L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 7 sur 42

Pages du PDF

L’éternité c’est compliqué

Chapitre 4

 

Je ne me rappelais pas comment j’étais rentrée, ce qui n’était sans doute pas une bonne chose. J’avais conduit en pilotage automatique. Une fois à la maison, mes retrouvailles avec Rider ne me paraissaient plus réelles. J’avais l’impression d’avoir rêvé.

Je m’efforçai de me calmer.

Quatre ans. Quatre ans à me débarrasser de mes blessures et de mes angoisses. Quatre ans à essayer de tourner la page de dix années d’atrocités, à faire mon possible pour tout oublier. Tout sauf Rider, car il méritait que je me souvienne de lui. Il faisait partie de mon passé. Le bon côté de mon passé. Mais un passé que j’aurais préféré ne pas convoquer.

Je me précipitai à l’intérieur et entrai en trombe dans la cuisine. Rosa était là. Elle portait une blouse bleue décorée de pattes de chat et ses cheveux étaient coiffés en queue-de-cheval. Elle avait tenu à rentrer tôt aujourd’hui. En me voyant, elle haussa les sourcils.

— Eh bien, tu vas où comme ça, Flash ? me demanda-t-elle en posant son bol sur le plan de travail.

Un parfum de vinaigrette à l’italienne s’en échappait.

Tant de mots cherchaient à franchir mes lèvres ! J’avais besoin de lui dire que j’avais vu Rider, parce que ça rendrait la chose réelle, mais ma gorge était nouée. Si je lui en parlais, il y avait de grandes chances qu’elle panique.

Rosa avait assisté à mon évolution. Et même si la philosophie du Dr Taft était d’accepter son passé tel qu’il était, Carl et Rosa, eux, préféraient que je le laisse derrière moi. Ils pensaient que je devais avancer en mettant mon passé de côté. Et Rider en faisait partie.

Alors je me contentai de hausser les épaules et de modifier ma trajectoire vers le frigo d’où je sortis un Coca.

— Comment s’est passé ton premier jour ? me demanda-t-elle en grimaçant face à mon choix de boisson.

Je souris en me tournant vers elle. Pourtant, j’avais l’impression que des serpents grouillaient dans mon estomac. Ils y avaient élu domicile depuis que j’étais montée dans ma voiture.

Rosa pencha la tête sur le côté et attendit que je réponde.

Avec un soupir, je fis rouler la cannette entre mes mains.

— Ça va.

Un sourire étira ses lèvres et des rides apparurent au coin de ses yeux.

— C’est très bien. Génial, même. Tu n’as rencontré aucun problème ?

Je secouai la tête.

— Tu t’es fait des amis ?

J’étais à deux doigts de secouer la tête, mais je me ravisai.

— Je… Il y avait une fille dans mon cours d’anglais.

Elle eut l’air étonné.

— Tu lui as parlé ?

Je haussai les épaules.

— Plus ou moins.

À la voir, on aurait dit qu’un troisième bras venait de me pousser.

— Qu’est-ce que ça veut dire, « plus ou moins » ?

J’ouvris mon Coca.

— Elle est dans ma classe. Elle est venue se présenter. Je crois que j’ai prononcé… sept mots devant elle.

La surprise laissa place à l’enthousiasme. Contente de moi, je me redressai. L’espace d’un instant, j’en oubliai Rider. Son sourire rayonnant de fierté m’emplissait de chaleur.

« Montre-nous que tu vas mieux. » C’était ce que m’avait dit Carl le matin même. Ce sourire prouvait que j’y étais parvenue. Rosa avait conscience du chemin que j’avais parcouru et elle savait à quel point c’était difficile pour moi de parler à une inconnue, même s’il ne s’agissait que de sept petits mots.

— C’est super.

Elle s’approcha de moi et me prit dans ses bras. Je respirai profondément l’odeur étrange du savon antibactérien mélangée au parfum de pomme de sa crème hydratante. Elle me caressa le front avant de s’écarter et posa les mains sur mes bras.

— Qu’est-ce que je t’avais dit ?

— Que… que ce ne serait pas si difficile que ça, répondis-je.

— Et pourquoi ?

Je jouai avec la languette de mon soda.

— Parce que… le plus dur est derrière moi.

Elle me fit un clin d’œil.

— Exactement ! (Elle m’étreignit encore une fois.) Je suis désolée de ne pas avoir été présente ce matin. Je m’en veux d’avoir raté ça.

— Je… Je sais.

Mon sourire s’élargit à tel point qu’il en fut presque douloureux. Rosa n’était peut-être pas ma mère biologique, mais elle était la maman idéale. J’avais énormément de chance.

Alors qu’elle allait reprendre la parole, son portable sonna. Elle leva une main pour me faire signe d’attendre avant de l’attraper et de répondre. Aussitôt, elle se crispa.

— Mince, jura-t-elle. Un instant, s’il te plaît. (Elle posa la main sur le micro.) Il faut que j’aille à l’hôpital. Le patient qu’on a opéré ce matin souffre de complications.

— Oh non, murmurai-je.

J’espérais qu’elle n’allait pas perdre son patient. Rosa Rivas incarnait l’expression « solide comme un roc », j’étais prête à vérifier sur Google… mais elle vivait la perte de chaque patient comme celle d’un être cher. C’étaient les seuls moments où je l’avais jamais vue boire. Dans ces cas-là, elle attrapait une bouteille de vin et disparaissait dans son bureau, la porte fermée, jusqu’à ce que Carl réussisse à l’en faire sortir.

Je m’étais toujours demandé si c’était à cause de Marquette ou si c’était le lot de tous les médecins. Marquette était décédée cinq ans avant que j’entre dans leur vie. Cela ferait donc bientôt dix ans. Pourtant, je savais que leur souffrance était toujours aussi vive.

— Ça arrive, dit Rosa en soupirant. Carl rentre tard ce soir. Il y a des restes dans le frigo.

Je hochai la tête. Ils travaillaient tous les deux à Johns Hopkins, l’hôpital où était née la chirurgie à cœur ouvert. C’étaient eux qui me l’avaient appris. Hopkins était l’un des meilleurs hôpitaux du monde. Lorsqu’ils n’opéraient pas, ils enseignaient.

Elle hésita avant de jeter un coup d’œil au téléphone.

— On discutera demain matin, d’accord ?

Son regard sombre soutint le mien un instant, puis elle m’adressa un léger sourire.

— Attends ! lui dis-je soudain, alors qu’elle s’éloignait. (Cela nous surprit toutes les deux. Le rouge me monta aux joues.) Qu’est-ce que ça veut dire : no la mires ?

Ma prononciation était un vrai massacre. Pas étonnant pour une fille qui ne comprenait rien à l’espagnol.

Elle haussa les sourcils.

— Pourquoi tu me poses cette question ?

Je haussai les épaules.

— Quelqu’un te l’a dit ?

Comme je ne répondais pas, elle soupira. Finalement, je n’étais pas certaine de vouloir savoir ce que ça signifiait.

— En gros, ça veut dire : « Ne la regarde pas. »

Oh.

Oh.

Rosa plissa les yeux. J’avais le sentiment qu’on allait avoir beaucoup de choses à se dire le lendemain matin. Avec un signe de la main à son intention, je quittai la cuisine et montai les marches de l’escalier deux à deux.

Ma chambre était située au bout du couloir, à côté de la salle de bains, et donnait sur la rue. Rosa disait qu’elle était d’une taille correcte. Moi, j’avais l’impression de vivre dans un palace. Il y avait la place pour un lit, une armoire et un bureau. Mais ce que je préférais, c’était l’espace sous la fenêtre où je pouvais m’asseoir pour regarder les gens passer.

Et puis, surtout, cette chambre n’avait pas appartenu à Marquette. Je m’en voulais de penser ainsi, mais c’était déjà difficile pour moi de conduire sa voiture et de réfléchir à ce que j’allais étudier à la fac à sa place. Dormir dans son lit aurait été trop éprouvant.

Laissant tomber mon sac sur le lit, j’attrapai mon ordinateur portable et m’assis sur le rebord de la fenêtre. Je posai ma cannette à côté de moi. Dès que l’ordinateur s’alluma, une notification de ma messagerie instantanée apparut.

Ainsley.

Sa photo de profil avait été prise durant l’été. Ses cheveux blonds avaient éclairci au soleil et des lunettes noires cachaient la moitié de son visage. Elle adressait une moue travaillée à l’objectif.

Tu t’en es tirée vivante ?

Je souris et répondis simplement :

Oui.

Alors ? C’était comment ?

Je me mordis les lèvres et fermai brièvement les yeux avant de taper les mots que j’avais voulu hurler un peu plus tôt.

Rider est dans le même lycée que moi.

Différentes versions de « Oh, mon Dieu » et « Quoiiii ? » explosèrent sur mon écran. Ainsley savait tout à propos de Rider. Elle était également au courant pour mon enfance. Je ne lui avais pas tout dit. Certaines choses étaient plus faciles à taper sur un clavier que d’autres, et je n’étais pas la fille la plus bavarde du monde.

Dans tous les cas, elle comprenait à quel point c’était important pour moi.

Ça fait quatre ans que tu ne l’as pas vu ! Je vais faire pipi dans ma culotte, Mall !!! C’est trop bien ! Il faut que tu me racontes tout !

Sans cesser de me mordiller les lèvres, je lui fis un résumé de la journée. Des onomatopées m’interrompaient de temps à autre. Une fois que mon compte rendu fut terminé, Ainsley me dit :

Dis-moi que tu as son numéro !

Euh. Non. Mais il a le mien.

Apparemment, cela faisait l’affaire. On continua de discuter jusqu’à son couvre-feu. Ainsley devait suivre des règles très strictes par rapport à son utilisation d’Internet depuis que sa mère l’avait surprise en train d’envoyer des photos à Todd, son petit ami, en juillet dernier. Ce n’étaient pas des photos très dénudées, seulement en bikini, mais sa mère avait pété un câble. À mon grand amusement, elle lui avait fait regarder des vidéos d’accouchement en guise de mise en garde.

Ainsley en avait conclu qu’elle n’aurait jamais d’enfants… mais le sexe l’intéressait toujours autant.

Elle se déconnecta après m’avoir fait promettre que l’on se verrait durant le week-end. Je passai le reste de la soirée à traîner dans la maison. J’étais trop excitée pour manger les restes de poulet de Rosa, alors qu’il avait mariné dans du citron et de l’orange et paraissait délicieux. J’essayais de ne pas penser au lycée, à Rider ou à mon portable qui était resté silencieux toute la soirée, mais c’était mission impossible. Après tout, la journée ne s’était pas du tout déroulée comme je l’avais imaginé.

Autrement dit : je n’étais pas en pleurs, roulée en boule dans un coin. Et même si la cantine avait été une catastrophe, j’avais réussi à parler à Keira. Sept mots, c’était mieux que rien. Ma première journée s’était passée sans crise majeure. C’était une très bonne chose, mais…

Je ne savais pas quoi penser de mes retrouvailles avec Rider.

Tout en faisant les cent pas devant mon lit, je caressai du bout des doigts la peau à l’intérieur de mon bras. Un mélange d’excitation et d’angoisse tourbillonnait en moi et menaçait de me submerger. J’avais hâte de le revoir et de lui parler encore, mais je… Seigneur. C’était difficile de réfléchir à tout ça, car quand je pensais à Rider, tout un tas d’émotions refaisaient surface.

Comme la culpabilité.

Je m’arrêtai devant la fenêtre et fermai les yeux. Rider s’était fait… Il s’était fait frapper à cause de moi. Un nombre incalculable de fois. Il avait pris les coups à ma place… jusqu’à cette nuit fatidique où il s’était retrouvé impuissant. Au bout du compte, j’avais réussi à échapper à cette vie. J’avais eu droit à une seconde chance. Une nouvelle famille (des médecins !) m’avait accueillie, et à présent, j’avais tout ce que je désirais à portée de main. Qu’était-il arrivé à Rider ? Je n’en avais pas la moindre idée.

Au fond de moi, je savais qu’il n’avait pas eu autant de chance. C’était injuste. La brûlure acide que je ressentais au creux de mon ventre s’accrut. Comment pouvait-il me regarder dans les yeux sans penser à tout ce qu’il avait sacrifié pour moi ?

Mon Dieu.

Je secouai les mains et recommençai à faire les cent pas. Bon. Il fallait que je me détende et que je voie le côté positif de la situation. Rider était vivant. Il allait à l’école, il était peut-être en couple avec la jolie fille du cours d’expression orale, et il n’avait aucune blessure apparente. Il n’avait pas l’air de me détester. Ce n’étaient que des bonnes choses. Sans oublier que j’avais survécu à ma première journée de lycée.

C’était sans doute le plus important.

D’ailleurs, à ce propos, j’étais censée lire un chapitre de mon livre d’histoire.

Finalement, je lus jusqu’à ce que j’entende la porte du garage s’ouvrir. Refermant mon livre, je m’allongeai et éteignis la lumière. Carl et Rosa n’entreraient pas dans ma chambre s’ils pensaient que je dormais. Le souvenir de mes insomnies lors des premiers mois était encore trop présent dans leurs esprits.

Au moment où j’étais en train de m’assoupir, mon téléphone bipa sur la table de nuit. Soudain bien éveillée, je l’attrapai et regardai de quoi il s’agissait. Mon cœur remonta le long de ma gorge.

Trois petits mots d’un numéro inconnu.

Bonne nuit, Souris.

OceanofPDF.com