention sur la conversation actuelle.

— Il… il s’est assuré que j’allais bien.

Carl m’observa longuement.

— Tu passes beaucoup de temps avec lui ?

— Je le vois seulement en expression orale, répondis-je. (Je me sentais coupable de ne pas lui dire la vérité. Aussi, j’ajoutai quelque chose pour me donner bonne conscience.) Mais je mange avec une fille, à la cantine. Elle est dans mon cours d’anglais et d’expression orale. Elle s’appelle Keira.

— Ça fait plaisir à entendre. (Rosa nous tournait le dos tandis qu’elle jetait les miettes dans la poubelle.) Rider ne va pas à la cantine en même temps que toi ?

— Non.

Je doutais qu’ils apprécient d’apprendre que Rider avait séché les cours pour me tenir compagnie, le deuxième jour.

Carl me regardait comme s’il essayait de lire dans mes pensées.

— Est-ce qu’il s’intéresse à toi, Mallory ?

— Quoi ?

Je clignai les yeux une fois, puis deux.

— Est-ce qu’il veut être autre chose que ton ami ? insista-t-il.

Oh, mon…

Oh, mon Dieu !

Mon visage était en feu.

— Il a une copine !

Ce fut au tour de Rosa de cligner les yeux.

— Ah oui ? (Le soulagement transparaissait dans la voix de Carl.) Dans ce cas… (Tout sourire, il se laissa aller en arrière.) Je crois qu’il est temps qu’on se prépare et qu’on prenne la route.

Je le regardai.

Rosa le regarda.

Puis on se leva et, comme Carl nous l’avait demandé, on se prépara et on prit la route. Rider ou le lycée ne furent plus évoqués entre nous, mais dès que je rejoignis Ainsley au port et que nous pûmes nous éloigner, ce furent les deux sujets de conversation principaux.

Nous étions assises sur l’un des nombreux bancs qui faisaient face au port. Rosa et Carl, eux, flânaient entre les stands de la foire quelques mètres plus loin. Un vent frais soufflait sur la baie et soulevait les longs cheveux blonds d’Ainsley.

Ainsley était très belle. Elle était objectivement jolie. Personne n’aurait pu dire le contraire. Yeux bleus, pommettes et nez parfaits… la seule chose qui rivalisait avec son physique était sa personnalité. Sans rire. Ainsley se mettait parfois en colère, mais au fond, elle était adorable. Il ne fallait pas la provoquer, voilà tout. Sinon c’était une autre histoire. Quand on s’était rencontrées, elle s’était montrée très patiente avec moi et avait essayé de faire la conversation, alors que beaucoup auraient abandonné. Chaque semaine, lorsqu’on se voyait, elle faisait l’effort de me parler.

Au départ, avoir une amie m’avait paru étrange. Pendant longtemps, je n’avais eu que Rider, puis… je m’étais retrouvée seule. Il m’arrivait encore d’avoir des difficultés à lui parler, étant donné qu’on ne se voyait qu’une fois par semaine, parfois deux, mais elle était sans doute la meilleure chose qui me soit arrivée après ma rencontre avec les Rivas.

En plus, elle pouvait porter une salopette sans avoir l’air d’un gros bébé. Aujourd’hui, elle en portait une bleu clair avec un cardigan d’une teinte plus foncée et… ça lui allait parfaitement. Moi, si j’avais porté ce genre de choses, je n’aurais pas osé sortir de ma chambre.

— Je suis contente que tu leur aies parlé de Rider, me dit-elle.

Je ne comprenais pas pourquoi elle était rassurée. Moi, je ne l’étais pas. Tournée vers moi, une jambe repliée contre elle sur le banc, elle parlait à voix basse pour ne pas se faire surprendre.

— Sinon, qu’est-ce que tu aurais fait s’ils étaient venus au lycée et l’avaient aperçu ?

Je doutais que Carl et Rosa comptent venir à Lands High à l’improviste, mais comme ils avaient appelé l’école pour qu’on me surveille, il y avait de grandes chances pour que l’un de leurs espions leur ait parlé de Rider. Lorsque je racontai cette histoire à Ainsley et le marché qu’ils avaient passé avec M. Santos, elle comprit pourquoi j’étais choquée.

— J’aurais… préféré… ne rien leur dire, avouai-je.

Malgré les longues pauses que je prenais entre chaque mot, Ainsley m’écoutait patiemment.

— Non, tu as bien fait de le leur dire ! répondit-elle en chuchotant. (Elle sourit.) Écoute, tu sais que je ne suis pas un exemple d’honnêteté. Ce que je veux dire, c’est que c’est plus sain d’être franc avec eux.

C’était plus sain et plus intelligent, mais mon instinct, lui, me soufflait que j’aurais mieux fait d’attendre.

Elle marqua une pause.

— Par contre, ne leur dis pas qu’il est passé chez toi.

Je levai les yeux au ciel avant de lui sourire.

— Mais au moins, maintenant qu’ils sont au courant, tu pourras l’inviter sans avoir à mentir, me fit-elle remarquer. (Des lunettes noires dissimulaient ses yeux bleus. Il n’y avait pas beaucoup de soleil, mais récemment, elle se plaignait de la luminosité. Pour rire, je lui avais dit qu’elle était en train de se transformer en vampire.) Je sais que tu veux passer plus de temps avec lui.

Je me mordis les lèvres et me tournai vers la baie. L’eau ondulait doucement. Au loin, des bateaux s’éloignaient vers le grand large. Je voulais passer plus de temps avec Rider, surtout en dehors du lycée. Nous avions tellement de choses à nous dire et je… je voulais être avec lui, tout simplement.

— Mallory ?

Ainsley me donna un coup de coude.

Je reportai mon attention sur elle. Je ne savais pas comment mettre des mots sur ce que je ressentais. Cela me demandait beaucoup d’efforts et je savais que si je parlais maintenant, ma voix ressemblerait au cri des mouettes rassemblées sur le port.

Un moment passa.

— Tu ne veux pas réapprendre à le connaître ?

Réapprendre à le connaître ? Quelle question étrange ! Je plissai les yeux.

— Si.

Elle saisit une mèche de ses cheveux et le recoiffa en arrière.

— Mais ?

— Mais… c’est bizarre. (J’essuyai mes mains moites sur mes cuisses.) Tout est comme avant, mais en même temps… c’est différent. Comme s’il… il avait évolué et pas…

— Tu as évolué, toi aussi, intervint Ainsley d’une voix douce.

Ah bon ? Parfois, j’avais l’impression d’avoir parcouru un long chemin depuis que j’avais quitté cette vie emplie de peur et de désespoir, mais de temps en temps, il me semblait que je me trouvais encore enfermée dans ce placard et que j’entendais les coups s’abattre sur Rider.

Je repensai brièvement au dessin du garçon sur le mur de l’entrepôt et à la conversation que j’avais eue avec Rider. Finalement, je n’étais pas la seule à continuer d’exorciser cette partie de nos vies.

Je secouai la tête pour m’éclaircir les idées.

— Il a… une copine.

Elle haussa les sourcils derrière ses lunettes de soleil.

— OK. (Il y eut un blanc.) Ne le prends pas mal, mais qu’est-ce que ça a à voir avec le reste ? Vous venez à peine de vous retrouver.

— Je sais et je ne dis pas que c’est un problème, lui expliquai-je.

Ce n’était pas le cas. Enfin, pour être honnête, mon regard sur lui avait changé et dépassait largement le cadre de la simple amitié, mais je savais pertinemment qu’il ne me voyait pas ainsi. Cela n’avait jamais été le cas et ne le serait jamais. Copine ou pas copine. Je ne l’imaginais pas éprouver ne serait-ce qu’une part infime des sentiments ambigus que je ressentais.

— Le problème, c’est qu’elle n’est pas ravie que Rider et moi… nous nous soyons retrouvés.

— Comment ça ?

Je racontai à Ainsley la façon dont Paige m’avait parlé devant mon casier et ce qu’elle m’avait dit en cours lorsque Rider avait séché, la deuxième fois.

— Merde. (Elle fronça les sourcils.) D’un côté, je comprends pourquoi elle n’est pas fan de toi… Tu débarques de nulle part et tout à coup, il est tout le temps avec toi. Ça ne doit pas être évident à gérer.

— Je sais.

— Mais vous êtes amis depuis super longtemps, alors elle va devoir se faire une raison. De toute façon, d’après ce que j’ai compris, Rider veut que tu fasses partie de sa vie. La première chose qu’il a faite dès qu’il en a eu l’occasion, c’est te serrer dans ses bras, non ? (Quand je hochai la tête, elle reprit :) Puis il est venu te voir chez toi et t’a suivie hors de la classe quand tu as pété un câble.

Ainsley ne mâchait pas ses mots.

— Il t’a aussi emmenée dans un endroit génial pour te montrer ses fresques… des fresques trop cool, d’ailleurs. Ça prouve qu’il veut que tu fasses partie de sa vie. Comme je le disais, il va falloir qu’elle se fasse une raison.

Je hochai lentement la tête.

Quelques secondes passèrent ainsi, avant qu’elle me demande d’une voix douce :

— Comment tu te sens, depuis qu’il a réapparu ? Je sais qu’il représente une partie importante de ton passé.

Elle me faisait trop penser à Rosa.

— Ça va.

— Tu es sûre ?

Je hochai de nouveau la tête. Elle me dévisagea un instant avant de lâcher l’affaire. On se connaissait depuis suffisamment longtemps pour qu’elle comprenne que je n’avais pas envie d’en parler.

Ainsley ne me forçait jamais.

En me tournant vers la foire, je vis que les Rivas regardaient un stand de livres anciens. Carl tenait la main de Rosa tout en feuilletant un volume. Je souris avant de reporter mon attention sur Ainsley.

— Et… avec Todd, ça va ?

Leur relation était plutôt sérieuse. Du moins je le croyais. Après tout, ils avaient couché ensemble. Le sexe rendait tout de suite les choses plus sérieuses. Leur première fois, ça n’avait pas été génial, mais ça n’avait pas été nul non plus. Personnellement, je ne trouvais pas cela très encourageant… Le visage de Rider apparut soudain dans mon esprit.

Euh… OK.

Je n’avais pas la moindre expérience, mais Ainsley me racontait tous les détails et j’avais une imagination débordante. Sans parler d’une connexion Internet.

À présent, j’imaginais son torse musclé, sans tee-shirt. Il m’avait serrée dans ses bras. Je savais qu’il était bien fait. Une décharge électrique me parcourut et, tout à coup, je regrettai de ne pas porter un short et un débardeur. J’avais chaud. Je me demandais s’il…

Mon Dieu. Il fallait que j’arrête ça tout de suite. Mes joues étaient en feu et… Heureusement, Ainsley avait les yeux rivés sur un mec qui courait. Torse nu. Et musclé.

— Ça va. Je ne l’ai pas beaucoup vu depuis la rentrée. (Elle haussa les épaules. Elle n’avait pas l’air particulièrement déçu.) En ce moment, il est obsédé par la fac. Il ne parle que de ça.

Je savais qu’Ainsley avait l’intention de s’inscrire à l’université du Maryland, comme moi. Ses parents avaient également étudié là-bas. En revanche, j’ignorais ce que Todd avait prévu de faire.

— Quelle… fac ?

— Toutes. (Même si elle portait des lunettes noires, je savais qu’elle était en train de lever les yeux au ciel.) Je crois qu’il veut aller quelque part dans le Nord. Il pense qu’il va réussir à entrer dans l’une des universités les plus prestigieuses. Je ne veux pas être méchante, mais il n’est pas si intelligent que ça.

Je n’avais vu Todd qu’une seule fois et, même si je n’avais pas pu me faire une opinion sur son QI, il m’avait paru très sympa. Lui, en revanche, ne me trouvait sans doute pas assez cool à son goût.

— Pff, souffla-t-elle en étendant ses jambes devant elle. Il veut qu’on aille au ciné avec ses potes demain.

D’après ce qu’Ainsley m’avait dit à leur sujet, je ne l’enviais pas.

— Et je n’arrive pas à trouver une excuse valable, parce qu’il sait que d’habitude, toutes les raisons sont bonnes pour sortir de chez moi. (Elle s’interrompit et tourna la tête vers moi.) Tu ne peux pas faire semblant d’être malade ? Comme ça, je prendrai soin de toi !

Je m’esclaffai.

Ainsley soupira.

— Non, tu as raison. C’est juste que… je déteste ses amis. Ils pensent qu’ils sont mieux que moi parce que j’étudie à la maison. Ils n’arrêtent pas de me dire que ça doit être difficile pour moi de sortir avec des gens « normaux ». Et tu sais quoi ?

Je haussai les sourcils.

— C’est difficile de sortir avec eux. Parce qu’ils sont persuadés que le premier amendement les autorise à dire n’importe quoi sans avoir à subir la moindre conséquence. Genre, ils pensent que poster un truc insultant sur Facebook va les sauver, et après, ils s’étonnent quand ils se font virer de l’équipe de foot à cause de ça ! s’exclama-t-elle en levant les bras en l’air.

Je réprimai un sourire.

— Ce n’est pas comme ça que ça marche, tu sais ? Tu ne peux pas t’en servir comme d’un joker. La semaine dernière, il y en a un qui a voulu me faire la leçon. Genre : « Laisse-moi t’expliquer comment ça marche », tout en se trompant en me citant le premier amendement. Il essayait de me faire croire qu’il pouvait dire n’importe quoi, parce que c’était son opinion et que la loi le protégeait. « La liberté d’expression », qu’il gueulait ! Je te jure, il l’a carrément hurlé. Euh… par rapport au gouvernement, peut-être, mais pas pour le reste. Et moi, j’étais là à me dire : « Non, mais il est sérieux, ce type ? »

Au moins, avec tout ça, je ne pensais plus au sexe.

— On n’est pas libres de raconter tout et n’importe quoi. Je suis à peu près sûre que les pères fondateurs l’ont dit. Bordel, parfois j’ai envie de hurler : « Ça ne marche pas comme ça ! Ça se saurait ! » Tu peux crier ton opinion sur tous les toits si ça te chante, mais ne crois pas que le premier amendement t’empêchera de perdre ton boulot ou de te faire virer de ta fraternité. Ou de te prendre la tête avec quelqu’un qui ne partage pas ton avis !

Ainsley voulait étudier le droit et ça se voyait.

— Je parle trois langues couramment ! continua-t-elle. Mais non, ils me prennent pour une conne parce que j’étudie chez moi. (Elle eut l’air abattu.) Ça m’énerve de parler comme ça, mais… je ne les aime pas.

— Je suis désolée, lui dis-je.

Elle secoua la tête. La brise souleva ses longs cheveux blonds.

— Ce n’est pas grave. Je trouverai une solution.

Je n’en doutais pas. Ainsley était douée pour ce genre de choses.

Au bout d’un moment, elle reprit la parole.

— Bon sang. J’ai mal au crâne. (Elle se massa le front, juste au-dessus de son œil gauche.) Je ne sais pas si c’est à cause du stress pour demain ou si ce sont mes sinus ou mes yeux…

Je fronçai les sourcils.

— Tes yeux… te font souvent mal… en ce moment.

— Tu trouves ? (Elle fit la grimace.) Oui, c’est vrai. J’ai une très mauvaise vue, tu le sais.

Évidemment que je le savais. Pourtant, elle ne mettait jamais ses lunettes. J’ignorais comment elle faisait pour se débrouiller sans. Je les avais essayées, une fois, et j’avais eu l’impression de regarder le monde à travers les miroirs d’une fête foraine. Un jour, je lui avais demandé pourquoi elle ne les portait pas. Elle m’avait répondu qu’ainsi elle voyait seulement ce qu’elle avait besoin de voir et ça lui suffisait.

Passant un bras autour de moi, Ainsley se lova contre mon flanc et posa la tête sur mon épaule.

— Ne m’en veux pas, mais j’aimerais qu’on en revienne à Rider. J’espère que vous vous verrez souvent, comme ça on fera des rendez-vous à quatre. Bon, pour vous, ce ne seront pas de vrais rendez-vous, mais ce sera sympa quand même. Tu sais pourquoi je te dis ça ?

Un sourire étira mes lèvres.

— Parce que tu es géniale, me dit-elle en gloussant. Et qu’en ce moment, quand je vois Todd, tu me manques.

Une idée me vint à l’esprit.

— Tu… es amoureuse… de Todd ?

Ainsley soupira.

— Bonne question. Je n’en sais rien. Je crois que je l’aime maintenant, mais que ça ne durera pas éternellement.

J’aurais voulu dire à Ainsley que « maintenant », c’était déjà très bien, que personne ne savait ce que le futur lui réservait. L’éternité, ça ne voulait rien dire, ça pouvait vous être arraché. Au lieu de quoi je lui souris et tentai de ne pas imaginer tous ces rendez-vous qu’elle planifiait pour Rider et moi, des rendez-vous qui n’auraient jamais lieu.

Car moi aussi, je devais apprendre à me contenter du moment présent.

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