L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 13 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 10

 

 

Je ne me souvenais pas d’avoir rassemblé mes affaires ni de les avoir fourrées dans mon sac. Je ne me souvenais pas non plus d’avoir soulevé mon sac ni de m’être levée. J’étais dans un tunnel sombre et la seule lumière provenait de la porte.

Une autre fille s’était mise debout pour se présenter, mais je n’entendais rien de ce qu’elle disait. Dans un état second, je sortis de la classe pour rejoindre le couloir silencieux. La poitrine en feu, je ne m’arrêtai pas. Je continuai de marcher rapidement. Bientôt, je me retrouvai dehors et me dirigeai vers mon véhicule. Au-dessus de ma tête, l’épaisse couverture nuageuse était menaçante.

Seigneur. Je n’arrivais pas à y croire.

M’arrêtant à côté de ma voiture, je laissai tomber mon sac et me penchai en avant, les mains sur les genoux.

Je m’étais enfuie de la classe.

Je fermai les yeux le plus fort possible. Ma respiration était toujours aussi rapide. J’étais tellement faible. Et stupide ! Tout ce que j’avais eu à faire était de me lever et de donner mon nom. Puis de dire une chose que j’aimais et une autre que je n’aimais pas. Ce n’était pas difficile, mais mon cerveau… ne fonctionnait pas normalement. Dans les moments de panique, il s’éteignait et m’abandonnait à mon sort.

— Mallory ?

Sursautant, je me retournai et manquai perdre l’équilibre quand je rencontrai des yeux noisette. Rider se tenait devant moi, son vieux carnet à la main. Évidemment. Il avait quitté la classe pour me suivre.

Rien n’avait changé.

La honte me brûla les joues et je me détournai. Face au terrain de foot désert, je sentis des larmes de frustration me monter aux yeux.

— J’ai dit que tu étais malade, fit-il au bout d’un moment. Personne ne se doute de rien. Tu as mangé à la cantine. C’est crédible. Santos m’a autorisé à venir voir comment tu allais. Je suis censé y retourner, mais…

Mais il ne comptait pas le faire.

Fermant les yeux, je secouai la tête. Ma peau me démangeait comme si des milliers de fourmis rouges grimpaient sur mes bras et mon dos. Quatre jours d’école et je fuyais déjà. J’avais agi comme Rosa et Carl l’avaient craint. J’avais agi comme…

— Souris ? Ça va ?

Il y eut une pause, puis je sentis sa main sur mon bras.

« Souris. »

Je n’étais plus cette fille.

Je me libérai vivement et me tournai vers Rider, décontenancé. Il baissa la main tout en sondant mon regard. Tout ce que je voulais… tout ce que je voulais, c’était être normale.

Quand on avait un cerveau comme le mien, la normalité était loin d’être évidente.

— Tu… Tu n’aurais pas dû me suivre, lui dis-je au bout d’un moment.

— Pourquoi ? me demanda-t-il comme s’il ne comprenait vraiment pas.

— À cause de Paige.

— Elle comprend.

J’en doutais. Parce que si j’avais été à sa place, je n’aurais pas compris. Pas du tout.

— Alors tu n’aurais pas dû me suivre, parce que… je ne suis plus ton problème.

Il releva le menton et ses épaules se soulevèrent sur un long soupir.

— Je veux te montrer quelque chose.

Je fronçai les sourcils.

Il tendit la main vers moi et agita les doigts.

— Je peux voir tes clés de voiture.

Ma surprise s’accentua. Voulait-il quitter le lycée ? Il restait encore au moins une demi-heure de cours et… attendez une minute. Je doutais qu’il se soucie de ce genre de choses et, de toute façon, je ne comptais pas y retourner.

— J’ai le permis, reprit-il comme je ne répondais pas. Je te le jure. Je sais conduire. Je ne vais pas te voler ta voiture.

Je haussai les sourcils.

— Je ne pensais pas à ça.

Rider pencha la tête sur le côté. Est-ce qu’il croyait sincèrement que je le voyais de cette façon ? Je me baissai pour ramasser mon sac et en sortis mes clés, que je lui tendis. Sans dire un mot, je m’approchai du côté passager et montai dans la voiture avant de jeter mon sac sur le siège arrière.

Quand il s’installa à son tour, ses jambes se retrouvèrent pliées contre le volant. Avec un sourire gêné, il chercha le levier pour ajuster son siège. Puis il tourna la clé et démarra. Il me regarda tandis qu’il sortait du parking, mais ne me dit rien.

Moi, j’avais les poings serrés et mes pensées traversaient mon esprit avec la vitesse et la force d’un ouragan. Quitter le lycée ainsi était de la folie, et ce, pour des tas de raisons. Si Carl et Rosa l’apprenaient, ils péteraient un câble.

Mais pour le moment, ce n’était pas le souci le plus pressant.

Comment allais-je pouvoir revenir en cours ? Je m’adossai à mon siège. J’avais mal aux mains. Lentement, je parvins à desserrer les poings.

Même si j’observais le paysage à travers la fenêtre, je ne savais pas où Rider m’emmenait. Bientôt, le trafic se fit de plus en plus dense et je reconnus la vieille route sur laquelle nous nous trouvions, l’une de celles qui quittaient la ville.

— Tu vas avoir des ennuis si tu ne rentres pas tout de suite après les cours ? me demanda-t-il.

Si Rosa et Carl apprenaient ce que je faisais et avec qui, la réponse serait : et comment ! Mais ils n’en sauraient rien.

— Ils rentrent tard.

— Cool. (Quand je tournai les yeux vers lui, je vis qu’il était concentré sur la route.) Je ne veux pas t’attirer de problèmes.

Je rassemblai mes cheveux et les entortillai pour former un chignon épais.

— Pourquoi est-ce que tu m’attirerais des problèmes ?

Il m’adressa un regard désabusé dont je ne saisis pas le sens. Un moment passa. Puis il se tourna de nouveau vers la route.

— Le couple qui t’a accueillie… ils savent qu’on s’est revus ?

Je hochai la tête.

— Je leur ai dit.

Il haussa les sourcils. Je crois qu’il était surpris.

— Et ils savent qui je suis ? Par rapport à ton passé ?

Au lieu de hocher la tête comme j’avais envie de le faire, je fis l’effort de parler.

— Oui, ils sont au courant.

— De tout ? demanda-t-il.

— Presque, murmurai-je.

— Et ils en pensent quoi, qu’on soit ensemble ? (Le rouge lui monta aux joues.) Enfin, qu’on soit dans le même lycée ?

Je trouvai que c’était une drôle de question venant de sa part, mais je comprenais ce qu’il voulait dire. Il pensait que Rosa et Carl n’étaient pas heureux de le savoir dans ma vie à cause de qui il était, mais il avait tort. Ce qu’ils craignaient, c’était ce qu’il représentait.

Du moins je l’espérais.

— Ils ont peur que… je ne m’intègre pas, lui dis-je, et c’était la vérité. Que je ne sois pas capable de gérer mes émotions et, visiblement… je n’y arrive pas.

Un muscle de sa mâchoire se crispa. Avant que j’aie eu le temps de dire quoi que ce soit, il déclara :

— Je m’appelle Rider Stark.

Euh…

— J’aime travailler avec mes mains, continua-t-il en ralentissant pour s’arrêter à un feu tricolore. Je n’aime pas les salles de cours. (Il se tourna vers moi, les yeux légèrement baissés.) En même temps, dire ça dans une salle de cours aurait peut-être été mal vu, mais j’aurais pu dire que je n’aime pas les bananes.

— Les bananes ?

Il hocha la tête. Un léger sourire étirait ses lèvres.

— J’ai découvert que je détestais ça, il y a environ trois ans.

— Mais ce sont des bananes…

— C’est le fruit du diable.

Mon éclat de rire me surprit moi-même.

— N’importe quoi.

Son sourire s’élargit et creusa sa fossette.

— C’est la vérité ! À ton tour.

Je savais ce qu’il était en train de faire. Il essayait de me prouver que l’exercice que l’on m’avait demandé en expression orale était à ma portée. Pourtant, ce n’était clairement pas le cas. Pourquoi faisait-il ça ? Les conditions n’étaient pas du tout les mêmes.

— Souris ? souffla-t-il. (Je secouai la tête. Il ne répondit pas tout de suite.) OK.

Lâchant mes cheveux, je reportai mon attention sur le paysage. L’obscurité tomba sur la voiture. On passait dans un tunnel. À la sortie, Rider tourna à droite et se gara dans un petit parking devant un bâtiment rectangulaire qui avait plus de vitres cassées que d’intactes.

— On est où ?

Rider coupa le contact et retira sa ceinture de sécurité.

— C’est une ancienne usine. Je sais qu’elle est dans un sale état, mais il n’y a rien à craindre. Promis.

J’observai le bâtiment menaçant qui semblait sortir tout droit d’une émission sur les chasseurs de fantômes que j’aimais regarder à la télé. Voilà. Les émissions sur les fantômes. J’aurais pu dire ça, tout à l’heure, en cours. Si quelqu’un d’autre m’avait tenu ce discours, j’aurais refusé de sortir de la voiture, mais malgré les quatre ans de séparation, je faisais confiance à Rider. Je me détachai donc et sortis.

Il me rejoignit et glissa les clés dans sa poche. Le trottoir était fendu. De l’herbe poussait dans ses fissures. À certains endroits, il manquait de gros morceaux. Je levai les yeux vers le ciel. L’odeur de la pluie parfumait l’air. On s’approcha d’une double porte à la peinture rouge délavé.

— On ne va pas rentrer. Pas aujourd’hui.

Il comptait revenir ici avec moi ? Une drôle de sensation fit battre mon cœur plus fort, mais je tentai de ne pas y prêter attention. Le plus important, c’était qu’on n’entre pas dans ce bâtiment… Parce que je ne comptais pas ajouter une « violation de propriété privée » à ma journée déjà bien remplie.

Et aussi parce que j’étais certaine que cet endroit était hanté.

Soudain, je sentis sa main chaude prendre la mienne. Surprise, je fis de mon mieux pour ne pas tomber tandis qu’il me guidait vers le côté du bâtiment. Une odeur de moisi s’échappait des vieux murs en brique. Nous avancions en silence, dépassant des poubelles abandonnées depuis longtemps. Au bout d’un moment, il tourna à droite et j’aperçus de vieilles tables de pique-nique en pierre. Puis je vis l’arrière de la bâtisse.

Je me figeai.

Mes lèvres s’entrouvrirent sous le choc. Je ne savais pas où donner de la tête ; il y avait tellement de couleurs ! Quelqu’un avait transformé le mur gris décrépi en un kaléidoscope de teintes de rouge, jaune, vert, violet, bleu, noir, blanc. Mes yeux étaient partout à la fois. Il y avait de grandes lettres, des initiales et des mots qui ne semblaient pas anglais. Et puis il y avait les fresques. Je distinguais des personnages et des voitures. Des immeubles et des trains. Tout avait été peint à la bombe. À côté, mes figurines en savon étaient carrément nulles. Pour tracer ces lettres et le détail des visages, il fallait avoir un talent incroyable. Et à la bombe, encore plus. Moi, j’aurais été incapable de le faire avec un pinceau et Diego Rivera pour guider ma main.

En repensant aux taches rouges que j’avais vues sur les mains de Rider, je me tournai vers lui. Il me sourit légèrement et me lâcha la main pour s’approcher du mur tagué. Il s’arrêta devant le dessin d’un jeune garçon. Je m’approchai et croisai les bras en le regardant faire courir ses doigts sur les épaules de l’enfant aux cheveux noirs. Les détails étaient incroyables. Il avait les mains fourrées dans les poches de son jean usé. Son tee-shirt blanc, trop fin, paraissait si réel que j’avais l’impression qu’il allait s’envoler de son corps trop maigre. Le garçon regardait le tag au-dessus de lui, mais c’est son expression qui me cloua sur place.

Le désespoir.

Il se lisait dans ses yeux marron et vert, dans le dessin de ses lèvres plissées, dans la façon dont il fronçait les sourcils. La noirceur de ses sentiments était forte, tangible. Elle imprégnait l’air. Je connaissais ce regard. Je l’avais vu. Je l’avais ressenti.

Il disait : « Suis-je destiné à vivre ainsi pour toujours ? Et si le futur n’avait rien à m’offrir de plus ? »

— J’ai été arrêté plusieurs fois à cause de mes tags, avoua Rider en reculant. (Il glissa les mains dans les poches de son jean déchiré, comme l’enfant sur le mur.) Mais ici, on peut graffer sans s’attirer d’ennuis. Ça m’aide à me vider la tête. Quand je graffe, je ne pense plus vraiment.

— Tu… C’est toi qui as fait ça ?

— Oui.

Surprise, j’examinai de nouveau le petit garçon. Comment avait-il atteint un tel résultat avec quelques bombes de peinture ? J’étais tellement épatée que je secouai la tête. Rider avait toujours eu du talent. Durant notre enfance, il dessinait sur tous les morceaux de papier qu’il pouvait trouver. Mais ça, c’était d’un autre niveau. J’étais incapable de détourner le regard.

Je ne pouvais pas non plus empêcher ma poitrine de se serrer ou l’envie de pleurer de me brûler la gorge. Je savais que les larmes ne couleraient pas. Elles ne coulaient jamais. Plus maintenant. Mais en le regardant, j’aurais voulu pleurer, parce que au fond de moi, même si je ne voulais pas l’admettre, je savais que ce petit garçon triste sur le mur était Rider.

— Tu es déjà allée à Graffiti Alley ou dans un autre entrepôt ? me demanda Rider, qui faisait référence aux terrains de jeu de prédilection des artistes de Baltimore.

Je hochai la tête.

— Je suis allée à Graffiti Alley une fois. (Détournant les yeux, j’observai le reste du mur.) C’est très beau… comme ici. C’est incroyable. Dire que c’est toi qui as fait ça.

Rider haussa une épaule.

— Ce n’est pas grand-chose.

— Si, c’est impressionnant. (En pensant à mes savons, je faillis éclater de rire.) Je suis… incapable de faire ce genre de choses.

Il pencha la tête sur le côté.

— Je pourrais t’apprendre.

Je réprimai un éclat de rire. J’étais à peu près sûre que cela reviendrait à donner un crayon à un enfant en plein milieu d’une crise de colère et à lui demander de colorier sans dépasser.

Il leva la tête vers les gros nuages lourds de pluie.

— Enfin, si tu en as envie. Il y a plein d’endroits où l’on peut s’exercer sans s’attirer d’ennuis.

Je regardai de nouveau le mur et m’imaginai créer quelque chose d’aussi beau. Non. Le résultat ressemblerait sans doute à un personnage en bâtons.

— J’aurais peur de tout gâcher.

Un sourire en coin étira ses lèvres.

— Mais non. Promis.

Même si je n’y croyais pas trop, je ne répondis pas. Mon regard, lui, se posa de nouveau sur le garçon. Je me demandais si Rider avait emmené Paige ici. Quelle idiote ! Évidemment qu’il l’avait emmenée ici. Ils graffaient peut-être même ensemble.

— Paige aime ça, elle aussi ? demandai-je, le rouge aux joues.

— Ça ? Tu veux dire le graff ? (Rider secoua la tête.) Au début, peut-être. Elle venait me regarder, mais je ne crois pas que c’était son truc.

Je reportai mon attention sur le mur.

— Ça ne la dérangerait pas que tu me donnes des cours ?

— Bien sûr que non, répondit-il aussitôt. Pourquoi ça la dérangerait ?

Je ne savais pas quoi lui répondre.

— Elle sait que tu es importante pour moi, Souris. (Il s’approcha.) Et comme je te l’ai déjà dit, elle n’est pas toujours commode. Elle met longtemps avant de faire confiance aux gens. Mais elle finira par t’accepter. (Il s’interrompit.) En tout cas, elle ne m’en voudra pas de passer du temps avec toi.

Lentement, je me retournai pour le regarder. J’aurais peut-être dû lui expliquer pourquoi sa copine pouvait avoir un problème avec notre relation. Personnellement, je ne lui en aurais pas voulu, si c’était le cas… mais je devais faire confiance à Rider. Il la connaissait bien mieux que moi et, la veille, Paige ne s’était pas montrée désagréable avec moi. Elle avait juste marqué son territoire, ce que je pouvais comprendre. Rider et moi, on pouvait très bien être amis. On l’avait toujours été. Paige finirait peut-être par m’accepter.

Cette partie de ma vie, avec cette nouvelle version de Rider, pouvait fonctionner.

Je me retournai vers le mur de graffitis. Il y avait peu de chances pour que j’aie le moindre talent, mais ça ne ferait pas de mal d’essayer. Un mini-cyclone se forma dans mon ventre.

— D’accord.

La fossette apparut et le cyclone grandit davantage. Quand nos regards se croisèrent, je détournai vivement les yeux. J’avais soudain très chaud. J’aurais voulu tirer sur le col de mon tee-shirt, mais j’avais peur que ce ne soit trop flagrant.

— Tu veux rentrer ? me demanda-t-il.

Quand je relevai la tête, je me rendis compte qu’il était plus proche que je ne l’avais pensé. Je ne l’avais même pas entendu bouger.

— Souris ?

Les cours étaient terminés. Il fallait que je rentre. Mais… je n’avais pas envie de partir. Pas tout de suite. Il y avait quelque chose d’apaisant dans cet endroit, malgré le ronronnement lointain des voitures et les coups de klaxon portés par le vent. Je secouai la tête.

Il me dévisagea un instant, avant d’aller s’asseoir à la vieille table de pique-nique en pierre. Je le rejoignis. Pendant un long moment, ni lui ni moi ne prîmes la parole. J’avais l’impression d’être tombée dans le terrier d’un lapin. Combien de fois nous étions-nous assis côte à côte par le passé ?

Ma langue se détacha de mon palais.

— Tu trouves ça bizarre ?

— Quoi ? me demanda-t-il en posant ses coudes sur la table, derrière lui.

Il s’appuya en arrière et ferma les yeux.

— Ça. Se retrouver ici… comme si le temps n’était pas passé. (Le rouge me monta aux joues.) C’est bizarre, je trouve. Il réfléchit avant de répondre.

— Oui, c’est bizarre. Mais dans le bon sens du terme, pas vrai ?

— Oui, murmurai-je.

Rider me donna un léger coup de genou.

— Je suis content d’être ici avec toi et de vivre ce moment bizarre.

Une douce chaleur m’envahit tandis qu’un léger sourire étirait mes lèvres.

— Moi aussi.

Il soutint mon regard un instant avant de reporter son attention sur le mur couvert de tags. Je respirai doucement. C’était le moment idéal pour lui poser des questions sur les quatre ans qui venaient de s’écouler. J’en avais tellement envie…

— Depuis combien de temps habites-tu chez la grand-mère d’Hector ?

Il fronça les sourcils.

— À peu près trois ans.

— Et avant… tu étais en foyer ?

— Ce n’était pas si terrible que ça, répondit-il en tendant les jambes. On n’était pas nombreux. (Il rit dans sa barbe.) Si tu veux tout savoir, j’étais étonné qu’on m’envoie chez Mme Luna. J’avais presque quinze ans. À quoi bon ?

Je comprenais ce qu’il voulait dire. Il avait eu de la chance. Peu de personnes souhaitaient recueillir des adolescents ayant passé leur vie entière dans le système. C’était surprenant qu’il ait trouvé une famille.

— Tu es heureux chez… Mme Luna ?

— Oui… (Il plissa les yeux et ouvrit et ferma les poings. Une goutte de pluie s’écrasa sur la table.) C’est quelqu’un de bien.

J’attendis qu’il développe, mais il resta silencieux et je me demandai pourquoi. J’ouvris la bouche pour lui poser la question quand il se tourna vers moi. Alors les mots me brûlèrent la langue.

Sa voix était si basse qu’elle n’était à peine qu’un murmure.

— Tu… Tu repenses à cette nuit, parfois ?

Les muscles de mon ventre se crispèrent. Je secouai la tête. Ce n’était pas un mensonge. Je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour ne pas penser à cette nuit-là. Cette nuit que j’avais revue avec une telle intensité dans mes rêves la veille…

— Et toi ? soufflai-je, incapable de le regarder dans les yeux.

— Parfois. (Il marqua une pause et fit glisser ses mains le long de son jean.) Parfois, je pense aux autres soirs, tu sais, quand ce connard et ses amis se bourraient la gueule.

Je me figeai et n’osai pas émettre le moindre son. Je savais très bien de quels soirs il voulait parler.

— Et parfois, je prie pour qu’ils meurent tous, y compris Henry. (Son rire était dépourvu de chaleur.) Je suis quelqu’un de mauvais, pas vrai ?

— Non, répondis-je aussitôt. Tu n’es pas mauvais.

La bouche sèche, je repensai à toutes ces nuits où les amis d’Henry étaient venus à la maison. Certains m’avaient regardée comme ils n’auraient jamais dû regarder une petite fille. D’autres s’étaient davantage intéressés à Rider et le lui avaient fait comprendre de façon plus directe. Sans Rider, je n’en serais peut-être pas sortie indemne.

— Est-ce qu’ils t’ont déjà… ?

Rider secoua la tête.

— Non. J’étais trop rapide pour eux, et eux, trop bourrés. J’ai eu de la chance.

J’aurais voulu lui dire que la chance, ce n’était pas ça.

— On devrait rentrer, dit-il en se levant. (Des gouttes de pluie, de plus en plus nombreuses, tombaient sur le goudron craquelé.) Il pleut.

Après m’être levée, je le suivis jusqu’à la Honda. Mes gestes étaient raides. Lorsque Rider monta dans la voiture et referma la portière derrière lui, je me retournai vers le bâtiment. Les graffitis n’étaient peut-être que des lettres, une fleur colorée, le visage d’une femme ou d’un petit garçon qui observait le ciel sans le moindre espoir, mais chaque œuvre d’art avait une histoire à raconter. Chacune d’entre elles me parlait… Alors que moi, j’étais parfois incapable de le faire.

— Je m’appelle Mallory… Dodge. (Je ne m’adressais à personne en particulier.) Et j’aime… j’aime lire. Mais je n’aime pas… Je n’aime pas qui je suis.

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