L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 24 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 21

 

La lampe de bureau dans la bibliothèque était restée allumée et diffusait une lumière jaune et douce autour d’elle. La pièce sentait légèrement la pêche. Je fis courir mes doigts sur les tranches des livres, avant de m’arrêter au centre de la rangée et de baisser la main. Après la nuit désastreuse que j’avais passée suite à un dîner encore plus terrible, mes pas m’avaient conduite jusqu’ici.

Je m’étais réveillée tôt et m’étais promenée dans la maison pendant que Carl et Rosa dormaient encore. J’étais incapable de me rendormir, trop excitée à l’idée de voir Rider et Ainsley, plus tard dans la journée. Mais aussi trop troublée d’avoir appris que Rider et Paige n’étaient plus ensemble.

Lorsque j’avais tout raconté à Ainsley, elle m’avait fait part de ses lumières. Pour elle, la réaction de Carl était normale. La première fois qu’elle avait emmené Todd à la maison, elle avait cru que son père allait le mettre à la porte.

J’en doutais.

Elle s’était ensuite penchée sur le cas de Paige et Rider. Elle était convaincue que leur séparation signifiait quelque chose pour moi. En vérité, je ne m’autorisais même pas à y réfléchir. Parce que je ne savais pas comment réagir.

Je repensai au livre que Rider m’avait lu quand nous étions petits. Une histoire qui m’avait fait pleurer, mais qui m’avait donné l’espoir qu’un jour, nous aussi, nous serions réels. Que nous serions aimés.

Pendant toute mon enfance, je n’avais pas eu l’impression d’être réelle. Personne ne se souciait de Rider et moi. Personne ne s’inquiétait pour nous. Nous étions oubliés, abandonnés à notre propre sort.

Aujourd’hui, je vivais avec deux personnes qui pensaient à moi, qui me défendaient et se faisaient du souci. J’aurais dû être reconnaissante envers eux, comme Rider me l’avait fait remarquer la veille. Mais pour l’instant, je ne ressentais que de la colère.

Carl et Rosa savaient qui était Rider et tout ce qu’il avait fait pour moi en grandissant. J’aurais cru que ça aurait suffi à Carl, mais au lieu de se montrer amical avec lui, il avait été sceptique, méfiant… méprisant même.

Je n’arrivais toujours pas à croire que j’avais parlé ainsi à Carl. Quand j’y repensais, mon cœur battait encore un peu trop fort et j’avais la nausée. Il m’en voulait sans doute. Pour avoir dit toutes ces choses. J’aurais voulu… J’aurais voulu être parfaite pour lui, pour eux deux, mais hier soir je ne l’avais pas été.

La veille, j’avais réussi à les éviter. Aujourd’hui, le plan était le même.

Avec un soupir, je continuai de longer les étagères. Les deux bibliothèques du milieu étaient remplies de cadres photo : celles d’un bébé gracieux qui se transformait petit à petit en une belle jeune femme aux longs cheveux noirs et aux yeux marron étincelants.

En examinant les photos de Marquette, je ne pus m’empêcher de penser à quel point sa disparition avait été injuste. Tout comme le sort du patient de Rosa qui ne remarcherait plus jamais. Quant aux choses dont Rider avait été témoin ou qu’il avait subies… ce n’était pas juste non plus. Ce n’était pas juste que je…

Je fermai les yeux et chassai mes pensées. Si j’empruntais cette voie, je n’en sortirais pas indemne. Il y avait des choses auxquelles je n’avais pas envie de songer.

Lorsque je rouvris les paupières, Marquette me regardait. Cette photo avait été prise quelques mois avant sa mort. Elle était à la plage et portait un joli petit bikini noir que je n’aurais jamais osé acheter. Des lunettes rose vif dissimulaient ses yeux et elle arborait un grand sourire. Le sable blanc étincelait sous ses pieds. L’océan brillait derrière elle.

Marquette avait eu un petit ami. Ils avaient commencé à sortir ensemble en première. Je ne connaissais pas son nom. Je savais simplement qu’il existait parce que Carl et Rosa l’avaient parfois évoqué au détour d’une conversation. Marquette avait de nombreux amis. Elle était populaire. Intelligente. Et sur ses photos, elle avait l’air d’être gentille. En fait, elle ressemblait à Keira.

Je repensai à ce garçon qui ne remarcherait plus jamais. À quoi ressemblait sa vie ? Peu importait qu’il soit désagréable et peu aimé ou, au contraire, qu’il soit le garçon le plus populaire de son école… il n’avait pas mérité un tel sort.

Lorsque je reculai, une pensée familière me traversa l’esprit. C’était une idée terrible, mais je ne pouvais m’en empêcher. Si Marquette avait vécu, aurais-je habité ici, moi aussi ? Carl et Rosa m’auraient-ils accueillie chez eux ? M’auraient-ils offert toutes ces opportunités qui faisaient défaut à tant d’enfants ?

Je ne connaissais pas la réponse à ces questions et ça me perturbait, mais je savais deux choses.

Sa vie s’était arrêtée trop tôt.

Et l’on m’avait donné une seconde chance.

Je continuai d’observer sa photo. J’avais une seconde chance alors que la majorité des gens n’en avait qu’une. Je ne pouvais pas passer à côté.

Qu’avait dit M. Santos à propos de la vie dans son cours d’expression orale ? Que l’essentiel était d’essayer ? Eh bien, c’était ce que j’allais faire.

J’allais essayer.

— Oh, mon Dieu ! s’écria Ainsley quand je m’approchai du banc sur lequel elle était assise. (Elle se leva d’un bond et remonta ses lunettes de soleil sur son nez.) Tu es super mignonne !

Je ralentis et regardai mes vêtements avec soulagement. M’habiller pour l’occasion s’était révélé stressant. J’avais fini par choisir un legging noir, un chemisier blanc en dentelle et un gilet bleu pâle. J’avais gardé mes cheveux détachés et les avais lissés avec le fer de Rosa. Par chance, j’avais réussi à ne pas me brûler. En revanche, je m’étais lavé le visage trois fois avant de trouver le maquillage nude idéal sur YouTube. Cela m’avait pris une demi-heure.

Ainsley m’attrapa par le bras et me tira vers le café qu’elle avait choisi.

— Bon. Tu as cinq minutes d’avance. Il ne va pas tarder à arriver. Je vais m’évanouir !

Je souris. Elle, elle allait s’évanouir ? Et moi, alors ? J’étais à deux doigts du malaise.

Elle rentra dans le restaurant en premier. Comme il n’y avait pas beaucoup de monde, un serveur nous plaça rapidement à une table de quatre. Ainsley s’assit en face de moi, ce qui signifiait que la chaise à côté de moi était libre. Mon cœur bondit dans ma poitrine.

Lorsqu’elle remonta ses lunettes sur sa tête, elle jeta un coup d’œil en direction de la devanture vitrée du restaurant et grimaça. Une lumière vive se déversait dans la salle. Elle déplaça légèrement sa chaise pour ne pas être éblouie.

— Tes yeux… te font… encore mal ? lui demandai-je.

Ainsley soupira.

— Ouais. Je ne sais pas ce qui leur arrive. L’ophtalmo chez qui je suis allée pour mes nouvelles lunettes a dit à ma mère qu’il fallait que je consulte un spécialiste.

L’inquiétude me grignota l’estomac.

— Pour… quoi ?

Elle haussa une épaule.

— Il a remarqué un truc bizarre dans mes yeux. Il pense qu’un spécialiste de la rétine devrait m’ausculter. Mais apparemment, ce n’est pas grave.

À mon avis, on ne demandait pas l’avis d’un spécialiste pour rien…

— Il a dit que tu avais un problème ?

Elle secoua la tête.

— Pas vraiment. Il n’a rien dit de plus.

— Quand est… ton rendez-vous ? lui demandai-je.

La serveuse apparut et nous servit trois verres d’eau.

— Dans deux semaines. Mais assez parlé de moi ! Tu as le trac ? me demanda-t-elle en attrapant le menu.

Je hochai la tête. Pourtant, je n’étais pas certaine qu’Ainsley m’ait dit toute la vérité sur son état de santé.

— Oui.

— Tu sais à quoi ça ressemble ? (Elle serra le menu contre sa poitrine.) À un rencard !

Mon ventre se noua. Je secouai la tête.

— Si, si, insista-t-elle. C’est comme un rendez-vous. Un rendez-vous d’essai.

Un rendez-vous d’essai ? Cela existait réellement ? J’allais lui poser la question, mais elle reprit la parole.

— OK. Examinons les faits. Depuis que vous vous êtes revus, il a saisi toutes les occasions possibles pour te voir, pas vrai ? Il a séché les cours pour déjeuner avec toi. Quand tu as paniqué et quitté la salle de classe, il t’a suivie pour s’assurer que tu allais bien, puis t’a montré ses graffs. Il t’a aidée avec ton discours et il a même accepté de rencontrer Carl et Rosa. Conclusion : il s’intéresse à toi.

Cela aurait pu signifier simplement qu’il voulait faire partie de ma vie, mais avant que j’aie eu le temps de le lui faire remarquer, je l’aperçus au loin. Rider venait d’arriver. Il examinait les tables du restaurant à notre recherche.

Je me crispai. Quand son regard croisa le mien, un sourire apparut lentement sur ses lèvres. Il ne portait pas le même style de vêtements que la veille. Il avait retrouvé sa tenue habituelle : jean usé, tee-shirt noir à manches longues et vieilles baskets. Pourtant, j’étais incapable de réfléchir.

Non, en fait, ce n’était pas vrai. J’arrivais à réfléchir, mais les pensées qui envahissaient mon esprit étaient loin d’être sages. J’imaginais ses lèvres légèrement retroussées sur des parties de mon corps… autres que mon front ou ma joue. Je pensais à ses mains, à leur puissance et à la sensation de ses paumes calleuses sur ma peau. Je pensais… à des tas de choses. Des choses qui ne me paraissaient plus si honteuses depuis que je savais qu’il était célibataire.

En voyant que je ne bougeais plus, Ainsley regarda derrière elle.

— Oh, mon Dieu ! murmura-t-elle. C’est lui ?

— Oui, murmurai-je.

C’était lui.

Quand elle se tourna de nouveau vers moi, ses yeux bleus étaient écarquillés.

— Waouh. Mallory !

J’étais incapable de lui répondre. Toute mon attention était rivée sur Rider. Il traversa la salle dans notre direction en dégageant une assurance folle. Une vieille dame qui déjeunait avec son mari releva la tête vers lui et lui sourit, puis son regard le suivit.

Jusqu’à notre table. Je crois que j’avais arrêté de respirer. Il fit le tour et vint s’asseoir à côté de moi.

— Désolé, dit-il en me regardant. J’ai quelques minutes de retard.

Ah bon ?

— C’est Hector qui m’a emmené, poursuivit-il. Il est dans les parages. Il ne voulait pas s’incruster.

Rider l’avait-il invité ? Dans ce cas-là, était-ce tout de même un rendez-vous d’essai ? Est-ce que ça existait vraiment ? Et est-ce que ça avait la moindre importance ?

Ainsley se pencha en avant en souriant à Rider.

— Salut ! Moi, c’est Ainsley.

Rider lui rendit son sourire et pencha la tête sur le côté.

— Rider.

— Je sais, dit-elle. Tu es exactement comme je l’imaginais.

Je lui adressai un regard noir, mais il n’y prêta pas la moindre attention.

— Je suis contente de te rencontrer enfin. J’ai tellement entendu parler de toi !

— C’est vrai ? (Surpris, il se tourna vers moi.) Qu’est-ce que tu lui as raconté, Souris ?

J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Il eut un sourire en coin. Sa fossette se creusa. Oh, Seigneur.

— Mallory m’a dit que tu étais un garçon formidable, dit Ainsley. (Je n’étais pas certaine de le lui avoir dit si clairement.) Et que vous aviez grandi ensemble. Meilleurs amis, c’est ça ?

— Oui, murmura-t-il tout en continuant de me regarder avec ce satané sourire. Nous étions les meilleurs amis du monde. (Il s’interrompit et reporta enfin son attention sur Ainsley.) Mais je crois que l’on m’a remplacé.

— Effectivement, répliqua-t-elle. Heureusement pour toi, je suis partageuse.

Il ricana.

— Je vois ça.

Mon cœur battait très fort. Je savais que je devais dire quelque chose, n’importe quoi.

— Tu… es déjà venu ici ?

Ce n’était pas très original.

Rider secoua la tête. Visiblement, mon manque d’originalité ne le perturbait pas.

— Non. (Il jeta un coup d’œil au menu.) Mais les hamburgers ont l’air bon.

Tout à coup, je pensai au Firehouse. Le petit diner lui ressemblait davantage. L’ambiance était détendue et les meubles usés. Ce restaurant, en revanche, avec ses nappes blanches éclatantes… était le genre d’établissement que nous fréquentions avec Ainsley. Avant de rencontrer Carl et Rosa, je n’aurais jamais mis les pieds dans ce genre d’endroit.

Rider se sentait-il mal à l’aise ? S’en préoccupait-il ? Ou me faisais-je du souci pour rien ?

Sans doute la dernière option.

— Leurs hamburgers sont délicieux, lui dit Ainsley. Leur houmous aussi.

— De l’houmous ? s’esclaffa Rider. Ce n’est pas mon style. Je préfère la viande.

— Tu as déjà goûté ? lui demanda-t-elle. Sur de la viande ?

Je grimaçai.

— Non. (Il rit encore une fois.) Je n’ai jamais essayé.

— Tu devrais, répondit-elle.

— Tu ne devrais pas, intervins-je.

Lorsque la serveuse revint vers nous, Rider commanda un hamburger sans houmous. Moi aussi. Je pris également un Coca. Ainsley choisit l’entrée à base d’houmous qu’elle mangerait toute seule.

Entre Rider et Ainsley, la conversation coulait toute seule. Elle lui posa des questions sur le lycée et lui sur les études à distance. Quand on termina de manger, ils se parlaient comme s’ils se connaissaient depuis des années. Je faisais un commentaire de temps à autre, mais restai plutôt silencieuse. Ce n’était pas surprenant. Je me détendis, tout en restant attentive aux moindres gestes de Rider et aux regards qu’il lançait dans ma direction.

— Vous faites quelque chose, cet après-midi ? demanda-t-il en posant le bras sur le dossier de ma chaise. Vous allez au cinéma ?

— En fait, je ne peux pas aller au ciné. Je dois… Mes parents ont prévu quelque chose ce soir. Du coup, Mallory est libre comme l’air, dit Ainsley d’une voix rapide.

Je me figeai. Quoi ? Elle ne m’avait pas parlé de ce changement de plan.

Rider nous regarda l’une après l’autre.

— Je croyais que vous étiez censées passer la journée ensemble ?

— Non, répondit aussitôt Ainsley. Seulement quelques heures. Elle est à toi pour le reste de la journée. Et si tu veux tout savoir, son couvre-feu est à 23 heures.

J’écarquillai les yeux. Mon Dieu. Qu’était-il en train de se passer ? Quand je l’interrogeai du regard, elle se contenta de me sourire d’un air innocent. J’aurais préféré qu’elle me prévienne.

Sourire aux lèvres, Rider souleva son verre.

— Ça me va. (Il tapota mon épaule.) Tu veux aller au garage ?

La raucité de sa voix fit s’emballer mon cœur. Ainsley avait les yeux rivés sur son assiette vide. Avant que j’aie eu le temps de lui répondre, la sonnerie d’un téléphone retentit.

Rider sortit son portable de sa poche. Il examina l’écran avant de se lever.

— Je reviens.

Dès que Rider s’éloigna, Ainsley se pencha vers moi.

— Mall ! Il est canon !

Le rouge aux joues, je soulevai mon verre. Rider était canon avec un C majuscule. Il n’y avait aucun doute là-dessus, mais il était bien plus que ça. Sous son physique avantageux se dissimulait… quelqu’un de bien. Un cœur d’or.

— Tu ne plaisantais pas lorsque tu me l’as décrit. (Tout sourire, Ainsley se laissa aller en arrière sur sa chaise.) Tu vas aller avec lui ? Tu es un peu obligée… je t’ai forcé la main. Mais je l’ai seulement fait parce que je savais que tu en avais envie ! Il faut te pousser dans la bonne direction.

Clignant les yeux, je faillis laisser tomber mon verre.

— Mais… j’étais censée passer la journée avec toi.

— On s’est vues. Même si je n’ai pas réussi à te convaincre de goûter l’houmous… maintenant, tu as l’occasion de passer du temps avec quelqu’un d’autre. Quelqu’un de très charmant.

Mon ventre se serra. La sensation n’était pas désagréable et elle commençait à devenir familière.

— Mais…

— Rosa et Carl pensent que tu es avec moi. Du moment que tu rentres chez toi avant ton couvre-feu, ils ne le sauront jamais. Ce n’est pas comme s’ils parlaient avec mes parents. (Son sourire se fit conspirateur.) En plus, ils ne sont même pas à la maison, ce soir. Ils ont décidé de prendre du temps pour eux ou un truc dans le genre. (Elle fronça le nez.) Du coup, il n’y a aucun problème.

En relevant la tête pour regarder Rider, la sensation s’accentua. Mon esprit partit en roue libre. Je n’arrivais pas à croire que j’y songeais sérieusement. Oui, j’avais quitté l’enceinte du lycée sans que Rosa et Carl le sachent et Rider était venu à la maison quand ils n’étaient pas là, mais ça… c’était différent. J’avais l’impression de franchir une ligne invisible. Les Rivas pensaient que j’étais avec Ainsley… mais je ne serais pas avec elle.

Je serais avec Rider.

Tout un samedi après-midi et peut-être même le soir. Le rendez-vous d’essai commençait à ressembler à un rendez-vous tout court.

C’était un sacré pas en avant.

S’ils le découvraient, ils diraient que c’était la faute de Rider, qu’il avait une mauvaise influence. Mais Rider ne savait pas que je mentais à qui que ce soit. En réalité, je n’étais même pas sûre que Carl et Rosa m’auraient interdit de le voir… mais il était hors de question que je leur demande l’autorisation.

Était-ce mal de ma part ? Je n’allais pas non plus le demander. Car c’était une question stupide.

Rider baissa son téléphone et le glissa dans sa poche. Étais-je seulement capable de passer du temps seule avec lui ? J’attrapai vivement mon verre et en pris une grande gorgée. Pourquoi est-ce que je paniquais ? Rider et moi, on avait grandi ensemble. Bien sûr, on ne s’était pas vus pendant des années, mais on était toujours amis et il sortait à peine d’une relation amoureuse. Ce n’était pas un rendez-vous d’essai.

Tout irait bien.

— Tu… Tu crois que je devrais accepter ?

Les yeux bleus d’Ainsley s’arrondirent sous le coup de la surprise.

— Oui ! Oh, mon Dieu ! Oui ! (Elle me tapa sur le bras.) C’est l’occasion parfaite de passer du temps seule avec lui.

Je fronçai les sourcils.

— On passe déjà beaucoup de temps ensemble.

Elle me dévisagea un instant avant de lever les yeux au ciel.

— Ça n’a rien à voir, Mallory. Cette fois, vous vous voyez un samedi !

Je haussai les sourcils.

Elle secoua la tête, puis souleva son verre.

— Crois-moi. C’est différent.

J’allais devoir la croire sur parole.

— Il te plaît et pour ta gouverne… je crois que tu lui plais aussi, mais les mecs, c’est un peu idiot, parfois. Alors il va sans doute faire semblant de ne pas être intéressé.

J’ouvris la bouche.

— C’est ce que Todd a fait avec moi. Il a attendu que l’on soit seuls pour faire le premier pas.

Rider allait-il faire la même chose ? Le champ des possibilités me gonflait le cœur et me nouait l’estomac.

Ainsley, elle, sautillait presque sur son siège.

— Je sais que c’est tout nouveau pour toi, mais respire un bon coup et amuse-toi. Peut-être qu’il ne se contentera pas de te tenir la main, cette fois.

Seigneur. Cela faisait trop de choses d’un coup. Je n’aurais jamais dû lui dire que Rider m’avait pris la main. Il me fallait l’avis d’un adulte.

— Écoute, me dit-elle en baissant la voix. (Elle posa la main sur la mienne.) Accepte seulement si tu te sens à l’aise. Si tu en as envie. Sinon, ce n’est pas grave. Je sais que tu l’aimes plus qu’un simple ami, c’est tout. La façon dont tu le regardes te… (Elle s’arrêta et regarda derrière elle.) … trahit. Oh, waouh. Qui c’est, lui ?

Les sourcils froncés, je suivis son regard. Rider n’était plus seul. Hector se tenait à côté de lui à l’entrée du café. L’inquiétude m’envahit. Vu la façon dont la mâchoire de Rider s’était crispée, je doutais que le sujet de leur conversation fût joyeux.

Je regardai par la fenêtre pour voir si Jayden était là, lui aussi, mais ce n’était pas le cas. En y réfléchissant, je ne l’avais pas croisé au lycée depuis plusieurs jours.

— Tu le connais ? demanda Ainsley.

Je reposai mon verre sur la table avant de hocher la tête.

— Il s’appelle… Hector. C’est un ami de Rider.

Un sourire étira lentement ses lèvres.

— Il est trop mignon.

Au même moment, Hector rit à quelque chose que Rider lui avait dit. Son rire rauque parvint jusqu’à nous et fit tourner plusieurs têtes à l’intérieur du restaurant. Hector était mignon. Je n’en doutais pas, mais c’était Rider qui retenait mon attention. Il sourit doucement, puis ses lèvres bougèrent. Hector jeta un coup d’œil dans notre direction.

Il eut l’air surpris, mais il se reprit rapidement et sourit en dévisageant Ainsley.

— Il me plaît, murmura-t-elle. Il a une copine ?

Je haussai les épaules et me demandai si elle, elle avait toujours un copain. J’ignorais si Hector avait quelqu’un de sérieux dans sa vie. Je l’avais vu avec plusieurs filles au lycée, mais je ne pensais pas qu’il sortait avec l’une d’entre elles.

Rider et Hector vinrent nous rejoindre. Rider reprit sa place à côté de moi tandis qu’Hector s’asseyait près d’Ainsley.

— 1 Esa chica está bien caliente, dit Hector en riant.

Rider secoua la tête. Ainsley, elle, se crispa. Elle parlait couramment l’espagnol, et même si Hector était portoricain, elle devait quand même comprendre le sens général de ses paroles. Visiblement, ça ne lui plaisait pas beaucoup.

— 2 Me gustaría llevarla a mi casa y comérmela.

Ainsley pencha la tête sur le côté et recoiffa ses longs cheveux blonds derrière son épaule.

— 3 ¡ Gracias ! Pero no hay ni una parte de mí que tú te vas a comer.

Les yeux d’Hector s’arrondirent.

Rider éclata de rire.

— Oh, merde. C’est génial !

— Quoi ? dit Ainsley en battant des cils à l’intention d’Hector. Tu crois qu’une fille blanche n’est pas capable d’apprendre une autre langue et que ça te donne le droit de parler de moi comme si je n’étais pas là ? (Son sourire était forcé.) Va te faire voir.

— Toi, au moins… (Hector s’adossa à son siège et secoua lentement la tête sans la quitter des yeux.) Tu es… cash.

— Je ne te le fais pas dire. (Ses yeux bleus lançaient des éclairs. Si elle avait trouvé Hector mignon à un moment donné, ce n’était plus

du tout le cas.) Et toi, tu es un 4 mal criado.

Hector fronça les sourcils.

— J’aime vraiment ton amie, Souris, dit Rider en me faisant un clin d’œil. Elle vient plus ou moins de le traiter de connard sans la moindre classe… et je suis d’accord avec elle.

Oh, Seigneur.

Ainsley jeta un regard dédaigneux au tee-shirt usé d’Hector.

— En même temps, vu son style…

— 5 6 ¡ Qué carajo ! … marmonna Hector. Nena, tu ne me connais pas.

Elle haussa une épaule.

— Et je n’en ai pas envie.

Oh. Waouh. Cela avait dégénéré plus vite que je ne le pensais. Rider, lui, les regardait comme si c’était un spectacle. Il ne lui manquait que le pop-corn.

Ainsley se tourna vers moi. Elle avait les joues un peu rouges.

— Tu vas avec Rider ? me demanda-t-elle à voix basse.

— Vous allez où ? s’enquit Hector sans la quitter des yeux.

Elle ne lui répondit pas et mon ventre se serra de nouveau.

— Je pensais l’emmener au garage, dit Rider.

Hector sourit.

— Ça me paraît bien. (Son expression se fit moqueuse et Rider lui adressa un doigt d’honneur.) Tu ne vas pas chez Ramón ce soir ? Il y a une grosse fête.

Rider me regarda dans les yeux. J’en eus le souffle coupé.

— Pas si Mallory m’accompagne au garage.

— Tu peux l’emmener avec toi, dit-il avant de se tourner vers Ainsley d’un air suffisant. Je t’inviterais bien, mami, mais ce n’est sans doute pas assez classe pour toi.

— Si tu es de la partie, sans doute, répondit-elle d’un ton sec. Je ne suis pas intéressée de toute façon.

À partir de là, ils se mirent à se disputer en espagnol, mais je n’écoutais rien de ce qu’ils se disaient. Une fête ? C’était pathétique, mais je n’étais jamais allée à une fête. Ou à quoi que ce soit qui s’en rapprochait. Mon cœur cognait contre ma poitrine comme un oiseau en cage. J’essuyai mes paumes moites sur mes cuisses.

Qu’est-ce que j’allais faire ? M’accrocher à Rider comme une pieuvre ? Les gens s’attendaient à ce que je parle et boive… La seule fois où j’avais bu de l’alcool, j’avais neuf ans et j’avais tout recraché aussitôt. Aujourd’hui, j’étais à peine capable de parler devant plusieurs personnes, alors dans une fête…

Rider me regardait toujours. Je devais avoir l’air au bord de la crise de nerfs. Je sentais, en tout cas, que tout mon sang avait déserté mon visage.

— Non, je n’ai pas envie d’aller faire la fête, dit-il quand les deux cessèrent de se chamailler. Tu ne m’en veux pas, Mallory ?

Quelque part, je savais qu’il faisait ça pour moi. Voir ses amis était sans doute plus drôle que m’apprendre à peindre à la bombe, mais le soulagement qui se répandit dans mes veines avait un doux goût sucré.

J’avançais à petits pas. À mon rythme. Me rendre à une soirée équivalait à sauter d’un pont sans élastique. Déglutissant, je hochai la tête.

— Non, non.

— Super, murmura-t-il en s’adossant à son siège. Alors on va au garage.

Comme je ne voulais pas lui montrer mon excitation, je baissai la tête. Toutefois, je fus incapable d’empêcher mes lèvres de se retrousser. Mon sourire était sans doute trop large et trop éclatant, mais j’étais heureuse. Nerveuse, bien sûr, mais surtout heureuse.

Peu importait comment se passerait la soirée. Pour moi, c’était une première.

 

1. Cette fille est vraiment hot. (N.d.É.)

2. J’aimerais la ramener chez moi et la manger toute crue. (N.d.É.)

3. Merci ! Mais je ne compte pas te donner quoi que ce soit à te mettre sous la dent.

(N.d.É.)

4. Un rustre. (N.d.É.)

5. Je m’en tape. (N.d.É.)

6. Petite. (N.d.É.)

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