L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 20 sur 42

Pages du PDF

L’éternité c’est compliqué

Chapitre 17

 

 

Je crus que la journée de jeudi ne se terminerait jamais. Les heures passaient lentement et j’étais une véritable boule de nerfs. Quand je sortis du cours précédant celui d’expression orale, Rider ne m’attendait pas devant la porte. Les scénarios les plus catastrophiques me passèrent par la tête.

Et si Rider n’était pas venu à l’école ? Et s’il n’avait pas envie de m’aider avec mon discours ? S’il m’avait posé un lapin ? Et si sa relation avec Paige était sa priorité ? Tout me paraissait probable.

Je me dépêchai d’entrer en classe et de m’asseoir au fond de la salle. Mes yeux étaient rivés sur la porte.

Lorsque Paige entra, je faillis ne pas la reconnaître. Elle portait un bas de survêtement noir et un tee-shirt trop large, et ses cheveux étaient coiffés en queue-de-cheval, mais elle n’était pas aussi classe que d’habitude. À mesure qu’elle s’approchait, je vis que ses yeux étaient gonflés.

Elle s’assit et laissa tomber son sac par terre. Puis elle tourna la tête vers moi.

— Qu’est-ce que tu regardes ?

Le rouge aux joues, je reportai mon attention sur l’avant de la salle.

— Sale garce, marmonna-t-elle.

Je frissonnai. Une repartie se forma sur mes lèvres, mais s’évanouit aussitôt. Je m’efforçai de respirer par le nez.

Le suivant à arriver fut Hector. Il entra d’un pas vif, en souriant à Keira qui lui parlait. La facilité avec laquelle elle riait avec lui me serra le cœur. Bon sang. Moi aussi, je voulais y arriver.

Ma gorge se noua. J’essayai de me convaincre que si Rider ne venait pas, ce ne serait pas personnel… mais je savais parfaitement que je le prendrais personnellement. Au moment où j’allais m’effondrer, tête la première, sur mon bureau, Rider entra dans la pièce, son cahier à la main et un léger sourire aux lèvres. Évidemment. Il ne m’avait pas laissée tomber.

Je me détendis. Il fallait que j’arrête de stresser.

— Salut, dit Hector en lui faisant un signe de la tête quand il passa devant lui.

Rider murmura sa réponse avant de s’asseoir. Il se pencha vers Paige et lui parla d’une voix trop basse pour que je l’entende. Je la vis secouer la tête. Il posa la main sur son bras. La surprise m’envahit quand elle se dégagea violemment. Elle posa son manuel sur le bureau avec force et je crus entendre Rider soupirer.

Alors, il se tourna vers moi.

— Salut, Souris.

— Salut, répondis-je doucement.

Et ce furent les seuls mots que l’on échangea de tout le cours. Cela ne présageait rien de bon. Après, tandis que je rangeais mes affaires et que Rider m’attendait, je sentis la nervosité m’envahir.

— On y va directement ? me demanda-t-il.

Je hochai la tête. Paige était déjà partie. Il haussa les sourcils mais ne dit rien et on sortit en saluant Hector et Keira. Heureusement que c’était moi qui conduisais, cela m’obligeait à me concentrer sur la route et non pas sur la panique que je ressentais.

La bibliothèque était située à une vingtaine de minutes du lycée, mais on était à peine sortis du parking que je serrais déjà le volant de toutes mes forces.

Bien entendu, Rider s’en rendit compte.

— Tu vas bien ? me demanda-t-il.

Je hochai la tête, avant de m’éclaircir la voix. Je voulais l’interroger au sujet de Paige, mais ma gorge était bloquée. C’était stupide. Je n’avais jamais eu de problème pour lui parler et voilà qu’aujourd’hui je me perdais dans mes pensées. Il fallait à tout prix que je réussisse à faire fonctionner mes cordes vocales.

— Tout… tout va bien… avec Paige ?

Ce fut douloureux, mais j’étais contente d’y être parvenue.

Un moment passa.

— Pas vraiment.

— Tu… Tu veux en parler ? demandai-je.

— Non.

— OK, murmurai-je.

— On peut discuter de tout sauf de ça, ajouta-t-il. D’accord ?

Je resserrai ma prise sur le volant et vérifiai que le feu était toujours rouge. Même si j’étais curieuse de ce qui s’était passé avec Paige, je pouvais m’abstenir de l’interroger. Il y avait tellement de choses que j’ignorais encore à son sujet.

— Comment… as-tu… ? (Les yeux rivés sur le feu rouge, je jurai dans ma tête jusqu’à ce que ma langue se délie. J’étais tellement nerveuse que j’avais l’impression d’être revenue deux ans en arrière.) Comment as-tu trouvé ton travail au garage ?

Il ne répondit pas tout de suite. Sans doute parce que ma question sortait de nulle part.

Le rouge me monta aux joues.

— Je… je me posais la question, alors je me suis dit que je te demanderais. Pardon.

— Non, non. Ne t’excuse pas. (Je le regardai en coin. Il avait les yeux rivés sur le pare-brise.) Le garage Razorback se trouve à quelques mètres de l’endroit où je vis. Je croisais souvent le patron, Drew. On discutait de tout et de rien. De temps en temps, je passais à son garage parce qu’il avait un matériel absolument génial. Bref. Il y a un an, on m’a attrapé en train de taguer… rien à voir avec l’incident au lycée.

— Tu te fais… souvent attraper, fis-je remarquer en prenant à droite.

— Euh, oui. Apparemment. Bref. Drew en a entendu parler et quand on s’est revus, il m’a demandé de lui montrer mes dessins. Je l’ai fait. Ça lui a plu. Il les a trouvés plutôt cool. Tu connais le reste de l’histoire.

Je ralentis et m’arrêtai à un nouveau feu.

— C’est… incroyable.

— J’ai eu de la chance, répondit-il en souriant. Drew me paie bien.

— Parce que tu es doué, lui dis-je.

Sa fossette apparut.

— Je pourrais, euh, te montrer ce que je fais au garage, si tu veux. Enfin, ce n’est pas très intéressant et tu as sans doute d’autres choses à faire, mais…

— Avec plaisir.

Mon cœur s’emballa.

Son sourire se fit encore plus éclatant.

— Tu… économises, du coup ? lui demandai-je.

— Non. Je dépense tout en alcool et en filles.

Je le regardai de travers.

Rider ricana.

— Oui, j’économise. J’ai dix-huit ans et je termine le lycée en mai. Il faut que je pense à mon avenir et que je trouve un appartement. Même si je sais que Mme Luna ne me mettra pas dehors, elle ne recevra plus d’argent pour moi et elle devra accueillir quelqu’un d’autre.

On arriva à la bibliothèque. Je cherchai une place pour me garer.

— Tu ne veux pas aller à la fac ?

— Ce n’est pas prévu.

— Pourquoi ? (Je ne comprenais pas.) Tu es… intelligent. La fac, ce sera du gâteau pour toi.

Il eut l’air mal à l’aise.

— Je ne sais pas. Ça coûte beaucoup d’argent, Souris, et je ne suis pas si riche que ça.

— Il y a des bourses et des aides. (Je me garai à l’arrière et coupai le moteur avant de me tourner de nouveau vers lui.) Tu t’es renseigné ?

Un muscle se crispa au niveau de sa mâchoire.

— Oui, je sais, mais… ça ne colle pas avec ma vision de l’avenir. Tu imagines ? Les gens tomberaient à la renverse s’ils apprenaient que j’allais à la fac.

Je fronçai les sourcils.

— Pas moi.

Il jeta un coup d’œil dans ma direction, puis détacha sa ceinture. Son sourire s’élargit.

— Tu as beaucoup changé, mais certaines choses sont restées les mêmes.

Je ne savais pas si c’était une bonne ou une mauvaise chose.

Rider tendit le bras vers moi pour me détacher.

— Tu ne m’as jamais vu de la même façon que les autres, m’expliqua-t-il.

À présent, j’étais perdue.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tu me prends… je ne sais pas. Pour quelqu’un que je ne suis pas. (Il se pencha entre les deux sièges pour attraper mon sac à l’arrière.) Un héros.

Pardon ?

Atterrée, je le regardai ouvrir sa portière et sortir avec mon sac. Je me secouai et retirai les clés du contact pour le suivre.

— Je ne te prends pas pour un héros !

Rider me dévisagea longuement.

— Tu es la seule personne qui pense que je pourrais aller à la fac.

Je dus accélérer pour réussir à suivre ses longues enjambées.

— C’est idiot.

Son expression se fit blasée tandis qu’il ouvrait la porte.

— Ça n’a pas d’importance.

— Si, au contraire. (Je m’arrêtai dans l’entrée et me tournai vers lui. Il s’était figé, la main tendue vers la porte suivante.) Tu pourrais aller à la fac si tu le voulais. C’est évident !

Les lèvres pincées, il leva les yeux vers le plafond. J’eus l’impression qu’une éternité s’était écoulée quand il murmura :

— Ah.

C’était tout ce qu’il avait à dire ?

Rider entra dans la bibliothèque et au bout d’un moment, je le suivis. Il se dirigea directement vers l’accueil. On avait de la chance : il restait une salle libre. Pendant qu’on avançait à travers les hautes rangées de livres, je respirai profondément. J’adorais l’odeur du papier. Et avec elle, un souvenir me revint en mémoire.

J’étais allongée sur le côté, les genoux remontés vers ma poitrine. Les larmes avaient séché sur mes joues. La soirée avait été affreuse. Les amis de M. Henry étaient venus lui rendre visite et ils ne partiraient pas avant un long moment. La chambre était glaciale et sombre et ma couverture trop fine. Je coinçai mes mains entre mes genoux pour les réchauffer.

Tout à coup, la porte s’ouvrit et quelqu’un entra. Je soupirai de soulagement. Rider s’approcha du lit. Je me poussai vers le mur. Le matelas trembla sous son poids. Quelques secondes plus tard, une légère lumière jaune apparut. La petite lampe torche n’attirerait pas l’attention des adultes.

Rider remonta ses genoux, lui aussi, et les pressa contre les miens, puis il prit une grande inspiration.

— « Il était une fois, un lapin tout en velours qui avait une allure

magnifique 1. »

Lorsque je relevai les yeux vers Rider, l’espace d’un instant, je revis celui qu’il était auparavant.

— Tu te souviens que tu me faisais la lecture ?

Il hocha la tête et un sourire naquit sur ses lèvres.

— Bien sûr.

On entra dans la salle privée en silence. À l’intérieur, il faisait frais. J’étais contente d’avoir mis un tee-shirt à manches longues.

Rider alluma la lumière, puis posa mon sac sur la table.

— Alors, dis-moi : pourquoi tu as décidé de venir à la bibliothèque ? me demanda-t-il avant que je puisse le relancer sur l’histoire de la fac.

La question qu’Ainsley m’avait posée la veille remonta à la surface, mais je la repoussai. J’aurais pu lui dire que c’était à cause de Paige, mais je doutais que ça lui fasse plaisir.

— Je me suis dit… que ce serait plus pratique.

Il hocha la tête.

Je l’observai un instant, puis m’approchai de mon sac pour l’ouvrir. Le bruit de la fermeture Éclair résonna dans la pièce aux murs blancs et froids. Il n’y avait rien d’autre qu’une table et quatre chaises. Et un stylo noir oublié au centre de la table.

Rider s’assit et posa le bras sur le dossier de la chaise à côté de la sienne. Quand il se tourna vers moi, un sourire taquin ornait ses lèvres. Nos regards se rencontrèrent et mon cœur s’emballa. Son sourire s’élargit. Les battements de mon cœur accélérèrent de plus belle.

— Pourquoi est-ce que tu… me regardes comme ça ?

À l’instant où la question franchit mes lèvres, je voulus la ravaler. C’était une question stupide.

Sa fossette se creusa.

— J’aime bien te regarder.

Je haussai les sourcils.

Il rit.

— Dit comme ça, ça fait vieux pervers, hein ? Ce que je veux dire, c’est que… Non, c’est vrai. J’aime te regarder. Désolé si ça fait pervers.

Le sourire aux lèvres, je secouai la tête.

— Non… c’est juste que…

— Quoi ? me pressa-t-il.

Qu’aurais-je pu lui dire ? Que je ne comprenais pas pourquoi il aimait me regarder ? Qu’il y avait des filles bien plus intéressantes, là dehors ? C’était pathétique de ma part. Je savais que je n’étais pas la fille la plus moche de la terre. J’étais… je crois, plutôt jolie. Mais j’étais également réaliste et mon physique n’était pas celui de Paige, Keira ou même Ainsley.

Je secouai la tête et m’efforçai de me concentrer sur autre chose.

— Tu veux… commencer ? lui proposai-je en sortant mon cahier.

Je l’ouvris et sortis la feuille que j’avais pliée à l’intérieur.

— J’aimerais bien, rétorqua-t-il avec un grand sourire, mais je n’ai encore rien écrit.

Je restai bouche bée.

— Quoi ?

— Je vais le faire, fit-il en battant l’air avec la main. Commence.

— Tu n’as fait que dessiner en cours ? Tu n’as pas travaillé du…

— Je le ferai, Souris. Fais-moi confiance. (Il leva la main et tendit son auriculaire vers moi.) Je te le promets.

Je soupirai.

— Pas besoin.

Rider se contenta de sourire et de se laisser aller en arrière, les bras croisés. Je baissai la tête sur mon discours. Les mots étaient flous, comme si mes yeux me jouaient des tours. Mon pouls s’emballa. Ma respiration se bloqua dans ma gorge.

— Tu peux le faire, dit-il d’une voix douce.

Je fermai brièvement les yeux. Oui. Je pouvais le faire.

— Le gouvernement des États-Unis… est composé de… trois branches…

Je parvins à aller jusqu’au bout.

Ce ne fut pas facile et j’étais à peu près sûre que j’avais dépassé les trois minutes. Je butais tellement sur les mots que mon temps se rapprochait sans doute davantage des dix minutes. Sans parler du fait que mes yeux allaient plus vite que mes lèvres. Cela n’aidait pas. Je recommençai assise, sur le conseil de Rider, puis encore une fois debout. Je le répétai tant de fois que je le connaissais presque par cœur.

Pendant ce temps, Rider m’écouta avec patience. Il méritait d’être canonisé. Car, franchement, je ne pensais pas que m’entendre massacrer un discours informatif une dizaine de fois était très agréable. Si on l’enregistrait, Satan pourrait s’en servir pour torturer des âmes en enfer.

— Ça… ça m’énerve de devoir réfléchir avant de prononcer le moindre mot. (Je m’assis et posai la feuille sur la table. Mes bras retombèrent sur mes genoux.) J’ai honte. Les gens vont se moquer de moi.

— Les gens sont des abrutis, Souris. Tu le sais. (Il s’interrompit et repoussa doucement mes cheveux derrière mon épaule.) Tu n’as pas à avoir honte.

Je jetai un coup d’œil dans sa direction. À son regard sérieux et ses lèvres pincées, il était clair qu’il pensait ce qu’il disait. Mais il avait tort.

— J’ai… honte.

— Il faut que tu arrêtes de te voir à travers le regard des autres. (Il se tourna vers moi et plongea les yeux dans les miens. Sa jambe effleura la mienne.) C’est un état d’esprit. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent. Ils peuvent penser ce qu’ils veulent, du moment que tu apprends à t’en moquer.

Eh bien…

C’était très profond et mature.

— On croirait entendre le Dr Taft, lui dis-je.

Surpris, il haussa les sourcils.

— Qui ça ?

— C’était…

Oh. Attendez une minute. Rider ignorait que j’avais vu un thérapeute.

Il pencha la tête sur le côté.

— Quoi ?

Oh, non. J’aurais dû réfléchir avant de parler. Au fond de moi, je savais que suivre une psychothérapie n’était pas honteux. Avec une enfance comme la mienne, la nôtre, c’était même quasiment un passage obligé. Pourtant, aller voir un psy était parfois mal vu. Tout comme mon mutisme.

Et Rider ? Il avait l’air de s’en être sorti sans trop de séquelles, mais était-ce vraiment le cas ? Il ne voyait pas de psychologue, il parlait normalement, mais allait-il bien, au fond de lui ? Il n’arrêtait pas de sécher les cours, et d’après lui, personne ne s’en souciait. Rider y croyait dur comme fer. N’avait-il donc aucun espoir ?

— Souris ? (Il tira légèrement sur une mèche de mes cheveux.) C’est qui, le Dr Taft ?

Je reportai les yeux sur mon discours. Pourquoi est-ce que je réfléchissais autant ? Rider n’allait pas arrêter d’être mon ami à cause de ça. Je pris une légère inspiration.

— Le Dr Taft était… mon psychothérapeute. Je l’ai vu pendant trois ans. J’ai arrêté il y a quelque temps parce que… je me sentais prête.

— Oh. Cool.

Cool ? D’accord. Combien de fois avait-il entendu une fille de dix-sept ans lui dire qu’elle avait suivi une thérapie ? Je jetai un coup d’œil dans sa direction. Il me dévisageait. Son expression était chaleureuse.

— C’est vrai ?

Rider haussa les épaules.

— Ça ne m’étonne pas. Tu as vu… des trucs terribles. On t’a fait des choses affreuses. Non, en fait, je suis rassuré que tu aies pu en parler à quelqu’un.

Je l’examinai un instant.

— Tu… le penses vraiment ?

Il hocha la tête.

— Et toi ? demandai-je. (Il cligna les yeux comme s’il ne comprenait pas ma question.) Tu as grandi… avec moi. Tu as vu des trucs terribles, toi aussi.

— Je vais très bien, répondit-il en détournant le regard.

J’observai son profil.

— J’étais là, Rider. Je me souviens de…

— Je vais très bien, répéta-t-il en me regardant, cette fois, dans les yeux. Je te le promets.

Les lèvres pincées, je secouai lentement la tête.

— Tu m’as dit que tu repensais souvent… à cette nuit-là.

Rider se crispa avant de soupirer.

— Parfois, murmura-t-il avant de parler normalement. Mais je pense surtout à ce qui t’est arrivé.

Mon ventre se serra. Heureusement, je n’avais rien avalé depuis le déjeuner.

— Rider…

— J’aurais dû être là, dit-il. (Ses yeux s’assombrirent.) J’aurais dû trouver un moyen de retourner dans la maison. Je savais que ce fils de pute allait finir par s’en prendre à ta poupée.

J’ouvris la bouche pour dire quelque chose, mais les mots ne vinrent pas. J’adorais Lapine. Parce que Rider me l’avait rapportée le jour où Mlle Becky l’avait emmené au centre commercial, mais pas seulement. Pendant des années, cette poupée avait été ma seule possession. Ce n’était pas une poupée d’occasion. Elle n’avait appartenu à personne d’autre que moi et je n’avais pas eu à la partager. Elle était à moi et elle était magnifique.

Elle l’avait été, en tout cas.

À l’âge de douze ans, j’avais arrêté de trimballer Lapine partout avec moi. J’étais devenue trop grande pour ça. Mais M. Henry et Mlle Becky savaient à quel point cette poupée comptait pour moi. Ce soir-là, M. Henry me l’avait confisquée et… ça s’était mal terminé.

Rider se passa la main dans les cheveux puis la posa contre sa nuque.

— Si je ne lui avais pas répondu ce soir-là, rien de tout ça ne se serait produit. Tu n’aurais pas été seule avec lui. Tu n’aurais pas vu ce que tu as vu. (Baissant la main, il rejeta la tête en arrière.) C’est l’un de mes plus grands regrets.

— Quoi ? coassai-je. Mais ce n’était pas… ta faute !

Rien n’avait été la faute de Rider.

— Il a jeté ta poupée au feu ! grommela-t-il.

Et dans un élan de désespoir et de bêtise, j’avais essayé de la sauver. Si je n’avais pas vu ce que j’avais vu ce soir-là, j’aurais peut-être réagi différemment. Mais l’idée de perdre Lapine avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Quand j’avais vu la seule chose que je possédais, le cadeau de Rider, jetée au feu, j’avais paniqué. J’avais dépassé M. Henry en courant et plongé la main dans le feu. Je me rappelais vaguement le rire de M. Henry, puis les cris terrifiants et une odeur pestilentielle.

Les cris étaient les miens.

Rider ne dit rien. Il se contenta de prendre ma main gauche dans la sienne. Ses doigts étaient froids contre les miens. Il fit remonter ma manche jusqu’à mon coude, puis tourna mon bras, comme il l’avait fait ce jour-là, sur le parking.

— Je n’arrive pas à croire que tu n’aies aucune cicatrice. (Il passa son pouce sur mon poignet et j’en eus le souffle coupé. Un frisson descendit le long de ma colonne vertébrale.) La peau est plus rose que sur le reste du bras, c’est tout. C’est incroyable.

J’avais la bouche sèche. Son pouce remonta sur ma peau jusqu’à mon coude.

— J’aurais voulu que rien de tout ça ne se produise. (Il déglutit.) Alors, je ne t’aurais pas… (Il s’interrompit et me sourit.) Ça s’est bien terminé, en tout cas. Comme quoi, parfois, de bonnes choses peuvent ressortir des situations les plus merdiques.

— Ce n’était pas ta faute, insistai-je parce que je le pensais. Tu ne pouvais pas me surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je n’étais pas sous ta responsabilité.

Son regard soutint le mien. Il semblait réfléchir à ce qu’il voulait dire.

— Bref, dit-il pour conclure. Ça n’a pas d’importance. Tout ce que je veux dire, c’est que tu n’as pas à avoir honte. La façon dont tu parles ne fait pas tout. Si des gens t’embêtent, ils ne méritent pas ton attention. C’est toi qui décides de l’importance que tu donnes à leurs paroles.

— Et s’ils continuent malgré tout ? demandai-je.

Rider eut un sourire en coin.

— Alors, je les frapperai. (Je haussai les sourcils.) Je suis sérieux.

Je ris à gorge déployée. Quand je reportai mon attention sur Rider, je m’aperçus qu’il me regardait intensément.

— Quoi ? lui demandai-je tandis que mon sourire disparaissait lentement.

Il eut un léger hochement de tête.

— Rien. (Il marqua une pause.) C’est juste que je ne t’avais plus entendue rire comme ça depuis… très longtemps. Ça te va bien.

Je souris de nouveau.

— Très bien, même, ajouta-t-il en me regardant dans les yeux. (Son pouce dessinait toujours de petits cercles sur mon bras.) J’espère que ça t’arrivera souvent maintenant.

1. Le Lapin de velours, livre écrit par Margery Williams en 1922. (N.d.T.)

OceanofPDF.com