L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 15 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 12

 

Le lundi matin, pendant tout le trajet jusqu’au lycée, j’eus l’estomac noué. Je n’avais pas envie d’y aller. Pour quoi faire, après tout ? Le marché que Carl avait passé avec M. Santos signifiait que je n’avais plus à faire le moindre effort.

Mais il fallait que j’aille en cours. Même si je ne parlais pas devant toute la classe, je devais au moins être présente. Sinon je resterais toujours cette fille incapable de se regarder dans le miroir et encore moins de discuter avec quelqu’un.

Je pensai à Ainsley. Elle était mon amie la plus proche, pourtant j’avais même des difficultés à parler avec elle. Je détestais cette timidité accablante. Selon le Dr Taft, « timidité » n’était même pas le terme adéquat. Mais c’était ce dont les gens m’accusaient.

« Mallory est timide, c’est tout. »

« Il faut que Mallory sorte de sa coquille. »

Si c’était une coquille qui m’entourait, alors elle était en béton armé si épais que même une boule de démolition aurait été incapable de la casser.

Quand je tournai au coin pour me rendre à mon casier, je faillis trébucher. Paige y était adossée.

Oh, non.

Quelque chose me disait que ses intentions n’étaient pas aussi pures que celles de Jayden.

Mon instinct se réveilla. Il me criait de faire demi-tour et d’aller directement en classe. Je n’avais pas mes livres pour la matinée, mais je pouvais peut-être revenir entre deux cours pour les récupérer. Il y avait également la possibilité pour que ça se passe bien. Je ne demandais que ça. Je voulais m’entendre avec Paige, parce qu’elle était importante pour Rider.

Soudain, Paige tourna la tête vers moi et m’aperçut. Trop tard pour m’échapper. Ou pas. Je pouvais toujours me mettre à courir. Ses lèvres peintes en rouge s’étirèrent en un sourire narquois.

— Hé, Souris ! (Elle avait prononcé le surnom que me donnait Rider d’un ton moqueur. Elle s’écarta du casier, mais resta devant.) Ça m’étonne que tu sois revenue après ce qui s’est passé vendredi.

Mes pas ralentirent. J’avais la sensation d’avancer dans des sables mouvants. Ma première impression était la bonne. J’aurais mieux fait de m’enfuir.

Les bras croisés, elle m’examina de la tête aux pieds sans prêter attention aux curieux qui nous observaient. Peut-être qu’elle avait conscience de leur présence. Peut-être qu’elle voulait des spectateurs. J’eus soudain la bouche sèche.

— Je n’ai même pas besoin de te demander pourquoi tu as pété un plomb, dit-elle en haussant un sourcil. Je sais pourquoi. La pauvre petite Souris n’aime pas parler.

Quelqu’un, une fille, rit. Un garçon ricana. Mon ventre se serra. Je sentais ma gorge se nouer.

Fuis, hurla une petite voix au fond de mon esprit. Enfuis-toi.

J’avais la mâchoire tellement crispée que j’en avais mal aux joues. Mon cœur battait comme un tambour en métal. Je la contournai. Avec de la chance, elle me laisserait accéder à mon casier. Si elle voulait m’insulter, elle pouvait s’en donner à cœur joie. J’avais entendu bien pire.

— Je sais ce que tu mijotes, continua-t-elle en se tournant vers moi. Tu veux Rider. Et c’est pathétique. Tu es pathétique.

Je grimaçai. J’étais enfin devant mon casier. Non. Je ne voulais pas Rider. Pas comme elle l’imaginait. Et si elle me laissait tranquille, elle finirait par le voir.

Pourquoi ne partait-elle pas ? Était-ce trop demander ?

Mais Paige n’avait pas l’intention de battre en retraite.

Ses doigts froids saisirent mon avant-bras. Sa prise était ferme, mais elle ne me faisait pas mal. Je relevai vivement la tête et la regardai dans les yeux. Elle se baissa vers moi.

— Rider n’a vraiment pas besoin de tes conneries, OK ? Quoi ? Tu crois que je ne suis pas au courant de ce que vous avez vécu ensemble ? Tu crois que je ne sais pas que Rider te voit toujours comme la pauvre petite Souris qu’il se doit de protéger ?

Je serrai les poings et les muscles de mon dos se crispèrent un à un.

Son sourire cruel disparut. Tout à coup, elle ne me regardait plus comme si je ne méritais pas de respirer le même air qu’elle. Non, ses yeux s’étaient faits sérieux.

— Il parlait beaucoup de toi, de cette fille presque muette pour qui il se faisait du souci. Il parlait tout le temps de toi. (Elle souffla.) Au départ, il parlait plus de toi que de lui-même. Quand il est arrivé chez Hector, il m’a raconté ce qui s’était passé.

Le ventre noué, je ne pouvais faire autre chose que la dévisager. Le dégoût suintait de sa voix. Ma poitrine se serra. J’avais confié de nombreux détails de mon passé à Ainsley parce que je savais qu’elle ne s’en servirait jamais pour me faire du mal. Mais cette fille, elle, en était capable. Elle n’hésiterait pas à répéter ce qu’elle savait. Comment Rider avait-il pu lui faire confiance ? Un affreux sentiment de trahison m’envahit et souilla mes pensées déjà confuses. Je ne connaissais pas cette fille, pourtant, elle était au courant de choses que j’avais mis des années à partager.

— Je ne dis pas ça pour être méchante, dit-elle. (Si ce n’était pas le cas, c’était une bonne imitation.) Mais depuis que je le connais, Rider s’est toujours senti coupable. Cette année, il commençait enfin à avancer, et voilà que tu débarques ! Crois-moi, il n’a vraiment pas besoin de toutes ces conneries.

Coupable ? Je clignai lentement les yeux. Un grand vide s’empara de moi tandis que j’assimilais les paroles de Paige. Rider lui avait confié nos souvenirs les plus durs. Les choses dont on ne parlait jamais. Et il se sentait coupable. Il se sentait mal à cause de ce que j’avais vécu. Sa pitié me collait à la peau et j’avais l’impression que je ne pourrais jamais m’en débarrasser.

Elle plissa les yeux et secoua la tête avant de me lâcher. C’est à ce moment que je me rendis compte que nous avions des spectateurs. Je ne pense pas qu’ils pouvaient nous entendre, mais ils ne se gênaient pas pour nous observer. Étonnamment, j’étais trop choquée pour ressentir la moindre humiliation.

— Bon sang, ce que tu es bête ! cracha Paige. Tu me regardes comme si tu ne comprenais pas ce que je disais ! Pourquoi est-ce que tu… ?

Les mots fusèrent de ma gorge, faisant sauter le bouchon qui l’obstruait.

— Je ne suis pas bête.

Paige resta un moment bouche bée. Autour de nous, le brouhaha de nos camarades se dissipa.

— Tu m’as parlé ?

Quelqu’un intervint.

— Ne fais pas ta 1 cabrona. J’ai conscience que c’est difficile pour toi, parce que tu ne sais rien faire d’autre, mais putain, arrête !

Mes yeux se posèrent sur Jayden. J’inspirai profondément. Pour une fois, j’étais contente de sentir le parfum d’herbe qui semblait lui coller au corps.

Le rouge aux joues, Paige se tourna vers lui.

— Comment tu m’as appelée ?

Il pencha la tête sur le côté et la dévisagea.

— Tu as très bien entendu. Et tu sais que c’est la vérité. À moins

que ce soit toi, la 2 estúpida.

Elle fronça les sourcils, mais laissa Jayden la pousser pour que je puisse accéder à mon casier. Sans un coup d’œil à la foule qui s’était formée autour de nous, j’ouvris la porte et échangeai rapidement mes livres, sans vraiment réfléchir à ce que je faisais. J’étais projetée des années en arrière, dans le passé. Quand je me retournai, Paige avait disparu. Jayden, lui, se tenait à côté de moi, un de ses sourires paresseux aux lèvres.

— Je t’accompagne jusqu’à ta classe, 3 muñeca ?

J’avais déjà entendu ce mot. Carl appelait Rosa comme ça de temps en temps et ça la faisait sourire. Les mains tremblantes, je passai mon sac à mon épaule et hochai la tête.

— Mon casier est ici, ajouta-t-il. Je ne suis pas là par hasard. Paige, par contre, n’a aucune raison valable de se promener dans le coin.

Mon estomac se noua davantage. Cela signifiait que Paige était venue me chercher exprès.

La tête baissée et les yeux rivés par terre, je marchai à côté de Jayden tandis que l’on se frayait un chemin à travers le couloir bondé. Je me demandais s’il allait être en retard pour l’appel. En même temps, je doutais que ça l’inquiète.

— Je peux te poser une question ?

Je hochai de nouveau la tête.

Il passa la main dans ses cheveux bouclés coupés court.

— Pourquoi est-ce que tu ne parles pas ? Je sais que tu en es capable. Je t’ai entendue. Alors pourquoi est-ce que tu ne parles pas, genre, tout le temps ?

« Ne fais pas de bruit. »

Ces cinq mots résonnèrent dans ma tête et j’eus du mal à faire fonctionner mes cordes vocales. Est-ce que Jayden comprendrait si je lui parlais de conditionnement ou me trouverait-il bizarre ? Je penchais pour la seconde option. Le Dr Taft avait expliqué à Rosa et Carl que mon manque de… conversation était dû à une forme de stress post-traumatique et que j’avais été conditionnée à faire le moins de bruit possible. J’avais fait des tas de recherches sur la question et j’avais appris l’existence du chien de Pavlov. Au moins, moi, je ne bavais pas quand la clochette sonnait. J’avais simplement assimilé que faire du bruit ou être vue menait à des réprimandes douloureuses.

— Tu sais quoi ? Ce n’est pas grave. Ne t’inquiète pas. Comme je te l’ai dit l’autre jour, je peux parler pour deux. J’aime ça. Tu sais ce qu’on dit de moi, muñeca ? Que je pourrais vendre des glaçons à un Eskimo. C’est grâce à mon charme. (Il souriait et je n’arrivais pas à savoir s’il était sérieux.) Je crois que c’est ce que je ferai quand je sortirai de ce bahut. Je travaillerai dans la vente. Et je défoncerai tout. (Il s’interrompit.) Paige, par contre… en voulant vendre quelque chose, elle n’arriverait qu’à énerver son acheteur potentiel.

— Pourquoi… Rider l’aime bien ? demandai-je d’une voix tremblante.

Il s’arrêta et me regarda.

— Paige ?

— Désolée, répondis-je aussitôt en me rappelant ce que m’avait dit Rider. (Paige connaissait Hector et Jayden depuis l’enfance.) C’est ton amie et…

— On est amis, oui, mais elle se comporte mal avec toi, alors tu n’as pas à t’excuser. Elle n’est pas comme ça avec Rider. Et je doute qu’elle se permette de faire ça s’il était là. Elle n’oserait pas.

Jayden sortit son portable de sa poche : un smartphone flambant neuf. Il toucha l’écran et vérifia rapidement ses messages. Il fronça les sourcils.

— Bref. Ne fais pas attention à Paige. Tu as sans doute déjà…

Jayden s’interrompit. Quand je relevai la tête, je me rendis compte que nous étions à côté de ma salle de cours, mais ce n’était pas ce qu’il regardait. Au bout du couloir se tenait un gars gigantesque. Il s’agissait sans doute d’un élève de terminale… qui avait redoublé deux ou trois fois. Il avait le même regard que le mec qui lui courait après la première fois que je l’avais vu.

— Mierda, marmonna Jayden avant de reculer. (Il jeta un coup d’œil vers moi.) On se voit plus tard, muñeca.

Je n’eus pas le temps de lui répondre. Il s’était déjà retourné et marchait d’un pas vif dans la direction opposée en remontant son pantalon.

— Hé, Jayden ! cria le garçon plus âgé en le suivant. Où tu vas, mec ?

Je vis Jayden tourner au coin, et tout à coup, son frère aîné apparut de nulle part, derrière son poursuivant. La mâchoire crispée, Hector posa la main sur son épaule.

— Qu’est-ce qui se passe, Braden ? demanda-t-il.

Braden se retourna et le repoussa.

— Tu sais très bien ce qui se passe, rétorqua-t-il d’une voix emplie de colère. Jerome n’est pas content de ton idiot de frère. Ça va chauffer. Et il est hors de question que je prenne pour lui. Alors, il a intérêt à…

Je me glissai dans la salle de classe au moment où la prof sortait, le nom des deux garçons sur les lèvres. Nerveuse, je me dépêchai d’aller m’asseoir dans le fond. Chaque fois que je voyais Jayden, ou presque, la situation dégénérait. Ce n’était pas bon signe.

Mais au moment où je m’asseyais et que la dernière sonnerie retentissait, toute pensée en lien avec Jayden s’évapora de mon esprit. La réalité me frappa comme si je venais de me faire heurter par un camion. Je venais de comprendre que j’avais fait quelque chose qui ne m’était jamais arrivé.

J’avais répondu à Paige.

Je n’avais prononcé que cinq petits mots.

Mais je l’avais fait. Je ne m’étais pas laissé faire.

 

1. Connasse. (N.d.É.)

2. La débile. (N.d.É.)

3. Poupée. (N.d.É.)

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