L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 4 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 1

 

Beaucoup de choses pouvaient changer en quatre ans.

Les années avaient filé sans que je m’en rende compte et pendant tout ce temps, j’avais étudié à la maison, je n’avais parlé à personne en dehors d’un groupe très restreint, je m’étais préparée pour ce moment… et il y avait de grandes chances pour que je vomisse toutes les céréales que j’avais réussi à ingérer.

Beaucoup de choses pouvaient changer en quatre ans. La question était : avais-je changé, moi aussi ?

Le bruit d’une cuillère tintant contre une tasse me sortit de mes pensées.

C’était la troisième cuillerée de sucre que Carl Rivas versait discrètement dans son café. Lorsqu’il serait sûr que personne ne le regarderait, il en ajouterait deux autres. Pour un homme dans la cinquantaine, il était plutôt en forme, mais il avait une sacrée addiction au sucre. Dans son bureau rempli de revues médicales, il avait un tiroir digne d’un magasin de bonbons.

Lorsqu’il tendit sa cuillère vers le sucrier, il jeta un coup d’œil derrière lui. Sa main se figea.

Je lui souris d’un air triomphant. Assise devant l’îlot principal, j’avais un bol de céréales devant moi.

Avec un soupir, il se tourna pour me faire face. Adossé au plan de travail en granit, il me regarda par-dessus sa tasse tout en prenant une gorgée de café. Ses cheveux noirs coiffés en arrière commençaient à se parer de gris au niveau des tempes. Avec son teint hâlé, il avait un air distingué. Il était très beau. Et sa femme, Rosa, était tout aussi séduisante. Avec sa peau foncée et ses cheveux bouclés parsemés de gris, elle était particulièrement jolie. Ravissante, même. Sa force de caractère y était pour beaucoup.

Rosa n’avait pas peur de se défendre, ni d’aider les autres.

Je reposai ma cuillère dans mon bol avec précaution pour ne pas qu’elle résonne contre la céramique. Je n’aimais pas faire plus de bruit que nécessaire. C’était une vieille habitude dont je n’avais pas réussi à me défaire.

Lorsque je relevai la tête, je me rendis compte que Carl m’observait.

— Tu es sûre d’être prête, Mallory ?

Mon cœur s’affola. Sa question, en apparence anodine, me faisait l’effet d’un fusil chargé braqué sur moi. J’étais aussi prête que possible. Comme la gentille petite fille que j’étais, j’avais imprimé mon emploi du temps et un plan de Lands High. Carl avait même appelé en avance pour connaître mon numéro de casier. Je savais donc où tout se trouvait. J’avais appris le plan par cœur, comme si ma vie en dépendait. Comme ça, je n’aurais pas besoin de poser des questions à quiconque. Je ne me perdrais pas. Rosa, de son côté, m’avait accompagnée en voiture au lycée la veille pour que je me familiarise avec le trajet et sa durée.

J’avais cru que Rosa serait là ce matin, étant donné que c’était le grand jour que nous préparions depuis un an. Le petit déjeuner, c’était notre moment à nous. Mais Carl et Rosa étaient tous les deux médecins. Rosa était chirurgienne, spécialisée en cardiologie. On l’avait appelée en urgence pour une opération avant que je me lève. Alors je ne pouvais pas lui en vouloir.

— Mallory ?

Je hochai brièvement la tête et, les lèvres pincées, laissai tomber mes mains sur mes genoux.

Carl posa sa tasse sur le plan de travail derrière lui.

— Tu te sens prête ? me demanda-t-il encore une fois.

La nervosité me nouait l’estomac. J’avais vraiment envie de vomir. Une partie de moi n’était pas prête. La journée s’annonçait difficile, mais il fallait que je le fasse. Regardant Carl dans les yeux, je hochai la tête.

Il prit une profonde inspiration.

— Tu sais comment aller au lycée ?

Je hochai de nouveau la tête, descendis de mon tabouret et attrapai mon bol. Si je partais maintenant, j’aurais quinze minutes d’avance. C’était sans doute une bonne idée. Après avoir jeté les restes dans la poubelle, je plaçai le bol et la cuillère dans le lave-vaisselle.

Carl n’était pas un homme grand. Il devait mesurer un mètre soixante-quinze tout au plus. Pourtant, je lui arrivais à peine aux épaules. Il vint se poster devant moi.

— Parle-moi, Mallory. Je sais que tu es nerveuse et que tu as des milliers de choses qui te trottent dans la tête, mais il faut que tu me parles. Secouer ou hocher la tête ne suffit pas.

« Parle-moi. »

Je fermai les yeux. Le psychologue que j’avais consulté, le Dr Taft, avait prononcé ces mots des milliers de fois. Le spécialiste du langage qui m’avait suivie pendant deux ans également.

« Parle-moi. »

Ce mantra contredisait tout ce que l’on m’avait appris jusqu’à mes treize ans. Enfant, parler signifiait faire du bruit, et le bruit menait à la violence et à la peur. Aujourd’hui, ce n’était plus le cas. J’avais passé presque quatre ans en thérapie intensive. Pendant leur temps libre, Rosa et Carl avaient pris le relais pour m’aider à oublier mes cauchemars. Malheureusement, leurs efforts avaient été vains.

Les mots n’étaient pas le problème. Ils fleurissaient dans mon esprit comme les bourgeons au printemps. Non, ils n’avaient jamais été le problème. Ils étaient là. Ils avaient toujours été là. Mais j’étais incapable de les faire sortir, de leur donner voix.

La gorge nouée, je pris une grande inspiration.

— Ouais. Oui. Je suis… prête.

Un léger sourire étira les lèvres de Carl. Il recoiffa une mèche derrière mon oreille. À l’ombre, mes cheveux étaient châtains, mais il suffisait que je sorte dans la lumière du soleil pour que des reflets roux apparaissent. Parfois, j’avais l’impression de ressembler à un camion de pompiers.

— Tu vas y arriver. Je crois en toi. Rosa aussi. Et il faut que toi aussi tu y croies, Mallory.

Ma respiration se bloqua dans ma gorge.

— Merci.

Un mot.

Un simple mot qui n’était pas assez puissant, qui ne serait jamais suffisant pour signifier ma gratitude à Carl et Rosa. Ils m’avaient sauvé la vie. Au propre comme au figuré. Dans mon malheur, j’avais eu la chance de les rencontrer. Notre histoire était digne d’un talk-show américain ou d’un téléfilm de l’après-midi. C’était incroyable. À côté de ce qu’ils avaient fait pour moi, un merci ne serait jamais suffisant.

Ils m’avaient offert tant d’opportunités que je voulais être aussi parfaite que possible pour eux. Ils le méritaient. Voilà pourquoi je me retrouvais ici ce matin.

Je me dépêchai d’attraper mon sac et mes clés sur l’îlot de la cuisine pour éviter de pleurer comme une gamine qui venait d’apprendre que le Père Noël n’existe pas.

Comme s’il avait lu dans mes pensées, Carl m’arrêta devant la porte.

— Ne me remercie pas, me dit-il. Montre-nous que tu vas mieux.

Je me fis violence pour ne pas me contenter de hocher la tête.

— D’accord, murmurai-je.

Il sourit. Sa peau se plissa autour des yeux.

— Bonne chance.

Après avoir ouvert la porte, je sortis sur le palier étroit, dans l’air chaud de la fin du mois d’août. Aussitôt, mes yeux se posèrent sur le jardin impeccable de la maison d’en face. Il était identique à tous ceux du voisinage du quartier de la Pointe.

Tous.

Parfois, je m’étonnais encore de vivre dans ce genre d’endroit : une grande maison avec un jardin et des fleurs plantées avec goût, avec une voiture garée dans l’allée qui m’appartenait. Certains jours, cela ne me paraissait pas réel. J’avais l’impression que j’allais me réveiller et me retrouver de nouveau dans…

Je secouai la tête et repoussai ces pensées pour m’approcher de ma vieille Honda Civic. La voiture avait appartenu à Marquette, la fille biologique de Rosa et Carl. Cela avait été son cadeau de fin de lycée, avant qu’elle parte à la fac pour devenir médecin, comme eux.

C’était leur vraie fille.

Le Dr Taft m’avait reprise plus d’une fois à ce sujet : pour lui, c’était un jugement de valeur par rapport à ma propre relation avec les Rosa. En vérité, par moments, j’avais l’impression d’être comme ces jardins autour de moi.

Pas tout à fait réelle.

Marquette n’était jamais allée à l’université. Rupture d’anévrisme. Sa mort avait été foudroyante. Personne n’avait rien pu faire. Je suppose qu’en tant que médecins, Rosa et Carl avaient eu du mal à l’accepter. Ils sauvaient des vies tous les jours, pourtant, pour la personne qu’ils aimaient le plus au monde, ils avaient été impuissants.

Conduire cette voiture me gênait. C’était un peu comme si j’étais leur fille de remplacement. Ils ne m’avaient jamais traitée comme telle et je ne l’avais jamais dit à voix haute, mais chaque fois que je me retrouvais derrière ce volant, je pensais à Marquette.

Je posai mon sac sur le siège passager. Mon regard parcourut l’habitacle jusqu’à trouver mon reflet dans le rétroviseur. Mes pupilles étaient dilatées. J’avais l’air d’un cerf pris dans les phares d’un semi-remorque. Un cerf avec des yeux bleus. Mon visage était pâle, mes sourcils froncés. Je paraissais effrayée.

Je soupirai.

Ce n’était pas l’image que je voulais renvoyer lors de mon premier jour d’école.

Au moment où j’allais détourner la tête, la médaille en argent qui pendait du rétroviseur attira mon attention. Elle n’était pas plus grande qu’une pièce de monnaie. Un homme barbu était gravé dessus. Il écrivait dans un livre avec une plume. Au-dessus était gravé « Saint Luc » et dessous : « Priez pour nous. »

Saint Luc était le saint patron des médecins.

Ce collier avait appartenu à Rosa. Sa mère le lui avait offert lorsqu’elle avait intégré la faculté de médecine. Rosa me l’avait donné à son tour quand je lui avais annoncé que j’étais prête à suivre ma dernière année de lycée dans une école publique. Je supposais qu’elle l’avait également offert à Marquette à un moment donné, mais je ne lui avais jamais posé la question.

Je crois que quelque part, Rosa et Carl espéraient que je suivrais leur exemple, comme Marquette avait prévu de le faire. Mais pour devenir chirurgien, il fallait posséder une confiance en soi et un courage qui me faisaient défaut.

Carl et Rosa en avaient conscience. Ils me poussaient donc en direction de la recherche. Selon eux, j’avais les mêmes aptitudes en sciences que Marquette. Même si je ne les avais pas contredits, je devais avouer que passer mes journées l’œil rivé au microscope me paraissait aussi excitant que repeindre les murs de ma chambre en blanc. Toutefois je n’avais aucune idée de ce je voulais étudier. Avant que Rosa et Carl n’entrent dans ma vie, la fac n’était qu’un rêve lointain.

Le trajet jusqu’à Lands High me prit dix-huit minutes. Dès que le bâtiment en brique de deux étages apparut derrière les terrains de base-ball et de foot, je me crispai, comme si une balle de base-ball fonçait droit sur moi alors que je n’avais pas de gant pour la rattraper.

L’estomac noué, je resserrai ma prise sur le volant. Le lycée, plutôt récent, était immense. D’après leur site Internet, il avait été construit dans les années 1990. Comparé aux autres écoles du coin, il était flambant neuf.

Et gigantesque.

Je dépassai un bus qui déposait des élèves et suivis une autre voiture vers le parking de la taille d’un centre commercial. Comme j’étais en avance, je trouvai facilement une place. Je me servis de ces quinze minutes supplémentaires pour répéter mes affirmations positives. C’était gênant, mais ça m’aidait vraiment.

Je peux le faire. Je vais le faire.

Je répétai ces mots encore et encore tandis que je descendais de la Honda et passais mon nouveau sac à mon épaule. Mon cœur battait très fort, si fort que j’avais peur de faire un malaise. Une marée humaine empruntait le chemin qui menait à l’entrée du lycée. Un assortiment de tailles, de formes et de couleurs avançait devant mes yeux. L’espace d’un instant, je crus que mon cerveau allait avoir un court-circuit. Je retins ma respiration. Des yeux se posèrent sur moi. Certains s’attardèrent pour m’observer. D’autres continuèrent comme si de rien n’était, comme si je n’étais même pas là, ce qui me convenait très bien car j’avais l’habitude de n’être qu’un fantôme.

La main posée sur l’anse de mon sac, la bouche sèche, je forçai mes jambes à avancer et me glissai dans la masse. Je me concentrai sur la queue-de-cheval de la fille blonde devant moi. Puis je baissai les yeux. Elle portait une jupe en jean et des sandales. Des spartiates orange vif. Elles étaient mignonnes. J’aurais pu le lui dire pour initier la conversation. Sa queue-de-cheval était très jolie, elle aussi. Un peu bombée. Peu importait le nombre de tutos que je regardais sur YouTube, j’étais incapable d’obtenir le même résultat. Chaque fois que j’essayais, j’avais l’impression d’avoir une bosse sur la tête.

Je ne dis rien.

Lorsque je levai les yeux, je croisai le regard du garçon qui marchait à côté de moi. Il avait l’air à moitié endormi. Il ne me sourit pas et ne me fit pas non plus la grimace. Il se contenta de reporter son attention sur le portable qu’il tenait à la main. Je n’étais même pas sûre qu’il m’ait vraiment vue.

L’air matinal était chaud, mais à l’instant où je posai les pieds à l’intérieur du bâtiment glacial, je me félicitai d’avoir enfilé un gilet sur mon haut et mon jean.

Après avoir passé la porte, tout le monde se dispersa. Des élèves plus petits, qui faisaient ma taille, mais qui, visiblement, étaient beaucoup plus jeunes, piétinaient le Viking bleu et rouge dessiné par terre. Leurs sacs tressautaient sur leurs dos tandis qu’ils slalomaient entre leurs aînés. D’autres marchaient comme des zombies, la tête baissée, sans but. Moi, j’étais entre les deux. J’avançais à une allure normale, longuement travaillée.

Certains se précipitaient les uns vers les autres en riant pour s’étreindre. Je supposais qu’il s’agissait d’amis qui ne s’étaient pas vus de l’été… à moins qu’ils ne fussent juste très excités par la rentrée. Dans tous les cas, je ne pouvais m’empêcher de les observer. Ils me faisaient penser à mon amie Ainsley. Comme moi, elle avait suivi des cours à domicile et continuait encore aujourd’hui. Si elle avait été ici avec moi, j’étais persuadée qu’elle aurait été comme ces élèves, allant d’une personne à l’autre en souriant. Normale.

À cette heure, Ainsley était sans doute toujours au lit.

Non parce qu’elle ne faisait rien de la journée, mais parce que notre professeur avait une vision différente des vacances d’été. Ainsley était donc encore en vacances, mais dès que les cours reprendraient, son emploi du temps serait très strict, comme le mien auparavant.

Chassant mes pensées, j’empruntai l’escalier au bout du hall, près de l’entrée de la cantine. Le simple fait de passer devant me donna des palpitations. J’avais envie de vomir.

La cantine.

Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce que j’allais faire à midi ? Je ne connaissais personne. Personne. Je…

Non, je ne devais pas penser à ça. Si je me laissais envahir par ce genre d’idées, il y avait de grandes chances pour que je m’échappe et que j’aille retrouver la sécurité de ma voiture.

Mon casier était situé au premier étage, au milieu du couloir, numéro deux cent trente-quatre. Je n’eus aucun mal à le trouver et il s’ouvrit dès le premier essai. Je sortis de mon sac le classeur pour les cours de l’après-midi et le posai sur l’étagère du dessus car je savais qu’on allait nous donner des tonnes de livres aujourd’hui.

Tout à coup, la porte du casier voisin du mien claqua. Je sursautai et relevai la tête. Une grande fille à la peau sombre et aux cheveux courts entièrement nattés m’adressa un sourire.

— Salut.

Ma voix se bloqua dans ma gorge. J’étais incapable de lui répondre et avant que j’aie retrouvé mes esprits, la fille avait disparu.

Raté.

Me sentant stupide, je levai les yeux au ciel et fermai mon casier. Lorsque je me retournai, mon regard se posa sur un garçon qui partait dans la direction opposée. En le voyant, je me crispai.

Je ne savais pas pourquoi je l’examinais ainsi. Peut-être parce qu’il faisait une tête de plus que les autres. En tout cas, j’étais incapable de me détourner. Il avait des cheveux ondulés d’une couleur qui se situait entre le brun et le noir, coupés court, mais plus longs sur le devant. Je me demandais s’ils tombaient sur son front. Mon cœur se serra au souvenir d’un garçon auquel cela arrivait sans cesse. Un garçon dont la simple image me faisait souffrir.

Ses épaules étaient larges sous son tee-shirt noir. Ses biceps ciselés indiquaient qu’il faisait du sport ou un travail manuel. Son jean était délavé, mais ne ressemblait pas à ceux qu’on trouvait en magasin. Je savais faire la différence entre un pantalon de marque créé pour paraître usé et un pantalon vraiment vieux. Il portait un cahier à la main et il était clair qu’il était aussi vieux que son jean.

Un sentiment étrange m’envahit. Un sentiment de déjà-vu. Debout devant mon casier, je me surpris à penser au seul rayon de lumière qui avait éclairé mon passé obscur.

Je pensai au garçon dont le souvenir me faisait souffrir, celui qui m’avait promis de rester avec moi pour toujours.

Cela faisait quatre ans que je ne l’avais pas vu et que je n’avais pas entendu sa voix. Quatre ans pendant lesquels j’avais tenté d’oublier cette partie de ma vie. Pourtant, je me souvenais de lui et je me demandais ce qu’il était devenu.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Il faisait partie de moi.

C’était grâce à lui que j’avais survécu à la maison dans laquelle j’avais grandi.

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