L’éternité c’est compliqué
Chapitre 30
La voiture repartit en trombe en faisant voler des gravillons. Plusieurs me touchèrent à la joue. Je m’étais sans doute égratigné les paumes en tombant, mais je ne ressentais pas la douleur. Je relevai lentement la tête.
— Rider ? murmurai-je.
— Je suis là. (Il bougea au-dessus de moi et dit autre chose, mais avec mon cœur qui battait à mes tempes, je l’entendais à peine.) Tu vas bien ?
— Oui.
L’adrénaline coulait dans mes veines, m’empêchant de réfléchir. Quand je tournai la tête, je vis quelqu’un allongé par terre.
— Oh, mon Dieu…
Rider se releva aussitôt.
— Non. Non !
Il traversa le parking en courant.
Moi, je restai paralysée. Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Ce n’était pas possible. Mon pouls s’affola. Mon ventre se noua douloureusement. Non, c’était un cauchemar. Ce n’était pas réel. Ce genre de choses n’arrivait jamais à la vue de tous, en plein jour. Elles n’arrivaient pas devant moi. Et pas à quelqu’un que je connaissais. Je…
Cela ne servait à rien de penser à ça. Parce que c’était bel et bien la réalité.
Jayden.
Jayden était allongé sur le flanc.
Et un liquide sombre se répandait sur le sol autour de lui.
— Oh, merde. Oh, merde. (Rider tomba à genoux à côté de lui.) Putain. Jayden ? Non. Putain. Non !
Sa voix se brisa sur ce dernier mot, puis il le cria encore et encore, avec tellement de force qu’on l’entendait malgré le tumulte.
— Non !
Avec des bras tremblants, je me mis à genoux et me relevai. J’avançai d’un pas chancelant. Mes lèvres remuaient, mais aucun son n’en sortait.
Rider releva la tête vers moi. Ses yeux étaient écarquillés. Quand il leva les mains, je vis qu’elles étaient rouges et poisseuses. Je plaquai ma paume contre ma bouche avant de me retourner. L’horreur de la situation me frappa alors de plein fouet, avec la force d’un trente-six tonnes. Des milliers de pensées m’assaillirent. Tout autour, les gens sortaient de leurs maisons et se rassemblaient. Quelqu’un pleurait. Des cris déchiraient l’air froid de l’automne. Le temps semblait avoir accéléré et ralenti à la fois.
Il fallait que j’appelle les secours. On avait besoin d’aide. Je savais quoi faire. Au moment où j’attrapai mon téléphone, j’entendis les sirènes hurler. Les secours étaient en route. Je me retournai. À présent, Jayden était allongé sur le dos. Je savais qu’il n’avait pas bougé tout seul, parce que je voyais ses yeux. J’avais déjà vu des yeux comme ça, une fois.
Ils étaient vides. Sans vie.
Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu !
Rider avait les doigts posés contre la gorge de Jayden et secouait la tête. Leurs silhouettes étaient floues. Je me forçai à contourner les jambes immobiles de Jayden et m’agenouillai, non, me laissai tomber, à côté de Rider. Je posai une main tremblante sur son bras. Il sursauta avant de lever les yeux vers moi.
Quelqu’un cria et le groupe amassé autour de nous le laissa passer. Rider se redressa d’un bond en voyant Hector. Celui-ci se figea.
Il fit un pas en arrière avant de se baisser vivement et de poser ses mains sur ses genoux.
— Non. Non. Non. Ce n’est pas mon… Non.
Alors qu’il allait se précipiter vers Jayden, Rider l’en empêcha en l’attrapant par la taille.
— Crois-moi, tu ne veux pas voir ça. Tu ne…
— C’est mon frère ? (Il se débattit. Sa voix paraissait aussi fragile que du cristal.) Est-ce que c’est mon frère ?
Rider réussit à le retenir tandis qu’Hector continuait de crier la même question en boucle. Chaque fois, j’avais l’impression de réentendre les coups de feu.
— Non. Non. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas Jayden. Ce n’est pas lui. Ce n’est pas lui par terre !
Mon cœur se replia sur lui-même. Le hurlement des sirènes se rapprocha, assourdissant. On n’entendit plus que la voix brisée d’Hector, le son du désespoir absolu.
Rouge. Bleu. Rouge. Bleu.
Plusieurs heures après, je voyais encore les lumières clignotantes devant mes yeux, qu’ils soient ouverts ou fermés. Je voyais également la vague d’uniformes bleus qui s’était déversée dans la rue et le parking.
Tout n’avait été qu’un tourbillon de questions et de visages. Je ne me rappelais pas combien de temps s’était écoulé. La police m’avait posé des questions auxquelles je n’avais pas de réponses. Puis deux hommes en costume m’avaient demandé les mêmes choses. J’avais été séparée de Rider, d’abord par les secouristes et ensuite par la police. La foule avait grossi, et j’avais mis un temps fou à retourner à ma voiture et à retrouver mon sac. J’avais voulu appeler Rider, mais mes mains tremblaient trop.
Au bout d’un moment, il m’avait trouvée. J’avais gémi en le voyant et il avait tendu les mains vers moi, au-dessus de mon visage, sans vraiment me toucher.
— Je dois rester avec Hector, m’avait-il dit. Rentre chez toi.
— Mais…
— S’il te plaît. Ne reste pas ici. Je t’en prie, implora-t-il. (Son visage était très pâle.) Va-t’en. Rentre chez toi et restes-y. D’accord ? Je t’appellerai dès que je pourrai.
Mon cœur battait à tout rompre.
— Je ne veux pas te laisser seul. Pas maintenant… (Je jetai un coup d’œil sur ma gauche. Une bâche jaune avait été posée par terre.) Je…
— Ne regarde pas. Mon Dieu, c’est déjà trop tard, mais ne regarde pas. (Il se déplaça de façon à me bloquer la vue.) Je t’en prie, Mallory. Va-t’en.
Je n’en avais pas la moindre envie mais, pour la première fois, Rider me suppliait. Même quand M. Henry l’avait frappé, il n’avait jamais rien dit. Alors je hochai la tête. Rider captura mes lèvres en un baiser brutal qui avait un goût de colère et de peur. Lorsqu’il s’éloigna, j’eus envie de le suivre.
Toutefois, je montai dans ma voiture et rentrai chez moi comme il me l’avait demandé. Dans un état second, je me garai et attrapai mon sac. J’avais du mal à marcher. J’avais l’impression d’avancer dans des sables mouvants. Quand j’entrai dans la maison, les bruits du quotidien me donnèrent les larmes aux yeux.
Carl était dans son bureau, à ma gauche, en train de parler au téléphone. Il riait. Il était vivant. Dans la cuisine, de l’eau coulait dans l’évier.
— Mallory ? demanda Rosa. Tu n’as pas répondu à mon message. Rider mange avec nous ?
Un rire rauque à peine audible s’échappa de ma gorge. Rosa faisait des efforts. Vraiment. Mais Rider ne dînerait pas avec nous. Je ne répondis pas et me traînai jusqu’à l’escalier. J’entendis Rosa m’appeler encore, mais je ne m’arrêtai pas.
Une fois dans ma chambre, j’avançai jusqu’au centre de la pièce et me retournai légèrement. Je ne voyais pas vraiment ce qui m’entourait. Je m’assis au bord du lit et m’efforçai de respirer profondément, avec calme, tout en frottant mes paumes contre mes cuisses.
Puis j’enfouis mon visage entre mes mains. Je couvris mes yeux et ouvris la bouche. Je criai, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Ce fut quand même douloureux, comme si l’on m’arrachait la gorge.
Je n’arrivais pas à croire ce qu’il venait de se passer. Je revoyais Jayden s’approchant de mon casier le deuxième jour de classe. Il avait tiré sur la tresse de Paige et l’avait comparée à Katniss. Il m’avait parlé comme si j’étais une vieille connaissance. J’entendais son rire qui avait résonné hors de la voiture, le premier jour, et si je me concentrais, je pouvais encore sentir l’odeur d’herbe qui le suivait partout.
Je ne le verrais plus. Je ne l’entendrais plus. Je ne sentirais plus son odeur.
Plus jamais.
Je ne comprenais pas.
Il m’avait dit qu’il avait de nouveaux projets. Il avait enfin commencé à écouter son frère et Rider.
— Oh, mon Dieu ! murmurai-je.
— Mallory ? (La voix de Rosa s’était rapprochée. Elle était au sommet de l’escalier.) Tu ne m’as pas répondu. (Elle apparut devant la porte et écarquilla les yeux.) Mallory ! (Elle se précipita dans la pièce.) Seigneur ! Que s’est-il passé ?
Je la dévisageai un instant avant de baisser les yeux. Alors je retirai vivement mes mains de mes genoux. Mes collants étaient rouges de sang.
— Oh, mon Dieu !…
Je m’étais sans doute agenouillée dans… J’eus un haut-le-cœur.
— Mallory. (Ses doigts froids se posèrent sur mon menton et elle me força à relever la tête.) Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que tu as au visage ? Tu vas bien ?
Quelque part dans mon esprit, je savais que Rosa n’avait jamais eu l’air aussi affolé. Elle était toujours très calme et posée. Elle contrôlait la situation. Mais pas aujourd’hui. Elle n’arrêtait pas de coiffer mes cheveux en arrière et sa voix tremblait.
— Parle-moi, ma chérie. (Elle s’agenouilla devant moi et me prit les mains. Quand elle les retourna, elle vit que mes paumes étaient rouges et éraflées.) Raconte-moi ce qui s’est passé.
Je secouai la tête. La douleur physique ne m’atteignait pas.
— Je… Jayden est mort.
— Quoi ? (Elle cligna les yeux. Je me rappelai alors qu’elle ne connaissait pas Jayden. Même pas de nom.) Qu’est-ce que tu dis ?
Quand je la regardai dans les yeux, je fus incapable de retenir le flot de paroles qui m’assaillit.
— Ils lui ont tiré dessus. Il traversait le parking et une voiture est arrivée et ils… ils lui ont tiré dessus. Comme ça. Il est tombé d’un coup. (Je secouai la tête.) Je ne comprends pas. Ils ont débarqué et ils lui ont tiré dessus. Il n’a… Il n’avait que quinze ans, Rosa. Il n’avait…
— Oh, mon Dieu. (Elle me caressa les bras et resta silencieuse un instant.) Comment est-ce arrivé ? me demanda-t-elle en désignant mes mains.
— Rider. Il… m’a plaquée au sol. (J’observai mes paumes égratignées.) Je me suis blessée en tombant. (J’avais du mal à déglutir.) Des gravillons volaient dans tous les sens.
— Tu étais avec Rider ? Il est où, maintenant ?
Je secouai la tête.
— Avec Hector. C’est… le frère de Jayden.
Avec douceur, Rosa m’aida à me lever.
— Reprends depuis le début. Je veux tout savoir.
Pendant que je parlais, je la voyais se crisper. Elle me conduisit dans la salle de bains et me fit asseoir. En silence, elle nettoya mes mains et mes joues, comme je m’étais occupée de Rider lorsqu’il était venu ici. Les personnes qui l’avaient blessé étaient sans doute les mêmes qui avaient… tué Jayden.
L’antiseptique me brûla, mais je ne bougeai pas. Au bout d’un moment, Carl passa la tête par la porte de la salle de bains, mais Rosa le chassa. Lorsqu’elle eut terminé de me soigner, elle rassembla les morceaux de coton et les jeta dans la poubelle.
Elle s’agenouilla de nouveau devant moi.
— Tu devrais prendre une douche. Laisse tes collants dans le couloir. Je les jetterai.
Je hochai la tête.
Elle me dévisagea avant de me prendre dans ses bras.
— Je suis désolée pour ton ami et que tu aies eu à vivre ça. (Elle recula, mais posa les mains sur mes épaules.) Je suis vraiment désolée. Mais je suis heureuse que tu sois en vie.
Mes lèvres se mirent à trembler.
Rosa continua de me regarder dans les yeux avant de se lever et, pour la première fois depuis que je la connaissais, j’entendis sa voix se fêler.
— C’est… C’est pour ça que Carl ne voulait pas que tu fréquentes Rider. C’est pour ça.
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