L’éternité c’est compliqué
Chapitre 2
Dès la première heure, je compris rapidement que les derniers rangs de la salle de classe étaient les plus convoités. Ils étaient suffisamment proches pour voir le tableau et assez éloignés pour ne pas se faire remarquer par les profs.
J’arrivai donc à tous les cours avant tout le monde et m’assis à l’arrière pour me fondre dans la masse avant même que l’on ait remarqué ma présence. Personne ne me parla. Du moins pas avant la dernière heure de la matinée, au début du cours d’anglais, quand une fille à la peau sombre et aux yeux noirs s’assit sur la chaise à côté de moi.
— Salut, dit-elle en posant bruyamment son cahier épais sur la tablette accrochée à la chaise. Il paraît que M. Newberry est un connard. Regarde-moi ça !
Je reportai mon attention sur l’avant de la salle. Notre professeur n’était pas encore arrivé, mais des portraits d’auteurs célèbres étaient accrochés au tableau. Je reconnus Shakespeare, Voltaire, Hemingway, Emerson et Thoreau. Toutefois j’avais conscience que je n’aurais pas été au courant de leur existence si je n’avais pas eu autant de temps à moi pour lire.
— Que des mecs ! reprit-elle. (Quand je me tournai vers elle, elle secoua la tête, faisant rebondir ses cheveux crépus.) Ma sœur l’a eu il y a deux ans. Elle m’a dit que, pour lui, il fallait avoir une bite pour écrire quelque chose digne d’intérêt.
Mes yeux s’arrondirent sous le coup de la surprise.
— Du coup, ça risque d’être sympa… (Elle sourit. Ses dents parfaites étaient d’un blanc immaculé.) Au fait, je m’appelle Keira Hart. Je ne crois pas t’avoir vue l’année dernière. Je ne connais pas tout le monde, bien sûr, mais je pense que je t’aurais au moins croisée une ou deux fois.
De la sueur se forma au creux de mes paumes tandis qu’elle me dévisageait. La question qu’elle me posait était simple. La réponse aurait dû l’être encore plus. Pourtant, j’avais la gorge nouée et je sentais le rouge me monter aux joues.
« Parle. »
Les orteils recroquevillés contre la douce semelle en cuir de mes tongs, je fis un effort démesuré pour prendre la parole. Les mots m’éraflèrent la gorge.
— Je… Je suis nouvelle.
Voilà ! J’avais réussi. Je savais parler.
Prends ça ! Le monde ne perdait rien pour attendre.
Bon, d’accord. J’exagérais. Techniquement, je n’avais prononcé que quatre mots, dont l’un n’avait été que répété. Mais je ne pouvais pas minimiser cette victoire, car parler aux gens m’était difficile. Aussi difficile que de rentrer dans une salle de classe complètement nue.
Keira ne sembla pas remarquer mon conflit intérieur.
— C’est bien ce que je pensais.
Elle s’interrompit. L’espace d’un instant, je ne compris pas pourquoi elle me regardait avec une telle insistance. Puis j’eus une illumination.
Mon nom. Elle attendait que je me présente. Je respirai un grand coup.
— Je m’appelle Mallory… Mallory Dodge.
— Enchantée. (Elle hocha la tête avant d’appuyer ses épaules arrondies contre la chaise.) Ah. Il est là.
On cessa de discuter, mais j’étais fière d’avoir réussi à aligner autant de mots. Je comptais même ceux que j’avais répétés plusieurs fois. Après tout, Rosa et Carl l’auraient fait.
M. Newberry parlait avec une arrogance flagrante, pourtant ça ne me dérangeait pas. J’étais trop contente pour ça.
Puis arriva la pause déjeuner.
En entrant dans la cantine bruyante, j’eus l’impression de quitter mon corps. Mon cerveau me criait de m’enfuir et de trouver un endroit plus calme et plus sûr pour me cacher, mais je me résignai à mettre un pied devant l’autre.
L’estomac noué, je réussis à m’insérer dans la file. J’attrapai uniquement une banane et une bouteille d’eau. Il y avait trop de gens autour de moi, trop de bruit : des rires, des cris et le murmure constant des conversations. J’étais complètement hors de mon élément. Tout le monde était assis à des tables rectangulaires, en groupes. Personne n’était seul. Moi, je ne connaissais personne. J’allais être la seule à manger dans mon coin.
Horrifiée par cette idée, je sentis mes doigts se refermer sur la banane. L’odeur de désinfectant et de brûlé m’envahit. Ma poitrine se serra, bientôt suivie par ma gorge. J’ouvris la bouche pour respirer, mais l’oxygène ne semblait pas atteindre mes poumons. Des frissons se mirent à danser à la base de mon crâne.
Je n’allais pas y arriver.
Il y avait trop de bruit, trop de gens dans cet endroit confiné. Chez moi, ce n’était jamais aussi bruyant. Jamais. Mon regard parcourut la salle sans vraiment la voir. Ma main tremblait tellement que j’avais peur de laisser tomber ma banane. Alors mon instinct reprit le dessus et mes pieds se mirent à avancer tout seuls.
Je me précipitai vers le couloir plus silencieux, puis continuai ma route. Je dépassai des élèves qui s’attardaient devant leurs casiers. Une odeur de cigarette émanait d’eux. Je respirai profondément pour me calmer, mais rien n’y fit… à part m’éloigner de la cantine. Lorsque je tournai au bout du couloir, je m’arrêtai vivement, manquant bousculer un garçon à peine plus grand que moi.
Il s’écarta. Ses yeux injectés de sang s’arrondirent. Au départ, je crus que l’odeur qui flottait autour de lui était celle des cigarettes, mais très vite je me rendis compte qu’elle était plus riche, plus terreuse.
— Désolé, chula, murmura-t-il en me détaillant lentement des pieds à la tête.
Un sourire étira ses lèvres.
Au bout du couloir, un garçon plus grand se dirigea rapidement vers nous.
— Jayden, qu’est-ce que tu fous ? Il faut qu’on cause.
Jayden se tourna vers lui et passa la main dans ses cheveux coupés ras, avant de marmonner :
— 1 Mierda, hombre.
Au même moment, une porte s’ouvrit pour révéler un professeur. Son regard passa de l’un à l’autre.
— Déjà, monsieur Luna ? Vous voulez vraiment commencer l’année de cette manière ?
Je compris qu’il était temps de m’éclipser. L’expression du plus grand des garçons n’avait rien d’amical, et le professeur grimaça en voyant Jayden s’éloigner, comme s’il avait envie de frapper quelqu’un. La tête baissée, je continuai dans la direction opposée sans regarder quiconque dans les yeux.
Je finis par m’installer dans la bibliothèque et jouer à Candy Crush jusqu’à ce que la sonnerie retentisse. Je passai la première heure de cours de l’après-midi, l’histoire, à culpabiliser parce que je n’avais pas fait le moindre effort. J’avais préféré me terrer dans la bibliothèque, rivée à ce stupide jeu diabolique auquel je n’arrêtais pas de perdre.
Le doute pesait sur mes épaules comme une couverture rêche et lourde. J’avais fait beaucoup de progrès en quatre ans. Je ne ressemblais plus en rien à la fille que j’avais été. D’accord, j’avais encore du chemin à parcourir, mais je n’étais plus seulement une coquille vide.
Rosa allait être tellement déçue.
Lorsque vint l’heure de mon dernier cours, je me sentis encore plus mal à l’aise. J’étais à deux doigts de la crise cardiaque. Il s’agissait de la pire matière au monde.
L’expression orale.
Aussi connue sous le nom de « communication ». Quand je m’étais inscrite au lycée au printemps précédent, je m’étais sentie téméraire. Carl et Rosa m’avaient regardée comme si j’étais folle et m’avaient affirmé qu’ils pouvaient m’obtenir une dispense, bien qu’il s’agisse d’un cours obligatoire. Mais j’avais quelque chose à prouver.
Je ne voulais pas qu’ils interviennent. Je voulais… Non. Il fallait que je le fasse.
Quelle idée j’avais eue !
À présent, je regrettais de ne pas avoir accepté leur proposition, car j’allais tout droit vers la catastrophe. Lorsque j’arrivai au troisième étage, la porte de la salle était ouverte, comme un trou béant. L’intérieur me paraissait bien trop lumineux.
J’eus du mal à avancer. Une fille me contourna et me dévisagea en pinçant les lèvres. Je mourais d’envie de prendre mes jambes à mon cou. De remonter dans ma Honda. De rentrer. De retrouver la sécurité de la maison.
De rester dans ma zone de confort.
Non.
Resserrant ma prise sur mon sac, je parvins à faire un pas en avant. J’avais l’impression de marcher dans des sables mouvants. Mes pas étaient lents, ma respiration haletante. Les néons vrombissaient et les conversations alentour résonnaient dans mes oreilles. Je réussis à aller jusqu’au bout.
Mes pieds me menèrent au dernier rang, mais je ne sentais plus mes doigts à force de serrer les poings. Je posai mon sac par terre à côté du bureau et me glissai sur le siège. Après avoir sorti mon cahier, j’agrippai les bords de la table.
J’étais en cours d’expression orale. Je l’avais fait.
J’avais réussi.
De retour à la maison, j’allais fêter ça. Avec du glaçage au caramel à même le sachet. J’étais vraiment une dingue.
Comme mes phalanges commençaient à me faire mal, je desserrai ma prise sur le bureau et jetai un coup d’œil vers la porte. La première chose que je vis fut un torse musclé recouvert d’un tee-shirt noir et des biceps bien dessinés. Puis j’aperçus un cahier abîmé, dont les feuilles semblaient à peine tenir entre elles, contre un jean usé.
C’était le garçon que j’avais vu le matin même dans le couloir.
Curieuse de voir à quoi il ressemblait de face, je relevai la tête. Malheureusement, il était tourné vers la porte. La fille que j’avais vue plus tôt, celle qui m’avait contournée, franchit le seuil. Maintenant que j’étais assise et que je respirais normalement, c’était mon tour de l’examiner. Elle était jolie. Très jolie. Comme Ainsley. Elle avait des cheveux caramel raides comme des baguettes, aussi longs que les miens. Ils lui arrivaient sous la poitrine. Elle était grande et le top qu’elle portait dévoilait son ventre plat. Ses yeux marron foncé n’étaient pas posés sur moi, mais sur le garçon devant elle.
À son expression, il était clair qu’elle aimait ce qu’elle voyait. Lorsqu’il rit, un grand sourire étira ses lèvres peintes en rose et, en un clin d’œil, elle passa de « jolie » à « belle ». Toutefois, quelque chose d’autre avait attiré mon attention. Les poils de tout mon corps s’étaient hérissés. Ce rire chaud et profond avait quelque chose de familier. Un frisson remonta jusqu’à mes épaules. Ce rire…
Le garçon marchait à reculons. Sa capacité à se déplacer de cette manière sans se heurter à quoi que ce soit était incroyable. Je l’enviais un peu. Il semblait se diriger vers le fond de la classe. Vers moi. Je jetai un coup d’œil autour. Il ne restait que deux chaises libres sur ma gauche. La fille le suivit. Non, elle ne se contentait pas de le suivre. Elle le touchait.
Comme si c’était une habitude.
Son bras fin était tendu vers lui et sa main était posée sur son ventre, juste sous son torse. Elle se mordit les lèvres tandis qu’elle faisait glisser ses doigts plus bas, se rapprochant dangereusement de sa ceinture en cuir élimé. Le rouge me monta aux joues. Le garçon, lui, s’écarta. Ses mouvements avaient quelque chose d’espiègle, comme si cette danse faisait partie de leur routine quotidienne.
Lorsqu’il se retourna vers la dernière rangée et se plaça derrière une chaise vide, je levai les yeux depuis ses hanches étroites, le ventre que la fille avait touché, puis encore plus haut, jusqu’à son visage.
Alors je cessai de respirer.
Mon cerveau ne comprenait pas ce qui était en train de se passer. Il devait y avoir une erreur. Je regardai le garçon. Pour de vrai. Son visage était familier et pourtant très différent, plus mature que dans mes souvenirs, mais toujours d’une beauté aveuglante. Je le connaissais. Seigneur. Je ne l’avais pas vu depuis quatre ans, pourtant, je l’aurais reconnu entre mille. La dernière nuit que nous avions passée ensemble avait été un cauchemar. Elle avait changé ma vie pour toujours.
C’était surréaliste.
À présent, je comprenais pourquoi j’avais pensé à lui le matin même. Je l’avais croisé sans même savoir que c’était lui.
J’étais incapable de bouger ni même d’aspirer suffisamment d’air pour faire fonctionner mes poumons. Je n’arrivais pas à y croire. Mes mains glissèrent du bureau jusque sur mes genoux tandis qu’il s’asseyait à côté de moi. Son regard ne quittait pas la fille qui s’installait près de lui. Sa mâchoire puissante, plus ciselée, se tourna, et ses yeux parcoururent le tableau noir face à nous. Il n’avait pas beaucoup changé. Il était simplement plus grand, plus… défini. Ses sourcils étaient plus foncés que ses cheveux bruns. Ses pommettes étaient saillantes et une barbe naissante couvrait sa mâchoire.
Il était aussi séduisant que je l’avais imaginé, à douze ans, quand j’avais commencé à le voir comme un garçon.
Je n’arrivais pas à croire qu’il soit ici. Mon cœur tentait désespérément de s’échapper hors de ma poitrine. Ses lèvres, plus pulpeuses que dans mes souvenirs, se retroussèrent en coin et je sentis mon estomac se nouer en voyant une fossette creuser sa joue droite. Il n’avait qu’une seule fossette. Rien de l’autre côté. Je le savais. Mon esprit repartit en arrière, quand les moments où il s’était montré aussi détendu se comptaient sur les doigts d’une main. S’adossant à la chaise trop petite pour lui, il tourna lentement la tête vers moi. Ses yeux noisette mouchetés d’or croisèrent les miens.
Des yeux que je n’avais jamais oubliés.
Alors ce sourire nonchalant que je ne lui connaissais pas se figea. Ses lèvres s’entrouvrirent et, malgré son teint hâlé, je le vis blêmir. Quand il écarquilla les yeux, les points dorés dans ses iris eurent l’air de grossir. Il m’avait reconnue. J’avais beaucoup changé, pourtant son regard ne trompait pas.
Il se pencha vers moi et cinq mots tout droit venus du passé surgirent dans mon esprit.
« Ne fais pas de bruit. »
— Souris ? souffla-t-il.
1. Merde, mec. ( N.d.É.)
OceanofPDF.com