L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 42 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Épilogue

 

 

La télécommande me narguait, posée sur le coussin épais de l’ottomane, à côté d’un plateau qui supportait deux verres et un bol de bretzels à peine touché. Il aurait suffi que je me redresse et que je tende le bras pour l’attraper et cesser de regarder ce match de basket-ball.

Malheureusement, me redresser et tendre le bras étaient impossibles.

Un bras entourait ma taille et si je bougeais trop, je risquais de réveiller Rider. Je ne pouvais pas faire ça. Il était fatigué. Les cernes qui avaient grandi sous ses yeux ces deux dernières semaines m’inquiétaient.

Il avait travaillé plus que d’habitude au garage pour une peinture qu’il avait terminée le jeudi. Hier, après les cours, j’avais enfin pu la voir et, comme toutes les carrosseries peintes par Rider, celle-ci était incroyable. À couper le souffle. Je n’arrivais toujours pas à comprendre comment il arrivait à peindre à la bombe sur toutes les surfaces et à créer des motifs aussi beaux et fins.

Le propriétaire de cette voiture participait à des courses sur circuit près de Frederick. Sur le capot, Rider avait peint un dragon aux écailles vertes et violettes. Des flammes orange et rouges s’échappaient de sa gueule ouverte et se répandaient sur les côtés du véhicule.

J’avais pris quelques photos avec un véritable appareil pour les ajouter au book de plus en plus important de Rider. Au départ, il avait rejeté l’idée. Il avait encore du mal à accepter son talent.

Je ne comprenais pas comment il ne pouvait pas le voir, mais il évoluait dans le bon sens. Comme tant de choses, comme moi, cela demandait beaucoup de travail.

Quelques semaines plus tôt, Rider m’avait avoué que de temps en temps il ouvrait l’album que nous avions choisi tous les deux à la boutique d’arts plastiques et regardait les photos de son travail. Ses joues s’étaient empourprées. Moi, je trouvais sa réaction adorable. Quand on admirait ses œuvres ensemble, il rougissait aussi.

Mais ce n’était pas la peinture qui avait fatigué Rider au point de s’endormir à l’instant où sa tête avait touché le coussin du canapé.

Aujourd’hui avait été un grand jour pour lui.

Ce matin avait eu lieu le test d’admission aux universités pour lequel il avait étudié pendant des semaines. Un sourire étira mes lèvres. Par le passé, il ne se serait sans doute jamais imaginé étudier pour un examen un jour. Sa décision de se lancer dans l’aventure avait choqué tout le personnel du lycée. Hormis M. Santos, bien sûr.

À la télé, quelqu’un marqua un but et le public explosa de joie. Disait-on un but ? Un point ? Je n’en avais pas la moindre idée. Ah, si seulement j’avais des pouvoirs télékinésiques ! Bouger des objets par la simple force de l’esprit aurait été génial.

Baissant les yeux vers la main de Rider, posée sur mon bas-ventre, je goûtai cette sensation. L’excitation que j’éprouvais près de lui ne s’était pas estompée. Je doutais qu’elle disparaisse un jour.

De la peinture bleue était restée incrustée sur le côté de son majeur. Il avait toujours du mal à retirer toute la peinture.

J’appuyai ma tête en arrière et regardai sur ma droite. Lorsque mes yeux se posèrent sur le beau visage de Rider, j’eus la sensation que des milliers de papillons s’envolaient à l’intérieur de ma poitrine. J’avais l’impression d’être un voyeur, mais je continuai de l’observer. Une mèche de cheveux de la couleur du café tombait sur son front. Ses cils épais, plus foncés que ses cheveux, effleuraient ses joues. Ses lèvres pulpeuses étaient légèrement entrouvertes.

Parfois, les années pendant lesquelles j’avais cru ne plus jamais le revoir me paraissaient très lointaines. À cette époque, le simple fait d’être allongée près de lui, dans ses bras, était un rêve auquel je m’étais rarement autorisée à penser. Aujourd’hui, c’était la réalité.

La vie était étrange.

— Si tu prends une photo, ça durera plus longtemps, murmura-t-il.

Mes yeux s’arrondirent et le rouge me monta aux joues.

— Quoi ?

Ses paupières se soulevèrent lentement, révélant des iris qui n’étaient pas tout à fait marron ni verts.

— La photo durera plus longtemps. Tu pourras la serrer dans tes bras le soir quand je ne suis pas là. La poser contre ton cœur. L’étreindre très fort.

Je levai les yeux au ciel, mais un sourire amusé étira mes lèvres.

— N’importe quoi.

— Oui, oui. (Il étira ses bras au-dessus de sa tête et bâilla.) Quand rentrent Carl et Rosa ?

Je jetai un coup d’œil à l’horloge gris clair.

— Sans doute dans une heure.

— Heureusement que je suis réveillé, alors. Je n’aurais pas voulu qu’ils me voient te baver dessus.

— Oui, répondis-je avec un grand sérieux, ça aurait fait mauvais genre.

Rider sourit, mais Rosa et Carl n’auraient pas sauté de joie en nous voyant collés l’un à l’autre sur le canapé. Ce n’était pas qu’ils refusaient que Rider et moi… soyons proches, mais ils avaient encore du mal à s’habituer à notre relation. Eux aussi avaient du chemin à parcourir, mais c’était en bonne voie. Au moins, ils faisaient des efforts. Ils avaient laissé tomber leurs préjugés.

La décision de Rider de prendre sérieusement son avenir en main avait aidé sa cause. Savoir qu’il étudiait pour passer le test d’admission aux universités avait adouci Carl. Il n’était pas encore tout à fait conquis, mais je savais qu’il commençait à respecter Rider. Il ne le voyait plus comme le garçon sans avenir qui allait me faire sortir du droit chemin. Malgré tout, nous trouver enlacés sur le canapé n’aurait pas plaidé en sa faveur. Je me redressai.

Rider resserra sa prise sur ma taille et nous fit légèrement rouler jusqu’à ce que je me retrouve sous lui. Je posai les mains sur ses épaules. Quand je levai les yeux, son sourire en coin fit battre mon cœur plus fort.

— Où tu vas ? demanda-t-il.

— Je me lève. (Mes doigts s’enfoncèrent dans le tissu de son tee-shirt.) Carl te… jettera dehors… s’il nous surprend comme ça. Et tu ne veux pas savoir ce que Rosa fera.

— C’est vrai. (Il baissa la tête et caressa mon nez avec le sien.) Rosa me fait toujours aussi peur.

Je gloussai.

— Toi, tu trouves ça drôle, mais elle est effrayante. (Penchant la tête sur le côté, il m’embrassa sur la joue.) Je suis persuadé qu’elle est capable de faire le maximum de dommages en un seul coup. Elle est docteur. Elle connaît ce genre de choses.

Je ris encore une fois. J’étais incapable d’imaginer Rosa frapper qui que ce soit. Je lui tapotai l’épaule.

— Ça va bien se passer.

— Tu devras peut-être me protéger.

Il m’embrassa sur l’autre joue.

Le coin de mes lèvres se retroussa.

— C’est… faisable.

Cette fois, sa bouche effleura mon front.

— Excuse-moi de m’être endormi dès que je suis arrivé. On n’a pas eu beaucoup de temps à nous dernièrement, et pour une fois que je n’ai pas à étudier ou à peindre, je m’endors sur toi.

J’aimais qu’il s’endorme sur moi.

— Ce n’est pas grave. Tu as… travaillé dur. Tu penses avoir réussi ?

Rider releva la tête.

— Je crois, oui. J’ai seulement hésité sur une ou deux questions.

Ravie pour lui, je souris.

— Tu as hâte d’avoir les résultats ?

— Bien sûr, mais… (Les sourcils froncés, il s’interrompit.) Il y a encore beaucoup de choses à régler. J’ai jusqu’au mois de juin pour faire une demande de bourse, mais comme je viens à peine de commencer à travailler sérieusement, ce n’est pas sûr que je l’obtienne. À part si, bien sûr, j’ai un score miraculeux au test.

— Tu pourras toujours postuler pour le deuxième semestre. Si tu n’arrives pas à trouver une place à l’automne, ce ne sera pas… fichu, lui dis-je. Et dans peu de temps, tu seras avec moi à College Park, en études d’art.

— Tu as raison. (Un sourire malicieux apparut sur ses lèvres.) Je pense qu’on devrait fêter ça. (Il marqua une pause et bougea ses sourcils de manière suggestive.) On a cinquante minutes devant nous. Il ne m’en faut que… cinq. Tout au plus.

— Oh, mon Dieu ! m’exclamai-je en riant et en le repoussant. Tu es affreux.

— Je ne suis pas affreux. (Quand il me regarda dans les yeux, l’avalanche d’émotions que je ressentis me fit tourner la tête.) Je suis amoureux.

Seigneur. Mon cœur gonfla comme un ballon. L’espace de quelques secondes, je fus incapable de parler.

— Je t’aime aussi, murmurai-je.

— Je sais.

Quand Rider m’embrassa, je ne pensai plus à rien. J’avais encore du mal à croire qu’un baiser pouvait avoir cet effet, que lorsque sa langue effleurait la mienne, j’en oubliais le reste du monde.

On se sépara bien trop vite à mon goût. Rider se redressa et m’attira sur ses genoux. Les bras ballants, je me contentai de le dévisager. Un sourire empli de fierté ornait ses lèvres, mais cela m’était égal. Je pensais à tout ce que nous pouvions faire en cinquante minutes.

— Comment ça se passe, avec le Dr Taft ? me demanda-t-il en écartant légèrement les jambes. Je n’ai pas eu le temps de te poser la question, hier.

Hein ? Je fronçai les sourcils. Je ne pensais qu’à l’embrasser et à faire d’autres choses tout aussi agréables, et lui, il me parlait de mon psy ?

Rider rit et me donna une petite tape sur la jambe.

— Concentre-toi.

Je lui adressai un regard noir. J’avais du mal à me concentrer quand j’avais aussi chaud.

— Ça… s’est bien passé. On a parlé de ce que je ressentais et de la façon dont je… gérais mon stress.

J’avais recommencé à voir le Dr Taft une fois toutes les deux semaines, parce que j’avais ressenti le besoin de parler à quelqu’un qui ne faisait pas partie de mon quotidien et que j’avais encore du travail à faire sur moi-même. La première fois que j’étais retournée à son cabinet, deux ans après notre dernier rendez-vous, j’avais eu l’impression de faire un pas en arrière. De reculer au lieu d’avancer. Mais il avait réussi à me faire comprendre une chose essentielle, dont j’avais été consciente sans vraiment l’accepter.

Le passé ne s’effaçait jamais. Il n’était pas fait pour ça.

Il serait toujours là et je devais apprendre à composer avec. Le docteur avait insisté sur le fait qu’essayer d’oublier son passé ne menait qu’à de futures crises existentielles et il avait raison. On ne pouvait pas retirer mon passé de mon cerveau en m’opérant. Celui de Rider non plus. Ni lui ni moi n’oublierions ce qui était arrivé à Jayden.

Mon passé était une partie de moi. Il avait façonné celle que j’étais aujourd’hui, mais il ne me définissait pas. Il ne me contrôlait pas.

Rider se pencha en avant et me prit la main. Il entrelaça nos doigts et la serra encore plus fort.

— Je ne veux pas te perdre.

Ma poitrine se comprima. Je serrai sa main à mon tour. Depuis que Jayden était mort, Rider faisait tout son possible pour devenir meilleur. Se rendre compte qu’on est mortel a souvent cet effet-là.

— Tu ne me perdras pas.

— Bien.

Rider sourit et prit mon visage entre ses mains. Il m’embrassa encore une fois, avec douceur et tendresse. Lorsqu’il s’écarta, son souffle chaud dansa sur mes lèvres.

— Je crois que je veux continuer de t’embrasser.

— Ça me va, répondis-je en souriant.

En vérité, j’allais beaucoup mieux. Je ne m’aimais pas encore à cent pour cent, mais ce n’était pas grave, car je savais que j’étais sur la bonne voie. Parfois, il m’arrivait de paniquer, comme l’autre jour où j’avais dû prononcer un nouveau discours devant toute la classe. J’avais également des bouffées de chaleur en pensant à la fac et quand je me souvenais de Jayden, la tristesse m’envahissait. La mort était un concept effrayant et désarmant. Quant à l’état de santé d’Ainsley, je ne pouvais m’empêcher de me faire du souci pour elle.

J’avais encore beaucoup de travail, mais il n’y avait que moi qui puisse le faire, qui puisse faire entendre ma voix. Personne d’autre. Je devais atteindre la ligne d’arrivée toute seule. Quand j’avais l’impression de rechuter, je m’accrochais à la certitude que ce sentiment ne durerait pas pour l’éternité.

L’éternité.

Avant, je croyais qu’une telle chose n’existait pas. C’était un mot qui, enfant, m’avait effrayée et même hantée. Désormais, je savais qu’il était bien réel, mais il ne me faisait plus peur.

L’éternité, ce n’était pas une petite fille qui se cachait dans son placard. Ce n’était pas non plus celle qui se cachait au fond de la classe. L’éternité, ce n’était pas faire ce que Carl et Rosa voulaient au lieu de prendre le contrôle de ma vie. Ce n’était pas croire que j’étais une fille de remplacement pour eux et que j’allais forcément les décevoir. L’éternité, ce n’était pas être celle qui avait besoin d’être protégée.

L’éternité, ce n’étaient pas la douleur et le chagrin.

L’éternité n’était pas un problème.

L’éternité, c’étaient les battements de mon cœur et l’espoir que portait en lui le jour suivant. L’éternité, c’était savoir qu’après la pluie, même la plus torrentielle, le beau temps revenait toujours. C’était prendre conscience que les moments de faiblesse n’étaient que temporaires. C’était savoir que j’étais forte. L’éternité, c’étaient Carl et Rosa, Ainsley et Keira, Hector et Rider. Jayden. C’était un dragon qui vivait en moi et qui se débarrassait de mes peurs comme un serpent se débarrasse de sa peau. L’éternité, c’était simplement une promesse de « plus ».

Un travail au long cours.

Et j’avais hâte de m’y atteler.

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