L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 23 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 20

 

Regarder Rider faire son discours, c’était un peu comme regarder ma série préférée. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui allait se passer, mais je savais que ça allait me plaire. Rider arriva en classe à la dernière minute, puis nous parla des différentes formes d’art qui existaient comme s’il avait fait ça toute sa vie. Il était doué et avec son sourire, il paraissait presque nonchalant. En tout cas, il semblait heureux d’être là. Rider en connaissait un rayon sur l’art, et pour lui, se tenir devant la classe et capter l’attention de tous était un jeu d’enfant.

Enfin, de presque tous.

Pendant qu’il parlait, Paige jouait sur son portable, caché sur ses genoux. Ce jour-là, ils ne s’étaient pas parlé. Je me demandais si elle savait que Rider venait dîner chez moi ce soir.

Je ne le saurais pas avant le lendemain.

Pour l’instant, il fallait qu’on survive à la soirée.

Rider ne semblait pas perturbé par l’idée de dîner avec Carl et Rosa. Moi, en revanche, j’avais du mal à penser à autre chose. En arrivant à la maison, je pris une douche pour me défaire de toute cette énergie parasite.

Je ne savais pas comment ça allait se passer.

Mais un parfum exquis régnait dans la maison.

Rosa faisait cuire un rôti à petit feu, et même si j’étais très nerveuse, je mourais d’envie de n’en faire qu’une bouchée.

Ce n’était sans doute pas conseillé.

Après avoir séché mes cheveux, je ne remis pas les vêtements que j’avais portés à l’école. Je ne savais pas si c’était bizarre de ma part, mais j’avais l’impression que cette soirée était… spéciale. Trois des quatre personnes les plus importantes de ma vie allaient enfin se rencontrer. J’enfilai un jean et un pull à manches courtes blanc cassé qu’Ainsley m’avait offert pour mon anniversaire l’année précédente. Il était moulant au niveau de la poitrine et de la taille, puis devenait évasé sur les hanches. Je tournai sur moi-même pour me regarder dans le miroir.

Les lèvres pincées, je fis glisser mes doigts le long de mes flancs et de mes hanches. La pensée qui me traversa me fit rougir. En fait, ce n’était pas vraiment une pensée. C’était plus une… image ou une sensation de Rider faisant la même chose. Avec ses mains. Sur moi. Un frisson me parcourut.

C’était mal. Très mal.

Rider était un ami. Il n’avait pas d’autre place dans ma vie.

Je me détournai du miroir et baissai les mains. Après avoir respiré profondément, je sortis de ma chambre et descendis au rez-de-chaussée. En jetant un coup d’œil à l’horloge accrochée dans l’entrée, je sentis mon cœur s’emballer. Rider n’allait pas tarder à arriver.

Dans la cuisine, Rosa était en train de dresser la table pour quatre personnes. Pour Rider. Seigneur. Quand je relevai la tête vers elle, elle me sourit. Ses cheveux noirs étaient attachés en queue-de-cheval. Derrière nous, un minuteur bipa.

— Tu peux sortir le plat du four ? Fais attention. C’est chaud.

Contente de pouvoir m’occuper, j’attrapai une manique dans le tiroir et sortis le plat rempli de légumes du four.

— Tu es nerveuse ? me demanda-t-elle en s’approchant des placards.

Je hochai la tête en souriant.

— Ce n’est pas la peine. (Elle sortit les verres.) C’est un moment très excitant pour nous tous.

Oui, elle avait raison.

Lorsque les verres furent posés sur la table, j’eus soudain une révélation. Rider et moi… nous n’avions jamais partagé ce genre de repas. Pas une seule fois. Nous mangions ensemble, bien sûr, mais toujours par terre ou…

— J’aimerais te poser une question avant que Carl descende. (Elle posa les mains sur mes épaules. Elle souriait, mais son regard était sérieux.) Qu’est-ce que tu ressens pour Rider ?

J’écarquillai les yeux. J’aurais pu répondre à cette question de mille façons. Pourtant, la première chose qui me vint à l’esprit fut ce que j’avais ressenti devant mon miroir.

— C’est bien ce que je pensais.

Je relevai la tête.

— Je…

— Ne dis rien. (Elle posa la main sur ma joue.) Tout va bien.

— Il a une copine, lui rappelai-je.

— Ma puce… ça ne t’empêche pas d’avoir des sentiments pour lui.

Oh.

— Tu grandis. (Elle leva les yeux vers le plafond.) Je ne suis pas sûre d’être prête à revivre ça.

Hmm…

— Mais je vais bien être obligée, pas vrai ?

Euh…

Rosa me regarda dans les yeux.

— Je vais…

— Qu’est-ce que vous faites ? s’exclama Carl en traversant le salon pour nous rejoindre. Vous complotez dans mon dos ?

— On se raconte des histoires de filles. (Elle posa la main sur mon épaule. Je venais d’échapper à une conversation sans doute très gênante.) Tu n’as pas intérêt à soulever ce couvercle…

Carl se figea devant le plan de travail où refroidissait le plat. Il prit son air le plus innocent.

— Je n’oserais pas…

— Bien sûr. On te connaît, tu sais ? Pas vrai, Mallory ?

Je hochai la tête. On le connaissait bien.

Quand la sonnette retentit, je sursautai et jetai un coup d’œil à l’heure. Rider avait cinq minutes d’avance.

Carl se tourna vers la porte.

— J’y vais ! m’écriai-je en le dépassant.

Me précipitant vers la porte, je l’ouvris sans même regarder de qui il s’agissait. Mais c’était bien lui.

Rider se tenait sur notre perron et il… il s’était changé, lui aussi.

Le soulagement m’envahit, bientôt suivi par de la gêne parce qu’il… il était canon. Je n’aurais pas dû le remarquer, mais c’était plus fort que moi. Il portait une chemise grise avec un jean foncé. Mon regard resta bloqué sur ses mains.

Il eut un sourire en coin.

— Je peux entrer ?

Je clignai les yeux.

Son sourire s’élargit.

— Souris ?

— Oh. Oui. (Je m’écartai.) Bien sûr.

Lorsqu’il passa devant moi, Rider me détailla de la tête aux pieds. L’arôme de son parfum parvenait jusqu’à moi. On se regarda un instant dans les yeux, puis il se tourna vers le salon. Ses joues s’étaient empourprées.

— Ça sent très bon.

— C’est… un rôti. (Tout à coup, je n’avais plus faim. Mon regard se posa sur ses lèvres avant de se défiler.) Euh, Rosa est… Elle cuisine très bien.

Troublée, je l’emmenai dans la cuisine en passant à travers le salon. À mi-chemin, Rider s’arrêta devant le vaisselier.

— Qu’est-ce que c’est ? me demanda-t-il.

Je me retournai et suivis son regard. Alors j’écarquillai les yeux. Il était en train d’examiner les savons sculptés qu’il n’avait sans doute pas remarqués la première fois où il était venu ici.

— Euh…

Il se pencha, la tête sur le côté.

— Ce sont des pains de savon ?

— Oui, murmurai-je.

— Waouh, souffla-t-il tandis que ses yeux se posaient sur un cœur et un soleil que j’avais faits plusieurs années auparavant. C’est Carl ou Rosa qui fait ça ?

Je secouai la tête.

— Non. Euh… C’est moi.

— Quoi ? (Surpris, il se redressa et se tourna vers moi.) Toi ? Pourquoi est-ce que tu ne m’en as pas parlé ?

Mon visage me brûlait.

— Personne ne le sait… à part Carl et Rosa.

Il m’observa un instant avant de reporter son attention sur la vitrine.

— C’est incroyable, Mallory.

Je haussai une épaule.

— Ce ne sont que des savons.

— Des savons que tu as sculptés pour représenter des choses, me dit-il. Moi, j’en suis incapable.

— Mais tu sais graffer et dessiner et…

— Mais je ne peux pas faire ça, insista Rider. Ces sculptures demandent autant de technique que le graff.

J’en doutais. Et l’attention qu’il me portait me mettait mal à l’aise. Je fis un geste vers la cuisine.

— Tu es prêt ?

Il me dévisagea encore un moment avant de hocher la tête.

Carl et Rosa nous attendaient, assis à table.

— Voici… Voici Rider, leur dis-je en jouant avec mes mains. Et je te présente… Carl et Rosa.

Rosa ouvrit de grands yeux.

Carl, lui, examina les bottes élimées de Rider et remonta jusqu’à ses cheveux bruns en bataille. Il fronça les sourcils.

À ce moment-là, je compris que la soirée n’allait pas être une partie de plaisir.

On servit la nourriture…

Puis vinrent les questions.

Les deux étaient liées. À l’instant où l’on s’assit, Carl se mit à interroger Rider. Prise au dépourvu, je fus incapable de faire autre chose que couper mon rôti et manger un morceau de pomme de terre.

Rider n’avait pas avalé grand-chose. Sans doute parce qu’il devait répondre à Carl. Quand il y eut une pause dans l’inquisition espagnole, Rider se tourna vers moi.

— Tu ne manges pas ?

Je hochai la tête et plantai ma fourchette dans une pomme de terre. Rider s’assura que je la mangeais bien. Je résistai à l’envie de lever les yeux au ciel car je savais pourquoi il agissait ainsi. À la cantine aussi, il vérifiait que je mangeais. C’était difficile d’oublier des années passées à se nourrir de restes. J’avalai une deuxième pomme de terre pendant que Rider prenait une cuillerée de petits pois.

Lorsque je découpai mon rôti, je relevai la tête. Carl et Rosa nous observaient. De l’extérieur, notre échange avait dû paraître étrange. Je rougis.

— Alors, comme ça, tu travailles dans un genre de garage ? demanda Carl après s’être raclé la gorge. (Un carré de rôti parfaitement cuit était accroché à sa fourchette.) À mi-temps ?

Je fermai les yeux.

— Oui, monsieur. Au garage Razorback. Le propriétaire fait appel à moi pour customiser les carrosseries, répondit Rider avec patience.

Il en avait fait preuve tout le long de ce… supplice.

Il répondait aux moindres questions de Carl. Combien de temps était-il resté en foyer ? Dans quel quartier vivait-il ? Quelle était sa matière préférée ? Sans surprise, Rider avait répondu « les arts plastiques ». Les questions ne s’arrêtaient pas, à tel point que Rosa ne pouvait pas placer un mot.

J’avais honte.

Mais surtout, j’étais déçue.

— Dans quoi travaille le couple qui t’a accueilli ? demanda Carl.

Mes doigts se crispèrent sur ma fourchette et je me forçai à respirer par le nez. Il allait trop loin.

Toutefois, Rider ne se démonta pas.

— Je suis chez une dame seule. Le mari de Mme Luna est décédé avant mon arrivée. Elle travaille pour la compagnie des téléphones.

— Et que comptes-tu faire après le lycée ? continua Carl sans faiblir. Tu ne feras plus partie du système. Et je suppose que tu n’as pas l’intention de rester chez Mme Luna. Tu iras à la fac ?

— Pour l’instant, ce n’est pas dans mes projets, répondit Rider en poussant ses petits pois dans son assiette. Ça coûte beaucoup d’argent et Mme Luna en a déjà assez fait pour moi. Je ne peux pas lui demander de financer mes études.

— Il existe des bourses et des aides, lui fit remarquer Carl en découpant sa part de rôti. J’ai cru comprendre que tu étais bon élève.

— Il l’est, intervins-je. Et il a également beaucoup de talent. Ses… Ses dessins sont exposés en ville.

Rider me fit un sourire éclatant.

— C’est vrai ? s’enquit Rosa d’une voix douce. Dans une galerie d’art ?

Pendant que Rider répondait à sa question, je priai pour que Carl arrête avec l’interrogatoire en règle.

Soudain, Rider se tourna vers moi et me demanda pour la deuxième fois :

— Tu ne manges pas ?

La moitié de ma délicieuse assiette était intacte. J’étais bien trop frustrée pour mettre tout ça dans ma bouche sans recracher le tout sur la table.

Il me donna un léger coup de coude et murmura :

— Mange.

Avec un soupir, j’attrapai ma fourchette et la plantai dans ma viande.

— Content ?

Sa fossette apparut.

— Très.

À ce moment-là, l’air renfrogné de Carl se dissipa. Très légèrement. Quand il demanda ce que nous avions prévu de faire le lendemain, c’est moi qui répondis, mais ses questions étaient clairement destinées à Rider. Trente minutes après la fin du dîner, j’avais envie d’envoyer la table valser.

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas ressenti ce genre de pulsion.

— Mallory m’a dit que tu avais une petite amie, dit Carl. (Je faillis m’étouffer.) Ça ne la dérange pas que tu viennes dîner ici ?

Aussi perplexe que moi, Rosa se tourna vers son mari. J’allais ouvrir la bouche pour lui dire que cela ne le regardait pas, quand Rider me prit au dépourvu.

— Je n’ai pas de petite amie, monsieur.

Je reculai vivement et tournai la tête vers lui.

— Quoi ?

— Euh, j’en avais une… (Le rouge aux joues, Rider me regarda dans les yeux.) Paige et moi… on s’est séparés.

L’estomac noué, je le dévisageai. Des milliers de pensées tournoyaient dans mon esprit. Je n’aurais pas pu être plus choquée. Il ne m’avait rien dit. En même temps, je ne lui avais pas posé de questions non plus, mais… pourquoi me l’avait-il caché ?

— Visiblement, c’est une surprise pour tout le monde, dit Carl d’une voix atone.

Il continua de parler et Rider de répondre à ses questions, mais je ne les écoutais plus. Je contemplais le profil de Rider. Il y avait eu des signes : ils ne se parlaient presque plus ; Paige avait arrêté de me défier ; et Hector m’avait dit que Rider n’était pas venu en classe parce que Paige et lui s’étaient disputés. Peut-être n’avait-il pas bu comme je l’avais conclu ? Peut-être avait-il été triste, tout simplement ?

Paige en avait sans doute eu marre de notre amitié. Rider m’avait prévenue que s’il devait choisir entre elle et moi… oh, mon Dieu ! J’espérais que ça n’avait rien à voir avec notre relation. Je ne voulais pas être le genre de personne qui débarquait dans la vie des gens et la mettait… sens dessus dessous.

Lorsqu’on débarrassa la table, j’étais encore sous le choc.

— Merci pour ce repas, dit Rider aux Rivas sans se départir de sa politesse habituelle. C’était délicieux.

Reprenant mes esprits, je me levai à mon tour.

— Tu veux que… je te raccompagne ?

Il secoua la tête et remit sa chaise en place.

— Ça a été un plaisir de te rencontrer, dit Rosa en se levant. Reviens quand tu veux.

Elle le prit brièvement dans ses bras.

Carl, lui, se contenta d’un signe de la tête. Après avoir contourné la table, Rider s’arrêta devant lui et lui tendit la main.

— Merci, monsieur.

Carl afficha un sourire crispé, mais lui serra quand même la main. Sans un mot, je raccompagnai Rider dehors. Les lampadaires étaient allumés et leur lumière se répandait sur le trottoir.

— Tu es sûr que tu… ne veux pas que je te ramène ? lui demandai-je.

Il hocha la tête, puis s’arrêta sur les marches et se tourna vers moi. Quand nos regards se croisèrent, une chaleur entêtante m’envahit.

— J’ai passé une bonne soirée.

Je haussai un sourcil dubitatif.

— Ah bon ?

Il rit et fourra les mains dans les poches de son jean.

— Oui. Ils sont plutôt cool.

— Carl n’a pas été… très gentil avec toi. Il t’a posé des tas de questions plutôt… indiscrètes. (La colère bouillait toujours en moi, juste sous la surface.) Je suis désolée.

— Tu n’as pas à t’excuser, Souris.

Je croisai les bras. Ce soir, j’avais l’impression que les rôles s’étaient inversés. Pour une fois, c’était moi qui prenais sa défense. C’était étrange, comme sentiment.

— Je… je me sens obligée de le faire.

Il haussa les épaules.

— Il veut te protéger, c’est tout. Je suis content que tu aies des personnes qui tiennent à toi dans ta vie. (Il marqua une pause.) Ne t’en fais pas pour moi. Tout va bien.

Non, tout n’allait pas bien. Le comportement de Carl n’avait pas été correct.

— Il en faut plus pour me faire peur, dit-il au bout d’un moment.

Mettant ma colère contre Carl de côté, je lui posai la question qui me démangeait :

— Vous vous êtes vraiment séparés, Paige et toi ?

Rider hocha la tête.

— Oui. La semaine dernière. Jeudi soir.

Je secouai lentement la tête.

— Tu… ne m’as rien dit.

— Je n’avais pas vraiment envie d’en parler, me répondit-il sans détourner les yeux. Paige et moi, on est amis depuis que j’ai emménagé avec Hector et Jayden. Aujourd’hui… je ne suis pas certain que ce soit encore le cas.

— Je suis désolée.

Je le pensais. Malgré mes sentiments pour lui et la façon dont mon corps réagissait quand il était à proximité, j’étais désolée qu’il souffre.

Il sourit doucement.

— Moi aussi. Mais cette relation… elle ne me convenait plus. Plus maintenant.

Cela répondait à ma question de savoir qui avait quitté l’autre. Je jetai un coup d’œil derrière moi. Je me demandai pourquoi ça ne lui convenait plus. J’aurais voulu l’interroger à ce sujet, mais je n’en avais pas le courage.

— La semaine dernière… c’est pour ça que tu n’es pas venu en cours ?

Il fronça les sourcils.

— C’était difficile, Souris. Je ne voulais pas la faire souffrir, mais je sais que je l’ai fait. Ce n’était pas mon intention. (Il respira profondément.) On en parlera davantage demain, d’accord ?

Demain.

— D’accord, soufflai-je.

Il me dévisagea un long moment, puis son regard descendit jusqu’à mon épaule. En quelques secondes, il sembla prendre une décision car il remonta les marches pour se poster juste devant moi.

— Tes sculptures en savon sont très jolies. J’espère en voir d’autres, me dit-il avant de se pencher pour m’embrasser sur la joue.

J’en eus le souffle coupé.

L’air sérieux, Rider s’écarta.

— À demain, Mallory.

Ma joue picotait tandis que je le regardais se retourner et se diriger vers le trottoir. Quand il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et vit que j’étais toujours là, il me sourit, puis reprit sa route. Je restai figée jusqu’à ce qu’il disparaisse au loin. Alors je m’autorisai à répéter ce qu’il m’avait dit dans ma tête avant de me préparer à l’inévitable.

Le choc de la séparation de Paige et Rider et l’excitation à l’idée que Rider s’intéresse à mes savons sculptés se dissipèrent et la colère et la frustration remontèrent à la surface.

Quand je retournai dans la cuisine, Carl était adossé au plan de travail et Rosa finissait de remplir le lave-vaisselle. Pour une fois, je n’eus pas à réfléchir à ce que je voulais dire. Les mots étaient là, déjà prêts.

Je m’arrêtai devant l’îlot.

— Tu n’as pas été très aimable avec Rider.

Carl se tourna vers moi. Son visage était dénué d’émotion.

— Pardon ?

— Tu n’as pas été très aimable avec Rider, répétai-je. Tu l’as traité comme… un suspect sur une scène de crime.

Rosa entrouvrit les lèvres.

Hébété, Carl se redressa.

— Mallory…

— Rider ne vit pas comme nous, lui dis-je. (Ma gorge et mes yeux me brûlaient.) La dame qui l’a accueilli n’est pas médecin et il ne croit pas être capable d’aller à la fac. Ça ne fait pas de lui… une mauvaise personne.

— Nous n’avons pas dit ça, intervint Rosa en faisant un pas vers moi. (Elle avait l’air sincère.) Et si nous t’avons donné cette impression…

— Oui ! (Je continuais de parler à Carl. Ma voix tremblait.) Tu n’as pas arrêté de le questionner. Et même s’il répondait chaque fois, ce n’était jamais suffisant.

Il plissa les yeux.

— Si tu tiens à parler de Rider, parlons du fait qu’il n’a pas de petite amie.

— Il en avait une. Ils se sont séparés.

— Comme par hasard, marmonna Carl.

— Tu vois ! (Je levai les mains au ciel.) Tu agis comme si… je t’avais menti. Ou que Rider avait menti. Je veux qu’il fasse partie de ma vie… de nos vies. J’étais tellement excitée à l’idée que vous le rencontriez enfin ce soir ! (Ma lèvre inférieure tremblait.) Il… Il m’a sauvé la vie tellement de fois et j’ai cru… j’ai cru que tu le respecterais un peu plus.

— Mallory, dit Carl.

Lorsque je me retournai, je fis quelque chose que je n’avais jamais fait. Je montai dans ma chambre sans attendre qu’il termine de parler. La discussion était close.

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