L’éternité c’est compliqué
Chapitre 3
« Souris ».
Lui seul m’appelait de cette façon et je n’avais pas entendu ce surnom depuis très longtemps. J’étais même persuadée de ne plus jamais l’entendre.
Je n’avais pas espéré le revoir un jour. Or, il était bien là, devant moi, et je ne pouvais m’empêcher de le dévisager. Il ne restait rien du garçon de treize ans que j’avais connu, mais c’était bien lui. C’étaient ses yeux bruns chaleureux parsemés d’éclats dorés et sa peau mordorée qu’il avait sans doute héritée de son père aux origines supposément sud-américaines. Il ignorait d’où venaient sa mère et sa famille. L’une des… personnes qui s’occupaient de nos dossiers lui avait dit qu’elle était peut-être à moitié brésilienne, mais il n’en avait jamais eu le cœur net.
Tout à coup, je le revis, quand nous étions petits. Il avait été mon roc dans un monde chaotique. À neuf ans, plus grand que moi, mais rien qu’un enfant, il s’était interposé entre M. Henry et moi dans la cuisine, comme il l’avait fait des dizaines de fois auparavant. J’avais serré en tremblant la poupée rousse, Lapine, qu’il avait retrouvée pour moi, tandis qu’il gonflait le torse. « Laissez-la tranquille, avait-il grogné, les poings serrés. Vous n’avez pas intérêt à la toucher. »
Je m’efforçai de sortir de ces pensées. J’avais tellement de souvenirs comme celui-ci… Il m’avait sauvée des tonnes de fois, jusqu’au jour où il n’en avait plus été capable et où notre promesse d’éternité avait volé en éclats. Tout avait volé en éclats.
Son torse se souleva violemment. Quand il reprit la parole, sa voix était rauque.
— C’est vraiment toi, Souris ?
Vaguement consciente de la fille qui nous regardait, je vis ses yeux s’arrondir comme les miens. Mes cordes vocales ne fonctionnaient pas… ce qui était étrange, car il était le seul avec qui je n’avais jamais eu aucun problème pour parler. Mais c’était dans un monde différent, à un moment différent.
Depuis, une éternité s’était écoulée.
— Mallory ? murmura-t-il.
Comme il était entièrement tourné vers moi, j’avais peur qu’il ne se lève. Cela ne m’aurait pas étonnée. Il n’avait jamais eu peur de rien. Jamais. De par notre proximité, je vis qu’il avait une légère cicatrice au-dessus du sourcil droit, plus claire que sa peau. Lorsque je me souvins comment il se l’était faite, mon cœur se serra de nouveau. Cette marque rimait avec biscuits secs et cendrier renversé.
Un garçon assis devant nous se retourna sur son siège.
— Salut. (Quand il ne reçut aucune réponse, il claqua des doigts.) Hé ho ? Mon pote ?
Il ne lui prêta pas la moindre attention. Il continuait de me dévisager comme si un fantôme était apparu devant lui.
— OK, j’ai compris, marmonna l’autre avant de reporter son attention sur la fille.
Malheureusement pour lui, elle était entièrement concentrée sur nous. La deuxième sonnerie retentit. Quand les conversations se turent, je compris que le professeur était arrivé.
— Tu me reconnais ?
Sa voix n’était pas plus forte qu’un murmure.
Il me regardait toujours dans les yeux. Alors je répondis avec plus de facilité que je ne l’avais fait de toute ma vie.
— Oui.
Les épaules crispées, il se rassit normalement et ferma les yeux.
— Seigneur, marmonna-t-il en se frottant le torse.
Le professeur frappa un grand coup sur la pile de livres posés au coin de son bureau. Je sursautai et me résignai à regarder dans sa direction. Mon cœur battait tellement fort que j’avais l’impression qu’on jouait du marteau-piqueur dans ma poitrine.
— Bien. Puisque vous êtes dans cette classe, vous devez savoir qui je suis. Mais au cas où certains d’entre vous se seraient perdus, je suis M. Santos. (Il s’appuya contre le bureau et croisa les bras.) J’enseigne l’expression orale. Si vous n’êtes pas censés être ici, vous êtes libres de partir.
M. Santos continua de parler, mais le sang qui battait à mes tempes m’empêchait d’entendre ce qu’il disait. Je n’arrivais pas à me concentrer sur autre chose que sa présence. Il était ici ; après toutes ces années, il se tenait près de moi comme cela avait été le cas depuis nos trois ans. Pourtant, il n’avait pas paru heureux de me voir. Je ne savais pas quoi penser. Un mélange d’espoir et d’angoisse grandissait en moi, alimenté par des souvenirs doux-amers auxquels je m’accrochais tout en souhaitant les oublier.
Je fermai les yeux et essayai d’avaler la boule qui s’était formée dans ma gorge.
On nous distribua les livres, puis des polycopiés. Je ne touchai aucun des deux. M. Santos nous expliqua les types de discours que nous devrions écrire et présenter tout au long de l’année : de l’exposé à l’interview d’un camarade. Malgré la crise de panique que j’avais faite avant d’entrer en classe, la perspective de parler plusieurs fois devant trente personnes n’était plus ce qui m’effrayait le plus, à présent.
Tandis que je regardais droit devant moi, je me rendis compte que Keira était là, elle aussi. Elle était assise à côté du garçon qui avait voulu attirer son attention. J’ignorais si elle m’avait vue entrer. En même temps, peut-être qu’elle n’en avait rien à faire. Pourquoi m’aurait-elle fait signe ? Ce n’était pas parce qu’elle m’avait parlé une fois qu’elle voulait devenir mon amie.
L’incident de la cantine me paraissait bien loin. J’étais consciente de chacune de mes respirations. Je recoiffai mes cheveux en arrière et, incapable de m’en empêcher, je jetai un coup d’œil vers la gauche.
Mon regard croisa le sien et je hoquetai de surprise. Lorsque nous étions plus jeunes, je n’avais aucun mal à déchiffrer ses expressions. Aujourd’hui, son visage était impassible. Était-il heureux ? En colère ? Triste ? Ou était-il aussi perdu que moi ? Je ne le savais pas, mais en tout cas, il n’éprouvait aucune gêne à me fixer.
Le visage en feu, je tournai la tête et me retrouvai à observer la fille assise à côté de lui. Les lèvres pincées, elle regardait droit devant elle. Ses poings serrés étaient posés sur son bureau. Je me détournai de nouveau.
Cinq minutes s’écoulèrent avant que je ne cède encore une fois à la tentation. Il ne me regardait plus, mais sa mâchoire était crispée et l’un des muscles de sa joue tressautait. J’en étais réduite à l’observer bêtement.
Tout le monde savait qu’il deviendrait beau à en mourir en grandissant. Il avait tous les atouts : de grands yeux, des lèvres expressives et une silhouette élancée. Parfois, ça avait été difficile, pour lui. Son physique avait éveillé toutes sortes de mauvaises intentions. M. Henry, par exemple, avait eu envie de le briser comme de la porcelaine de Chine. D’autres, comme les hommes qui ne cessaient d’aller et venir dans la maison, s’étaient montrés… beaucoup trop intéressés.
La bouche sèche, je revins au présent. Non, je n’aurais pas dû m’étonner qu’il soit devenu si séduisant. Mais comme Ainsley l’aurait dit, être aussi sexy aurait dû être un crime.
Pendant que M. Santos distribuait des fiches pour une raison qui m’avait échappé, le garçon assis devant nous se retourna. Son regard vert pâle était vif.
— C’est toujours bon pour tout à l’heure ?
Je tournai les yeux vers lui. Je fus incapable de m’en empêcher. Les lèvres pincées, les bras croisés, il hocha brièvement la tête.
Le garçon haussa les sourcils avant de vérifier que M. Santos n’avait pas remarqué leur échange.
— Il faut qu’on parle à Jayden.
Jayden ? Je repensai au garçon que j’avais failli renverser dans le couloir.
La fille pencha la tête sur le côté.
— D’accord, Hector, répondit-il d’une voix sèche.
La raucité de sa voix me prit par surprise. Quelques secondes passèrent avant qu’il tourne la tête vers moi.
Le rouge aux joues, je fis volte-face, non sans apercevoir le regard empli de curiosité qu’Hector lançait dans ma direction. Le reste du cours, je n’arrêtai pas de l’observer à la dérobée. J’avais besoin de me convaincre qu’il était vraiment là, assis à côté de moi. Je n’étais pas très discrète, car la fille installée à sa gauche, celle qui l’avait touché de façon si familière, m’avait prise sur le fait au moins une dizaine de fois.
Tandis que les minutes défilaient, mon ventre se nouait de plus en plus. La nervosité tourbillonnait en moi comme une vipère prête à attaquer.
Ma gorge était serrée et j’avais l’impression qu’une poigne de fer s’était refermée sur ma poitrine pour m’empêcher de respirer. Une brûlure glaciale remonta le long de ma nuque et se répandit dans mon crâne. Et soudain, je compris. Je compris que j’étais en train de perdre le contrôle.
Respire .
Il fallait que je respire.
Serrant les poings, je m’efforçai de respirer normalement et tentai de calmer les battements de mon cœur. Pendant ma thérapie, le Dr Taft avait essayé de me faire comprendre que dans ce genre de situation, je ne perdais pas réellement le contrôle de mon corps. Tout était dans ma tête. Un bruit puissant ou une odeur pouvait me renvoyer en arrière. Parfois, je ne savais pas quel était l’élément déclencheur.
Aujourd’hui, cela ne faisait aucun doute.
Il était assis juste à côté de moi. Et le sentiment de panique que je ressentais était bien réel, parce que lui-même était réel et que le passé qu’il personnifiait n’était pas un produit de mon imagination.
Qu’allais-je pouvoir lui dire une fois que la cloche sonnerait et que les cours seraient terminés ? Quatre ans s’étaient écoulés depuis cette nuit. Voulait-il seulement me parler ? Et s’il n’en avait pas envie, alors quoi ?
Mon Dieu.
Et s’il n’avait pas souhaité me revoir ? Après tout, il… il avait beaucoup souffert pour moi, à cause de moi. Même si nous avions passé de bons moments pendant ces dix ans, il y en avait beaucoup de mauvais. Beaucoup trop.
Bien sûr, cela me ferait de la peine de le voir se lever et partir sans m’adresser la parole, mais peut-être était-ce mieux ainsi ? Au moins, je savais qu’il était vivant et en bonne santé, et qu’il était ami avec la fille assise à côté de lui. C’était peut-être sa copine. Cela voulait dire qu’il était heureux, pas vrai ? Heureux comme il le méritait. Et le savoir allait me permettre de refermer ce chapitre de ma vie.
Sauf que… je l’avais déjà cru fermé. À présent, il s’était rouvert à la première page.
Lorsque la sonnerie retentit, mon instinct de préservation se déclencha, comme il l’avait fait tant de fois par le passé. Je ne me rendis même pas compte de ce que je faisais. C’était une vieille habitude qui renaissait de ses cendres, une habitude que j’avais mis quatre ans à effacer. Pourtant, elle était réapparue deux fois en une seule journée.
Je me levai, rassemblai mes livres et ramassai mon sac. Le cœur martelant mes côtes, je contournai nos chaises et partis sans un regard en arrière, sans lui laisser le temps de s’échapper le premier. La semelle de mes sandales claquait contre le sol. Je dépassai des élèves qui avançaient lentement, tout en fourrant mes affaires dans mon sac. Je devais avoir l’air d’une idiote. J’étais une idiote.
Dehors, les rayons du soleil étaient toujours aussi chauds. La tête baissée, je suivis le chemin jusqu’au parking. Je serrai et desserrai les poings parce que j’avais l’impression que la circulation de mon sang s’était arrêtée dans mes poignets. Le bout de mes doigts me picotait.
La Honda argentée étincelait devant moi. Un soupir de soulagement m’échappa. Bientôt, je serais à la maison. Bientôt, je…
— Mallory.
Mon pouls s’emballa et je faillis trébucher. Je n’étais plus qu’à un mètre de ma voiture, de la liberté. Je me retournai lentement.
Il se tenait à côté d’un pick-up rouge qui ne se trouvait pas là le matin même, lorsque je m’étais garée. Dans la lumière du soleil, ses cheveux étaient plus marron que noirs, sa peau plus sombre et ses traits plus définis. J’avais tant de questions à lui poser ! Qu’avait-il fait pendant ces quatre ans ? Avait-il été adopté ? Ou allait-il encore de famille d’accueil en famille d’accueil ?
Mais surtout : était-il en sécurité, à présent ?
Les foyers n’étaient pas tous mauvais. Les familles d’accueil n’étaient pas toutes horribles. Carl et Rosa en étaient le parfait exemple. Ils étaient tout simplement incroyables. Ils m’avaient adoptée, mais avant d’en arriver là, ce garçon et moi n’avions pas eu de chance. Nous avions vécu chez des gens de la pire espèce qui avaient réussi à contourner les inspections. Les assistants sociaux manquaient de fonds et de moyens. Et même si la majorité faisait de son mieux, certains enfants passaient entre les mailles du filet et nous, nous étions tombés dans un trou sans fond.
Rares étaient les enfants qui restaient plus de deux ans dans le système. La plupart retrouvaient rapidement leurs parents ou étaient adoptés. M. Henry et Mlle Becky avaient été les seuls à vouloir de nous. Aujourd’hui encore, je ne comprenais pas pourquoi ils nous avaient traités de la sorte. Les travailleurs sociaux qui nous suivaient changeaient aussi souvent que les saisons. À l’école, les instituteurs s’étaient sans doute rendu compte de quelque chose, mais aucun n’avait voulu risquer sa place. Avoir été piétinée et oubliée par le système m’avait rendue amère, et cette amertume me collait au corps comme une seconde peau. J’ignorais si je m’en débarrasserais un jour.
Toutefois, il y avait du bon et du mauvais dans toutes les situations. Avait-il enfin trouvé du bon ?
— Tu es sérieuse ? me dit-il en resserrant sa prise sur le cahier abîmé. Après tout ce qui s’est passé, après quatre ans à me demander ce que tu as bien pu devenir, tu débarques dans mon cours d’expression orale et tu te barres ? Tu me fuis ? Moi ?
Je pris une grande inspiration et baissai les bras. Mon sac glissa de mon épaule et tomba sur le bitume brûlant. Le choc me secoua, mais au fond de moi, je n’étais pas surprise qu’il m’ait suivie. Il n’avait jamais fui. Il ne s’était jamais voilé la face. Non, ça, ça avait été moi. Nous avions été le yin et le yang. Ma lâcheté et son courage. Sa force et ma faiblesse.
Mais je n’étais plus comme ça.
Je n’étais plus sa Souris.
Je n’étais pas lâche.
Je n’étais pas faible.
Il fit un pas en avant, puis s’arrêta et secoua la tête. Son torse se soulevait de façon irrégulière.
— Dis quelque chose.
J’eus du mal à lui obéir.
— Quoi ?
— Mon nom.
Je ne savais pas pourquoi il voulait que je lui dise son nom. Moi-même, j’ignorais ce que j’allais ressentir en le prononçant après tant d’années. Pourtant, je pris mon courage à deux mains.
— Rider. (Un frisson me parcourut.) Rider Stark.
Je le vis déglutir et, l’espace d’un instant, aucun de nous ne bougea. Une brise chaude fit voler des mèches de cheveux devant mes yeux. Puis il laissa tomber son cahier par terre. Étonnamment, il ne se réduisit pas en poussière. Ses grandes enjambées dévorèrent la distance qui nous séparait, et en un clin d’œil il se retrouva devant moi. Il était beaucoup plus grand, à présent. Je lui arrivais à peine aux épaules.
Et tout à coup, il me serra contre lui.
Lorsque je sentis ses bras puissants m’attirer contre son torse, mon cœur implosa. Je me figeai un instant avant de passer mes bras autour de son cou. Je m’accrochai à lui, les yeux fermés, et respirai le parfum fugace de son après-rasage. C’était lui. Son étreinte n’était pas la même que dans mes souvenirs, plus passionnée, plus musclée. Un bras autour de ma taille, une main enfouie dans mes cheveux, il me souleva et mes pieds quittèrent le sol. Ma poitrine était écrasée contre son torse incroyablement dur.
Il n’y avait pas à dire. C’était vraiment différent.
— Bon sang, Souris, si tu savais…
Sa voix était grave et rocailleuse. Il me reposa par terre, mais ne me lâcha pas pour autant. Il garda un bras autour de ma taille. De son autre main, il joua avec mes cheveux. Tandis qu’il posait son menton sur ma tête, je fis glisser mes doigts le long de son torse.
— Je ne pensais pas te revoir un jour.
Je posai mon front contre mes mains. Son cœur battait très vite. J’entendais des gens autour de nous. Certains nous observaient sans doute, mais cela m’était égal. Rider était chaud et solide. Réel. Vivant.
— J’ai failli ne pas venir en cours, aujourd’hui. Si je m’étais écouté, on… (Je le sentis caresser mes cheveux.) Regarde-moi ces cheveux ! Tu ne ressembles plus à Bozo le clown.
Un éclat de rire étranglé m’échappa. Quand j’étais plus jeune, mes cheveux roux vif n’étaient qu’un amoncellement de boucles éparses et de nœuds. Dieu merci, leur couleur s’était éclaircie. Une visite chez le coiffeur avait aidé. Quant aux boucles et aux nœuds, ils revenaient dès que le temps était humide.
Rider s’écarta légèrement. Lorsque j’ouvris les yeux, je me rendis compte qu’il me dévisageait.
— Regarde-toi, murmura-t-il. Comme tu as grandi !
Sa main quitta mes cheveux. Quand son pouce effleura ma lèvre inférieure, un frisson me parcourut. Le contact m’avait prise par surprise.
— Mais tu es toujours aussi discrète qu’une souris.
Je me crispai. « Souris. »
— Je ne suis plus…
Mes mots moururent dans ma gorge. Son pouce s’était à présent aventuré sur ma pommette. Sa peau était rugueuse, mais la caresse, elle, était tendre.
Je levai les yeux vers les siens que j’avais cru ne jamais revoir. Il était vraiment ici, avec moi. Mon Dieu, Rider était ici. Tant de pensées traversaient mon esprit que je n’arrivais à en saisir que quelques-unes. Les souvenirs, eux, remontaient à la surface.
Une nuit, je m’étais réveillée à cause des éclats de voix provenant du rez-de-chaussée. Effrayée, je m’étais réfugiée dans la chambre voisine de la mienne, celle de Rider. Il m’avait laissée me coucher près de lui et m’avait lu un livre que j’adorais. Un livre que Rider avait surnommé « cette stupide histoire de lapin ». Je pleurais chaque fois que je l’entendais, pourtant il me l’avait lue pour détourner mon attention des hurlements qui emplissaient la maison délabrée. J’avais cinq ans, à l’époque, et à partir de ce moment, Rider était devenu mon monde.
Soudain, il fit un pas en arrière et saisit ma main droite. Il la retourna tout en relevant la manche de mon gilet. Il fronça les sourcils.
— Je ne comprends pas.
Je regardai mon poignet à mon tour. La peau à l’intérieur de mon coude était rose foncé, tout comme l’intérieur de mon bras et de mes paumes, mais ça se voyait à peine.
— Ils m’ont dit que tu avais été gravement brûlée. (Relevant la tête, il me dévisagea.) Je les ai vus t’emmener sur un brancard, Souris. Je m’en souviens comme si c’était hier.
— Je… Carl… (Je secouai la tête. Il n’avait pas la moindre idée de qui était Carl. Alors je me concentrai et réessayai :) Les médecins de Johns Hopkins. Ils m’ont fait des greffes de peau.
— Des greffes de peau ?
Je hochai la tête.
— J’ai eu… les meilleurs chirurgiens. Je n’ai… presque pas de cicatrices.
Enfin, si : sur mes fesses, là où ils avaient pris la peau pour les greffes. Mais je doutais que quelqu’un les voie avant très longtemps.
Son pouce qui me caressait l’intérieur du poignet envoyait des décharges électriques dans tout mon corps. Pendant un long moment, il ne dit rien, il se contenta de me regarder dans les yeux. Les éclats dorés de ses iris paraissaient plus clairs.
— Ils m’ont dit que je ne pouvais pas te voir. J’ai demandé. Je suis même allé à l’hôpital.
Mon cœur se serra.
— C’est vrai ?
Rider hocha la tête et la tension sembla quitter son visage.
— Tu n’étais pas là. Ou du moins, c’est ce qu’ils m’ont dit. Une infirmière a appelé la police. J’ai terminé… (Il secoua la tête.) Peu importe.
— Tu as terminé où ? demandai-je, parce que pour moi c’était important.
Tout ce qui arrivait à Rider l’était, même si le reste du monde pensait le contraire.
Ses cils épais se baissèrent un instant.
— La police et les assistants sociaux ont cru que j’avais fugué, ce qui était complètement con. Pourquoi est-ce que je serais allé à l’hôpital ?
Les services sociaux avaient un dossier sur nous de la taille de la Honda. Rider et moi avions déjà essayé de fuguer. Plus d’une fois. J’avais huit ans et lui venait d’en avoir neuf lorsqu’on avait décidé qu’on serait mieux tout seuls.
On avait à peine atteint le McDonald’s, cinq cents mètres plus loin, que M. Henry nous avait retrouvés.
Puis on avait recommencé. Tant de fois qu’on en avait perdu le compte.
Rider rit, mais quand je relevai la tête vers lui, il ne souriait pas. Je sentis ma poitrine se comprimer.
— Cette nuit-là… (Il déglutit.) Je suis désolé, Souris.
Je grimaçai et fis un pas en arrière, mais il m’empêcha de fuir.
— J’aurais dû l’arrêter, mais je ne l’ai pas fait. (Ses yeux s’étaient assombris.) J’aurais dû essayer de…
— Ce n’était pas ta faute, murmurai-je.
Ses excuses me rendaient malade. Pensait-il réellement qu’il était responsable de ce qui m’était arrivé ?
Il pencha la tête sur le côté.
— Si. Je t’avais fait une promesse et je ne l’ai pas tenue. Pas quand tu en avais le plus besoin.
— Non, rétorquai-je. (Lorsqu’il voulut répondre, je libérai mon bras de son emprise. La surprise se peignit sur son visage.) Ce n’était pas une promesse que tu aurais dû faire à ton âge. Ni à moi ni à personne.
Il m’avait promis d’être toujours là pour moi et il avait fait de son mieux. Mais on ne pouvait pas tout contrôler, surtout quand on était enfants.
Il haussa les sourcils et ses lèvres se retroussèrent en un léger sourire.
— Je crois que c’est la première fois que tu me dis « non ».
J’ouvris la bouche pour lui dire que c’était la première fois que j’en avais besoin, lorsque de la musique retentit près de nous. Le réveil fut brutal. Tout à coup, je me rappelai que nous n’étions pas dans une bulle, que le monde continuait de tourner autour de nous. Tandis que la musique se rapprochait et que les basses tonitruantes faisaient vibrer les vitres du pick-up, Rider regarda quelque chose derrière moi. Puis il se rapprocha, si près que je sentis ses baskets effleurer mes sandales.
Baissant la tête, il sortit son téléphone de la poche arrière de son jean.
— C’est quoi, ton numéro, Souris ?
Il était clair qu’il allait partir, mais je ne voulais pas le quitter. J’avais trop de questions, des millions de questions… Je lui donnai mon numéro et essuyai mes mains moites sur mon jean.
— Hé, Rider, tu es prêt ? cria un garçon dans la voiture. (Il était au cours d’expression orale. Hector.) On doit y aller.
Rider regarda de nouveau derrière moi et soupira. Il recula pour récupérer son cahier, puis ramassa mon sac. Avec des doigts agiles, il passa la bandoulière à mon épaule, tout en soulevant mes cheveux pour ne pas les coincer dessous.
Un sourire en coin étira ses lèvres tandis qu’il me dévisageait encore une fois.
— Souris.
— Tu vas te faire frapper ! cria Hector.
Je sursautai, avant de me détendre. Son ton était léger. Personne n’allait réellement le frapper.
Rider s’écarta et me contourna. Je pivotai dans son sens, comme mue par une force gravitationnelle. La voiture d’où s’échappait la musique l’attendait derrière la mienne. C’était une vieille Ford Escort avec des traits bleus sur le côté. Hector était assis derrière le volant. Un bras posé sur la vitre, les doigts battant en rythme, il souriait de toutes ses dents.
— Hé, ¡ mami ! s’exclama-t-il en se mordant la lèvre inférieure.
¡ Qué cuerpo tan brutal 1 !
J’ignorais ce qu’il avait dit, mais ses paroles semblaient m’être destinées.
— La ferme, répondit Rider en posant la main sur le visage
d’Hector et en le poussant à l’intérieur. 2 No la mires.
Je ne savais pas non plus ce que cela signifiait, mais la façon dont ils parlaient tous les deux ne ressemblait pas à l’espagnol que j’entendais auprès de Rosa et Carl à la maison. En même temps, je n’étais pas très bien placée pour le savoir, ils avaient rapidement abandonné l’idée de me l’apprendre.
Un rire typiquement masculin s’éleva de la voiture. Hector appuya la tête en arrière, contre son siège. Un instant plus tard, j’aperçus un visage plus jeune que je reconnus aussitôt.
Jayden.
Il était assis sur le siège passager.
— Hé ! cria-t-il. Je te connais !
— Non, rétorqua Rider en ouvrant la porte arrière. Tu ne la connais pas.
Il se tourna pour me regarder une dernière fois. Nos regards se rencontrèrent, puis la porte se referma et il disparut derrière les vitres teintées.
L’Escort partit en trombe.
Moi, je restai plantée là, vaguement consciente que quelqu’un montait dans le pick-up garé à côté de ma voiture. Dans un état second, je m’assis à mon tour derrière le volant et posai mon sac sur le siège passager.
— Bon sang, murmurai-je, les yeux rivés sur le pare-brise. Bon sang !
1. Hey, chérie. Ton corps envoie du lourd ! (N.d.É.)
É
2. Ne la regarde pas. (N.d.É.)
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