L’éternité c’est compliqué
Chapitre 35
Au moment où je passai la porte, Rosa m’intercepta.
— Assieds-toi, me dit-elle en me traînant presque dans la cuisine.
Elle me désigna une chaise. Deux tasses étaient posées sur la table. Un parfum de cannelle s’en dégageait. Elle adorait en mettre un bâton dans son thé.
Je m’exécutai sans rien dire. Étant donné que je n’avais pas manqué tous les cours de la journée, je ne pensais pas que le lycée les avait appelés. De toute façon, je ne comptais pas lui poser la question. Je me contentai d’attendre qu’elle prenne la parole. La matinée que j’avais passée avec Rider me paraissait bien loin. J’avais hâte de revivre le moindre détail en appelant Ainsley pour tout lui raconter. Je lui avais envoyé un message dans la journée et j’avais du mal à croire que tous les smileys et les points d’exclamation qu’elle m’avait adressés en retour n’aient pas encore cassé mon téléphone.
— La première chose qu’il faut que tu saches, c’est que Carl et moi nous t’aimons, dit Rosa. Nous t’aimons autant que nous aimions Marquette, et j’espère que tu en as conscience. Carl n’aurait jamais dû te dire une chose pareille. Il était en colère et inquiet pour toi, mais cela ne justifie pas ses paroles. Il te doit des excuses.
Je posai le pied sur ma chaise et serrai ma jambe ainsi pliée contre ma poitrine.
— Je ne veux pas… qu’il s’excuse.
— Il faut qu’il le fasse.
Je secouai la tête.
— J’aimerais juste… que les choses redeviennent…
Je m’arrêtai et réfléchis à ce que j’étais sur le point de dire. J’aimerais juste que les choses redeviennent comme avant . Ce n’était pas vrai.
Je ne voulais pas revenir en arrière.
— Tu as raison, repris-je en relevant la tête. Il faut qu’il s’excuse.
— Et il le fera. (Rosa me dévisagea.) Il y a quelque chose que tu dois savoir à propos de Carl, mais ce n’est pas à moi de t’en parler. J’espère simplement que tu lui donneras l’occasion de le faire.
En repensant aux paroles de Carl, je compris qu’il devait avoir vécu quelque chose de similaire à ce qui était arrivé le week-end précédent. Je serrai ma jambe un peu plus fort.
— Je le ferai.
— Très bien. (Elle prit une gorgée de thé.) Après ton départ, hier, nous avons beaucoup discuté de Rider et toi.
Oh. Je n’aimais pas la tournure que prenait cette conversation. J’attrapai ma tasse et la portai à mes lèvres. Le liquide me réchauffa la gorge, mais ne fit rien pour dénouer mon estomac.
— En quatre ans, c’est la première fois que tu as élevé la voix. Tu as toujours accepté nos décisions pour toi dans tous les domaines. (Quand elle s’interrompit, je la regardai. Ses doigts étaient crispés sur sa tasse. Elle la reposa lentement.) Tu ne veux pas étudier la médecine, pas vrai ?
Je ne m’attendais pas à ça.
Mon premier réflexe fut de la rassurer, de lui répondre que si, je voulais y aller, parce que je savais que c’était ce qu’elle voulait entendre, mais… je n’en étais plus capable.
— Non, admis-je à mi-voix. Je n’en ai pas envie.
Rosa ferma brièvement les yeux avant de hocher la tête.
— D’accord.
— Tu es… vraiment d’accord ? m’enquis-je en remontant ma seconde jambe contre moi. (Je passai mes bras autour.) Je sais que ce n’était pas ce que tu voulais entendre.
— J’ai toujours été honnête avec toi, Mallory, alors je ne vais pas commencer à te mentir maintenant : ce n’est pas ce que je voulais entendre. Avec une carrière dans la recherche, tu aurais un avenir tout tracé. Mais c’est ton avenir. (Elle souffla.) Le plus important, c’est que tu sois heureuse. Carl pense la même chose.
J’en doutais.
Elle souleva de nouveau sa tasse.
— Tu aimerais devenir assistante sociale ?
Les prémices de l’excitation s’éveillèrent au creux de mon ventre.
— Oui.
— Parce que c’est important pour toi ?
Je hochai la tête.
— Ça paraît sensé. (Elle porta le thé à ses lèvres.) Avec un passé comme le tien, il est normal que tu veuilles changer les choses. Je suis fière de toi… même si ça ne va pas être facile.
Mon excitation grandit. Rosa avait raison. Devenir assistante sociale ne serait pas facile pour moi. Je devrais traiter des cas beaucoup trop similaires au mien. Je savais que ce serait un travail qui me suivrait jusque chez moi, mais il donnerait également un sens à ma vie.
— On te soutiendra, Mallory. Je veux que tu le saches. Que tu choisisses la médecine, le social ou le voyage sur la lune, on sera toujours là pour toi.
Un poids s’envola de mes épaules.
— Merci.
Rosa resta silencieuse un moment.
— Quant à Rider…
— Je l’aime, l’interrompis-je. (Ses yeux s’arrondirent, mais maintenant que j’avais prononcé ces mots, je ne voulais plus revenir en arrière.) Je suis amoureuse de lui. Je n’arrêterai pas de le voir.
— Chérie, je… (Elle se pencha en avant et posa la main sur mon genou.) Je sais que tu crois que c’est de l’amour, mais n’oublie pas que vous avez un passé commun très particulier. Après avoir partagé tant d’épreuves ensemble, il n’est pas rare de se faire des illusions.
Son discours n’était pas ridicule. Je comprenais ce qu’elle voulait dire, mais ce n’était pas mon cas.
— Comment on sait qu’on est amoureux de quelqu’un ?
Rosa ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Elle recula.
— Comment as-tu su que tu étais amoureuse de Carl ? Comment peut-on le savoir ? (Je secouai la tête.) Je ne crois pas qu’il existe une réponse unique à cette question… mais ce dont je suis certaine, c’est de ce que je ressens à cet instant précis. Peut-être que mes sentiments pour Rider changeront. Je ne sais pas. Mais ne… (Je carrai les épaules.) Ne me dis pas que je ne sais pas ce que je ressens. Ne me dis pas ce que je devrais ressentir.
Elle se redressa.
— Parce que je sais que mes sentiments pour lui sont forts. Je sais que c’est de l’amour. Il… Il m’accepte comme je suis, mais il ne m’empêche pas d’évoluer. Quand je n’arrive pas à faire quelque chose devant lui, je me sens épaulée, lui dis-je en essayant de mettre des mots sur ce que j’éprouvais. Il m’aide à me sentir bien avec moi-même, avec lui.
Rosa écarquilla les yeux.
— OK, dit-elle au bout d’un moment. Je ne te dirai pas ce que tu dois ressentir.
Mais j’étais lancée et ne comptais pas m’arrêter en si bon chemin.
— Je sais qu’il ferait n’importe quoi pour s’assurer que je suis heureuse et en sécurité. Crois-moi quand je te dis qu’il s’en veut pour ce qui s’est passé samedi. Carl n’a pas à le blâmer. Il le fait déjà assez tout seul. Pourtant, ce n’était pas sa faute. Ça m’énerve que la seule chose que vous ayez retenue de ce drame soit ma relation avec Rider. Ce n’est pas normal. Ça rend la mort de Jayden secondaire, et c’est mal.
Elle haussa les sourcils.
Je n’avais pas terminé.
— Je sais que vous ne faites pas confiance à Rider, parce que vous pensez qu’il n’a aucun avenir, mais ce que vous ignorez, c’est qu’il fait de son mieux avec ce qu’on lui a donné. Et même s’il décide de ne pas continuer ses études, il n’en sera pas moins quelqu’un de bien. Quelqu’un qui mérite votre respect. Rider est intelligent et a énormément de talent. Il n’a vraiment pas besoin qu’on le traite encore comme un moins-que-rien.
Les lèvres pincées, Rosa détourna la tête.
— Je ne le considère pas comme un moins-que-rien, Mallory. Seulement… je ne sais pas quoi penser.
Mon cœur battait très fort, de manière saccadée.
— J’aimerais simplement que vous essayiez de voir ce que je vois en lui.
Rosa sourit doucement.
— Nous voulons ce qu’il y a de mieux pour toi, et parfois, même avec les meilleures intentions, nous nous trompons. (Elle posa la main sur la mienne et la serra.) Nous essaierons, ma chérie. Je te le promets.
Je fermai les yeux.
— Merci.
Quand elle reprit la parole, j’entendis qu’elle souriait.
— Je ne sais pas si tu en as conscience, Mallory, mais tu n’es plus la jeune fille que nous avons ramenée à la maison. Et c’est tant mieux. C’est une très bonne chose.
Elle avait raison.
J’aurais été incapable de déterminer le moment exact où j’avais changé… peut-être parce que ce n’était pas un moment précis, mais plutôt la combinaison de centaines, voire de milliers de petits instants. Ce n’était pas seulement mon entrée au lycée ou mes repas à la cantine avec Keira. Ce n’était pas ma décision de m’inscrire au cours d’expression orale. Et ce n’était pas non plus mon choix de me confier à Ainsley sur mon passé. Ce n’était pas le jour où, dans le couloir du lycée, j’avais vu au-delà de la méchanceté de Paige pour découvrir la terrible vérité qu’elle me renvoyait. Ce n’était pas ce qui était arrivé à Jayden et d’avoir vu la vie le quitter.
Et ce n’étaient pas seulement mes retrouvailles avec Rider ou le fait d’être tombée amoureuse de lui.
C’était un tout.
Prendre des décisions qui me faisaient sortir de ma zone de confort. Trouver le courage, lors de mon troisième jour d’école, de marcher jusqu’à la table de Keira. Prononcer un discours à la pause de midi, puis un autre, même si mon public se réduisait à une seule personne. Ne pas réussir à aller à la fête de Peter sans que cela tourne au drame. Accepter que mon passé fasse toujours partie de moi et de ceux qui m’entouraient. Trouver quelque chose qui me passionnait, qui me rendait heureuse. Comprendre que je ne devais pas ma vie à Carl et Rosa. Que mon amour pour eux suffisait. Que je n’étais pas obligée de devenir une copie conforme de leur fille. Rencontrer Jayden et ne pas comprendre pourquoi il m’avait autant fait évoluer. Retrouver Rider et m’autoriser à tomber amoureuse de lui.
Prendre conscience que… je pouvais avoir peur de tout sans laisser cette peur m’empêcher de vivre.
Mon changement n’était pas dû à une révélation qui avait tout fait basculer du jour au lendemain. Il avait été amené petit à petit, subtilement, par des milliers de moments qui ne faisaient plus qu’un et, assise à la table de la cuisine avec Rosa, je savais à quel point c’était réel.
Je n’étais plus la même.
Keira observait fixement son assiette. Elle ne l’avait pas touchée.
— Je n’arrive toujours pas à y croire, dit-elle. (La table était silencieuse.) Il n’y a pas longtemps, il était là. La semaine dernière, il a débarqué dans la cantine et il m’a demandé si je voulais sortir avec lui.
— Tout en me piquant des frites, ajouta Jo. Et après, il m’a posé la même question.
— Il faisait toujours des trucs comme ça. (Keira laissa échapper un rire rauque.) Merde, c’est affreux. Il n’y a pas d’autre mot.
Elle avait raison.
— J’ai entendu dire que la police avait arrêté Braden hier après-midi, dit Anna à voix basse. Je ne connaissais pas très bien Braden, mais il a quoi ? Dix-huit ans ? Comment est-ce qu’on peut tuer quelqu’un à dix-huit ans ? C’est dingue.
— Comment est-ce qu’on peut être tué à quinze ans ? murmura Jo.
Keira et les filles ignoraient que Rider et moi étions présents le soir où Jayden était mort. Étonnamment, l’information n’avait pas filtré et je ne comptais en parler à personne.
C’était étrange de voir à quel point Jayden avait marqué les autres. Il ne s’en était sans doute jamais rendu compte. Malheureusement, il ne s’agissait que d’un nombre limité de personnes ; beaucoup savaient qu’un jeune était mort, mais étaient incapables de se rappeler son visage. Cela n’avait aucun impact sur leur vie. Aujourd’hui était un mardi comme un autre pour eux. Mercredi ne serait pas différent non plus. Et samedi, ils ne se rendraient pas aux funérailles d’un garçon de quinze ans. Dans leur tête, ils avaient l’éternité devant eux.
Nous, nous savions que ce n’était pas le cas.
L’éternité était quelque chose que les gens considéraient comme acquis. Le problème de l’éternité, c’était que cela n’existait pas vraiment.
Jayden ne croyait pas que ses jours étaient comptés. Il avait fait des projets, il avait des objectifs et pensait sans doute avoir l’éternité devant lui. Ainsley avait été persuadée, comme tout le monde, qu’elle verrait toujours. Pourtant, sa vue allait disparaître. Et puis il y avait mon cas. J’avais cru rester cette petite fille apeurée, une petite fille qui avait besoin que quelqu’un parle à sa place, pour toujours. Mais j’avais appris à gérer mes craintes, à trouver ma voix et j’avais compris que Carl et Rosa continueraient à m’aimer même si je n’étais pas parfaite.
L’éternité n’existait pas.
Dans mon cas, c’était une chance. Pour d’autres, j’aurais voulu que ce concept soit réel, qu’ils puissent prétendre à l’éternité.
Quand je m’assis au fond de la classe d’expression orale cet après-midi-là, mes yeux se posèrent sur la chaise vide d’Hector. Quand reviendrait-il ? Je n’imaginais pas ce qu’il traversait.
Lorsque Rider et moi avions été séparés, j’avais eu l’impression de mourir. Les mois qui avaient suivi avaient été très longs. Je m’étais sentie terriblement seule, mais au moins Rider était vivant. Ma douleur et ma perte n’étaient pas comparables à ce qu’Hector ressentait.
La surprise m’envahit quand je vis Rider entrer dans la salle. Nous avions échangé quelques messages la veille et il m’avait dit qu’il viendrait, mais je ne m’étais pas attendue à ce qu’il le fasse réellement. Après tout, je savais qu’il voulait être présent pour Hector.
Rider ne s’était toujours pas rasé et il portait les mêmes vêtements que la veille. Le malaise que j’avais ressenti en le déposant chez la tante d’Hector remonta à la surface. Rider paraissait anéanti.
— Salut, lui dis-je lorsqu’il s’assit à côté de moi. (Il posa son vieux cahier sur le bureau.) Est-ce que… Mon Dieu. C’est une question stupide, je sais, mais… ça va ?
Il hocha lentement la tête avant de se tourner vers moi.
— Oui. Je suis fatigué, c’est tout.
Je savais qu’il ne me disait pas tout.
— On peut se voir après les cours ? me demanda-t-il tandis que la sonnerie retentissait. Pas longtemps.
— Oui, bien sûr, lui répondis-je avec un sourire forcé.
Ma nervosité grandit tout le long du cours et je n’écoutai qu’à moitié ce que M. Santos disait à propos du nouveau discours. Je devrais faire le mien le mardi suivant durant la pause déjeuner. Celui de Rider était prévu pour mercredi.
Je n’avais toujours pas terminé de l’écrire.
Toutefois, je n’arrivais pas à me concentrer sur les exemples que M. Santos citait. J’étais bien trop occupée à me demander pourquoi Rider refusait de me regarder dans les yeux. Il n’avait pas croisé mon regard en s’asseyant ni même lorsqu’il s’était tourné vers moi.
Quand la cloche sonna enfin, elle me fit sursauter sur mon siège. Je m’efforçai de me calmer en rassemblant mes affaires. Rider m’attendait à côté de mon bureau, les yeux rivés sur le tableau.
— Prête ? me demanda-t-il d’une voix plate.
L’estomac noué, je hochai la tête. En me dirigeant vers la porte, je fis signe à Keira, mais le cœur n’y était pas. On ne parla pas avant d’être dehors, côte à côte, sous le ciel rempli de nuages.
— Rosa et Carl rentrent tard ce soir, lui dis-je en jouant avec mes clés. Tu veux venir à la maison ?
Il fronça les sourcils et, l’espace d’un instant, je crus qu’il allait refuser.
— Oui, d’accord.
Le trajet se fit également en silence. Quand on rentra chez moi, ma nervosité était à son comble. Je posai mon sac au pied de l’escalier.
— Euh, tu veux boire quelque chose ? lui demandai-je en avançant vers le salon.
— Non. (Il me suivit lentement, s’attardant devant la vitrine qui abritait mes sculptures sur savon.) Ça va.
Je laissai tomber mes clés sur l’îlot de la cuisine, puis sortis un Coca du frigo pour moi. Lorsque je retournai dans le salon, je sentis un frisson me parcourir. Je m’assis sur le canapé et tendis la main vers la télécommande.
— On peut regarder un film ou…
— Il faut que je te parle.
— Oh. (Je triturai la languette de ma cannette.) OK.
Il fit le tour de la table basse pour venir s’asseoir… à l’autre bout du canapé. Un coussin entier nous séparait. Mes doigts se figèrent.
— Je ne sais pas comment te dire ça, commença-t-il, penché en avant, les coudes sur les cuisses. (Il secoua lentement la tête.) Je tiens beaucoup à toi, Mallory. Tu le sais.
Oh, mon Dieu !
Je posai mon soda sur la table basse avant de causer un accident.
— Moi aussi, je tiens à toi. Je… suis amoureuse de toi, Rider.
Les muscles de sa mâchoire se crispèrent.
— Ce qui s’est passé hier était une erreur.
Je hoquetai de surprise et de douleur mêlées. Je ne l’avais sans doute pas bien entendu. Il ne pouvait pas dire une chose pareille.
— Ce n’est pas que je n’ai pas aimé… ce que nous avons fait. Au contraire. Mais on ne peut pas continuer. On ne peut pas être ensemble. Pas comme ça, dit-il sur le même ton dépourvu d’émotion. Je suis désolé.
Pendant un long moment, je me contentai de le dévisager, tétanisée. J’essayais de comprendre ce qu’il disait, mais le sang qui battait à mes tempes m’empêchait de réfléchir.
— Je… Je ne comprends pas.
— On ne peut pas être ensemble, répéta-t-il sans me regarder. (Mon cœur se brisa et la vive douleur me fit suffoquer.) On peut rester amis, mais c’est tout.
— Je ne veux pas être amie avec toi, rétorquai-je en me penchant en avant. Tu m’as dit que tu étais amoureux de moi. Hier ! (Ma voix se fêla. J’avais la gorge nouée.) Il y a à peine plus de vingt-quatre heures. Je ne comprends pas ce qui se passe.
Il posa sa main sur son front.
— Je t’aime, c’est vrai.
— Alors, pourquoi est-ce que tu ne veux pas être avec moi ? (Je m’agrippai au canapé pour ne pas perdre pied. Autour de moi, tout bougeait. Comme si le monde entier tremblait.) Ce n’est pas… logique.
— Je ne peux pas être avec toi, c’est tout. C’est terminé.
Alors, une chose très étrange se produisit. Un soulagement intense, presque étouffant, m’envahit. C’était terminé. Je pouvais revenir en…
Je m’arrêtai.
Le temps s’arrêta.
Je n’étais plus cette fille-là, cette fille qui baissait les bras parce que c’était plus facile que de se battre. Ce n’était plus moi.
— C’est mieux ainsi, Souris.
— Ne m’appelle pas comme ça, répliquai-je d’une voix sèche. (La colère prenait le dessus sur ma peine et la faisait rapidement refluer.) Je ne suis plus Souris. Cette fille n’existe plus.
Rider recula comme si je l’avais giflé.
— Mallory…
— Non. Tu n’as pas le droit de prendre ton air blessé. (Les poings serrés, je me levai du canapé.) Je mérite une meilleure explication. Tu me dois bien ça.
Il releva la tête et me regarda enfin en face. Ses yeux étaient brillants et ses cernes de plus en plus gros et sombres.
— Tu ne comprends pas ?
— Non. Visiblement, je ne comprends rien du tout.
Rider me dévisagea un instant.
— Tu mérites mieux que moi.
Je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais.
— Et tu ne devrais pas te disputer avec Rosa et Carl à cause de moi. Ils t’ont accueillie chez eux et t’ont offert une vie merveilleuse. Il est hors de question que je me mette entre vous, dit-il.
Il continua sans doute de parler, mais je ne l’écoutais plus.
« Tu mérites mieux que moi. »
N’était-ce pas la même chose que Paige avait dite, avant de proclamer le contraire ?
— Tu es sérieux ? l’interrompis-je. Tu penses ce que tu dis ?
Il eut l’air mal à l’aise.
— Oui, Sou… Mallory. Je suis sérieux.
J’éclatai d’un rire sans joie.
— Si je comprends bien, tu me quittes pour mon bien. Parce que tu ne veux pas te mettre entre Rosa, Carl et moi ? (Je ne montrais plus la moindre hésitation.) C’est à cause de ce qui s’est passé ce week-end ?
Il se redressa et leva les mains au ciel.
— C’est plus que ça, Mallory. Toi et moi… on n’est pas pareils. On l’était dans le passé, mais ce n’est plus le cas. Tu avances alors que moi, je reste figé. Ça ne changera pas.
Je desserrai les poings. C’était drôle. Pendant très longtemps, j’avais cru que toutes les personnes autour de moi avançaient alors que moi, je restais figée, coincée. De toute évidence, je n’avais pas cessé d’évoluer. C’était Rider qui était resté bloqué.
— Tu as tort, soufflai-je.
Il haussa les sourcils.
— Ah bon ?
— Oui. Ah bon.
Ses joues s’empourprèrent.
— Tu sais ce qu’on était, avant ? Des déchets tout juste bons à jeter à la poubelle. C’est comme ça qu’on nous traitait. On ne peut même pas essayer d’adoucir le tableau. Nos connards de parents ne voulaient pas de nous. Ou peut-être qu’ils sont morts dans un accident de voiture ou qu’ils ne pouvaient pas nous garder. Qui sait ? J’ai posé la question, un jour, et tu sais quoi ? Personne ne m’a répondu. Personne ne se souciait assez de moi pour chercher. Et Mlle Becky et M. Henry ? Ce n’est même pas la peine d’en parler, dit-il, les yeux brillants de colère. Quant au foyer où j’ai été placé après, ils ont fait de leur mieux. Vraiment. Mais ils ne pouvaient pas surveiller tout le monde. Quand Mme Luna a débarqué dans ma vie, il était déjà trop tard. À quoi bon ?
Je blêmis. Je ne m’étais pas attendue à ça.
Il n’avait pas terminé.
— Tu t’en es sortie. Pas moi. Ce que tu as est réel. Pas moi. Je fais semblant.
Je grimaçai.
— Je ne comprends pas. La famille d’Hector est adorable. Comment tu peux dire que tu ne t’en es pas sorti ?
— Ce n’est pas pareil. C’est temporaire. Ça n’a rien à voir avec ta relation avec Carl et Rosa.
Sans le quitter des yeux, je secouai la tête.
— Arrête de dire des… conneries !
Il cligna les yeux.
— Tu as dit un gros mot ?
— Oui ! Oui, parce que ce sont des conneries, répétai-je. La famille d’Hector tient à toi. Je ne connais pas Mme Luna, mais il ne m’a fallu que deux minutes pour comprendre qu’elle te considérait comme l’un de ses petits-enfants. Ils tiennent tous à toi. Ils ne te traitent pas différemment ou comme si tu étais un fardeau.
Rider ne dit rien.
— Je me trompe ? lui demandai-je. Tu as l’impression d’être un fardeau pour eux ?
Un muscle de sa mâchoire se mit à tressauter.
— Non, mais…
— Mais rien du tout ! criai-je, et il sursauta encore une fois. (Je n’avais sans doute jamais parlé aussi fort de toute ma vie, mais merde : l’incrédulité et la frustration me rendaient dingue.) Ils t’aiment, Rider. Et ils ont besoin de toi plus que jamais. Hector vient de perdre son frère. Mme Luna va enterrer son petit-fils, un garçon qui, un jour, m’a dit que tu étais comme un second frère pour lui. Hier, tu m’as affirmé que tu voulais être présent pour eux, mais comment peux-tu l’être si tu refuses d’admettre que vous formez une famille ? (Je pris une grande inspiration, mais la sentis à peine pénétrer mes poumons.) Tu te rappelles ce que je t’ai dit hier ? C’est la vérité. C’est encore plus clair aujourd’hui. Tu as décidé que ça n’en valait pas la peine avant même de leur laisser une chance !
— Mallory…
— Et tu fais la même chose avec nous ! Tu abandonnes avant même que notre relation ait réellement commencé. Pire : tu te sers de moi comme excuse. Tu fais ce que tu as toujours fait : tu me protèges alors que tu n’as pas à le faire.
— Ça n’a rien à voir, dit-il à mi-voix.
— Si. C’est pareil. Tu ne sais pas prendre soin de toi-même. (Je fis un pas en avant, puis m’arrêtai. Si je m’approchais davantage, je risquais de l’attaquer avec un coussin.) J’ai toujours cru que tu avais choisi de devenir mon héros, mais j’avais tort. Tu es juste un martyr.
Il me regardait comme si je l’avais frappé.
— C’est quoi, ton problème, Rider ? Tu es super intelligent, tu as un talent de malade et pourtant, tu… tu… (Je levai la main et pointai un doigt vers lui.) Tu n’essaies même pas ! Dès que ça devient difficile, tu fuis. Tu abandonnes. Le Rider que j’ai connu enfant n’était pas comme ça. À l’époque, tu savais te battre, mais aujourd’hui, pour les choses importantes, comme ton avenir, tu baisses les bras.
— Je ne…
— Si ! (Les larmes me brûlaient les yeux, mais je refusais de détourner le regard. Seigneur ! Ce n’était pas juste. Ce n’était pas juste du tout.) Hier, je me suis assise dans cette cuisine et j’ai révélé à Rosa que j’étais amoureuse de toi. Je lui ai demandé de ne pas me dicter ce que j’étais censée ressentir et je l’ai suppliée de te laisser une chance. Elle m’a promis d’essayer. Et maintenant, tu me sors que ce que tu as n’est pas réel. Tu ne peux pas dire ça de ta famille d’accueil. Parce que c’est lié à moi. À nous. Tu es en train d’affirmer que ce que nous avons n’est pas réel.
Rider grimaça et ferma les yeux.
J’avais du mal à respirer.
— Tu as rempli le dossier d’inscription au test d’admission aux universités que je t’avais donné ?
Il ne répondit pas.
— Est-ce que tu l’as rempli ?
— Non, murmura-t-il.
Mon cœur éclata en mille morceaux.
— Le garçon que tu dessines sans cesse, celui de l’usine désaffectée et de la galerie d’art… Ce garçon, c’est toi, pas vrai ?
Rider ne dit rien.
— Mais ce n’est pas le garçon que tu étais, murmurai-je. (Son beau visage devint flou.) C’est celui que tu es aujourd’hui.
Il ferma les yeux.
— Tu sais quoi ? Pendant tout ce temps, j’ai cru que c’était moi qui avais les plus gros problèmes. Que j’étais celle qui était sortie de cette maison complètement traumatisée. Je croyais que c’était moi. (Ma voix se brisa et je fis un pas en arrière.) Mais en réalité, c’était toi. Ça a toujours été toi.
Quand il leva les yeux, la douleur que j’y lus me fit l’effet d’un coup de poing au ventre. Il était le seul responsable de son état. Et c’était ce qui me faisait le plus mal. C’était sa faute. Pas la mienne.
Il avait toujours agi ainsi.
Il portait le poids sur ses épaules ; il rassemblait la culpabilité et les responsabilités et les conservait jalousement. Je n’étais pas trop bien pour lui. C’était lui qui avait décidé cela. Il avait décidé qu’il n’en valait pas la peine. Je ravalai un sanglot.
— Tu es bloqué, murmurai-je.
Rider se crispa.
— C’est la vérité. (Je posai les mains sur mes hanches.) Ça fait des années, dix-huit ans, que tu vis comme ça. Ce n’est pas une conversation qui va changer le regard que tu portes sur toi-même ni ton refus de croire les gens qui te disent que tu comptes pour eux. Les Luna n’y sont pas arrivés. Et, mon Dieu, je n’y parviendrai pas. Je ne peux pas le faire. J’aurais essayé… (Je suffoquai.) J’aurais essayé, parce que je t’aime. Je t’aime tellement, mais c’est à toi de changer. Je ne peux pas t’aider.
— Mallory.
Il se leva et fit un pas vers moi.
— Non. (Je levai une main tremblante.) Tu… Tu ferais mieux de partir.
Il blêmit.
— Je…
— Je t’en prie. Va-t’en. (Je sentis mon visage se décomposer.) Je n’ai rien d’autre à dire. Va-t’en.
Rider hésita et, l’espace d’une seconde remplie d’espoir, je crus qu’il n’allait pas m’obéir. Je crus que j’avais peut-être réussi à l’atteindre, à l’avoir fait réagir, et qu’il allait se battre pour nous, pour lui-même.
J’avais tort.
Il se retourna et se dirigea vers la porte. Je le suivis dans un état second. J’aurais voulu continuer de le suivre. J’aurais voulu lui crier dessus. J’aurais voulu qu’il voie ce que je voyais en lui, ce que Rosa et Carl verraient s’ils lui laissaient une chance, mais je ne fis rien de tout ça, car comment étais-je censée me battre pour lui quand il refusait de se battre pour lui-même ?
Alors je fis une chose que je pensais ne jamais faire de toute ma vie.
Je fermai la porte sur lui et tout ce qu’il représentait.
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