L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 40 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 37

 

 

Le papillon me narguait.

J’observais mon portrait que Rider avait fait le jour où Jayden avait été tué. Non, il n’avait pas été tué. Il avait été assassiné. C’était un terme dur, difficile à concevoir et à prononcer, mais je devais me confronter à la réalité de ce qui était arrivé à Jayden. Il n’était pas mort d’une cause naturelle et tragique comme Marquette. Il n’avait pas été tué dans un accident de voiture. Il avait été assassiné violemment pour des raisons futiles, comme le frère de Carl.

Mon regard se posa sur mon savon sculpté en forme de papillon, puis revint vers le dessin. L’un était terminé. Pas l’autre. Fermant les yeux, je me remémorai la longue journée qui venait de s’écouler.

Rider n’avait été que l’ombre de lui-même. Il m’avait à peine murmuré un bonjour. J’avais eu l’impression que des milliers de kilomètres nous séparaient. Après le cours, j’avais cru qu’il viendrait me parler, mais visiblement il n’avait pas changé d’avis. Il s’était contenté de me dire au revoir et de partir.

Keira s’était aperçue que quelque chose clochait et avait rapidement compris que Rider et moi… n’étions plus ensemble.

— C’est peut-être à cause de ce qui s’est passé avec Jayden. Enfin, pas que tu m’aies demandé mon avis, mais… ne baisse pas les bras, Mallory. Vous êtes faits l’un pour l’autre, c’est flagrant.

La mort de Jayden avait bouleversé Rider, mais ce n’était pas le fond du problème.

Le mal qui rongeait Rider était profondément ancré en lui. Il était dans ses os, dans la moindre cellule de son corps.

J’ignorais ce qui aurait pu changer la façon dont il se voyait. Tout ce que je savais, c’était qu’il m’avait fallu des années pour atteindre des résultats et que j’avais encore du chemin à parcourir.

Même si j’espérais que Rider irait enfin de l’avant, il ne se passerait rien tant qu’il ne serait pas prêt.

Et il n’était pas prêt.

— Il faut qu’on parle.

Je me crispai. On était vendredi, juste avant la pause de midi, et je me tenais devant mon casier. Quand Paige prononçait ces mots, cela ne présageait jamais rien de bon. Je ne savais pas de quoi elle voulait discuter, mais je fermai la porte de mon casier et lui fis face tout en rangeant mon cahier d’expression orale dans mon sac. En la voyant, je restai un moment interdite.

Ses yeux étaient rouges et gonflés. Ses cheveux étaient attachés en queue-de-cheval basse et le pantalon de jogging qu’elle portait était trop grand d’une ou deux tailles. Elle carra les épaules.

— Écoute, on ne s’entend pas, toutes les deux. On n’a qu’une seule chose en commun, dit-elle comme si c’était l’évidence même.

Toutefois, nous avions plus de choses en commun qu’elle ne le pensait, et c’était sans doute la raison pour laquelle il n’y avait aucune trace d’animosité dans sa voix.

— Et cette chose, c’est Rider.

Je me tendis.

— Je ne sais pas ce qui se passe entre vous, mais je trouve ça vraiment dégueulasse de ta part de lui faire ça après ce qui est arrivé à Jayden.

Je la regardai, bouche bée.

— De lui faire ça ?

Un éclat de surprise passa dans ses yeux. Sans doute parce que je n’avais pas hésité un instant à prononcer ces quatre mots. Elle se reprit rapidement.

— Ne fais pas l’idiote. Tu as quitté Rider alors qu’il a vu un ami, un ami qu’il considérait comme son frère, mourir devant lui.

Étais-je passée dans un monde parallèle sans m’en rendre compte ?

— Je n’ai pas quitté Rider.

— Arrête de dire des conneries. (Ses yeux lançaient des éclairs.) Il était déjà déprimé après la mort de Jayden et maintenant, il est au trente-sixième dessous.

Complètement perdue, je secouai la tête.

— Je ne sais pas ce que t’a dit Rider, mais je… Je ne l’ai pas quitté.

Paige eut un rire sans joie.

— Je sais que tu mens parce qu’il n’aurait jamais quitté sa petite Souris adorée.

Je haussai les sourcils.

— Bon sang, tu veux savoir combien de fois il m’a parlé de toi ces dernières années ? Pour me dire à quel point il te trouvait parfaite, gentille et intelligente ? À moi ? Alors que j’étais la fille avec qui il était censé sortir avant que tu reviennes dans sa vie ?

Je me demandai si ç’aurait été impoli de ma part de lui donner un coup sur la tête avec le livre que je tenais à la main.

— Alors je sais que tu me racontes des bobards. Il n’aurait jamais fait une chose pareille. Tu l’as laissé tomber après nous avoir vus tous les deux sur le canapé dimanche dernier, m’accusa-t-elle. Il ne s’est rien passé entre nous. Pourtant, j’aurais adoré que ce soit le cas.

Je plissai les yeux et resserrai ma prise sur mon livre. C’était un livre bien lourd et bien épais.

— Je savais que tu lui briserais le cœur. Il t’aime et…

— S’il t’a dit que je l’avais quitté, alors c’est lui qui ment. (Énervée, je fourrai le livre dans mon sac et refermai la fermeture Éclair d’un geste vif.) Je ne l’ai pas quitté à cause de ce qui s’est passé dimanche… ou pour toute autre raison d’ailleurs, parce que je ne l’ai pas fait. Écoute, je suis désolée si tu penses le contraire. Je ne… Je ne ferais jamais rien qui puisse blesser Rider. C’est lui qui m’a quittée.

Incrédule, elle me dévisagea longuement.

— Il ne m’a rien dit. J’en ai déduit que c’est toi qui l’avais quitté parce que je savais… Je pensais… qu’il ne le ferait jamais.

— Eh bien, tu t’es trompée, rétorquai-je en m’éloignant.

Annoncer à l’ex de Rider qu’il m’avait quittée n’avait pas arrangé mon humeur.

Bien sûr, Paige se mit en travers de mon chemin.

— Pourquoi il a fait ça ?

Je serrais tellement les dents que ma mâchoire me faisait mal. Je regardai au bout du couloir. Ce n’étaient pas ses affaires, mais comme j’étais frustrée, je lui dis toute la vérité.

— Parce qu’il pense que c’est mieux ainsi. Pour moi. Que je mérite mieux que lui.

— C’est… c’est ridicule.

— Je suis d’accord, marmonnai-je.

— C’est très con, continua Paige. Et tu comptes le laisser croire ça ?

— Le laisser croire ? J’ai essayé de lui faire entendre raison, mais ça ne change rien à la façon dont il se voit.

— Essaie encore !

— Ce n’est pas si simple que ça. Tu… Tu sais ce qu’il a vécu, pas vrai ? Il t’a parlé de… certaines choses. Elles sont ancrées profondément dans son esprit. Je peux lui dire des milliers de fois qu’il mérite tout le bonheur du monde, mais c’est à lui d’y croire. Pas à moi.

Paige cligna les yeux.

Un professeur sortit d’une salle de classe et fronça les sourcils en nous voyant.

— Vous n’êtes pas censées être ici, toutes les deux. Dépêchez-vous d’aller en classe ou à la cantine.

Paige leva les yeux au ciel et lui tourna le dos.

— Il faut que tu insistes, me dit-elle en reculant. Si tu tenais vraiment à lui, tu le ferais.

Je la regardai s’éloigner en silence. Insister ? Si seulement la solution était aussi simple.

C’était une journée magnifique. Je ne savais pas si c’était une bonne chose pour un enterrement.

Au fond de moi, j’avais le sentiment que la matinée n’aurait pas dû être aussi belle. Je n’étais pas certaine qu’Hector et Mme Luna apprécient que le soleil brille autant. Peut-être était-ce pour leur rappeler que, malgré tout, il y avait de la beauté en ce monde. Peut-être que ce ciel bleu sans nuages avait un sens caché. Je l’ignorais.

C’était la première fois que j’assistais à des funérailles.

Ainsley m’avait rejointe devant l’église que fréquentaient les Luna. On était restées longtemps dans l’entrée avant que le service commence. Mes pieds, surtout mes orteils, étaient écrasés dans des escarpins noirs. Je n’avais jamais rien porté de tel. Je les avais empruntés à Ainsley à la dernière minute lorsque je m’étais rendu compte que je n’avais pas de chaussures pour aller avec mon pantalon et mon chemisier noirs.

Je n’avais pas vu Hector ni Rider. Du moins, pas avant que les portes s’ouvrent. La première chose que j’avais remarquée, c’étaient les chaises, puis, même si je n’avais pas eu envie de regarder, mes yeux avaient remonté l’allée centrale recouverte d’un tapis marron, jusqu’aux gerbes de fleurs et, enfin, jusqu’au cercueil.

Le cercueil était ouvert.

Je voyais le bout du nez de Jayden et l’arrondi de son front. Avec Ainsley, on resta au fond de l’église. J’aurais été incapable de me rapprocher. Je ne voulais pas voir Jayden comme ça car j’avais peur de ne me souvenir que de cette image.

Pendant que les gens s’installaient sur les bancs, j’aperçus Hector et Rider. Ils étaient à l’avant, tous les deux très pâles. La grand-mère d’Hector était déjà assise, nous tournant le dos, recroquevillée sur elle-même.

Rider était habillé comme Hector : chemise blanche et pantalon noir. Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi à les observer, mais soudain Rider se retourna et planta son regard dans le mien.

Pendant plusieurs secondes, on fut incapables de se détourner. Puis Hector lui parla. Rider se retourna et je fermai les yeux en soufflant.

— Tu vas aller lui parler ? me demanda Ainsley à voix basse.

— Non. (Je nouai mes doigts autour de l’anse de mon sac.) Enfin, s’il veut me parler, je lui répondrai, mais… je ne veux pas provoquer une scène. Ce n’est pas le moment.

Ainsley se pencha vers moi.

— Tu crois que ça provoquerait une scène ?

Je secouai la tête.

— Je n’en sais rien, mais je… préfère ne pas prendre de risques.

L’église se remplissait rapidement. Je vis Keira et Jo s’asseoir sur un banc de l’autre côté de la salle. Elles ne nous avaient pas vues et je ne pouvais pas vraiment les appeler pour attirer leur attention.

Quand le service commença, le pasteur récita des versets de la Bible, puis il parla de la mort et aussitôt mon regard se posa sur le cercueil. J’essuyai mes yeux avec ma paume.

Je ne comprenais pas comment une telle chose pouvait se produire. Comment quelqu’un pouvait-il tuer une personne de sang-froid ? Et pour quelles raisons ? Quelques centaines de dollars impayés ? Cette incompréhension montrait que, malgré mon enfance difficile, je menais une vie privilégiée. Contrairement à certains jeunes de mon âge, je n’avais pas à me soucier de ce genre de choses.

J’observai de nouveau sa famille, assise aux trois premiers rangs. Rider se tenait à côté d’Hector. Je n’étais pas la seule à regarder le frère de Jayden. Ainsley l’observait. Lorsque le visage d’Hector se décomposa, j’eus envie de le prendre dans mes bras. Je n’étais pas douée pour réconforter les gens, mais à cet instant, je n’aurais pas réfléchi une seconde. Ses épaules tremblèrent et il fondit en larmes.

Lorsque le service toucha à sa fin, j’attendis que les gens aient présenté leurs condoléances avant de m’approcher d’Hector. Il se pencha pour répondre à mon étreinte maladroite, mais il ne sembla pas me voir, comme si je n’étais pas vraiment là. Et quand je lui parlai, il murmura des mots incompréhensibles.

Attristée, je m’écartai… et me retrouvai face à face avec Rider. Je sursautai et fis un pas en arrière. Au lieu de le contourner sans rien dire comme j’avais envie de le faire, je me forçai à ne pas bouger.

Ç’aurait été irrespectueux.

Comme Rider ne disait rien, je me mis sur la pointe des pieds et l’enlaçai. Je le serrai le plus fort possible contre moi pour essayer de faire passer tout ce que je ne disais pas dans mon geste. Puis, je ne sais pas pourquoi, je lui confiai ce souvenir :

— Une fois, après la soirée au garage, Jayden m’a dit qu’il vous admirait, Hector et toi. Je… Je me suis dit que ça te ferait plaisir de savoir que ça, c’était réel.

Il plissa les yeux et pinça les lèvres. Alors, sans réfléchir, je déposai un baiser sur sa joue. Je le sentis inspirer sous le coup de la surprise et lui adressai un dernier regard avant de m’éloigner.

Ainsley m’attendait au milieu de l’allée centrale. Elle ne s’était pas approchée avec moi, mais elle fixait du regard Hector et sa grand-mère.

— J’aimerais dire un mot à Hector, dit Ainsley en me serrant dans ses bras. Je t’appelle tout à l’heure, d’accord ?

Je lui rendis son étreinte.

— D’accord.

Quand je sortis de l’église, je fus incapable de retrouver Keira et Jo dans la foule. Aussi me dirigeai-je vers ma voiture. J’ignorais si ce que j’avais dit à Rider lui avait fait du bien ou, au contraire, l’avait blessé. La seule chose que je savais, c’était que les rayons du soleil étaient toujours aussi brillants et que le ciel bleu sans nuages semblait s’étendre à l’infini.

Une fois à la maison, dans ma chambre, j’examinai le papillon inachevé posé sur mon bureau et je repensai à tout ce que j’avais dit à Rider, tout ce que m’avait dit Paige et je sus qu’il y avait encore quelque chose que je devais faire. Que je devais me prouver à moi-même.

J’attrapai mon cahier et un stylo sur le bureau et m’installai sur mon lit. Il était temps que j’écrive mon discours. Et cette fois, je savais exactement ce que je voulais dire.

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