L’éternité c’est compliqué
Chapitre 28
Mercredi soir, Ainsley m’envoya un message sur mon ordinateur.
Tu es là, belle inconnue ?
Je répondis aussitôt par l’affirmative. Depuis la soirée ratée, je lui avais à peine parlé, trop enfermée dans ma bulle pour réagir aux messages de plus en plus énervés qu’elle m’avait envoyés. Depuis ce soir-là, je me sentais encore moins bien dans ma peau. Je mourais d’envie de me débarrasser de tout ce qui m’entravait, mais je ne savais pas par quoi commencer.
Ce sentiment m’avait suivie tout au long de la semaine. Je ne me souvenais même pas de ce qui avait été dit en classe. Lundi, Keira m’avait interrogée au sujet de la fête et j’avais menti. Je lui avais dit que j’avais été malade. Je savais que Rider était inquiet. Nous avions passé quelques heures ensemble après les cours aujourd’hui, mais j’avais l’impression d’avoir fait plusieurs pas en arrière. Je réfléchissais à tout ce que je faisais et disais. Aussi étais-je restée silencieuse durant quasiment toute notre promenade sur le port. Rider avait l’air d’avoir peur que je ne m’effondre devant lui. Quand il était parti travailler, il m’avait pris la main et m’avait embrassée sur la joue.
En rentrant à la maison, j’étais montée directement dans ma chambre pour sculpter un nouveau pain de savon. Rien de ce que je créais ne me plaisait. Les pétales de ma rose n’étaient pas harmonieux ; j’avais cassé l’oreille du lapin sur lequel je travaillais et mon chat semblait sortir tout droit d’un film de Tim Burton, en beaucoup moins intéressant.
Je n’étais pas concentrée. J’étais incapable de me concentrer. Ainsley arriverait peut-être à me faire penser à autre chose. Un nouveau message instantané apparut sur mon écran.
Je peux te parler ? Je sais que tu détestes le téléphone, mais j’aimerais t’appeler.
Les sourcils froncés, je me redressai. Si Ainsley tenait à m’appeler, il s’était sans doute passé quelque chose et c’était plus grave que mon silence radio.
Bien sûr, répondis-je.
Mon téléphone sonna quelques secondes plus tard.
— Je sais que tu n’aimes pas ça, me dit-elle à voix basse. Mais tu es ma meilleure amie et je… (Sa voix se brisa et je sentis mon cœur se serrer.) Je suis en train de flipper.
— C’est… Todd ? lui demandai-je en posant mon ordinateur sur le coussin à côté de moi.
Elle eut un rire sans joie.
— Non. J’aurais préféré.
Je passai un bras sur ma taille.
— Qu’est-ce qui… se passe ?
Ainsley prit une grande inspiration que j’entendis à travers le combiné.
— Tu te souviens que je devais aller voir un spécialiste pour mes yeux ? Un spécialiste de la rétine ? Parce que mon ophtalmo avait vu un truc anormal ?
— Oui, je… m’en souviens.
— Eh bien, j’y suis allée cet après-midi et je… je ne comprends pas. Je croyais qu’il allait me dire que j’avais une vue de merde ou que j’avais un grain de beauté dans l’œil. D’ailleurs, tu savais que c’était possible ?
— Non, je ne le savais pas. (Je me mordis la lèvre inférieure.) Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Des manips ont dilaté mes yeux et en ont vérifié la pression. Elle est plus haute que la normale, mais ce n’est pas très grave. Après ils ont pris des photos. Tu sais, quand on te demande de regarder un X sur un écran ? Puis ils ont fait une série de tests. Des radios, je crois. Ils m’ont injecté de l’iode et m’ont éclairé les yeux pour pouvoir prendre d’autres photos. C’était super bizarre. Pendant une seconde, j’ai tout vu en rouge et bleu. À la fin, le spécialiste est arrivé et m’a examinée.
Ainsley s’éclaircit la voix avant de continuer.
— Il était assis sur un petit tabouret. Il a retiré son casque qui le faisait ressembler à un mineur et il a dit qu’il… pensait que je souffrais de rétinite pigmentaire, mais qu’il fallait que je fasse un test de vision périphérique pour en être certain à cent pour cent. Il m’a également appris que mes yeux étaient gonflés. Alors, je lui ai dit : « OK, qu’est-ce qu’on doit faire ? »
— OK…
Ma main s’était resserrée sur mon portable.
— Pour le gonflement, il m’a répondu qu’il allait me prescrire des gouttes. Un genre de stéroïdes. À ce que j’ai compris, c’est assez sérieux. Il a appelé ça « œdème maculaire »… ou un truc dans le genre. Si une veine venait à se déchirer, ça pourrait être très grave.
Oh, Seigneur.
— Mais avec les… gouttes, ça ira ?
— Oui. (Sa voix me parut lasse.) Je lui ai demandé comment il comptait soigner la rétinite machin chose et il a répondu qu’il ne pouvait rien faire. Qu’il n’y avait pas de remède. J’étais là : OK, pas de problème, j’ai toujours eu une vue pourrie… Mais il me regardait comme s’il avait pitié de moi. Je ne comprenais pas.
J’avais un mauvais pressentiment.
— C’est là qu’il m’a annoncé que j’allais sans doute perdre la vue.
— Ainsley, hoquetai-je, choquée.
— Ils ne savent pas quand, exactement, mais ça finira par arriver. Ils doivent me faire d’autres tests, mais le spécialiste m’a déjà prévenue que mon champ visuel allait commencer à rétrécir et… (Elle s’interrompit.) Non. Il ne faut pas que je panique.
— Tu… as le droit de paniquer après une annonce pareille, lui assurai-je. (S’il y avait une situation où elle pouvait paniquer, c’était bien celle-là.) Ils sont sûrs du diagnostic ?
— Je pense, Mall. Même l’assistante médicale avait l’air de vouloir se lever pour me faire un câlin. J’étais assise là et je n’arrivais pas à réagir. Puis je suis rentrée chez moi et… je n’arrive toujours pas à y croire. Est-ce qu’en me réveillant demain, je serai aveugle ? Est-ce qu’il me reste seulement quelques semaines ou plusieurs années ? Je ne sais pas quoi penser. Il y a quelques heures, ma vie était encore normale.
Je posai la main contre mon cœur.
— Ainsley, je… je suis vraiment désolée. Je ne sais pas quoi dire.
Pour une fois, ce n’était pas à cause de mon blocage. Je ne savais vraiment pas quoi dire. C’était très grave. Sa vie allait changer du tout au tout.
— J’espère… J’espère qu’ils se trompent.
— Moi aussi, murmura-t-elle. Il reste encore une chance. Ils doivent me faire passer un examen de la vision périphérique et ils ont également parlé d’une sorte de test génétique, mais personne dans ma famille n’est aveugle. Je ne sais pas.
— Est-ce que… je peux faire quelque chose ?
— Me trouver de nouveaux yeux ?
Elle rit et l’espace d’un instant, je retrouvai la Ainsley que je connaissais si bien.
Lorsqu’on se dit « bonne nuit » une demi-heure plus tard, j’étais toujours anxieuse. Je laissai tomber mon portable sur mon lit à côté de moi et observai mon ordinateur. Je le fermai et le poussai du coussin. Il glissa jusqu’au centre du matelas et fut arrêté par mon sac de cours.
— Mon Dieu, murmurai-je en fermant les yeux.
Je me levai et me dirigeai vers la porte avant de me figer. Où comptais-je aller, au juste ?
Ainsley perdait la vue.
Comment était-ce possible ? Comment une journée ordinaire pouvait-elle se terminer avec une annonce aussi terrible ?
Je ne savais pas quoi penser.
Je me rassis au bord du lit et secouai lentement la tête. J’ignorais ce qu’Ainsley vivait ou ressentait. La vue, même basse, était quelque chose que l’on considérait comme acquis. Personne n’imaginait vivre sans, sans connaître la couleur rouge ou la teinte que prenait le ciel à la tombée du jour. À sa place, j’aurais été plongée dans une détresse absolue. Je me serais roulée en boule dans un coin et…
Non. Je ne sais pas comment j’aurais réagi.
Car je n’étais pas sur le point de perdre la vue. Du moins pas que je sache.
Je posai les mains sur mes genoux.
Si tout allait bien, je ne perdrais jamais l’usage de mes jambes en me faisant tirer dans le dos. Je ne connaîtrais plus jamais la terrible sensation de me coucher avec le ventre vide. Les gens ne me traitaient plus comme une moins-que-rien. Carl et Rosa se souciaient de moi. J’avais des amis géniaux et l’une d’entre eux traversait une épreuve qui changerait sa vie pour toujours. J’avais Rider. Et tout ça grâce à la seconde chance qui m’avait été accordée.
De nombreuses personnes n’avaient pas droit à ce privilège.
J’avais de la chance.
Ma vie avait été difficile. Le passé faisait partie de moi et avait forgé celle que j’étais devenue, mais il ne me définissait plus. J’avais un avenir, un avenir merveilleux où je ne serais plus une… une victime. Toutefois, quand je me perdais dans mes pensées ou quand je laissais ce que m’avait fait M. Henry influencer mes décisions, je n’avançais pas.
Je ne me saisissais pas de tout ce que j’avais.
Il fallait… que cela change.
Et cette seule prise de conscience prouvait que j’étais déjà en train d’évoluer.
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