L’éternité c’est compliqué
Chapitre 14
La deuxième semaine de classe se déroula plus ou moins comme la première.
Enfin, presque. Je ne m’enfuis d’aucun cours. Victoire. Rider m’envoya un message le lundi soir. Juste pour me souhaiter une bonne nuit. En m’appelant Souris. Contrairement à la fois précédente, je réussis à lui répondre sans faire ma poule mouillée. Paige ne me fit plus la moindre visite surprise. Deuxième victoire. Lui tenir tête le lundi avait sans doute suffi à la calmer. Troisième victoire. Elle se contentait de flirter avec Rider en faisant comme si je n’existais pas. Du lundi au jeudi, j’avais déjeuné avec Keira, et la veille, j’avais réussi à répondre à deux questions que l’on m’avait posées. Pas une, mais deux ! Si ça ce n’était pas une victoire.
Anna avait levé son poignet cassé et m’avait demandé :
— Tu t’es déjà cassé quelque chose, Mallory ?
Les spaghettis de mon repas s’étaient mis à peser sur mon ventre comme si chaque pâte avait été lestée avec du plomb, mais j’avais réussi à articuler un :
— Oui.
— Quoi ? avait demandé Keira, les yeux plissés.
Les deux mots suivants avaient été plus faciles.
— Le nez.
Heureusement, personne ne m’avait demandé de précisions, sûrement parce que le copain de Jo nous avait raconté que son frère s’était cassé le sien avec une batte de base-ball en plastique et que, visiblement, ça demandait du talent. En tout, j’avais prononcé trois mots, mais devant une table remplie de personnes. Et même si ça paraissait idiot, je me sentais… fière, à tel point que je l’avais raconté à Carl et Rosa à l’instant où ils étaient rentrés à la maison.
Ils avaient été fiers, eux aussi.
Et rassurés.
Leur échange silencieux n’avait laissé aucun doute à ce sujet. J’avais essayé de ne pas me vexer. Après tout, ce n’était pas comme s’ils ne me pensaient pas capable de réussir le lycée. Je savais qu’ils s’inquiétaient. Ils se demandaient si ce n’était pas trop éprouvant pour moi. Mais je comptais m’accrocher, et pour l’instant j’avais tenu plus longtemps qu’au collège.
Le vendredi, je croisai Rider à l’entrée de la cantine, les mains enfoncées dans les poches de son jean. Apparemment, il avait décidé de sécher le dernier cours de la matinée. Et même si je ne voulais pas l’encourager à faire ce genre de choses, j’étais contente de le voir. On discutait à peine avant et après le cours d’expression orale, et il n’était plus venu me voir chez moi. Ensemble, on s’inséra dans la file d’attente et il garnit un plateau des mêmes choses que la fois précédente : de la pizza et du lait.
— Tu veux rester ici ou aller t’asseoir dehors ? lui demandai-je.
Rider eut un sourire en coin avant de jeter un coup d’œil à la table de Keira.
— Comme tu veux ! Le monde t’appartient.
Je souris. Toutefois, si nous nous asseyions à une table, nous ne pourrions pas vraiment discuter. Et puis, dehors, le temps s’était rafraîchi, comme si l’été avait décidé de s’éclipser prématurément.
— Dehors ?
Personne ne nous arrêta lorsqu’on se dirigea vers les vieilles tables de pique-nique. Certaines étaient déjà occupées, mais on réussit à en trouver une de libre. Rider s’assit à côté de moi. Pas en face, comme les autres élèves. Il était très proche de moi et sa cuisse touchait presque la mienne. Je… Ça me faisait plaisir.
Je ne voyais plus que lui. J’entendais la moindre de ses inspirations. Quand il ouvrit la brique de lait pour la poser sur mon plateau, je sentis tous les mouvements du banc sur lequel nous étions installés. Il posa son coude gauche sur la table.
Je pris une gorgée de lait.
— On ne te dit rien quand tu ne vas pas en cours ?
Il haussa les épaules et son bras effleura le mien. C’était agréable, mais sa réponse évasive ne me plaisait pas.
— Rider ?
Il attrapa sa part de pizza avant de se tourner vers moi.
— Ça n’a pas d’importance.
Je fronçai les sourcils.
— Pourquoi ça ?
Il prit une bouchée.
— Quoi qu’il arrive, j’aurai une bonne note.
Rider était intelligent. Keira me l’avait dit. Enfant, il apprenait déjà plus vite que les autres. Mais aller en cours était important. Je passais sans doute pour une rabat-joie, mais j’avais peur qu’il ait des ennuis. Du coup, je lui reposai ma question en lui donnant une tranche de pepperoni.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Franchement ? Ils s’en foutent.
— Qui ça ?
J’allais déposer le pepperoni dans son assiette mais il me le prit des doigts et l’avala aussitôt.
— Les profs ?
— Ouais. Ils n’attendent que le strict minimum de ma part. (Après avoir bu une gorgée d’eau, il me fit un grand sourire.) Comme si me pointer une fois de temps en temps suffisait.
Je secouai lentement la tête.
— J’ai du mal à y croire.
— Le lycée a arrêté d’appeler Mme Luna. En fait, ils ont arrêté quand… quand ils ont appris que j’étais placé en famille d’accueil. (Il ricana. Je ne savais pas quoi dire.) Pareil pour Paige, mais à cause de l’endroit où elle vit. C’est le cas de plein d’élèves. L’administration voit leur adresse et décide qu’elle ne peut rien faire pour eux.
Cette fois, j’étais perdue.
— Leur adresse ?
— Ton adresse fait partie de celles qui leur plaisent. Mais la grande majorité ? Pas du tout. (Il s’interrompit et baissa les yeux vers mon assiette.) Tu ne manges pas ?
Je levai les yeux au ciel.
— Je ne suis pas une gamine. Je suis assez grande pour manger toute seule.
Rider haussa un sourcil et je vis son regard glisser de mon visage jusqu’à ma poitrine. Le rouge me monta aux joues.
— Crois-moi, dit-il d’une voix rauque. Je m’en suis rendu compte. J’ai du mal à m’y habituer, mais je le sais.
Sa réponse me laissa bouche bée. Je ne savais plus quoi dire.
Il regarda ma pizza avec insistance.
Bon, d’accord. Je la soulevai et en pris une bouchée. C’était mieux que de rester plantée là à le dévisager.
— Tout ce que je veux dire, c’est que je n’aurai pas d’ennuis, dit-il en attrapant une serviette en papier pour s’essuyer les doigts.
Je réfléchis en continuant de manger. Au bout d’un moment, je reposai ma pizza dans l’assiette.
— Tu n’as pas de problèmes, parce que… (Je retirai une autre tranche de pepperoni et la lui tendis. Ses doigts chauds effleurèrent les miens.) Parce qu’ils n’attendent rien de toi ? C’est ça ?
Rider haussa de nouveau une épaule sans répondre.
Merde. C’était exactement ce qu’il voulait dire. Décontenancée, je fixai le reste de ma part de pizza.
— C’est vrai ?
Quand il me regarda, ses yeux étaient seulement à moitié ouverts et ses longs cils dissimulaient ses iris.
— Je trouve que c’est… bon signe que tu me poses la question.
Je posai mes mains sur mes genoux.
— Que… Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il termina sa pizza, puis se tourna vers moi. Je me redressai, mais il y avait quand même très peu d’espace entre nous. À cette distance, je voyais les éclats dorés qui parsemaient ses iris. Il arborait un léger sourire qui semblait factice.
— Tu es bien tombée, dit-il. Tu vis bien depuis quatre ans. Les personnes qui t’ont accueillie sont des gens bien. Des médecins. Tu n’es plus du mauvais côté de la barrière.
— Mais… tu m’as dit que Mme Luna était gentille !
L’inquiétude m’envahit. M’avait-il menti ?
Il me tapota la main avec son index. Aujourd’hui, il n’avait pas de peinture sur les doigts.
— Elle est gentille. Adorable, même. Mais… écoute. Ça n’a pas la moindre importance. (Du bout du doigt, il traça le contour de ma paume avant de remonter vers mon poignet.) Je n’ai pas d’ennuis et je n’en aurai pas.
À mes yeux, c’était important. Je ne comprenais pas comment le personnel du lycée pouvait penser que Rider n’en valait pas la peine. Ou pire, comment Rider pouvait penser ça de lui-même. Il en valait la peine. J’allais le lui dire lorsqu’il retourna ma main et entrelaça nos doigts. Alors mes pensées se dispersèrent.
Rider me tenait la main.
Il le faisait souvent lorsque nous étions enfants, mais désormais, la sensation n’était plus la même. Je ne pouvais m’empêcher de regarder sa main. Elle paraissait tellement plus grande, plus forte et plus calleuse que la mienne.
« Tu n’es plus du mauvais côté de la barrière. »
Lui, si. Pourtant, quelque chose me disait que c’était un choix de sa part.
Sachant que j’aurais dû lui lâcher la main, je m’en voulais de ne pas avoir la force de le faire. Son geste paraissait innocent, mais Paige ne l’aurait sans doute pas vu de cet œil. Et je n’aurais pas pu lui en vouloir.
Rider me serra la main un peu plus fort.
— Qu’est-ce que tu penses du discours que l’on doit écrire ? me demanda-t-il pour changer de sujet. Ton sujet, c’est les trois branches du gouvernement, c’est ça ?
Je hochai la tête. Je lui avais parlé de l’accord qu’avaient passé Carl et Santos et il avait trouvé que c’était une bonne idée. Tout le monde disait la même chose, sans doute parce qu’ils ne me croyaient pas capable de le faire.
Santos n’avait pas voulu nous laisser choisir le thème de notre première prise de parole. Ce n’était pas évident. Le sujet de Rider portait sur les différents styles de peinture. Je baissai les yeux vers nos mains liées.
— Ça ne… devrait pas… être trop difficile.
— Non. (Il me lâcha la main, mais fit glisser ses doigts le long de ma paume. J’en frissonnai.) Tu vas y arriver.
Vu que j’avais deux semaines pour me préparer et que je n’allais pas parler devant toute la classe, j’étais persuadée d’y arriver, moi aussi.
— Tu voudras t’entraîner ? me demanda-t-il en attrapant sa bouteille d’eau.
— Tu es sérieux ?
J’avais prévu de demander à Ainsley de m’aider car même le fait de parler devant Santos allait s’avérer difficile pour moi. Rien que d’y penser, j’avais l’estomac noué. Et il était hors de question que j’embête Keira avec ça. J’avais trop honte.
Rider hocha la tête.
— Bien sûr. On se voit quand tu veux.
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine.
— Tu ne travailles pas ?
— Je peux m’arranger.
Quand il baissa les yeux vers mon assiette, je compris ce qu’il allait me demander avant même qu’il le fasse.
— Oui, lui dis-je. Je vais finir.
Un sourire étira ses lèvres, creusant sa fossette.
— Décidément, tu es parfaite.
Mon souffle se bloqua dans ma gorge. Je me sentais bête de réagir comme ça, mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Je terminai ma part de pizza avant de boire le reste de mon lait.
— Est-ce que… Paige s’entraînera avec nous ? demandai-je.
Je trouvais que la question s’imposait, dans la mesure où elle devait faire le même exercice que nous.
Quand il me donna un léger coup sur le bras, je faillis laisser tomber ma brique de lait.
— Je ne crois pas, non.
Je levai aussitôt les yeux vers lui.
— Pourquoi ? (Rider haussa les épaules.) On ne s’est jamais vraiment parlé.
Je n’avais pas dit à Rider tout ce que Paige m’avait raconté.
— Je sais, répondit-il.
— Tu… (C’est alors que je tiltai. Je fronçai les sourcils tandis que le soulagement et l’agacement m’envahissaient.) Tu lui as fait une remarque par rapport à moi !
Rider haussa les sourcils.
— Je… Tu n’as pas le droit de faire ça, continuai-je en m’écartant.
Un courant d’air fit voler une mèche de mes cheveux, qui vint se placer devant mon visage. Rider me regarda dans les yeux. Je m’étais défendue lorsque Paige m’avait traitée d’idiote et j’avais cru que c’était pour cette raison qu’elle ne m’avait plus approchée. J’avais eu tort.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
Il me dévisagea un instant.
— Je lui ai simplement expliqué que tu étais importante pour moi et qu’étant donné que je ne pensais pas te revoir un jour, je ne supporterais pas que quelqu’un vienne gâcher nos retrouvailles. Elle a compris.
— Qu’est-ce qu’elle a compris ? murmurai-je.
Rider me répondit sans me quitter des yeux.
— Elle a compris que si je devais faire un choix entre vous deux, ce n’est pas elle que je choisirais.
Un sentiment d’euphorie naquit dans mon ventre et remonta jusqu’à ma poitrine. Même si ça paraissait dingue, c’était adorable de sa part. Toutefois, je n’avais pas envie qu’il mène mes combats à ma place. Et je ne voulais pas non plus qu’il ait à choisir entre nous deux.
— Je… Je ne sais pas quoi dire. Tu ne devrais pas avoir à faire ce genre de choix. Je… Je n’ai plus besoin que tu prennes ma défense.
— Ah oui ? murmura-t-il.
— Oui ! m’écriai-je, m’attirant les regards de la table voisine.
Élever la voix n’était pas dans mes habitudes, mais j’étais en colère. Furieuse, même. J’avais cru avoir réussi à remettre Paige à sa place toute seule, mais ce n’était pas le cas.
— Je n’ai pas besoin que l’on me protège, dis-je en parlant plus bas.
Son sourire s’élargit, de plus en plus lumineux. Je ne comprenais pas pourquoi.
Je lui donnai un léger coup de poing dans le bras.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle !
Quand je pris mon élan pour le frapper de nouveau, il me saisit la main au vol.
— Souris ! s’exclama-t-il en riant. Je rêve ou tu m’as frappé ?
Je ne répondis pas à la question.
— Je n’ai pas besoin que tu… parles à ma place. J’ai besoin…
Je m’arrêtai. Il avait posé nos mains jointes contre son torse et je sentais son cœur battre très fort sous mes doigts.
Ses yeux se voilèrent légèrement.
— De quoi as-tu besoin, Mallory ?
Cette fois, si j’avais du mal à parler, c’était pour une raison totalement différente.
— J’ai besoin… de me débrouiller seule.
Rider fronça les sourcils. Il me regardait comme si je lui avais parlé dans une autre langue.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? bafouillai-je. Parce qu’il faut que j’apprenne à me débrouiller seule ! Tu ne peux pas intervenir dès qu’il m’arrive quelque chose. Tu ne pourras pas toujours me protéger.
— Mais j’en ai envie, répondit-il d’une voix rauque.
Suave.
Mon cœur martelait ma poitrine.
— Tu ne peux pas !
Il eut un sourire en coin. Ma main était toujours contre son torse.
— C’est une vieille habitude. J’ai du mal à m’en défaire.
Quand il releva les yeux vers moi, son regard me transperça.
— Tu… Tu vas devoir essayer.
— D’accord.
Il posa nos mains jointes sur son genou. De son autre main, il recoiffa une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.
— J’essaierai.
Je ne savais pas quoi dire de plus tandis que nous nous regardions dans les yeux. Je me demandais ce que les autres pensaient en nous voyant ainsi. Et je lui en voulais toujours. Bien sûr, cela me faisait plaisir qu’il s’inquiète, mais je n’étais pas une demoiselle en détresse qu’il devait sauver.
Du moins, j’essayais de ne plus l’être.
La Mallory que je voulais être n’était pas faible ni pathétique. Elle n’était pas le genre de fille qui avait besoin de la protection du petit ami de Paige.
— Si j’ai besoin d’aide, je te le dirai. D’accord ?
Il pencha la tête. Seigneur. Ainsi, nos lèvres étaient parfaitement alignées.
— D’accord.
— Très bien, murmurai-je.
Rider baissa lentement la main, mais continua de serrer la mienne pendant quelques secondes. Il la lâcha sans me quitter des yeux.
— Tu es différente, Mallory.
Je me redressai.
— Oui.
— C’est bien, murmura-t-il.
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