L’éternité c’est compliqué
Chapitre 15
Paige avançait dans le couloir comme sur un podium de mode. Ses pas débordaient d’assurance. Je l’enviais. Je n’avais jamais eu confiance en moi. J’ignorais ce que cela faisait. Ses cheveux étaient relevés en queue-de-cheval haute et elle était avec une fille à la peau hâlée que je n’avais jamais vue.
Les doigts serrés autour de la bandoulière de mon sac, je marchais droit devant moi tout en la gardant à l’œil. J’aurais préféré tourner à gauche et me rapprocher des casiers, mais il y avait trop de monde. Le claquement des portes résonnait dans tous les sens.
En plus, je serais passée pour une poule mouillée.
Je ne pouvais pas me comporter ainsi après avoir dit à Rider le vendredi précédent que je n’avais pas besoin qu’il me protège. À présent, nous étions lundi et il était grand temps que je me montre à la hauteur de mes paroles.
Lorsque je dépassai Paige, mon cœur se mit à bondir au rythme d’une chorégraphie digne de Riverdance. Elle ne dit rien, mais leva un bras pâle et fin pour faire un doigt d’honneur.
Pile dans ma direction.
La fille qui l’accompagnait s’esclaffa.
Au même moment, de l’autre côté, j’entendis un mot que je détestais de toutes les fibres de mon être.
— Quelle attardée, celle-là !
Le rouge me monta aux joues. Je savais que la fille ne parlait pas de Paige, mais je me forçai à ne pas réagir. Je ne regardai pas dans sa direction et je ne donnai à personne la satisfaction de croiser mon regard. Je me contentai de marcher la tête haute jusqu’à mon casier.
Sans regarder à l’intérieur, j’attrapai mes livres, espérant qu’il s’agisse des bons. Je n’avais pas l’intention de me mettre entre Paige et Rider, mais vu le doigt d’honneur qu’elle m’avait fait, c’était déjà le cas. Visiblement, ce qu’il lui avait dit ne lui avait pas fait plaisir.
Toutefois, ce n’était pas ce qui m’avait fait le plus mal.
Ce mot, ce mot horrible, avait creusé un trou de la taille d’un poing dans mon cœur. En foyer et à l’école primaire, j’avais souvent entendu ce terme. Il me suivait comme une étiquette collée sur mon front. Et au fond de moi, je croyais sans doute que c’était la vérité. C’était peut-être pour cela que je ne parlais pas, alors que je savais parfaitement que ce n’était qu’une insulte. La première fois que j’avais rencontré le Dr Taft, je lui avais posé la question. Carl était présent.
Le soir, Carl et Rosa m’avaient assuré que je ne souffrais d’aucun retard mental, mais que même si cela avait été le cas, cela n’aurait eu aucune importance. J’étais moi-même. Et ils m’aimaient comme j’étais.
Cela faisait des années que personne ne m’avait appelée ainsi.
Il était clair qu’on parlait dans mon dos. Sinon, pourquoi une fille que je ne connaissais même pas m’aurait-elle traitée de cette façon en passant dans le couloir ? Je n’avais pas envie d’accuser Paige, parce qu’elle était liée à Rider, mais je ne pensais pas que le coupable puisse être quelqu’un d’autre.
Avec un soupir, je poussai les morceaux de steak dans mon assiette. Anna et Keira comparaient leurs bracelets en or et en argent où s’enfilaient des charms.
Peut-être que c’était à cause de ce que j’avais entendu ce matin, je ne sais pas, mais je fis l’effort de décoller ma langue de mon palais.
— Ils sont… très jolis.
Anna échangea un regard avec Jo avant de me sourire pour dissimuler sa surprise.
— Ce sont des bracelets Alex and Ani. J’en ai plusieurs à la maison, me dit-elle. Ils sont trop beaux !
Jo tendit le bras vers moi et secoua le poignet. Elle en portait trois.
— C’est Vilma qui nous a rendues accros.
Je découpai un bout de mon steak.
— Vilma ?
— Elle a terminé le lycée l’année dernière, me répondit Keira. C’était la chef des pom-pom girls. Elle continue à la fac, maintenant.
Anna hocha la tête tout en attrapant une frite dans mon assiette.
— Elle nous a fait tellement de pub pour ces bracelets qu’elle devrait se faire payer une commission.
Je rapprochai mon assiette de la sienne et elle prit deux autres frites. Le sujet de conversation changea rapidement et je me mis à réfléchir au cours d’expression orale. Je ne me souvenais pas du sujet qui avait été attribué à Keira, mais je me demandais si elle avait besoin de s’entraîner.
Mes lèvres s’entrouvrirent et ma langue s’enroula autour des voyelles et des consonnes, mais… étais-je capable de m’entraîner devant elle ? Cela me prendrait une éternité de rassembler mon courage. Est-ce qu’elle me trouverait bizarre ? Sans doute. Et je finirais par déjeuner toute seule dans la bibliothèque ou un truc dans le genre. Résultat : je me dégonflai avant même d’avoir prononcé le moindre mot.
Soupir.
J’avais pratiquement terminé ce qui, je l’espérais, n’était pas un steak de kangourou, lorsque je sentis quelqu’un s’asseoir sur la chaise à côté de moi. En reconnaissant le parfum d’herbe, je relevai la tête.
Keira sourit.
— Salut, Jayden !
— Salut, répondit-il en posant les bras sur la table. Je m’en voulais de laisser de jolies filles toutes seules à s’ennuyer, alors je suis venu vous faire grâce de ma présence.
Jo ricana.
— On dirait que tu viens de te réveiller et d’arriver au lycée.
— Peut-être bien. (Jayden tendit la main vers mes frites sans prêter attention au regard agacé d’Anna.) Merci, ma belle.
— Vous vous connaissez ? demanda Jo en nous désignant, Jayden et moi, du bout de sa fourchette.
Avant que j’aie eu le temps de hocher la tête, il passa un bras autour de mes épaules.
— C’est ma bae !
Je souris.
— Ta bae ? (Keira soupira.) Je déteste ce mot. Tu sais ce que ça veut dire, au moins ?
— « Crotte », répondis-je sans réfléchir. En danois.
Tout à coup, j’écarquillai les yeux. Mon Dieu ! J’avais parlé sans la moindre hésitation à la cantine ! Oh, mon Dieu ! Personne ne s’était rendu compte de ma danse de la joie intérieure, mais moi, je n’arrivais pas à y croire ! J’avais parlé sans le moindre problème.
Cela méritait un bon point.
Anna gloussa.
— Je sais. Je sais. Mais je trouve quand même que c’est adorable, comme surnom.
De l’autre côté de la table, Keira leva les yeux au ciel.
— Mais ça veut dire « merde », à la fin !
— N’empêche que Mallory assure, peu importe son surnom, rétorqua Jayden en retirant son bras de mes épaules.
Je haussai les sourcils.
— Où est ton frère ? lui demanda Jo. Je veux bien être sa bae.
Jayden ricana.
— Pourquoi ? C’est un loser. Moi, je suis jeune et beau. Lui, il est vieux et décrépit.
J’éclatai de rire et fis passer mes cheveux derrière mon épaule. Jo, elle, fronça le nez.
— Décrépit ? répéta-t-elle. Ce n’est pas un terme que j’utiliserais pour décrire Hector.
— Tu devrais pourtant.
Jayden continua de se chamailler avec les filles pendant le reste du déjeuner. Il était vraiment… spécial. Très drôle. Et étonnamment charmant. D’ici à quelques années, il serait sans doute aussi dragueur et populaire qu’Hector. Je souriais tellement en l’écoutant que je me demandai si des rides s’étaient formées prématurément autour de mes yeux.
Et je gardai le sourire jusqu’à ce que je croise Rider dans l’escalier en me rendant au cours d’expression orale. C’était la première fois que je le voyais de la journée. Il portait un tee-shirt délavé et un jean usé. Ses cheveux étaient décoiffés. On aurait dit qu’il s’était endormi en classe.
Une expression chaleureuse illuminait son visage.
— J’allais venir te chercher.
Mon sourire s’élargit encore plus tandis que je le rejoignais sur le palier. Il se retourna pour marcher à mes côtés.
— J’ai réfléchi à la prise de parole qu’on doit travailler, dit-il. Enfin… tu veux toujours que je t’aide ?
Une pointe de nervosité me piqua le ventre. J’avais envie de m’entraîner avec Rider, mais après ce qui s’était passé durant la matinée, je savais que ce ne serait pas une bonne idée.
— Tu n’es pas obligé. Je suis sûre que… tu as mieux à faire.
— Ça me fait plaisir. (Les sourcils froncés, il rattrapa la porte qui était en train de se refermer et la tint ouverte pour moi.) Sinon, je ne te l’aurais pas proposé.
Je passai la porte tout en essayant de trouver les mots.
— Je sais, mais…
— Je veux t’aider, m’assura-t-il sans la moindre hésitation. (La sensation de nervosité remonta jusque dans ma poitrine. On grimpa les marches.) Tu ne veux pas t’entraîner ? (Il marqua une pause.) Avec moi ?
Quand on atteignit le second palier, je me tournai vers lui et lus la confusion dans ses yeux noisette. Je me mordis l’intérieur de la joue. Et mince.
— Je voulais juste m’assurer que… tu ne te sentais pas obligé de le faire.
Son sourire réapparut.
— Je suis libre jeudi.
Jeudi ? De cette semaine ? J’écarquillai les yeux. J’avais déjà écrit les grandes lignes de mon discours pendant le week-end. Je pouvais donc le faire, mais c’était bien trop tôt à mon goût.
— Au moins, tu auras eu le temps de répéter devant quelqu’un avant de parler devant M. Santos la semaine prochaine. (Il me donna un petit coup de coude.) Je peux passer après les cours.
Le jeudi, c’était parfait, car Carl et Rosa travaillaient tous les deux et il y avait très peu de chances pour qu’ils rentrent plus tôt. Je pouvais également leur demander l’autorisation d’inviter Rider à la maison. Dans tous les cas, je hochai la tête.
Une fois en cours, on se divisa en petits groupes de quatre pour s’entraîner. J’avais envie de vomir. Heureusement, j’étais avec Hector et Rider. Le problème, c’était que Paige était de la partie, elle aussi. Je ne me sentais donc pas rassurée…
De toute façon, on ne s’entraîna pas du tout.
Les garçons n’avaient encore rien préparé. Je n’avais que des grandes lignes que je ne comptais pas lire à voix haute. Paige, elle, avait quelque chose de plus abouti, du moins je le supposais, mais elle avait les yeux rivés sur son portable caché sur ses genoux et la main posée sur la jambe de Rider. Dès qu’elle croisait mon regard, elle me souriait. Son comportement n’avait plus rien à voir avec celui qu’elle avait eu le matin même.
Tandis qu’Hector écrivait quelque chose pour avoir de quoi s’entraîner, j’observais Rider et Paige. Mais surtout Rider, parce que… je ne pouvais pas m’en empêcher.
Il se mordait les lèvres pendant qu’il… dessinait. Il n’avait donc pas l’intention d’écrire son discours. Je me penchai vers lui. Ses sourcils étaient froncés par la concentration. Son poignet changeait régulièrement d’angle tandis qu’il traçait des traits courts et fins. En quelques secondes, Rider fit naître un bouquet de fleurs sur sa feuille. À présent, il était en train d’esquisser de toutes petites fleurs qui ressemblaient à des gypsophiles.
— Tu devrais travailler ton texte au lieu de me regarder, dit Rider sans quitter son cahier des yeux.
Les yeux sombres de Paige se posèrent sur moi d’un air agacé.
Je rougis.
— Et toi, tu devrais travailler sur ton texte tout court, rétorqua Hector en souriant. (Il désigna son propre cahier sur lequel il était en train d’écrire.) Et pitié, Mallory, arrête de le regarder. Son ego est déjà bien assez gros comme ça à cause de Paige. Ne l’encourage pas.
— 1 Pendejo, murmura Rider dans sa barbe.
Hector tendit le bras et lui fit un doigt d’honneur.
— Dans tes rêves.
Je n’avais pas la moindre idée de ce que cela signifiait.
Paige retira sa main de la jambe de Rider et appuya son coude sur la table. Elle posa ensuite son menton contre sa paume.
— Alors, Mallory ? Tu as hâte de faire ton discours, la semaine prochaine ?
Je me crispai.
Mes camarades ignoraient encore que j’allais recevoir un traitement de faveur et je redoutais le moment où ils l’apprendraient.
— Tu connais quelqu’un qui a hâte ? rétorqua Hector.
Paige haussa les épaules tout en me dévisageant.
— Alors ?
Rider releva la tête. Lorsqu’il ouvrit la bouche, je sus qu’il allait changer de conversation ou répondre à ma place. Je ne pouvais pas le laisser faire ça.
Je me fis violence pour parler.
— Je ne ferai pas… mon discours… devant la classe. (Le rouge me monta aux joues tandis que je tentais de faire sortir les mots.) Je le ferai… pendant la pause… de midi.
— Quoi ?
Elle rit.
Rider, lui, me regardait avec des yeux brillants de surprise.
La nervosité me poussait à carrer les épaules.
— Je ne suis pas… obligée de le faire… comme les autres.
— Quoi ? (Elle écarquilla les yeux et regarda les garçons l’un après l’autre.) Ce n’est pas juste !
Mon cœur se serra.
— Qu’est-ce que ça peut faire ? demanda Hector en haussant les épaules. Ça ne nous concerne pas.
Paige se laissa aller en arrière sur sa chaise.
— Mais ce n’est pas normal ! On doit tous s’y coller, alors pourquoi pas elle ?
— La raison importe peu, répondit Rider sans me quitter des yeux. Hector a raison. Ça ne nous concerne pas.
J’ouvris la bouche pour répondre, mais Paige tourna lentement la tête vers Rider.
— Tu dirais la même chose s’il s’agissait de Laura ou de Leon ?
Rider tourna la tête vers elle.
— Oui. Parce que ça n’aurait rien à voir avec moi et que je m’en moquerais complètement.
— Mais tu ne t’en moques pas ! rétorqua-t-elle.
J’avais envie de me cacher sous le bureau. Son ton était sans équivoque.
— Paige, souffla Rider en secouant la tête. Je ne veux pas faire ça ici.
Elle pencha sur le côté et releva le menton.
— Qu’est-ce que tu ne veux pas faire ici, Rider ?
— Oh, putain, marmonna Hector.
Tout à coup, M. Santos apparut à côté de nous. Le silence s’abattit sur la table tandis qu’il observait le travail de Rider. Je me crispai, m’attendant à ce qu’il se mette en colère après lui.
Pourtant, son sourire distrait ne s’envola pas lorsqu’il se pencha en avant, les yeux plissés derrière ses lunettes à monture métallique.
— Les détails et les ombrés sont incroyables. J’ai l’impression que les fleurs vont sortir de la page.
Ma mâchoire se décrocha.
Les joues un peu roses, Rider baissa le crayon qu’il tenait à la main.
— Je ne suis pas surpris. (M. Santos posa la main sur l’épaule de Rider.) Tu as toujours eu beaucoup de talent.
Je haussai les sourcils. Santos avait déjà vu les dessins de Rider ? Et pourquoi ne le réprimandait-il pas ?
Rider ne dit rien.
— Mais essaie de travailler sur ton discours pour le moment, d’accord ?
— OK, marmonna Rider en posant son crayon.
M. Santos porta ensuite son attention sur ma feuille.
— Intéressant, murmura-t-il après avoir parcouru mes notes.
Je serrai les dents. Son sourire ne faiblit pas tandis qu’il faisait un pas de plus vers moi.
Je m’humectai les lèvres et, malgré ma nervosité, forçai ma langue à se délier.
— Je… Je ne suis pas… très douée pour écrire des discours. (Je m’interrompis pour inspirer profondément.) Ni pour les dire.
Enfin ! J’avais réussi à parler à M. Santos sans que personne intervienne à ma place. Je me tins plus droite.
— La prise de parole en public est une forme d’art. Aussi la qualité d’un discours est-elle une chose très subjective, Mallory.
Les lèvres pincées, je levai les yeux vers lui. Je ne comprenais pas où il voulait en venir.
— L’important, c’est de faire de son mieux.
Santos désigna ma feuille d’un geste de la tête. Tout à coup, je me demandai s’il parlait de ma fuite lors de la première semaine de cours et de l’appel qu’il avait passé à Carl et Rosa. À ce moment-là, j’avais baissé les bras avant même d’avoir essayé.
— Je ne parle pas de réussir du premier coup ni même d’atteindre la perfection, mais c’est en faisant de son mieux qu’on finit par y arriver. Ça marche pour l’art. Ou pour la vie en général. (Il me tapota l’épaule.) Et visiblement, tu as décidé d’essayer.
Je clignai lentement les yeux.
Santos s’éloigna et retourna vers l’avant de la salle.
— Qu’est-ce qui vient de se passer ? murmura Paige.
Je tournai la tête vers Rider. Il avait un léger sourire aux lèvres.
— C’était profond, murmura-t-il.
Je hochai lentement la tête.
— Pourquoi est-ce qu’il ne t’a rien dit ?
— J’ai de la chance.
Je fronçai les sourcils.
— Et comment… sait-il que tu dessines ?
Hector leva les yeux de son cahier en ricanant. Il répondit avant Rider.
— Parce qu’en première, Rider a décidé que le bâtiment principal de Lands High avait besoin d’un relooking.
Rider leva les yeux au ciel.
— Il a tagué l’entrée et s’est fait choper dès le lendemain parce que cet abruti avait oublié de changer de tee-shirt, ajouta Paige. (Elle sourit en croisant mon regard. Je crois qu’elle était contente de me montrer qu’elle connaissait plus de choses que moi à son sujet.) M. Santos est sans doute le seul prof à avoir vu le côté artistique de la chose.
Je reportai mon attention sur Rider. Ses joues s’étaient à nouveau empourprées.
— Je n’ai pas eu beaucoup d’ennuis, dit-il sans me regarder. C’était un délit mineur. J’ai juste eu à nettoyer ce que j’avais fait. C’était chiant.
— Un délit mineur ? (Je le dévisageai.) C’est ça que tu appelles « pas beaucoup d’ennuis » ?
Hector s’esclaffa avant de baisser la tête vers son cahier.
— Ce n’est pas grand-chose, tu sais.
Je ne voyais pas les choses de cette façon.
Un moment passa, puis Rider regarda enfin dans ma direction. Son sourire s’était fait honteux.
— Bon, d’accord. J’ai eu des ennuis, mais ce n’était pas très grave. Si tu veux tout savoir, Santos m’a défendu. Du coup, je n’ai pas eu à payer le moindre dédommagement à l’école. C’est pour ça que je me suis retrouvé à nettoyer le mur.
— Je parie que tu ne sais pas non plus que Santos a fait exposer un dessin de Rider dans une galerie d’art en ville ? demanda Hector. Ça faisait partie du marché. Il devait dessiner quelque chose que l’on pouvait exposer, et pas seulement sur la façade d’un bâtiment.
Je me retrouvai bouche bée pour la deuxième fois de la journée.
— Quoi ?
— Cállate, mec. (Rider se pencha en avant d’un air mauvais.) Je ne rigole pas.
Hector, lui, rit à gorge déployée.
— Où ça ? demandai-je.
Un soupir s’échappa de la bouche de Paige.
— N’en fais pas tout un plat. Ce n’était qu’un graffiti sur de la toile.
— C’est quand même génial ! rétorquai-je sans la moindre hésitation.
Elle leva les yeux au ciel.
Rider secoua la tête et reporta son attention sur son dessin.
— Ça n’a pas la moindre importance.
Moi, je trouvais que si.
— Je suis contente pour toi.
Quelque chose dans ma voix lui fit relever la tête. Un moment passa avant qu’il reprenne la parole.
— Il est à City Arts. Ou du moins il l’était. Je ne sais pas s’il est toujours exposé.
Je voulais aller voir ça par moi-même, parce que… c’était incroyable !
Sur bien des points, Rider était toujours le même : il était gentil et son instinct le poussait à protéger les autres. Mais il y avait beaucoup de choses que j’ignorais de cette version plus âgée de lui-même.
Secouant la tête, je tentai de me concentrer de nouveau sur mon discours, mais je ne distinguais pas les mots. Je repensai à ce que Santos avait dit. Ses paroles m’avaient parlé. La vie, c’était comme prendre la parole en public. Le résultat importait peu. L’essentiel, c’était de faire de son mieux.
C’était une philosophie à laquelle je pouvais me raccrocher.
— J’ai faim, annonça Hector à la fin du cours.
— OK… répondit Rider pendant que je rangeais mon cahier dans mon sac. Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
Le sourire aux lèvres, Hector me fit un clin d’œil.
— Je veux que tu me promènes et que tu me nourrisses !
Rider ricana.
— On peut aller au Firehouse. Je mangerais bien un hamburger et des frites.
Lorsqu’il se leva, Rider s’étira et son tee-shirt se souleva, révélant une partie de son ventre. Je fus incapable d’en détourner les yeux. Son bas-ventre était incroyablement musclé. Et dessiné.
C’était joli.
Très joli, même.
Les joues en feu, je détournai les yeux et croisai le regard entendu d’Hector. Merde. Il fallait que j’apprenne à être plus discrète. Genre, incognito. Je préférais ne pas savoir si Paige s’en était aperçue, elle aussi.
— Tu devrais venir avec nous, suggéra Hector.
Je clignai les yeux. C’est à moi qu’il parlait ?
Apparemment. Rider baissa les bras et tourna la tête vers moi. J’étais encore assise.
— Ça te dit de venir manger un bout ?
— Bien sûr ! répondit Hector à ma place. Elle n’oserait pas dire non. Qui refuserait de passer du temps en notre compagnie ?
Mon Dieu. Jayden et lui se ressemblaient tellement !
Rider eut un sourire amusé.
— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
Les divers scénarios possibles s’amoncelaient dans mon esprit. Je n’étais jamais allée manger à l’extérieur avec quelqu’un d’autre qu’Ainsley et ma famille. Encore moins avec un garçon, alors deux… Carl et Rosa allaient sans doute péter un câble.
Non, en fait, il n’y avait aucun doute. Carl et Rosa allaient paniquer.
Mais j’avais envie d’y aller.
Aussi, le cœur battant à toute allure, je hochai la tête.
Le sourire de Rider s’élargit.
— Super. On y va dans la même voiture ? me demanda-t-il. Puisque tu ne connais pas le resto.
— Moi, ça me va, répondit Hector. Je te ramènerai au lycée tout à l’heure.
Comme ça me paraissait plus pratique, je hochai de nouveau la tête.
— Très bien. (Rider s’interrompit. Sa joie se reflétait dans ses yeux.) Mais tu dois d’abord faire un truc.
Je haussai les sourcils.
— Il faut que tu te lèves.
Je me levai.
Paige fit de même.
— Je ne peux pas venir. Tu sais bien que je garde Penny, le lundi.
— Ah, mince. (Rider se passa la main dans les cheveux. Je me demandai qui était Penny.) Tu veux que je prenne un truc à manger pour ta sœur et toi ? Je pourrais vous l’apporter après.
Elle pencha la tête sur le côté.
— Attends… Tu comptes y aller quand même ?
Oh, non.
Je reculai tout en enfilant mon sac. Cela n’allait pas bien se terminer. Pas bien du tout.
Rider s’adressa à nous sans quitter sa copine des yeux.
— On se rejoint dehors, d’accord ?
— OK, murmura Hector. (Comme je ne bougeais pas, il me saisit par le bras.) Viens.
Je laissai Hector me guider hors de la salle de classe. On resta silencieux pendant qu’on sortait de l’enceinte du lycée. J’aurais voulu discuter de ce qui venait de se passer, mais comme d’habitude, je ne dis rien. Ce n’était pourtant pas difficile. Je savais parler. En plus, j’avais déjà parlé devant lui. J’en étais capable. C’était facile.
Serrant les poings, je me concentrai sur le dos des gens qui marchaient devant nous et fis semblant que je parlais à Carl ou à Rosa. Ou même à Rider. Les mots se débloquèrent lentement. Mais dans la douleur.
— Je ne devrais peut-être pas… vous accompagner.
Voilà.
Je l’avais dit.
Merci, mon Dieu.
S’il était surpris que je lui aie parlé, Hector ne le montra pas.
— Je ne vois pas pourquoi tu ne pourrais pas venir.
Quand on s’arrêta devant son Escort, je relevai la tête vers lui. Des petites boules remplies d’électricité se formèrent dans mon ventre. Me tenir droite devant lui et lui parler n’étaient pas faciles.
— Il y a pourtant… une grosse raison.
Un léger sourire apparut sur ses lèvres. Hector s’approcha de l’arrière de la voiture et déposa son sac sur la banquette arrière.
— Paige ?
Je hochai la tête.
Il ricana, mais moi, je ne trouvais pas ça drôle. Une fois revenu vers moi, il s’appuya contre la portière côté passager. On resta un petit moment en silence.
— Je ne crois pas que Rider ait la moindre idée de ce qu’il fait. Comme d’habitude, quoi.
Je fronçai les sourcils.
— Qu’est-ce que… tu veux dire ?
Hector me dévisagea un instant. Cette fois, son rire fut moins joyeux.
— Pardon, je pensais à voix haute. (Il se gratta le menton.) D’habitude, à ce moment de l’année, Rider a déjà été renvoyé au moins deux fois. Cette année, ça ne lui est pas encore arrivé.
Cette information ne me plaisait pas, mais j’étais contente d’apprendre que c’était du passé.
— Il allait aussi graffer dès qu’il ne travaillait pas, continua-t-il en regardant si Rider arrivait. Et il ne passait pas beaucoup de temps avec Paige, si tu vois ce que je veux dire.
Je ne voyais pas du tout.
— Attention, il est très respectueux avec mon 2 abuelita, mais il a toujours été…
— Été… quoi ? demandai-je en repoussant les mèches de cheveux que le vent faisait tomber devant mon visage.
Les yeux verts d’Hector se posèrent sur moi.
— Il a toujours été là, sans être là.
Je savais ce qu’il voulait dire.
Le cœur serré, je baissai les yeux vers le goudron taché d’essence. Là, sans être là. Exister, mais ne pas vivre. Je connaissais ce sentiment. J’avais été comme ça, moi aussi, pendant des années. Et de temps en temps, cette sensation m’envahissait de nouveau et m’enserrait comme un lourd manteau. J’ignorais que Rider connaissait ce sentiment, et que d’autres avaient pu le percevoir chez lui.
Et ça… ça me rendait triste.
— Le voilà, dit Hector en se redressant.
En relevant la tête, je vis Rider qui trottinait vers nous. Il ralentit en approchant de la voiture. Paige n’était pas avec lui. Je le dévisageai pour essayer de comprendre ce qui s’était passé tandis qu’Hector montait dans la voiture. Il avait la mâchoire crispée.
Ma gorge se noua.
— Tout… va bien ?
Rider fronça les sourcils.
— Oui.
— Je devrais peut-être…
— Non. (Il fit un pas vers moi, la tête baissée.) Je sais ce que tu vas dire. Et la réponse est non. Ce qui s’est passé n’a rien à voir avec toi.
Je ne bougeai pas d’un pouce.
— Si… ça a tout à voir avec moi.
Rider détourna la tête. Il était clair qu’il serrait les dents. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il reprenne la parole.
— Tu as raison. Dans un sens, c’est vrai. Mais ça ne change rien. Hector t’a invitée et j’ai envie que tu viennes avec nous.
Hector baissa la vitre et sortit la tête de la voiture.
— Vous venez ?
Je regardai Rider. Je ne savais pas quoi faire.
S’il te plaît.
Il ne le prononça pas à haute voix. Il se contenta d’articuler les mots sans produire le moindre son.
Et ma décision fut prise.
Vingt minutes plus tard, je me retrouvai dans un petit diner situé à deux kilomètres à peine du lycée. À en croire l’architecture du bâtiment, le restaurant avait d’abord été une caserne de pompiers, ce qui expliquait son nom. L’endroit était assez ancien. Des photos vintage étaient accrochées au mur et les banquettes étaient en cuir rouge. L’ambiance était familiale. Je m’attendais presque à entendre la vieille dame derrière la caisse crier quelque chose à son fils en cuisine. J’ignorais si c’était une entreprise familiale ou même si la dame perchée sur son tabouret avait des enfants… c’était juste ce que je ressentais.
Et ça me plaisait.
On commanda tous plus ou moins la même chose : un hamburger et des frites. Rider et moi, on demanda un supplément de fromage. Hector, un supplément de tous les condiments possibles et imaginables. La nourriture était délicieuse, bien meilleure que la viande mystère que j’avalais à contrecœur à la cantine.
J’étais contente d’avoir accepté de les accompagner.
Pendant qu’on mangeait, j’oubliai pourquoi j’avais failli refuser. Je m’amusais à écouter les garçons se chamailler. De temps en temps, Hector parlait en portoricain et Rider lui répondait. Quelque chose me disait qu’ils échangeaient des insultes. J’appris que « cállate » signifiait « la ferme ». Ils le disaient souvent.
Mon téléphone était dans mon sac. En chemin, j’avais envoyé un message à Rosa pour lui dire que j’allais manger un morceau avec des amis avant de rentrer. Ce message, un message que des millions d’ados normaux envoyaient tous les jours, était nouveau pour moi et mon insouciance m’avait fait tourner la tête. Après quoi j’avais mis mon portable sur silencieux pour ne pas me mettre à stresser si Rosa essayait de m’appeler. Il avait vibré quinze minutes plus tard. Pas besoin de consulter l’écran pour savoir que c’était elle ou Carl. Une fois rentrée à la maison, je leur dirais que j’étais en train de conduire et que je n’avais pas pu répondre.
Je m’en voulais un peu. De leur mentir, en tout cas.
Mais en toute franchise, ça ne m’empêchait pas de passer un bon moment.
Hector se laissa aller en arrière sur la banquette et tapota son ventre plat.
— Ah ! C’était exactement ce qu’il me fallait ! Je pourrais me nourrir exclusivement de hamburgers.
À côté de moi, Rider ricana.
— Tu es tout le temps fourré ici. C’est déjà le cas.
— N’importe quoi, rétorqua Hector, tout sourire, en se penchant en avant, les bras sur la table. Je ne mange pas que des hamburgers quand je viens ici.
— Ah bon ?
Il leva les yeux au ciel.
— Attends, laisse-moi réfléchir… des américains ?
Je souris.
— C’est quasiment la même chose qu’un hamburger, rétorqua Rider en posant le bras sur le dossier de notre banquette. Je te laisse une seconde chance.
Hector fronça les sourcils.
— Parfois, je mange des beignets à l’oignon.
— Ça ne compte pas. (Il me tapota l’épaule.) Pas vrai ?
Je secouai la tête.
— Traîtresse, murmura Hector en me piquant une frite.
Décidément, il ressemblait beaucoup à son frère.
Rider rit doucement.
— Tu travailles, ce soir ?
Hector secoua la tête.
— Non. Demain.
— Tu… travailles où ? demandai-je.
— Dans un endroit vraiment cool, répondit-il sans hésiter. (Quand je relevai la tête vers lui, il me sourit.) Chez McDo.
— C’est pour ça qu’on pourrait croire qu’il voit assez de hamburgers passer dans la journée.
— Ce ne sont pas les mêmes ! Je n’arrive pas à croire qu’on ait cette conversation. (Hector se tourna vers moi.) Bref. J’ai commencé à y travailler l’année dernière, parce que c’est l’endroit où ils embauchent le plus vite et le plus facilement. Les aides que reçoit mon abuelita ne suffisent pas à tout payer.
Je sentis les doigts de Rider effleurer mes cheveux.
— Mme Luna travaille, elle aussi. À plein temps.
— Je suis en train d’essayer de convaincre Jayden de postuler. (Hector se passa la main dans les cheveux.) Il peut commencer à travailler à quinze ans avec une dérogation. (Il s’interrompit et se tourna vers Rider.) Pour l’instant, ça ne marche pas. Il voudrait que tout lui tombe tout cuit dans le bec. Sauf que les raccourcis… ne sont jamais une bonne chose.
Rider ne dit rien, mais j’eus l’impression que son silence était lourd de sens. Comme ils devaient rejoindre d’autres garçons pour jouer au basket, on partit peu de temps après. Hector me reconduisit à ma voiture. Il y avait encore plusieurs véhicules sur le parking. Les entraînements de foot et de pom-pom girls avaient lieu à cette heure-ci. On entendait leurs cris au loin.
Rider descendit de voiture pour me raccompagner. Il attendit que j’ouvre ma portière avant de parler.
— Merci d’être venue. C’était… C’était sympa.
Lorsque je relevai la tête vers lui, je fus surprise de voir que ses joues s’étaient empourprées. Il rougissait encore, mais cette fois je ne comprenais pas pourquoi. Je m’étais rendu compte que cela lui arrivait lorsqu’on le complimentait ou lorsqu’on regardait ses dessins. Cela le mettait mal à l’aise. Toutefois, je n’avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle il était mal à l’aise à cet instant.
Tandis qu’il posait la main sur le haut de la portière, je jetai mon sac à l’intérieur, sur le siège passager.
— Alors, euh, merci.
Je lui souris. Hector avait sorti le bras par la fenêtre de sa voiture et tapait ses doigts contre la carrosserie.
— Merci… de m’avoir laissée vous suivre.
Il baissa la tête.
— Tu ne nous as pas suivis. Tu étais avec nous.
Mon sourire s’élargit. Cela me faisait plaisir qu’il me dise ça et… tout à coup, je me souvins de ce qu’Hector m’avait dit.
— Toi aussi.
Rider cligna lentement les yeux avant de me répondre :
— Oui, c’est vrai.
Je jetai un coup d’œil derrière lui.
— Je suis… désolée pour Paige.
— Je… (Nos regards se croisèrent et on resta un instant sans rien dire.) Moi aussi.
Comme je ne savais pas quoi dire d’autre, je m’installai derrière le volant.
— Hé ! cria Hector en tapant le côté de sa voiture. Ils vont commencer sans nous.
Rider fit mine de fermer ma portière, puis s’arrêta. Au lieu de ça il se pencha vers moi. On se regarda dans les yeux et le temps sembla s’arrêter. Quand il se remit à bouger et que ses lèvres effleurèrent mon front, s’y attardant un instant, je crus que mon cœur allait exploser.
— Je n’aurais sans doute pas dû faire ça, murmura-t-il.
Sa voix était tellement basse que je n’étais pas certaine de l’avoir bien entendu.
— À demain, Souris ! dit-il plus fort.
1. Imbécile. (N.d.É.)
2. Ma petite grand-mère. (N.d.É.)
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