L’éternité c’est compliqué
Chapitre 18
J’avais conscience que ce n’était pas réel.
Dans les confins de mon esprit, je savais que ce que je voyais, ce que j’entendais n’avait pas vraiment lieu. Je le savais, mais j’étais incapable de m’en détacher. Tout avait commencé avec des voix. Fortes. Violentes. Explosives. Comme une bombe chargée de terreur.
Les mains plaquées sur les oreilles, je reculai jusqu’à toucher le mur. J’aurais voulu fermer les yeux, mais je ne pouvais pas. On aurait dit que mes paupières étaient bloquées, retenues par des épingles. Je ne pensais même plus à la douleur que j’avais ressentie au niveau du visage.
Les joues empourprées et les yeux injectés de sang, M. Henry tirait Rider par le bras sur le linoléum sale et déchiré. À présent, Rider était presque aussi grand que M. Henry, mais l’homme pesait bien cinquante kilos de plus que lui et il criait si fort que je ne comprenais pas ce qu’il disait. Rider se débattait. Il couvrait son nez avec sa main. Du sang coulait entre ses doigts. Mon ventre se serra.
M. Henry ouvrit violemment la porte de derrière. Un air glacial s’engouffra à l’intérieur et fit tomber de minuscules flocons de neige sur le sol jaunâtre. Les pans de la moustiquaire déchirée battaient au vent.
— J’ai assez supporté tes conneries, le morveux. Tu trouves que c’est pas juste ? On verra si tu dis la même chose après avoir passé deux heures dehors.
En un clin d’œil, M. Henry jeta Rider à l’extérieur, sur le perron couvert de neige. Il ne portait qu’un jean et un tee-shirt. Il faisait bien trop froid.
La porte se referma dans un grand bruit. Il était trop tard.
Quand M. Henry se tourna vers moi, la panique fit battre mon cœur encore plus fort.
Dehors, Rider tapait des poings contre la porte. Je reculai. Plus rien ne se dressait entre le regard trouble de M. Henry et moi.
— Dégage, merdeuse ! hurla-t-il en postillonnant. Sinon tu vas vite le regretter.
Je me retournai et courus hors de la cuisine. Une fois dans ma cachette, je me blottis contre le mur et passai mes doigts sur mon nez. J’avais mal, mais il n’y avait pas beaucoup de sang sur ma main quand je la baissai.
Réveille-toi. Je t’en prie. Réveille-toi.
Le cœur battant à vive allure, j’écoutai M. Henry marcher d’un pas lourd vers le salon. Quelques secondes plus tard, la télévision s’alluma, assourdissante. Il comptait vraiment laisser Rider dehors. Seigneur. Dans la neige et le froid, il ne résisterait pas longtemps. Je devais faire quelque chose.
Au bout de quelques minutes, je sortis de ma cachette et montai l’escalier en faisant le moins de bruit possible, puis empruntai le couloir.
Ne va pas dans cette chambre. Ne va pas dans la chambre !
Je poussai la porte. Une douce lumière jaune vacillait. Mlle Becky était allongée sur le lit. Après avoir murmuré son nom, je m’approchai du lit et la touchai. Sa peau était bizarre. Il y avait quelque chose de pas normal. Je le savais. Au fond de moi, je le compris. Un cri remonta le long de ma gorge.
Ne fais pas de bruit.
Des hurlements. Des hurlements résonnaient. Et je ne pouvais rien y faire. Ces cris, c’étaient les miens. Je reculai pour sortir de la chambre. En bas, M. Henry hurla, lui aussi, tandis que je dévalais les marches de l’escalier. Il fallait que je retrouve Rider et que nous nous échappions. Mon cœur battait à tout rompre. Je savais ce qui allait se passer et je ne voulais pas le voir, mais je l’avais déjà vu.
Réveille-toi. Je t’en prie. Réveille-toi.
Au moment où j’atteignis la porte de la cuisine, M. Henry apparut, criant et crachant en même temps. Je n’arrivais pas à prononcer le moindre mot. Il m’attrapa par le bras et me tira dans le salon. Le feu crépitait dans la cheminée. Sans me lâcher, il se pencha pour attraper quelque chose derrière son fauteuil.
Ce n’est qu’un rêve. Seulement un rêve. Réveille-toi.
Lorsqu’il se redressa, il tenait Lapine dans son poing. J’aurais reconnu cette poupée entre mille. Il me l’avait confisquée trois mois plus tôt parce que je n’avais pas bien refermé la bouteille de lait. Je savais où elle était cachée, mais je n’étais pas assez idiote pour aller la chercher moi-même.
Il libéra mon bras, mais pressa la poupée contre mon visage. Je reculai vivement et me heurtai à la table basse.
Réveille-toi. Réveille-toi.
M. Henry jura.
— Vous me faites chier avec vos conneries ! Il a fallu qu’on me refile un je sais tout et une attardée !
Serrant la poupée dans son poing, il avança vers la cheminée d’un pas rageur.
J’écarquillai les yeux et…
— Mallory !
Je me redressai d’un bond en haletant. Je n’étais pas seule. Il y avait des mains posées sur mes bras. Un cri rauque m’échappa et je me débattis.
— Tout va bien, dit la voix. (Je reconnus enfin Carl.) Tout va bien, Mallory. Tu as encore fait un cauchemar.
— Noir, réussis-je à articuler en m’adossant à la tête de lit. Il fait…
Ma lampe de chevet s’alluma, illuminant légèrement la chambre. Carl était assis au bord de mon lit. Ses cheveux étaient en pagaille, son tee-shirt froissé et il avait encore les yeux ensommeillés.
Ma poitrine me faisait souffrir.
— Tout va bien, Mallory, répéta Carl en passant une main dans mes cheveux humides. Ce n’était qu’un cauchemar. Tout va bien. Tu es en sécurité.
En sécurité.
Je fermai les yeux. J’étais en sécurité, mais par le passé… je ne l’avais pas été. Et ces épisodes de ma vie me hanteraient à tout jamais.
Carl s’éloigna un instant avant de revenir avec une bouteille d’eau fraîche. Il me la tendit.
— Bois lentement.
Les doigts tremblants, je défis le bouchon et portai le goulot à mes lèvres. Je pris une petite gorgée puis une autre qui rafraîchirent ma gorge sèche.
Carl attendit que je baisse la bouteille pour reprendre la parole.
— Nous sommes inquiets, Mallory.
Ma respiration se bloqua dans ma gorge. Il n’y allait pas par quatre chemins. Il ne l’avait jamais fait.
— Avant la rentrée, cela faisait presque deux ans que tu n’avais pas fait de cauchemars, mais maintenant tu en fais régulièrement, me dit-il en me dévisageant. Nous sommes inquiets.
— Pourquoi ?
Il pencha la tête sur le côté.
— Pour toi. À cause du lycée, du retour de Rider dans ta vie… peut-être que ça fait trop de choses à la fois, Mallory. Tu…
— Ce n’est pas trop, le coupai-je. J’ai juste…
— Tu as encore fait un cauchemar, répéta-t-il comme si je ne le savais pas déjà. On se fait du souci, c’est tout. On ne veut pas que tu perdes pied.
Que je perde pied, comme si j’étais une faible créature que le stress suffisait à faire plier. Un accès de colère naquit dans ma poitrine. C’était étrange. Je n’avais pas l’habitude de ressentir ce genre de choses envers Carl.
— Je vais bien, dis-je d’une voix forcée. Je ne perdrai pas pied. C’était juste… un cauchemar. Ce n’est pas grave. Ça n’a rien à voir avec le lycée ni Rider.
— En ce qui concerne Rider, je n’en suis pas si sûr. (Quand j’ouvris la bouche, il leva la main pour m’empêcher de parler.) Mais seulement parce qu’il est normal que son retour dans ta vie fasse… fasse remonter des souvenirs souvent effrayants à la surface.
Ses paroles étaient sensées, mais je secouai la tête.
— Je vais bien.
Carl me regarda un long moment, avant de hocher la tête et de soupirer.
— D’accord. (Il se leva.) Mais n’oublie pas que tu peux te confier à nous.
À quel sujet ? Je l’ignorais, mais je hochai tout de même la tête. Il me dévisagea une dernière fois avant de sortir de la chambre et de refermer doucement la porte derrière lui. J’avais assuré à Carl que j’allais bien, mais je savais qu’il ne me croyait pas.
En vérité, je n’étais pas certaine d’y croire moi-même.
Le vendredi, Rider ne vint pas au lycée.
Paige non plus. Lorsque je les imaginai ensemble, des nœuds se formèrent dans mon estomac. C’était la première fois qu’il manquait l’école depuis un long moment.
À la fin de la journée, je rassemblai mes affaires sans quitter Hector des yeux. Lui demander des nouvelles de Rider aurait été simple et efficace. J’étais persuadée qu’il savait pourquoi il n’était pas là. Les doigts serrés autour de mon sac, je me forçai à parler.
— Hector ?
Il se tourna aussitôt vers moi avec un sourire aux lèvres.
— Salut !
Je fis le tour de mon bureau.
— Est-ce que Rider… va bien ? Il n’est pas venu aujourd’hui, lui dis-je, même si c’était évident. J’ai compris qu’il était… avec Paige… mais je voulais m’assurer… qu’il allait bien.
Son sourire s’élargit tandis qu’il jetait un coup d’œil au siège vide.
— Il n’est pas avec Paige. Pas aujourd’hui. (Ses yeux verts se posèrent de nouveau sur moi.) Enfin, je ne crois pas.
— Oh.
Je me mordis l’intérieur de la joue. Il regarda derrière lui avant de soupirer.
— Ils n’y sont pas allés de main morte hier soir. Du coup, ça ne m’étonne pas qu’elle ne soit pas venue non plus, mais…
Derrière son épaule, je vis M. Santos s’approcher de nous.
— Mais quoi ?
— Mais il a trop forcé, hier soir. (Hector passa son sac à son épaule.) Il ne pouvait pas réussir à se réveiller ce matin.
— Trop forcé ? répétai-je bêtement avant de comprendre.
Rider avait bu.
— Il faut que j’y aille. Je travaille, me dit Hector. À plus tard, bebé ?
Sous le choc, je hochai la tête, mais restai plantée là un long moment. Rider s’était disputé avec Paige, puis s’était saoulé. L’estomac noué, j’avançai vers l’avant de la classe.
— Mallory ? Je peux te parler un instant ? me demanda M. Santos. (Je m’arrêtai près de la porte et il vint me rejoindre.) Ça t’irait, mercredi, pour ton discours ?
Les pensées ailleurs, j’acquiesçai d’un mouvement de tête.
— Super. (Il me tapota le bras.) J’ai hâte d’entendre ça.
Après avoir quitté la classe, je m’arrêtai à mon casier pour récupérer les livres et cahiers dont j’aurais besoin durant le week-end. J’avais la tête ailleurs. Et la sensation de brûlure que j’éprouvais au fond de moi ressemblait beaucoup à de la culpabilité.
Le soir, je passai un long moment à regarder mon téléphone portable, les doigts en suspens au-dessus de l’écran. Ainsley m’avait conseillé d’envoyer un message à Rider… avant de me faire promettre qu’on se verrait le lendemain.
Envoyer un message à Rider.
Ce n’était pas si simple.
Enfin, si. Cela l’était pour M. et Mme Tout-le-monde.
Mais pour moi, c’était un pas de géant. Je n’avais jamais fait le premier pas avec lui, ou avec un garçon tout court. Comme d’habitude, je réfléchissais trop. Rider était mon ami. Prendre de ses nouvelles était normal.
La frustration me donnait chaud et me mettait mal à l’aise. Les yeux rivés sur mon téléphone, j’appuyai sur le prénom de Rider et ouvris un nouveau message.
Ça va ?
Je l’effaçai aussitôt. À la place, j’écrivis :
Tout va bien ?
C’était moins personnel. Je cliquai sur « Envoyer », puis jetai mon téléphone au pied de mon lit.
Quand Rider me répondit, il était presque 22 heures.
Oui. On se voit lundi.
Le soulagement m’envahit, mais tant de pensées se bousculaient dans mon esprit que j’eus du mal à m’endormir. Au moins, je ne fis pas le moindre cauchemar. Ce qui était une bonne chose, car je ne voulais pas que Carl et Rosa paniquent et me retirent de l’école.
S’ils pensaient que c’était mieux pour moi, ils n’hésiteraient pas à le faire.
*
* *
Les banderoles pour le bal de l’automne étaient apparues durant le week-end dans tous les couloirs de Lands High. Elles étaient partout. Il y avait aussi des posters accrochés aux murs et sur les casiers. Le bal aurait lieu le dernier week-end d’octobre, soit deux semaines plus tard.
J’avais du mal à croire que cela faisait déjà deux mois que j’avais intégré le lycée. Le temps passait vite et très lentement à la fois.
Rider réapparut le lundi, en même temps que Paige. Il vint me chercher à la porte de ma classe pour m’accompagner en expression orale. Je ne lui demandai pas ce qui s’était passé entre Paige et lui et ne mentionnai pas ce qu’Hector m’avait dit. Il n’en parla pas de lui-même. En revanche, je remarquai que Paige était arrivée quelques secondes seulement avant que la cloche ne sonne. Elle regarda Rider qui ne lui accorda pas la moindre attention. Je ne savais pas ce qui se passait.
Puis quelqu’un fit un discours. Le premier d’une longue série. Et je me rappelai le sérieux de la situation. La classe tout entière allait passer au tableau cette semaine. Moi-même, je ferais mon discours le mercredi, à l’heure du déjeuner.
La panique grandit en moi comme une mauvaise herbe envahissant mes veines. Tout le monde allait savoir que je… que je n’étais pas comme eux. Pendant que je regardais les autres se lever et parler, je tentai de me concentrer sur ce que je pouvais contrôler. Je me souvins aussi de ce que Rider m’avait dit à la bibliothèque.
Les autres auraient toujours des remarques désobligeantes.
Tout ce que je pouvais faire, c’était m’appliquer pour réciter mon discours devant M. Santos. Je le répétai donc devant Carl et Rosa à la moindre occasion, et toute seule. Rider, lui, n’avait toujours rien écrit. Son retard ne semblait pas le perturber. Chaque fois que je le lui faisais remarquer, il changeait de sujet et disait :
— Quand tu auras réussi, je t’emmènerai au garage.
Je grimaçais, mais j’étais curieuse de découvrir l’endroit où il travaillait. J’avais envie de voir ce qu’il faisait. Et même si c’était mal de ma part, j’avais envie de le voir, lui. Par contre, je n’étais pas une gerbille. Je n’avais pas besoin qu’on me récompense.
À moins que la récompense ne soit du queso fait maison. Dans ce cas-là, aucun problème.
Le mardi, le bal de l’automne était sur toutes les lèvres. La moitié du lycée trépignait d’impatience. L’autre s’en moquait. La table à laquelle j’étais assise faisait partie du premier groupe. Pour être franche, je n’avais pas pensé une seule fois au bal avant de voir les bannières. Son existence m’était complètement passée au-dessus de la tête. Pas parce que ce n’était pas un événement agréable ou que les bals de lycée ne me plaisaient pas. C’était simplement le genre de choses auquel je n’avais pas encore eu l’occasion de participer. Maintenant que je pouvais, une partie de moi pensait que ça pouvait être sympa. Ce serait une expérience.
Malheureusement, je n’avais pas de robe.
Ni de cavalier.
— Tu le fais quand, ton discours ? me demanda Keira à la cantine.
Elle était censée passer le mercredi, pendant le cours, comme une personne normale.
C’était la première fois que l’on me posait la question. Je n’avais pas envie de répondre, mais cela aurait été bizarre et j’étais bien assez étrange comme ça.
— Demain, lui dis-je, les yeux rivés sur mon assiette. Demain… pendant la pause de midi.
Keira ne réagit pas tout de suite. J’osai lever les yeux vers elle. Elle avait les sourcils froncés.
— Tu passes seulement devant M. Santos ?
Je hochai la tête en espérant qu’elle ne réagirait pas comme Paige.
— Super, fit-elle en attrapant sa serviette. (Jo et Anna s’installèrent en face de nous.) Parler en public, ça me rend toujours très nerveuse.
— C’est vrai ? m’exclamai-je, surprise.
— Oui.
— Mon Dieu. J’espère que tu ne vomiras pas, dit Jo en posant son menton sur sa main. Tu as vu Pitch Perfect ?
Je hochai la tête.
— Elle a fait la même chose qu’Aubrey lorsqu’elle a dû présenter son exposé en cours de sciences, il y a deux ans, m’expliqua-t-elle.
Keira grimaça.
— J’ai réussi à atteindre les toilettes.
— C’était quand même dégueu, rétorqua Jo en plantant sa fourchette dans ses nouilles qui baignaient dans la sauce.
J’avais du mal à y croire.
— Mais… tu es pom-pom girl !
Keira observa les autres personnes présentes, avant de reporter son attention sur moi.
— Et ?
Mes joues s’empourprèrent.
— Tu as l’habitude d’être devant des tas de gens…
— Peut-être, mais je ne suis jamais seule, dit-elle en rejetant ses longs cheveux bouclés derrière son épaule. C’est plus facile à plusieurs et ce n’est pas pareil que de se tenir devant toute la classe et de parler d’un sujet que tu connais à peine.
— C’est vrai, murmura Anna qui examinait son plâtre.
Je n’arrivais pas à imaginer que Keira puisse être nerveuse. Pourtant, comme moi, elle n’avait pas touché à son assiette. Même si elle parlait sans cesse, sans bafouiller, il lui arrivait d’avoir le trac.
— Tu as vraiment… vomi ? lui demandai-je.
Jo éclata de rire et ce fut communicatif. Ceux aux tables attenantes se tournèrent vers nous.
— C’est le moins qu’on puisse dire !
— Ce n’était pas si terrible que ça, insista Keira en adressant un regard noir à Jo. Bref. (Elle reporta son attention sur moi.) Je stresse rapidement, moi aussi, alors on va passer un marché.
— Un marché ? murmurai-je.
Tout à coup, je compris à quel point j’avais de la chance d’avoir Keira et ses amies, mes amies. Je m’étais trompée à leur sujet. Je m’en étais rendu compte pendant les semaines que j’avais passées avec elles et j’avais honte de m’être fiée aux stéréotypes sur les pom-pom girls.
Elle hocha la tête.
— Si tu vois que je vais être malade, apporte-moi la poubelle pour que je puisse vomir. Et si toi tu es malade pendant que tu parles à M. Santos, dis-le-moi. Je promets de ne pas rire.
J’entrouvris les lèvres.
— Marché conclu ? me demanda-t-elle.
Un éclat de rire m’échappa. C’était le marché le plus étrange que j’avais jamais passé.
— Marché conclu.
Mercredi matin, le jour de mon discours, je me réveillai avec l’estomac noué, une boule dans la gorge et un mal de tête.
Rosa m’avait préparé un bol de céréales, mais l’idée d’y toucher me donnait la nausée. Elle ne dit rien quand je sortis le lait du frigo. Pas plus quand elle vit que je ne mangerais pas mes céréales. Elle se contenta de me prendre dans ses bras et de m’assurer :
— Tu vas réussir, Mallory. Je le sais.
Ces mots me réchauffèrent le cœur toute la journée.
Cahier à la main, je me dirigeai vers la salle d’expression orale. Mon pouls était bien trop rapide, mais j’essayais de ne pas y prêter attention. Lorsque je tournai au bout du couloir, je me figeai.
En me voyant, Rider s’écarta du mur et me fit un sourire en coin. Il enfonça les mains dans les poches de son jean.
— Salut, Souris !
— Qu’est-ce que… tu fais ici ? lui demandai-je. Tu as cours.
Son sourire s’élargit, faisant apparaître sa fossette.
— Et… ?
Perplexe, je vins me poster devant lui.
Il pencha la tête sur le côté.
— Il fallait que je vienne te voir. Pour te dire que ça va bien se passer, que tu en es capable.
Mon cœur se gonfla si vite dans ma poitrine que je crus que j’allais me mettre à flotter jusqu’au plafond. Il voulait être ici avec moi. Pas pour me protéger, mais parce qu’il était mon ami et qu’il se souciait de moi. Je mourais d’envie de le prendre dans mes bras.
Mes yeux se posèrent sur ses lèvres pulpeuses.
Qu’est-ce que ça ferait de les… je m’empêchai d’aller plus loin. Je devais me concentrer. Ses paroles me firent l’effet d’un remontant. Il avait raison. Je pouvais le faire.
Je lui souris, avant de me tourner vers la porte et de l’ouvrir. M. Santos était assis à son bureau. Un sachet en papier était ouvert et un fort parfum de soupe à la tomate flottait dans l’air. Il s’essuya les mains et se leva tandis que je refermais la porte derrière moi.
— Excuse-moi. Je me suis dit que j’avais le temps de manger un morceau. (Il sourit et repoussa sa chaise.) Je suis sûr que tu as faim, toi aussi. Alors commence dès que tu seras prête.
Après avoir posé mon sac sur une chaise, je m’avançai sur l’estrade avec mon cahier. J’avais le ventre noué. Je savais déjà que je ne mangerais pas.
M. Santos s’assit à un bureau d’élève et posa les mains dessus.
— Prends ton temps.
Même une éternité ?
Les mains tremblantes, j’ouvris le cahier où j’avais glissé mon discours imprimé. Le papier était immaculé. Pourtant, les mots se troublaient devant moi. Mes genoux s’entrechoquaient. Il n’y avait qu’une personne devant moi. On était loin de la classe entière.
Tu peux le faire.
Je redressai les épaules et pris une grande inspiration. Ce n’était pas difficile. Je pouvais y arriver. Il fallait que je le fasse. Le papier tremblait, comme des os secs qui s’entrechoquaient.
Je peux le faire. Je peux le faire.
Encore une fois, les mots devinrent flous, comme si ma vue me trahissait. Mon cœur martelait ma poitrine avec une telle force que j’avais les jambes flageolantes. Mes mains tremblaient.
Je peux le faire. Je peux le faire.
— Le gouvernement des États-Unis d’Amérique… se divise en trois branches. Le pouvoir… le…
Je m’interrompis. J’avais sauté une ligne. Prise de panique, je relevai la tête. M. Santos attendait patiemment que je continue.
Il hocha la tête.
Je recommençai du début.
— Le gou… gouvernement des États-Unis d’Amérique se divise en trois branches : le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. (Je m’obligeai à poursuivre sans m’arrêter.) Le pouvoir législatif…
C’était nul.
Seigneur. Mon discours était vraiment nul.
J’avais l’impression que des milliers d’orateurs se retournaient dans leur tombe. Pourtant, je réussis à aller jusqu’au bout. Je terminai même quelques secondes avant le temps réglementaire. J’avais fini mon discours. Mon tout premier discours.
Je l’avais fait.
Sans vomir.
Keira allait être fière de moi.
M. Santos sourit et se leva de sa chaise.
— C’était très bien, Mallory. Tu as eu un peu de mal au début, mais tu as réussi à te reprendre rapidement. Et tu as l’air d’avoir fait beaucoup de recherches.
Lorsque je lui remis la version papier, mes mains tremblaient toujours.
— Merci…
— Tu auras ta note en même temps que les autres, me dit-il. (Je hochai la tête.) Bravo. Tu as récité ton premier discours.
Je retournai auprès de mon sac et fourrai mon cahier dedans. Mon premier discours. J’avais réussi. M. Santos avait été mon seul public, mais j’étais quand même allée jusqu’au bout.
Rider m’attendait devant la salle de classe. Quand je sortis, il rangea son téléphone et se tourna vers moi.
— Alors ?
Mes lèvres se retroussèrent.
— Je l’ai fait !
Son sourire illumina le couloir tout entier.
— Je n’en ai pas douté un seul instant.
— C’est vrai ?
Ses yeux plongèrent dans les miens. Son regard était doux. Une sensation de joie m’envahit de nouveau et cette fois, je la laissai me hisser jusqu’au plafond.
Je venais d’accomplir l’impossible.
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