L’éternité c’est compliqué
Chapitre 5
Le lendemain matin, Rosa m’interrogea sur la phrase que je lui avais demandé de traduire. Je pouvais presque entendre les rouages tourner dans son esprit.
J’aurais mieux fait de me taire.
Rosa était très intelligente et aussi observatrice qu’un chat aux aguets. Et les mots que j’avais répétés ressemblaient à du portoricain, ce qui l’intriguait.
La veille, j’avais regardé le message que j’avais reçu, trois petits mots, pendant des heures. L’ensemble des possibilités qui s’étaient présentées à moi m’avait paralysée… et quand je m’étais résignée à lui répondre de la même façon, il était plus de 1 heure du matin et j’avais eu peur de le réveiller.
J’étais vraiment irrécupérable.
À présent, encore à moitié endormie, j’essayais de me frayer un chemin à travers les couloirs bondés au lycée. Cela aurait pu être le début de l’un des romans dystopiques que je lisais.
Abandonnant mon cahier d’expression orale dans la tombe gris acier qui me servait de casier, je récupérai mes livres pour les deux cours suivants. Je savais que j’aurais le temps de refaire l’échange plus tard. Évitant de penser à Rider, je me concentrai plutôt sur Keira. Je me jurai que si elle me parlait aujourd’hui, je lui répondrais normalement.
La porte de mon casier était coincée. Avec un soupir, je l’ouvris de nouveau en grand et la claquai avec plus de force. Cette fois, le loquet se mit en place. Satisfaite, je remontai mon sac sur mon épaule et me tournai.
— C’est toi ?
Je regardai autour de moi jusqu’à trouver la personne qui m’avait posé cette question. C’était la fille du cours d’expression orale, celle qui avait touché Rider de cette façon si familière qui n’avait pas semblé lui déplaire.
— C’est toi, répéta-t-elle, les yeux plissés. Je préférerais me voiler la face, mais… c’est vraiment toi.
Du coin de l’œil, je vis la fille avec les tresses, celle qui m’avait dit bonjour la veille, s’arrêter à quelques mètres de nous, les yeux rivés sur mon interlocutrice. Elle recula avant de repartir dans la direction d’où elle était venue.
Oh, mince. Ce n’était pas bon signe.
La fille devant moi fit la moue. Elle avait du gloss sur les lèvres.
— Tu ne sais pas qui je suis, pas vrai ?
Je secouai lentement la tête.
— Moi, je sais qui tu es et pas seulement parce que tu es dans mon cours d’expression orale. Je n’arrive pas à croire que c’est toi ! reprit-elle. Je pensais que tu serais morte.
Mon cœur s’arrêta. Deuxième jour d’école et je recevais déjà des menaces de mort ?
La bandoulière de son sac usé vert olive glissa sur son épaule.
— Je suis la copine de Rider, dit-elle d’une voix neutre.
Oh.
Oh.
Cela expliquait pourquoi elle le touchait.
Une sensation étrange se répandit dans ma poitrine. Ce n’était pas vraiment de la déception. Plutôt de la résignation. Après la façon dont ils s’étaient comportés ensemble la veille, je m’y étais attendue. Il était très beau. Et elle, elle était magnifique. Ils étaient parfaits l’un pour l’autre. C’était évident, même pour moi qui n’avais aucune expérience en la matière. Je regardais la télé, je lisais et j’avais Ainsley. Je savais que cette relation coulait de source.
Elle me dévisageait comme si elle cherchait la réponse à une question.
— Il m’a parlé de…
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Jayden en se matérialisant soudain à côté d’elle.
En le voyant de près, je me rendis compte qu’il était plus jeune que la fille et moi. Peut-être était-il en seconde ou en première ? Ses yeux, qui étaient de la même couleur que ceux d’Hector, n’étaient pas rouges comme la veille, lorsque je l’avais croisé dans le couloir.
La fille baissa la tête vers lui comme si elle était surprise de le voir.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Ne fais pas ta puta, Paige, dit-il en levant les yeux au ciel. (Toutefois, il tira sur sa tresse en lui faisant un grand sourire.) Tu t’es déguisée en quoi ? Katniss version ghetto ?
Elle libéra ses cheveux.
— Tu ne sais même pas qui c’est, pauvre type. Pour toi, les Hunger Games, c’est quand tu crèves de faim après la fumette.
Euh…
— T’as tout compris. (L’air moqueur, Jayden me fit un clin d’œil.) Hé, on se connaît ! On s’est croisés dans le couloir, hier. (Il marqua une pause.) Et je t’ai vue parler avec Rider après les cours, sur le parking.
Je reportai mon attention sur la fille. Sur Paige. Son regard était glacial.
— Tu es muette, ou quoi ? Tu n’as encore rien dit.
Je n’étais pas muette.
Jayden la dévisagea en fronçant les sourcils.
— Question stupide, Paige. Je viens de te dire que je l’ai vue discuter avec Rider.
— Tu sais quoi ? (Même si elle grimaçait, elle était toujours aussi jolie. Elle se tourna vers lui, les mains sur les hanches.) Je crois que tu as assez de problèmes comme ça. Pas besoin de venir fourrer ton nez dans les miens.
Il pencha la tête sur le côté.
— Je trouve ça gonflé de la part de la nana qui se mêle toujours des miens.
Ces deux-là se disputaient avec la force de l’habitude. Ce n’était clairement pas la première fois ni la dernière. Profitant d’un moment de distraction, je m’éloignai et me faufilai dans la foule d’élèves qui se rendaient en classe.
« Tu es muette ? »
Lorsque j’atteignis ma salle de cours, j’avais le rouge aux joues. Ma gêne s’était rapidement transformée en colère. Envers moi-même. J’aurais pu lui parler, lui dire quelque chose, n’importe quoi, au lieu de rester plantée là comme si j’avais avalé ma langue.
Mais… c’était la copine de Rider. La fille qui m’avait demandé si j’étais muette, la fille devant laquelle je m’étais couverte de ridicule était la copine de Rider.
Je résistai à l’envie de me cogner la tête contre mon bureau.
Muette.
Je haïssais ce mot.
Pendant longtemps, tout le monde m’avait crue muette : Mlle Becky, M. Henry et certains assistants sociaux. Même Carl avait eu des doutes lorsque Rosa et lui m’avaient rencontrée. Seul Rider avait su que ce n’était pas vrai, que je parlais très bien.
Pourtant, aujourd’hui, je n’avais pas ouvert la bouche.
Le Dr Taft nommait cet état par un terme ronflant : le stress post-traumatique. Apparemment, cela avait un rapport avec ce que j’avais vécu enfant. La moitié des séances avaient tourné autour des mécanismes de survie que j’avais mis en place et des façons de s’en débarrasser.
Il m’avait fallu tellement de temps pour me tenir ici aujourd’hui, pour me sentir suffisamment forte pour arrêter ma thérapie… Pourtant, en quelques minutes, j’avais fait un énorme bond en arrière. J’avais de nouveau cinq ans, dix ans, treize ans… j’étais la Mallory qui ne disait rien. Celle qui pensait que le silence était le seul moyen de se protéger.
Je détestais ce sentiment.
Je serrai mon stylo dans ma main sans prêter attention à la douleur qui se répandait dans mes doigts. Des larmes de frustration me brûlaient la gorge. Me concentrer sur le cours de chimie était difficile. Ne pas m’effondrer, encore plus. En particulier lorsque je me rendis compte que je m’étais de nouveau assise au fond de la classe.
Ne pas attirer l’attention. Jamais.
Dès qu’elle arriva en cours d’anglais et s’assit, Keira se tourna vers moi.
— J’ai une question bizarre à te poser.
Prise au dépourvu, je sentis mon estomac se creuser et clignai les yeux. Allait-elle me demander si j’étais muette ?
Le sourire aux lèvres, elle replaça une mèche de cheveux noirs derrière son oreille. Des boucles d’oreilles bleu vif pendaient à ses lobes fins.
— Ça te dirait de devenir pom-pom girl ?
Bouche bée, je la dévisageai. Elle me faisait marcher ? Je jetai un coup d’œil autour de nous. Personne ne nous regardait ni ne nous filmait.
— Tu as l’air plutôt costaud. Tu pourrais facilement soutenir les pyramides et les portés, dit-elle en haussant les épaules. Bon, pour tout t’avouer, on commence à désespérer. On n’est pas nombreuses, et hier une fille s’est cassé le poignet en s’entraînant. Du coup, j’ai pensé à toi. (Elle passa une main sur son bras et attrapa le bracelet bleu autour de son poignet.) Alors, qu’est-ce que tu en dis ?
Euh…
— Tu es très mignonne. L’uniforme bleu et rouge irait super bien avec tes cheveux, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil à la porte.
J’avais l’impression que ma langue était très lourde, mais je tâchai de reprendre mes esprits et de mettre en pratique tout le travail que j’avais fait sur moi.
— Euh, je… je ne suis pas du genre populaire.
Elle haussa élégamment un sourcil.
— J’ai l’air populaire ?
Je secouai la tête, sans savoir si c’était la bonne réaction à avoir. Je n’avais rien en commun avec les pom-pom girls. En général, elles étaient excentriques, bavardes, appréciées, jolies et des tas de choses qui ne me correspondaient pas. En même temps, je ne savais pas si toutes les pom-pom girls étaient comme ça. Keira était la première que je rencontrais. Mes connaissances en la matière se fondaient uniquement sur les films et les livres et tout le monde savait qu’ils avaient tendance à véhiculer des stéréotypes.
Comprenant à quel point ma remarque avait été déplacée, je grimaçai. Parfois, mieux valait ne rien dire.
Elle rit doucement.
— On s’amuse bien. Promets-moi au moins d’y réfléchir, d’accord ?
Le stylo que je tenais à la main était à deux doigts d’exploser et de répandre de l’encre bleue partout.
— D’accord.
Son sourire s’élargit.
— Génial. Tu es dans le groupe B pour la cantine, c’est ça ? Après ce cours ? Je t’ai vue hier, mais je crois que tu es partie tout de suite. Après, je t’ai aperçue en expression orale… mais j’avais du mal à me concentrer sur autre chose qu’Hector. Il est tellement sexy !
Je hochai la tête sans comprendre où allait cette conversation.
— En tout cas, si tu t’ennuies, viens me trouver. (Elle posa les yeux sur son cahier où elle écrivit la date en haut à droite.) En général, je suis assise à l’avant… à la table la plus bruyante. C’est difficile de nous rater.
Était-elle en train de m’inviter à déjeuner avec elle ? Oh, mon Dieu ! Paige et sa tresse de Katniss pouvait aller se rhabiller. C’était un grand moment. Un énorme pas dans la bonne direction. Et comme me le disait Ainsley : « Si je ne me servais pas de ma bouche pour parler, autant la coudre. »
— D’accord, soufflai-je.
Je me sentais stupide de réagir ainsi, mais pour moi, c’était un peu comme l’arrivée du Père Noël.
Keira me sourit.
Quand la cloche sonna après quarante longues minutes passées à écouter M. Newberry déclamer des sonnets à propos d’auteurs masculins décédés, elle me fit signe de la main, puis disparut dans le couloir.
Je fis un arrêt à mon casier pour échanger mes livres, rassurée de ne pas voir Paige apparaître encore une fois, mais je ne voulais pas penser à elle ni à ce qu’elle représentait pour Rider.
Tout en me répétant des encouragements dans ma tête, je descendis vers le rez-de-chaussée et passai devant la vitrine qui abritait coupes et trophées. Je peux le faire. Je peux le faire. Quand je posai le pied dans la cantine bondée et bruyante, je sentis ma gorge se serrer. Mieux valait que je choisisse d’abord ce que je voulais manger.
Toutefois, je ne pus m’empêcher de jeter un œil à la table de Keira. Elle était assise à côté d’une fille, mais le siège de l’autre côté était vide. J’en eus le souffle coupé. Je peux le faire. Je me dirigeai vers la file d’attente.
— Tu me brises le cœur.
En entendant la voix de Rider, je me retournai vivement et serrai mon sac contre moi. La première chose que je remarquai fut le logo effacé des Ravens sur son torse, puis je levai les yeux. Sa légère barbe avait disparu. Aujourd’hui, sa peau était parfaitement lisse.
Il n’avait pas de cahier. Les mains fourrées dans les poches de son jean, il arborait ce sourire en coin si familier qui faisait ressortir sa fossette sur la joue droite. Quand il fit un pas en avant et baissa la tête vers moi, je sentis mon cœur faire un salto arrière. Son souffle chaud caressa mon visage.
— Tu n’as pas répondu à mon message, hier soir, me dit-il d’un ton léger et taquin que je ne lui connaissais pas. J’ai cru que tu n’avais pas compris que c’était moi, mais ça voudrait dire que quelqu’un d’autre te souhaite bonne nuit le soir et qu’il t’appelle Souris. Je ne suis pas sûr que ça me plaise.
Je secouai la tête si vite que je fus surprise de ne pas le frapper avec mes cheveux.
Il rit dans sa barbe.
— Je rigole. Tu prends quelque chose à manger ?
Je reportai mon attention sur Keira. Elle nous observait. La blonde assise à côté d’elle aussi. Les sourcils haussés, Keira nous regarda, Rider et moi, l’un après l’autre.
Soudain, Rider me prit la main. Ce simple contact me fit sursauter et je me tournai vers lui.
— Tu viens avec moi ? me demanda-t-il.
Perturbée par son apparition, je le laissai me guider jusqu’à la file la plus courte qui menait à la pizza. Je n’arrivais pas à poser mes yeux plus de quelques secondes au même endroit. Mon regard allait et venait entre les personnes qui attendaient leur tour et les tables.
Les muscles de mon ventre se contractèrent.
Je tenais la main de Rider alors qu’il avait une copine.
La bouche sèche, je me libérai de sa poigne. Même s’il m’avait tenu la main des centaines de fois par le passé, ce n’était plus pareil. Tout était… différent, à présent.
L’air étonné, Rider jeta un coup d’œil dans ma direction. Je détournai la tête. Il attrapa deux parts de pizza qu’il posa sur une seule assiette. Mes mains me picotaient toujours tandis qu’il prenait également une bouteille d’eau et une briquette de lait.
— Tu bois toujours autant de lait ? me demanda-t-il, la tête penchée sur le côté. (Il me regardait droit dans les yeux.) Comme si ta vie en dépendait ?
Mon cœur se gonfla et je hochai la tête. Il s’en souvenait. Je ne buvais pratiquement que du lait. Et du Coca quand Rosa et Carl m’y autorisaient.
Il soutint mon regard un moment puis, avant que j’aie eu le temps de sortir mon portefeuille, paya pour le tout. Quand je voulus protester, il m’adressa le même regard renfrogné qu’il m’avait adressé des milliers de fois quand nous étions plus jeunes. C’était son regard qui signifiait « ne discute pas ». Le voir sur ce visage plus mature avait quelque chose d’étrange. J’étais toujours en train d’y réfléchir lorsqu’il s’éloigna en jonglant avec l’assiette et les boissons. Quand il désigna l’entrée de la cantine, je me tournai vers Keira. Elle était penchée vers son amie blonde et ses cheveux crépus partaient dans tous les sens. Elles avaient l’air en grande conversation. Elle ne releva pas la tête.
Demain, j’irai m’asseoir avec elle.
En attendant, je suivis Rider hors de la cantine, curieuse de voir où il comptait m’emmener. On dépassa le gymnase. Comme les portes étaient ouvertes, j’aperçus Hector qui courait à l’intérieur avec un ballon de basket à la main. Il cria dans cette langue qui ressemblait à l’espagnol mais n’en était pas vraiment. Rosa m’avait dit que c’était du portoricain. Je ne pouvais que la croire sur parole.
— Je suis dans le groupe A pour la cantine, mais j’ai entendu que tu étais dans le B, dit Rider en ralentissant pour marcher à côté de moi. Tu te souviens du mec assis devant toi en expression orale ? Le petit con dans la voiture ? C’est Hector. Il a un petit frère que tu as déjà croisé, apparemment. Il s’appelle Jayden. Il était dans la voiture, lui aussi. Bref. Jayden m’a dit qu’il t’avait vue dans les couloirs hier pendant l’heure du déjeuner du groupe B.
Même si je savais déjà tout ça, je ne fis aucun commentaire. Il continua de parler pendant qu’on marchait. Moi, je le regardais en coin. Étonnamment, je ne trébuchai pas une seule fois.
— Si tu te poses la question… (Il s’interrompit pour ouvrir une porte.) Oui, je suis en train de sécher.
Je restai bouche bée.
— Rider…
La tête penchée sur le côté, il me tint la porte pour que je puisse passer. De l’autre côté, je m’arrêtai, car il s’était figé là, avec notre assiette et nos boissons. Son regard sonda le mien.
— Tu sais, je ne pensais jamais plus t’entendre prononcer mon prénom. Alors, ça m’est égal de rater un ou deux cours. Je préfère rattraper le temps perdu.
Sur ces mots, il avança vers une table de pique-nique en pierre. Ma langue me paraissait collée à mon palais.
— Tu… Tu ne vas pas avoir d’ennuis ?
Il jeta un coup d’œil derrière lui avant de hausser les épaules.
— Ça en vaut la peine.
Cela ne me rassurait pas, mais je ne pouvais pas nier que mon cœur avait fait la danse de la joie. Il posa l’assiette sur la table, puis s’assit à califourchon sur le banc. Tout sourire, il tapota la place à côté de lui.
Je laissai tomber mon sac sur le sol brun, puis passai une jambe par-dessus le banc. Alors, je pris le temps de le regarder. Il m’examinait à travers ses cils épais, la tête légèrement penchée, et son sourire était si large que je mourais d’envie de toucher son unique fossette. Soudain, je me rendis compte que c’était la première fois que Rider et moi nous retrouvions seuls. Sans regards indiscrets. Sans adultes pour nous surveiller. Sans élèves qui passaient à proximité, comme cela avait été le cas la veille, dans le parking. Nous étions seuls. Juste lui et moi. Comme avant.
J’ignore ce qui me prit alors. Une décennie d’émotions s’était accumulée en moi. Peut-être que c’était à cause de ce qu’il avait fait pour moi. Ou parce qu’il était assis devant moi, maintenant.
Je ne m’étais jamais sentie aussi vivante qu’à ce moment.
Dans tous les cas, je passai mes bras autour de ses épaules larges et le serrai de toutes mes forces. C’était sans doute l’étreinte la plus nulle de toute l’histoire, mais elle me fit du bien. Et ce fut encore mieux lorsqu’il m’enlaça en retour. Il savait mieux y faire que moi.
Quand je m’écartai, ses mains glissèrent de ma taille jusqu’à mes hanches et s’y attardèrent un instant. Une sensation inconnue me noua le ventre. Rider me lâcha, mais la chaleur, elle, persista.
— Que me vaut cet honneur ?
Je haussai les épaules, puis passai les deux jambes sous la table. J’avais les joues en feu.
— Je… J’en avais envie, c’est tout.
— Dans ce cas-là, recommence quand tu veux. Ça ne me dérange pas.
Je lui souris et quand il rit, une chose étrange se produisit. Je frissonnai. Alors que je n’avais pas froid. Au contraire.
— Souris…
Nos regards se croisèrent et, tout à coup, j’eus l’impression d’avoir de nouveau treize ans et d’avoir chipé de la nourriture pour la partager avec Rider. Sauf que nous étions plus âgés à présent et que nous n’étions plus ligués contre le reste du monde. Je n’étais plus une petite fille. Il n’était plus un petit garçon. À l’époque, il… Il était à moi. Ce n’était plus le cas. Il avait une copine qui me croyait muette.
Ce rappel douloureux me fit l’effet d’un coup de poing dans le ventre.
Sachant tout ça, il ne fallait plus que je le prenne dans mes bras et que je ressente ce tiraillement dans mon ventre. Ou des frissons. Il fallait que cela cesse. L’envie de sourire, en revanche, ne partirait pas comme ça.
— Il faut que tu me racontes ce que tu as fait pendant toutes ces années !
Il poussa une tranche de pizza vers moi, puis me donna une serviette que je ne l’avais pas vu prendre.
Je souris comme une idiote car je savais pertinemment ce qu’il allait faire : manger les pepperonis avant la pizza elle-même.
Il reprit la parole en me regardant en coin. Son ton était aussi patient que d’habitude.
— Souris.
Quand mes yeux se posèrent sur la cicatrice au-dessus de son sourcil, mon sourire s’assombrit légèrement. Me concentrant sur ma pizza, je pris une grande inspiration.
— Cette nuit-là… la dernière, j’ai rencontré quelqu’un à l’hôpital. Carlos Rivas. Carl. C’était, c’est toujours, un spécialiste du traitement des grands brûlés.
Il attrapa ma brique de lait et l’ouvrit avec ses longs doigts. Je remarquai qu’il avait de l’encre rouge sur son index. Il me tendit la boisson et je continuai :
— Il est marié à Rosa qui est cardiologue. Ils… travaillaient tous les deux à l’hôpital. Je crois que les services sociaux leur ont dit que j’étais… muette ou que, en tout cas, quelque chose clochait chez moi.
Les sourcils froncés, il souleva sa pizza.
— Tu n’es pas muette. Et rien ne cloche chez toi. Tu es super intelligente. Qu’ils aillent se faire voir !
Je haussai une épaule.
— Je leur ai parlé, un jour, et ils ont continué à me rendre visite. (Les lèvres pincées, je détachai un gros morceau de pepperoni.) Quand je me suis réveillée après l’opération, je… j’ai demandé à te voir. J’ai demandé à Carl où tu étais.
Cela avait été la première fois depuis des années que j’avais parlé à quelqu’un en dehors de la maison où nous avions vécu.
Rider tourna vivement la tête vers moi. Dans la lumière du soleil, ses iris paraissaient plus dorés que marron.
— Je t’ai cherchée, Mallory. Je suis allé à l’hôpital de la ville, mais personne ne voulait me dire où tu étais. Ils n’arrêtaient pas de me dire… que tu ne reviendrais pas.
— J’aurais tellement voulu te voir ! J’ai insisté, mais… (Mais à ce moment-là, tout m’avait paru si terrifiant.) Et toi ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Il baissa la tête.
— On m’a envoyé en foyer. (Il examina le reste de sa pizza.) Ton histoire ne s’arrête pas là. Continue.
Le cœur serré, je lui offris mon morceau de pepperoni. Ses lèvres se retroussèrent.
— J’ai passé du temps à l’hôpital, puis on m’a aussi envoyée en foyer.
— Où ?
Discuter avec lui, parler ainsi, m’avait manqué. Et à chaque seconde qui passait, cela devenait plus facile.
— Celui du port… pas très loin de l’hôpital. Carl et Rosa ont continué de me rendre visite, puis ils m’ont accueillie chez eux.
Les yeux écarquillés, il se figea, la pizza à mi-chemin de sa bouche.
— Tu as été adoptée par des médecins ?
Je me crispai. Allait-il me dire que c’était injuste ? J’ignorais ce qui était arrivé à Rider. Peut-être vivait-il encore en foyer… ou pire. Parce qu’il y avait bien pire. Je ne pouvais m’empêcher de me sentir coupable, mais je hochai la tête.
Il fit tomber le reste de sa pizza sur l’assiette. Ses épaules se détendirent. Ses lèvres également.
— Oh, Mallory, je suis tellement… Des médecins ? C’est génial. (Lorsqu’il me regarda, je lus le soulagement dans ses yeux et me demandai ce qu’il avait imaginé pendant toutes ces années.) Ils se sont bien occupés de toi, pas vrai ?
Je hochai la tête et retirai un autre morceau de pepperoni. Ses doigts effleurèrent les miens quand il l’accepta. Un nouveau frisson me parcourut. Je ne me souvenais pas d’avoir jamais réagi comme cela à son contact, mais c’était agréable.
— La voiture à côté de laquelle tu étais, hier, la Honda, c’est la tienne ?
— Elle appartenait à leur fille.
Il haussa un sourcil.
— Appartenait ?
— Elle est morte avant que je les rencontre. Il y a presque dix ans. Je crois que c’est pour ça qu’ils m’ont recueillie, expliquai-je en mâchant lentement.
Il eut l’air surpris.
— Ce que je veux dire, c’est qu’ils… n’ont jamais eu d’autres enfants. (Quelques secondes passèrent en silence.) Ils sont adorables, Rider. J’ai eu beaucoup de chance.
— J’aurais préféré que tu n’aies pas à les rencontrer. (Terminant sa part, il s’essuya les mains avec une serviette puis se tourna vers moi.) Enfin, je suis content pour toi, Souris, parce que tu mérites ce genre de vie, mais…
— Je sais ce que tu veux dire. (Le soulagement m’envahit. Il n’y avait pas une once d’envie dans sa voix ou son regard. Je pris une gorgée de lait.) Quand j’ai commencé à vivre chez eux, j’étudiais à distance, lui expliquai-je. Puis j’ai… j’ai décidé d’intégrer le lycée.
— Qu’est-ce qui t’a poussée à faire ça ?
— Je veux aller à la fac, répondis-je en observant le ciel bleu.
Dans la mesure où la seule perspective de parler à un prof me donnait la nausée, c’était un projet ambitieux, mais c’était important pour moi. En allant à la fac, j’avais l’espoir de trouver un bon travail et de me construire une vie où je n’aurais pas à me soucier de manquer de quoi que ce soit ou de dépendre de quelqu’un. L’université, c’était la liberté.
— Rosa et Carl… m’ont encouragée. J’aurais très bien pu étudier à la maison cette année et aller directement à la fac, mais…
Rider attendit que je termine.
— Mais tu sais comme je suis. Comme j’étais. (Les joues en feu, je baissai les yeux vers mon carton de lait.) Je ne suis pas douée avec les gens… alors, ils ont pensé que ce serait une bonne idée que j’essaie d’abord d’aller au lycée.
Il resta silencieux un instant. Je pouvais sentir son regard sur moi.
— En tout cas, je suis content que tu aies pris cette décision. Sinon…
Sinon nos chemins ne se seraient sans doute jamais recroisés. À cette pensée, mon ventre se serra. La façon dont il me dévisageait ne m’était pas familière. Toutefois, j’avais déjà vu ce genre de regard. Quand le copain d’Ainsley la regardait. Peut-être pas aussi intime, mais tout aussi intense.
Cela ne me mettait pas mal à l’aise, mais tout à coup, je fus incapable de penser à autre chose.
— Et toi ?
Il posa un coude sur la table et plaça son menton sur sa paume.
— Je ne suis plus en foyer. (Lorsque je tournai la tête vers lui, il désigna ma part de pizza.) En attendant, il faut que tu manges. Tout de suite.
Je fronçai les sourcils.
Il me sourit d’un air espiègle.
— Je suis dans une famille d’accueil. (Il se rapprocha tandis que je prenais une grande bouchée de pizza.) C’est la famille d’Hector. Sa grand-mère accueille des enfants depuis des années. Ça l’aide à payer les factures et ce genre de choses.
Je repensai à son vieux cahier et à son jean usé.
— Mais elle ne le fait pas que pour ça. Elle est vraiment cool. C’est une femme bien. Bref. C’est comme ça que j’ai rencontré Hector et Jayden. J’habite avec eux depuis plusieurs années. (Il tendit son autre bras vers moi et toucha ma joue du bout de son doigt. Ma respiration se bloqua dans ma gorge.) Où sont passées tes taches de rousseur ?
— Aucune idée, répondis-je en murmurant. Elles se sont enfuies.
Le rire rauque qui s’échappa de sa gorge résonna au plus profond de mon corps.
— Tu en avais trois, juste ici. (Il tapota doucement ma pommette.) Et deux ici. (Son doigt suivit l’arête de mon nez, puis il baissa la main.) Je peux te dire un truc ?
— Bien sûr.
Moi, j’aurais voulu lui dire qu’il pouvait continuer de me toucher, mais cela aurait sans doute été bizarre de ma part. Ça l’était déjà à l’intérieur de ma tête. Et déplacé. Très déplacé.
Il baissa les yeux et un sourire gêné apparut sur ses lèvres.
— J’ai toujours su qu’un jour tu serais très belle.
Le souffle coupé, je me redressai, oubliant la croûte de ma pizza. J’avais sans doute mal entendu.
Le rouge envahit ses joues tandis que ses lèvres se retroussaient.
— Je ne pensais simplement pas pouvoir le voir de mes propres yeux.
Alors je n’avais pas rêvé. Très belle. Rider m’avait dit que j’étais très belle. Son compliment me laissait sans voix. Je savais que je n’étais pas moche. Ainsley adorait mes yeux et mes cheveux, le fruit, sans doute, d’origines irlandaises, mais j’avais toujours cru être quelconque. Visage banal. Corps banal. Ni trop grosse ni trop maigre. Jamais je n’aurais imaginé qu’on puisse me trouver « belle ».
— Toi aussi, tu es beau. Euh, sexy, débitai-je. Mais j’ai toujours su que ce serait le cas.
En me rendant compte de ce qui venait de franchir mes lèvres, j’écarquillai les yeux. Son sourire s’élargit.
— Oh, mon Dieu. Rassure-moi, je n’ai pas dit ça à voix haute ?
— Si, si.
— Oh, non.
Rider rit à gorge déployée, comme avant, lorsque quelque chose l’amusait vraiment. Avec une désinvolture que je lui enviais.
Alors que j’allais cacher mon visage en feu derrière mes mains, il m’attrapa les poignets. Son regard était plus léger, presque dansant.
— Si ça te fait plaisir, je peux faire semblant de n’avoir rien entendu, me suggéra-t-il.
Oh, oui. Cela aurait été merveilleux. Je hochai la tête.
— Par contre, je ne l’oublierai pas.
La honte m’envahit de nouveau, mais Rider souriait. Il se rapprocha et m’attira à lui. En un clin d’œil, je me retrouvai les hanches entre ses cuisses, lovée contre son torse.
Son torse musclé.
Ce simple contact me fit l’effet d’une décharge électrique. Il me fallut plusieurs secondes pour me détendre.
En silence, il posa son menton sur ma tête. Je ne dis rien non plus. Je me contentai de fermer les yeux pour contenir la myriade d’émotions qui grandissait en moi. Me retrouver ainsi avec lui était tellement puissant que ce lien qui nous unissait était presque tangible, comme une troisième entité.
L’une de ses mains remonta le long de mon dos, lentement, sous mes cheveux. Puis ses doigts s’enroulèrent autour de ma nuque. Son menton effleura mon front. Ses gestes avaient quelque chose d’intime, de très différent des fois précédentes où nous nous étions retrouvés aussi proches. Une chaleur étrange s’empara de mes muscles. Comme si je retrouvais le soleil après un long hiver. Pendant un instant, je me demandai s’il respirait, car je ne sentais pas son torse bouger contre mes mains.
Au fond de mon esprit, je me demandais si… si c’était bien normal. Je n’avais pas la moindre envie de reculer et de briser notre connexion, pourtant, j’avais la sensation que j’aurais dû. C’était innocent. Il ne pouvait pas en être autrement. Mais c’était également différent.
— Tu as quelqu’un pour manger avec toi, le midi ? me demanda-t-il.
Sa voix me paraissait changée. Plus rauque.
Je fermai les yeux. Je ne savais pas quoi répondre, mais je ne m’écartai pas non plus. Cela en disait sans doute long sur moi.
— Souris ?
— Une fille de mon cours d’anglais m’a proposé de m’asseoir avec elle.
Sa prise se resserra légèrement autour de ma taille.
— Qui ?
— Keira… Je ne me souviens pas de son nom de famille.
Un moment passa.
— Je la connais. Elle est dans notre cours d’expression orale. Elle est plutôt cool. Tu comptes accepter ? Sinon, on peut manger ensemble.
Sauf qu’il était censé être en cours à cette heure-ci.
C’est alors que je compris. Rider… Il n’avait pas changé. Malgré les quatre ans qui s’étaient écoulés, même s’il avait cours, même s’il avait une copine… il n’aurait pas hésité à tout laisser tomber pour être là pour moi si je lui disais que j’avais besoin de lui. Comme une idiote, je sentis les larmes me monter aux yeux.
— Pas la peine. Je vais déjeuner avec elle.
Ses doigts bougèrent le long de ma nuque, détendant mes muscles.
— Tu es sûre ?
Mon cœur avait fondu dans ma poitrine.
— Oui. Elle me l’a proposé… et elle m’a aussi demandé si je voulais être pom-pom girl.
La main de Rider se figea.
— Souris…
Sa réaction me fit sourire.
— Tu n’y penses pas vraiment, j’espère ? me demanda-t-il au bout de quelques instants.
Tout à coup, il s’écarta. Complètement.
La soudaine perte de chaleur me fit ouvrir les yeux. Il avait le visage tourné, la mâchoire crispée, et il regardait le parking. Il y avait une voiture à l’arrêt entre les véhicules, dont le moteur tournait. C’était une sorte de berline et les vitres étaient tellement teintées qu’on ne pouvait pas en voir l’intérieur.
Une porte claqua derrière nous. En me retournant vers la sortie que nous avions empruntée plus tôt, j’aperçus Jayden qui remontait son pantalon et se dirigeait vers le portail en métal.
— Merde, marmonna Rider dans sa barbe.
Je me crispai. Il avait soudain l’air très fatigué.
— Tout va bien ?
— Oui.
Il regarda Jayden sortir de l’enceinte et avancer vers la voiture. Quand la vitre côté conducteur se baissa, le garçon se pencha à l’intérieur. Rider me tapota la jambe pour attirer mon attention.
— Ça va bientôt sonner. Tu devrais rentrer.
Les traits de son visage étaient devenus froids et durs. Cela ne me plaisait pas.
— Rider…
— Tout va bien. Je te le promets, me dit-il en me tapotant de nouveau la jambe.
La porte s’ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut Hector qui la franchit et il n’avait pas l’air content. Rider me prit par la main pour m’aider à me lever.
— On se voit en cours.
Hochant la tête, je rassemblai mes affaires et enjambai le banc. Hector ne m’adressa pas le moindre regard lorsqu’il rejoignit Rider. Puis, sans un mot, ils marchèrent ensemble vers le portail. Je les observai un moment, sachant pertinemment qu’il se passait quelque chose. Quelque chose de grave.
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