L’éternité c’est compliqué
Chapitre 29
Avec un sourire, Rider observa la porte ouverte de ma chambre. Il était assis sur le bord de la fenêtre. Je m’étais installée sur mon lit avec mon cahier d’expression orale devant moi. Nous étions censés travailler sur notre prochain discours dans lequel il fallait parler d’une personne importante à nos yeux. J’avais fait mon discours persuasif pendant l’heure du déjeuner la semaine précédente. Même si j’avais eu du mal à le prononcer, il n’avait pas été difficile à écrire. Le nouveau, en revanche, me donnait du fil à retordre.
Plusieurs personnes étaient importantes pour moi. J’étais incapable d’en choisir une seule.
Il y a plusieurs personnes importantes dans ma vie. Des personnes qui m’ont aidée à devenir qui je suis.
Je m’arrêtai en soupirant. Il était évident que je devais parler de Carl ou de Rosa, mais mettre sur papier les raisons pour lesquelles ils étaient importants pour moi était moins évident que je ne l’avais imaginé. Je ne voulais pas entrer dans les détails… même si M. Santos était sans doute déjà au courant.
Rider déchira une page de son cahier, la froissa, puis l’envoya dans ma direction. J’ignorais qui il avait choisi comme sujet pour son discours. Lorsque je lui avais posé la question, il m’avait répondu « Peter Griffin de Family Guy ». J’espérais qu’il n’était pas sérieux. Je doutais que M. Santos apprécie la plaisanterie.
Je souris en voyant la boule de papier atterrir sur les feuilles que je venais de remettre en place avec soin. Avant même de l’avoir dépliée, je savais qu’il s’agissait d’un dessin. Nous étudiions ensemble depuis un mois et c’était devenu une habitude.
J’étudiais.
Il dessinait.
Je lui disais de faire ses devoirs.
Il me déconcentrait de la plus délicieuse des façons.
Durant les semaines qui avaient suivi la fête de Peter, les choses avaient… changé, tout en restant plus ou moins les mêmes. Les examens qu’avait passés Ainsley avaient confirmé le diagnostic du spécialiste. Elle perdait sa vision périphérique, déjà près de trente pour cent sans même s’en rendre compte. Le médecin lui avait dit qu’elle verrait encore pendant plusieurs années et qu’avec les progrès dans ce domaine, il y avait de grandes chances pour qu’un traitement soit découvert entre-temps.
De grandes chances.
Ainsley n’aimait pas en parler. J’aurais préféré qu’elle se confie à moi car je savais plus que quiconque que garder le silence était rarement bénéfique. Parfois, il fallait que ça sorte, tout simplement.
Carl n’était toujours pas un grand fan de Rider, alors qu’il dînait avec nous au moins une fois par semaine. Seul point positif : il avait arrêté de l’assommer de questions. À présent, il se contentait de manger tandis que Rosa faisait la conversation. Pour moi, cela allait dans le bon sens.
Quant à ma relation avec Rider, c’était encore mieux que ce que j’avais imaginé.
Tout était… nouveau et excitant. Amusant, même. J’avais pris une initiative, deux semaines auparavant, et il ne s’était pas mis en colère.
En tant qu’élèves de terminale, on devait rencontrer un conseiller d’orientation pour discuter de nos projets et de la fac. J’avais profité d’être dans son bureau pour prendre un dossier d’inscription pour le test d’admission aux universités. Pas pour moi. Je l’avais déjà passé. Celui-ci était pour Rider. Le même jour, après l’école, j’avais fait un détour par un magasin d’art et avais acheté un carnet à dessin. J’avais offert le tout à Rider le soir même, après dîner. Il était resté un long moment sans réagir et j’avais cru avoir fait un faux pas. Puis il m’avait souri et m’avait remerciée.
Mon but était de lui montrer qu’il avait le choix et qu’il devait se montrer fier de son travail. S’il voulait aller à la fac, il y avait des moyens d’y arriver.
Le lendemain, il m’avait emmenée dans la galerie où était exposé son tableau. Et comme le jour où il m’avait montré ses graffs, j’avais été transportée. Ce tableau, d’un mètre cinquante de haut et presque autant de large, me rappelait ce premier dessin qu’il m’avait montré. Il représentait un garçon, mais cette fois il n’avait pas les yeux levés vers le ciel. Il regardait droit devant lui, fixait les gens qui passaient comme pour les supplier de le voir réellement. Savoir qu’il l’avait peint à la bombe m’émerveillait toujours autant.
Comme la première fois, j’avais eu du mal à détourner les yeux et, même après avoir quitté la galerie d’art, je n’avais pas réussi à me défaire du… désespoir ancré dans la toile. De ce regard qui signifiait clairement qu’il n’attendait rien de la vie.
Cette sensation était encore là, avec moi, tandis que je ramassais la boule de papier que Rider m’avait envoyée.
Le premier dessin qu’il m’avait fait pendant qu’on étudiait avait été la ligne d’horizon de Baltimore. Je l’avais poussé à le mettre dans son portfolio. Le rouge aux joues, il s’était exécuté. C’était mignon. Il y en avait deux autres sur mon lit qu’il aurait pu conserver également : un golden retriever endormi et un cheval.
Je dépliai la feuille de papier avec précaution et restai bouche bée. Je relevai les yeux vers lui.
— Tu as fait ça en cinq minutes ?
Il haussa les épaules tout en jouant avec son stylo.
— Dix.
— Dix minutes ? C’est incroyable !
Impressionnée, je levai la feuille pour l’examiner. Pendant que j’avais peiné à écrire une phrase sur mon cahier, Rider avait réussi à me dessiner, moi.
Il avait capturé mon chignon coiffé décoiffé et reproduit mon profil à la perfection, alors que j’étais penchée sur mes devoirs. Concentrée, je fronçais les sourcils et me mordais la lèvre. Il avait même dessiné mes taches de rousseur sous mon œil droit. Et tous ces détails avaient été tracés au stylo bleu. C’était moi, mais ça ne me ressemblait pas. Cette fille était bien plus âgée, plus mature. La courbe de ses épaules était plus gracieuse. C’était sans doute étrange, mais en regardant ce dessin, j’avais l’impression de voir une autre version de moi-même. Meilleure.
Me voyait-il ainsi ?
Un papillon était perché sur mon épaule. Je me demandai pourquoi il l’avait ajouté avant de poser les yeux sur mon bureau. Le papillon que j’avais commencé à sculpter plus d’un mois plus tôt était resté là, inachevé.
Sur son dessin, il était terminé.
Je posai la feuille sur mon cahier et essayai de la défroisser. Celui-ci n’irait pas rejoindre son portfolio. Je comptais le garder pour toujours.
— Il te plaît ? me demanda-t-il.
— Je l’adore.
Il rit doucement. Lorsque je me tournai vers lui, son stylo volait de nouveau sur les pages de son cahier.
— Tu as commencé à écrire ton discours ?
— Bien sûr.
— Menteur.
— Peut-être.
— Rider, soupirai-je.
Il releva les yeux vers moi.
— Ce ne sera pas long à écrire. Et puis je préfère largement passer mon temps comme ça.
— Pourquoi ?
— Parce que mes dessins te font sourire, répondit-il avec fierté. Le discours n’a pas le même effet.
C’était… adorable. J’avais envie de le prendre dans mes bras, et de l’embrasser, aussi.
— Si tu travailles sur ton discours, je sourirai aussi.
Il haussa les sourcils et referma son cahier.
— Je connais autre chose qui te fera sourire.
— Quoi ? Tu comptes commencer à faire tes devoirs ?
— Pas du tout. (Il jeta un coup d’œil vers la porte ouverte puis se leva.) Je pensais plutôt à m’asseoir à côté de toi.
Ce mec me connaissait trop bien.
Il fit un pas en avant.
— Ou à te prendre la main.
Je me redressai pour l’observer.
— Et je crois que… (Il s’assit sur le lit et se tourna vers moi.) Je crois que si je t’embrasse, ça te fera sourire.
Bon sang. J’avais perdu le contrôle de cette conversation, mais j’aimais la direction qu’elle prenait. Le coin de mes lèvres se releva irrésistiblement.
— Je crois que tu as raison.
— Je sais, mais… (Il posa la main sur la mienne et parla moins fort.) Si Rosa débarque et me surprend en train d’essayer de te faire sourire de cette façon, ça risque de mal se terminer.
— Et Carl ? Tu n’as pas peur qu’il entre ?
Il secoua la tête.
— Rosa m’effraie davantage.
Je m’esclaffai avant de le pousser légèrement.
— Quoi ? Elle fait peur ! Elle est terrifiante, insista-t-il. Je suis sûre qu’elle connaît des techniques de ninja.
— Des techniques de ninja ? (Je ris encore.) Ce n’est pas faux… Elle fait du karaté.
— C’est rassurant… (Il se pencha en avant et m’embrassa sur la joue.) On devrait se préparer.
Une soudaine tension s’empara de mon estomac. Ce soir, c’était : fête, deuxième essai. La soirée en question serait très différente de celle de Peter, beaucoup moins grande. Quelques personnes se réunissaient chez un ami d’Hector et Rider avec lequel ils jouaient au basket-ball. Ainsley ne venait pas avec nous et j’étais nerveuse. Et si cette fois encore je n’étais pas capable d’y aller ? Et si je n’arrivais pas à parler aux gens ? Et si j’étais tellement inquiète de faire un pas de travers que je n’en faisais aucun ?
Rider pencha la tête sur le côté pour me dévisager.
— On n’est pas obligés d’y aller. On peut rester ici. Ou aller voir un film.
Rester ici me tentait beaucoup. Un film encore plus, mais cela n’aurait mené à rien. Je secouai la tête.
— Non. Je veux y aller.
— Souris…
— Je suis sérieuse. (Je baissai la tête et ramassai son dessin avant de refermer mon cahier. Je me levai et me dirigeai vers mon bureau.) Je veux aller à cette fête.
— Ce n’est pas vraiment une fête, dit-il. Juste une soirée entre amis. Ce n’est pas grave si on la rate. Il y en aura d’autres.
J’ouvris le tiroir de mon bureau et y cherchai mon rouleau d’adhésif.
— On y va.
Il marqua une pause.
— Oui, chef.
Avec un sourire en coin, j’affichai le dessin au mur, au-dessus de mon bureau.
— Tu m’attends ici ?
Il avait les yeux rivés sur son dessin.
— Je ne vais nulle part.
J’attrapai ma trousse de maquillage avant de sortir. Il fallait que j’aille dans la salle de bains avant de changer d’avis. Je défis mon chignon, puis me coiffai. Je retouchai rapidement mon maquillage : rouge à lèvres, blush et mascara. Ma robe pull et mes collants fins feraient l’affaire.
Rider m’attendait, comme il me l’avait dit. Lorsque j’entrai, son regard me fit frissonner.
— J’adore quand tu as les cheveux lâchés.
Mon cœur s’emballa. Je le suppliai de se calmer.
— Merci.
Rider se leva. En trois pas, il se retrouva devant moi et saisit une mèche de mes cheveux.
— Leur couleur est tellement belle, maintenant. Attention, je ne dis pas que l’orange n’était pas mignon…
Je levai les yeux au ciel.
— L’orange n’était pas mignon.
Il ne fit pas cas de ma remarque.
— Je ne sais même pas quelles couleurs je devrais mélanger pour reproduire cette teinte. Il va falloir que je m’entraîne.
Puis il baissa la tête et embrassa mes taches de rousseur, sous mon œil.
J’allais lui rendre son baiser, sur les lèvres, lorsque la voix de Carl résonna dans la maison. Ce n’était sans doute pas une bonne idée.
— Allons-y.
Avant de sortir, j’attrapai mon téléphone et mon sac. Puis on descendit l’escalier jusqu’à la cuisine où je récupérai mes clés que j’avais laissées sur le plan de travail.
— Vous sortez ?
On se tourna vers Carl.
— Oui.
Les yeux rivés sur Rider, il croisa les bras.
— Et vous allez où, comme ça ?
Je répondis à sa place.
— Chez un ami.
— Je croyais que vous deviez faire vos devoirs ? dit-il d’un air suspicieux.
— On a terminé.
Ce n’était pas un mensonge.
Il n’eut pas l’air de nous croire, mais avant qu’il ait eu le temps de reprendre la parole, Rosa fit son apparition.
— Vous sortez sans veste ?
— On ne va pas rester dehors très longtemps.
J’observai Rider en coin. Il ne portait qu’un tee-shirt à manches longues. Moi, au moins, j’avais une robe en laine.
Il enfouit ses mains dans les poches de son jean.
— Merci encore pour le sandwich, madame Rivas.
Rider avait remercié Rosa tellement de fois pour le sandwich jambon fromage qu’elle nous avait préparé que je commençais à croire qu’il avait réellement peur d’elle.
Carl dévisagea froidement Rider.
— Il faut qu’elle soit rentrée à 20 heures.
— Quoi ? (J’écarquillai les yeux et resserrai ma prise sur mes clés.) Mon couvre-feu a toujours été à 23 heures !
Rosa fit un pas en avant et posa la main sur l’épaule de Carl.
— Fais en sorte qu’elle rentre à 23 heures.
— Elle sera là à 20 heures, affirma Rider.
J’en restai bouche bée, mais il ne me laissa pas le temps de parler.
— Je le promets.
Carl avait les lèvres pincées. Je m’attendais à ce qu’il remercie Rider, mais il se contenta de hocher brièvement la tête. La colère me démangeait. Rosa essayait d’être gentille avec lui. Carl, lui, ne faisait aucun effort.
J’enroulai mes doigts autour de ceux de Rider. Quand je vis que cela agaçait Carl, je serrai sa main encore plus fort. Je restai silencieuse jusqu’à ce qu’on sorte, dans la lumière vive du soleil.
— Je suis désolée pour Carl, lui dis-je. Il est… protecteur, c’est tout.
— Ce n’est pas grave. (Quand on arriva devant ma voiture, il me lâcha la main. Moi, je savais que c’était grave.) Je comprends.
Je fronçai les sourcils.
— Qu’est-ce que tu comprends ?
Il haussa les épaules et me prit les clés des mains.
— Tout.
Le grand bâtiment délabré qui s’étendait en face de la rangée de vieilles maisons me faisait penser à l’usine abandonnée où m’avait amenée Rider. Des planches de bois barraient les fenêtres et les briques rouges délavées disparaissaient sous les graffitis. Je savais que Rider n’en était pas l’auteur car ils n’étaient pas aussi beaux que les siens, mais le mélange de couleurs et d’ombre était intéressant.
Rider se gara sur un parking en partie fermé par de hauts grillages. La moitié avait été arrachée et empilée sur le côté. Quand on sortit de voiture, le trottoir menaça de s’effondrer sous nos pieds.
— Ma voiture ne risque rien ici ? demandai-je.
Je n’étais jamais venue dans ce quartier. Je savais seulement que ce n’était pas loin d’où il habitait.
Rider secoua la tête tandis que je rangeais mes clés dans mon sac.
— Personne n’y touchera.
Ce n’était pas ce qui m’inquiétait. J’avais plutôt peur que la fourrière l’embarque à cause des panneaux « défense d’entrer » accrochés partout.
Rider me prit la main et on traversa la rue étroite.
— On va chez Rico. Ce n’est pas l’endroit le plus génial du monde, mais au moins on ne dérangera pas Mme Luna quand elle rentrera du travail.
En montant les larges marches du perron, j’eus soudain la bouche sèche. Rider ne frappa pas. Il ouvrit directement la porte et entra. Des rires résonnaient dans le hall d’entrée plongé dans le noir et une odeur de fumée planait dans l’air.
— Hé, mon pote ! s’exclama un mec plus âgé. (Il était assis dans un fauteuil, une grande bouteille à la main.) Comment ça va ?
— Ça va, répondit Rider en me serrant la main.
Le salon était bondé. J’observai tout le monde pendant que Rider me présentait. Je reconnus Rico, mais c’était la première fois que je voyais les autres.
— Je vous présente…
— Mallory, termina une voix familière à sa place.
Paige.
Je me crispai. Rider se tourna vers elle.
— Salut, lui dit-il en acceptant le verre qu’elle lui tendait. (Évidemment, elle n’en avait pas pour moi.) Merci.
— De rien. (Ses yeux se posèrent sur moi.) Sympa, ta robe.
J’avais le sentiment que ce n’était pas un compliment. Comme d’habitude, elle était super jolie. Elle portait un jean noir moulant et un débardeur argenté. Elle n’avait pas froid ? En même temps, le diable ne devait jamais avoir froid, lui non plus.
— Merci, murmurai-je.
C’étaient les premiers mots qu’elle m’adressait depuis qu’elle m’avait parlé dans le couloir et qu’elle m’avait prédit que j’allais briser le cœur de Rider. Je savais qu’ils discutaient de temps en temps. Cela ne me dérangeait pas, du moment qu’on ne me demandait pas de participer.
Paige haussa un sourcil, puis nous dépassa en roulant des hanches. Elle s’assit sur le canapé entre deux garçons plus âgés qui firent un signe de tête à Rider. Le jeu vidéo auquel ils jouaient semblait accaparer toute leur attention. Leurs doigts volaient sur les manettes.
— Il y a des trucs à boire dans la cuisine, dit Rico. Si elle veut quelque chose.
— Cool.
Rider me guida jusqu’à une cuisine étroite. Des bouteilles de bière vides étaient empilées à côté d’une poubelle trop pleine. Il posa le verre que lui avait donné Paige sur le plan de travail, puis s’approcha du frigo. Lorsqu’il en ouvrit la porte, une forte odeur s’en échappa.
— Il y a du Mountain Dew. Ça te va ?
Je hochai la tête.
— Paige vient souvent ici ?
Il haussa les épaules et me tendit une cannette avant d’en prendre une autre pour lui.
— De temps en temps. Rico est un ami de sa famille.
— Tu ne bois pas… ce que Paige t’a donné ?
— Non.
Je savais que c’était idiot et puéril de ma part, mais ça me faisait plaisir. Rider posa ses doigts sur ma nuque et baissa la tête. Quand il reprit la parole, son souffle chaud dansa sur mes lèvres.
— Comment tu te sens ?
— Ça va, murmurai-je. On vient d’arriver.
— Je préfère vérifier. (Il pencha légèrement la tête sur le côté et je frissonnai.) Je te poserai la question de temps en temps, d’accord ? Et quand tu voudras partir, tu n’auras qu’à me le dire.
— D’accord.
Il m’embrassa avec douceur avant de s’écarter. Le rouge aux joues, je le suivis vers le salon. Il s’arrêta devant la porte.
— Où est Hector ?
— En haut, répondit Rico en prenant une gorgée de sa bouteille.
Rider tourna la tête vers moi.
— Tu veux aller voir ce qu’il fait ?
— OK, répondis-je.
J’essayai de parler plus fort, mais seul un murmure m’échappa.
Rider sourit quand même et ouvrit le chemin. En haut, il faisait plus frais. Rider semblait savoir où il allait car il avança tout droit vers la deuxième porte et frappa.
— Ouais ? répondit quelqu’un à l’intérieur.
— C’est moi. Tu es occupé ? Mallory est là, elle aussi.
— Attends une seconde.
Un grincement résonna, suivi par un rire féminin. Je haussai les sourcils tandis que Rider grimaçait.
— Hé, on peut revenir, dit-il en me souriant. On ne voudrait pas…
La porte s’ouvrit sur Hector, qui remettait son tee-shirt en place. On avait clairement interrompu quelque chose.
— Mais non. Ce n’est pas grave. Entrez.
— Tu es sûr ?
Hector hocha la tête et ouvrit la porte en grand. Une fille à la peau sombre était assise au bord d’un futon. En nous voyant entrer, elle nous fit un signe de la main en souriant.
Une bougie brûlait sur la commode. Son parfum me rappelait celui des biscuits sablés. Je me demandais à qui appartenait cette chambre. Et en même temps, ça ne ressemblait pas vraiment à une chambre.
— Tu connais Rider ? demanda Hector à la fille. (Elle hocha la tête.) Super. Euh, Sheila, je te présente Mallory.
Elle sourit.
— Salut.
— Salut, lui répondis-je à voix basse.
Hector se laissa tomber sur une poire rouge sombre pendant qu’on s’installait sur le futon avec Sheila.
— Vous êtes arrivés quand ? demanda-t-il.
— À l’instant, répondit Rider.
Hector me regarda avant de reprendre la parole.
— Les autres sont toujours en bas ?
Rider hocha la tête.
— Rico et ses potes jouent à Assassin’s Creed. Ça rigole pas.
Hector ricana et attrapa un verre vide sur une petite table.
— Comme d’habitude. Vous pensez rester un moment ?
— Peut-être. (Il me fit du genou.) On va peut-être aller au ciné. On ne sait pas encore.
— Ça me paraît bien. Tu as vu le match, tout à l’heure ? demanda Hector.
Pendant que les garçons discutaient d’un match de basket, j’observai Sheila. Elle avait la tête baissée vers son téléphone. Je crois qu’elle regardait Facebook.
J’aurais pu dire des tas de choses différentes, poser une multitude de questions. Mes options étaient sans limites. Pourtant, ma langue me paraissait très lourde dans ma bouche. J’étais à deux doigts de baisser les bras, mais je me secouai. Il fallait que je parle. Je ne devais pas agir comme d’habitude et me refermer sur moi-même.
Alors je forçai mes lèvres et ma langue à bouger.
— Tu… vas à Lands High ?
Voilà. Je l’avais fait. Je réprimai un sourire qui m’aurait fait passer pour une psychopathe.
Sheila leva les yeux vers moi.
— Non, répondit-elle en souriant. Je suis à l’université d’Howard. Je suis juste rentrée pour le week-end.
— Oh. (Surprise, je jetai un coup d’œil en direction d’Hector. Ni lui ni Rider ne nous prêtaient la moindre attention.) Euh, qu’est-ce que… tu étudies ?
Elle croisa ses longues jambes.
— L’éducation. Je suis en première année.
— C’est… génial. Tu as… toujours voulu faire ça ?
— Plus ou moins, répondit-elle. (Je l’enviais. Moi, je n’étais toujours pas sûre. Ou peut-être l’étais-je… mais je savais que Carl et Rosa n’approuvaient pas mon choix.) Et toi ? Tu comptes aller à la fac ?
Je hochai la tête et posai ma cannette par terre.
— À l’université du Maryland. Mais je ne sais pas encore… ce que je vais étudier.
— Tu trouveras. J’ai des amis qui n’ont aucune idée de ce qu’ils feront plus tard. (Son téléphone bipa.) Vous êtes tous dans le même lycée ?
Je hochai la tête. Notre conversation s’interrompit un instant. J’en profitai pour écouter de quoi parlaient les garçons. Ils étaient passés du basket au foot. Alors je perdis la notion du temps. Une heure s’était peut-être écoulée lorsque Hector se leva. Sheila l’imita.
— On redescend, annonça Hector en se dirigeant vers la porte.
— On arrive tout de suite.
Avant de fermer la porte, Hector nous adressa un sourire malicieux.
— Oui, oui. Prenez votre temps.
Je me tournai vers Rider.
— Pourquoi… ?
Je fus incapable de terminer ma question. Rider m’embrassait. De façon très tendre et bien trop rapide.
— Je suis fier de toi, chuchota-t-il contre mes lèvres.
Je souris parce que je savais de quoi il parlait. La conversation que j’avais eue avec Sheila était un grand pas. J’étais hors de mon élément, pourtant je n’étais pas restée paralysée dans mon coin sans rien dire.
Posant les mains sur son torse, je souris contre ses lèvres.
— Elle avait l’air d’être gentille.
— C’est vrai… (Il m’embrassa au coin des lèvres.) Je suis quasiment sûr qu’on les a interrompus.
Je gloussai.
— Oui, moi aussi.
— On est de très mauvais amis. (Il posa la main sur ma joue.) Mais tu sais quoi ?
— Quoi ?
— On est seuls et je compte bien en profiter. (Il s’interrompit. Dans mon ventre, c’étaient les montagnes russes.) Qu’est-ce que tu en dis ?
Je glissai la main jusqu’à son genou.
— J’en dis… J’en dis que ça me plaît beaucoup.
— Bien.
Alors Rider m’embrassa. C’était un baiser lent et tendre qui me réchauffa de l’intérieur. J’ignore combien de temps il dura, mais au bout d’un moment, il changea et s’approfondit. Sa langue glissa contre la mienne. Je… Il ne m’avait jamais embrassée de cette façon. Je n’avais jamais rien ressenti de tel.
Tout à coup, il grogna et je sentis mon cœur s’emballer dans ma poitrine. Je me retrouvai sur le dos avec Rider allongé contre moi, sur le futon. Sa main descendit le long de mon bras. Il n’y avait plus que lui et moi. Je ne pensais plus à la pièce dans laquelle nous nous trouvions ni aux personnes qui étaient au rez-de-chaussée. Je ne pensais plus qu’aux sensations qu’il faisait naître en moi, à la façon dont il m’embrassait et me touchait, comme si j’étais une chose précieuse, inestimable.
Mes mains bougeaient toutes seules. Je le touchais comme je ne l’avais jamais fait. Lorsque je tirai sur son tee-shirt, Rider réagit aussitôt. Il se redressa et ôta son vêtement dans un mouvement fluide.
Quand je le vis torse nu, l’oxygène me manqua. Il était… Waouh. C’était le premier homme que je voyais ainsi en dehors de la télé ou du cinéma. Carl ne comptait pas. Ç’aurait été trop bizarre.
— Tu peux me toucher, si tu veux, me proposa-t-il.
J’en avais envie.
Me mordant l’intérieur de la joue, je posai la main au milieu de son torse. Ses poils me chatouillèrent la paume. Je sentais son cœur battre sous ma peau. Lentement, je fis glisser mes doigts le long de ses abdos musclés. Quand j’atteignis la ceinture de son jean, il sursauta. J’écartai la main et le regardai de nouveau dans les yeux.
— Continue. Ça va, dit-il d’une voix rauque. Ça va même très bien.
Alors je recommençai à le toucher. Je caressai son ventre en me tenant éloignée de son jean. J’adorais la sensation de sa peau contre la mienne. Ses muscles avaient l’air si puissants.
Rider s’allongea sur le côté et posa la main sur ma hanche. Quand il m’embrassa, j’en oubliai de poursuivre mon exploration. Je me perdis dans ses baisers et dans la manière dont mon corps y répondait. Les muscles de mon bas-ventre se contractaient. Ma tête tournait. Sa main quitta ma nuque pour s’aventurer vers ma poitrine. Je me cambrai et respirai plus fort. Puis il descendit plus bas et passa les doigts sous ma robe.
Ils effleurèrent mes cuisses avant de se glisser entre elles. Mon corps tout entier était en feu. Une tension grandissait en moi. J’avais chaud et je ne comprenais pas ce qui se passait. Un sentiment de malaise me prit à l’estomac. J’attrapai Rider par le bras.
La température baissa un peu.
Je rouvris les yeux.
— Rider, soufflai-je.
Il m’embrassa encore une fois. L’espace d’un instant, je me perdis dans ce baiser, dans ses caresses. C’était agréable, mais…
Mon Dieu. Je n’étais pas prête.
— Est-ce qu’on peut… ralentir ? murmurai-je en serrant son poignet plus fort.
Sa main se figea aussitôt et il releva la tête.
— Oui. Bien sûr.
Il s’éclaircit la voix et s’écarta.
Sentant les larmes affluer, je fermai les yeux. Seigneur. Je ne savais pas pourquoi je n’étais pas prête ni même si j’aurais dû l’être. Je n’y connaissais rien. Et maintenant, j’avais peur que…
— Je t’ai fait mal ?
Je rouvris vivement les paupières.
— Quoi ?
Il me dévisageait avec beaucoup de sérieux.
— J’ai fait quelque chose de mal ?
J’étais incapable de lui répondre. Il n’avait rien fait de mal. Bien au contraire.
— Si c’est le cas, il faut que je le sache. Je te promets de…
— Tu ne m’as pas fait mal, lui dis-je. C’est juste que… Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
Il baissa la tête.
— Je… Je n’ai pas beaucoup d’expérience. (En voyant ses joues s’empourprer, j’écarquillai les yeux.) Enfin… j’ai fait des trucs, mais pas grand-chose. Je n’ai jamais… couché avec une fille.
Pendant un long moment, je fus incapable de dire quoi que ce soit. Je me contentai de le regarder.
— Tu es vierge ?
Il eut un sourire en coin.
— Oui. Ça a l’air de te surprendre.
— Je suis surprise. Je croyais… je ne sais pas. Tu étais avec… Paige. Alors, je me suis dit que vous l’aviez fait.
— Eh bien non, répondit-il en me prenant la main. Tu me regardes comme si tu pensais que ce n’était pas possible.
On aurait dit qu’il lisait dans mes pensées.
— On a failli, mais… je n’ai jamais eu envie d’aller plus loin.
Il haussa les épaules.
— Je ne l’ai jamais fait, moi non plus, lâchai-je. C’est évident, je sais, étant donné que tu es… le premier garçon à m’avoir embrassée, mais oui… Je n’ai pas la moindre idée de ce que je raconte. Alors je me vais me taire.
Rider rit doucement.
— Mais non. J’adore t’entendre parler.
— Tu es bien le seul à aimer que je parte dans mes délires. (J’enroulai mes doigts autour des siens.) Tu as envie… d’aller plus loin avec moi ?
Il releva la tête et ses yeux noisette plongèrent dans les miens.
— Oui. Évidemment. Un jour.
Le rouge aux joues, je murmurai :
— Moi… Moi aussi. Un jour.
Sa fossette se creusa.
— Alors on est sur la même longueur d’ondes.
— Oui. (Je l’embrassai.) Je suis désolée de m’être arrêtée. C’était bien, mais…
— Mallory, ne t’excuse pas. (Rider s’assit et m’entraîna avec lui.) On fera ce que tu veux, à la vitesse que tu veux et on s’arrêtera toujours quand tu me le diras. D’accord ? Tu n’as pas à t’excuser et ce sera toujours comme ça.
Mon Dieu.
Rider n’était pas l’homme parfait, mais il s’en approchait. En fait, on pouvait dire qu’il était parfaitement imparfait.
Je lui souris, submergée par une bouffée de bonheur.
— On devrait redescendre, tu ne crois pas ? demanda-t-il. (Quand je hochai la tête, il ramassa son tee-shirt à manches longues et m’adressa un sourire taquin.) Désolé, je suis obligé de me couvrir. Je sais que c’est injuste.
Je ris pendant qu’il l’enfilait.
— Oui, c’est vrai.
Il sortit son téléphone de sa poche.
— Merde. Je n’ai presque plus de batterie.
— J’ai le mien.
— Cool. On pourra regarder ce qu’il y a au ciné, comme ça.
Je pris la main qu’il me tendait. L’euphorie que je ressentais me suivit jusqu’au rez-de-chaussée.
Une fois dans le salon, Rider s’assit sur une chaise en plastique à côté du canapé et m’attira sur ses genoux, passant ses bras autour de ma taille. Je ne vis ni Sheila ni Rico. C’est à ce moment que je me rendis compte qu’on avait oublié nos verres à l’étage.
— C’est pas trop tôt, commenta Paige en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.
Rider resserra sa prise sur moi pendant qu’Hector ricanait.
— 1 Métete en tus asuntos.
Paige lui adressa un regard noir.
Soudain, la porte d’entrée s’ouvrit et Jayden apparut. En nous voyant, son sourire s’élargit.
— Hé ! Je ne savais pas que vous seriez ici ! (Il s’approcha.) C’est génial.
— Salut, lui dis-je en souriant.
Ses blessures au visage avaient fini par s’estomper. À présent, il était le même que celui que j’avais rencontré à la rentrée.
— On ne va pas tarder, dit Rider. On va peut-être aller au ciné.
Jayden s’adossa au mur et observa la pièce.
— Je comprends. Maintenant que je suis là, tu as peur que Mallory te quitte pour moi. C’est pas ma faute si je suis un homme, un vrai. (Il fit un clin d’œil à Rider, qui secoua la tête.) Bon, d’accord, allez-y ! Mais aucun film ne sera aussi intéressant que le Jayden Show. En plus c’est gratuit.
Rider ricana.
— N’importe quoi.
— Rico est là ? demanda Jayden.
— Je l’ai vu tout à l’heure, mais je ne sais pas où il est parti.
Il hocha lentement la tête et fourra les mains dans ses poches.
— Vous allez voir quoi, comme film ?
— Je ne sais pas, répondis-je comme Rider restait silencieux. (J’eus soudain une idée.) Tu veux venir avec nous ?
Jayden cligna les yeux, comme s’il était surpris.
— Oh, c’est gentil, mais je ne suis pas capable de rester assis tranquille devant un film.
Je fronçai les sourcils.
— Pourquoi ?
— Il n’arrête pas de parler, répondit Paige à sa place. Sans rire. Il parle du début à la fin.
— C’est vrai, acquiesça un mec assis à côté d’elle.
Je souris.
— Ils ont raison. J’adore faire des commentaires, ajouta Jayden. Ça ne plaît pas à tout le monde.
— Je ne comprends pas pourquoi, ironisa Rider.
— Moi, au contraire, je pense que j’apporte un petit plus à l’expérience, dit Jayden.
Paige ricana.
— Je ne crois pas que ce soit le bon terme.
— Ma seule présence illumine la pièce, rétorqua-t-il.
Hector haussa les sourcils.
— Ta présence fait beaucoup de choses, mais illuminer la pièce, je ne crois pas.
Jayden sourit à son frère.
— Tu sais ce qu’on dit.
— Quoi ?
Hector attendit. Jayden lui fit un clin d’œil.
— Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Hector secoua la tête.
— Je ne vois pas le rapport.
— C’est parce que je suis trop subtil pour toi, répliqua Jayden.
Son frère leva les yeux au ciel.
— Si tu le dis. Tu as rempli le dossier que je t’ai donné ?
Jayden hocha la tête.
— Oui, Papa. Je l’ai posé sur la table basse à la maison pour que tu puisses le rapporter demain.
— Un dossier ? demandai-je, pleine d’espoir.
— Hector ne supporte pas d’être séparé de moi. Je vais travailler avec lui chez McDo, répondit Jayden. Il faut d’abord que j’obtienne une dérogation.
— Ouais, dit Hector en riant. C’est pour ça que je veux que tu travailles avec moi.
Contente d’apprendre qu’il avait écouté son frère, je souris à Jayden.
— C’est génial. (Il me regarda.) Vraiment, insistai-je.
— Oui… (Le rouge aux joues, Jayden baissa la tête.) Il faut bien commencer quelque part, tu vois ?
— C’est un bon… début, lui dis-je, et je le pensais.
On resta avec eux une petite heure. Grâce à la présence de Jayden, ma nervosité avait disparu. Il se moquait constamment de lui-même et enchaînait les blagues tout en jouant avec son téléphone. Il n’arrêtait pas d’envoyer et de recevoir des messages. Quand on dit au revoir à tout le monde et sortit, il en avait au moins envoyé cinquante. Jayden nous suivit dehors sans quitter son portable des yeux.
Rider passa son bras sur mes épaules et on descendit la rue.
— Tu sais ce que tu veux voir comme… attention !
Il me tira en arrière tandis qu’une voiture qui semblait apparue de nulle part dévalait la rue à toute allure. Des crissements de pneus retentirent et je vis la vitre, côté passager, se baisser.
Des pétards explosèrent. Le genre qui se déclenchait et éclatait quand ils tombaient par terre.
Sauf que ce n’étaient pas des pétards. Ce bruit. C’était…
Je tombai par terre et tout l’oxygène quitta mes poumons. Un poids me cloua au sol. Quand je compris ce qui se passait, la terreur m’envahit.
C’étaient des coups de feu.
1. Mêle-toi de tes affaires. (N.d.É.)
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