L’éternité c’est compliqué

Jennifer L. Armentrout · Chapitre 41 sur 42

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L’éternité c’est compliqué

Chapitre 38

 

 

Je n’allais pas vomir.

Peut-être qu’en répétant cette phrase suffisamment de fois, elle se réaliserait. On était mercredi et j’avais eu des haut-le-cœur toute la journée. Au moins, je n’étais pas la seule. Comme moi, Keira n’avait pas touché à son assiette. Le visage blême, elle relisait son discours à voix basse, encore et encore. La feuille de papier tremblait entre ses mains.

Je m’assis en cours d’expression orale sans me rappeler comment j’étais arrivée là. Dans un état second, je vis Paige entrer. Elle avait été absente la veille, tout comme Rider et, bien sûr, Hector.

Je sortis ma feuille de papier et passai mes mains dessus tout en faisant de mon mieux pour respirer profondément, histoire de ne pas m’évanouir.

Il y avait de grandes chances pour que je m’évanouisse.

Alors que la seconde sonnerie retentissait, Rider entra dans la classe. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Je ne m’attendais pas à ce qu’il vienne.

Oh, mon Dieu ! Je ne croyais pas faire ça devant lui.

Mes mains tremblaient tellement que je les posai sur mes genoux. Paige suivit Rider des yeux jusqu’à ce qu’il s’asseye entre nous. Elle le salua d’un sourire triste. J’ignore s’il le lui rendit, mais après s’être installé, il se tourna vers moi. Il s’était rasé et ses vêtements étaient repassés. Ses cheveux, par contre, partaient dans tous les sens. Mais ça, c’était habituel.

Je ne l’avais plus vu depuis les funérailles, le samedi précédent.

Je n’avais eu aucune nouvelle.

Mais je ne pouvais pas me permettre de me laisser distraire.

Le regard de Rider caressa mon visage.

— Salut.

— Salut, murmurai-je.

Il baissa les yeux et ses épaules se crispèrent.

— Tu crois que…

— Bon, écoutez-moi ! s’exclama M. Santos en tapant dans ses mains. J’ai beaucoup de discours à entendre aujourd’hui, donc on va commencer tout de suite. Nous en sommes au discours numéro trois : « La personne la plus importante pour moi. » C’est l’un de mes préférés. J’espère qu’en écrivant sur la personne qui vous a influencé, vous aurez appris des choses vous concernant. J’espère également qu’après avoir fait ce discours, vous vous souviendrez de chérir cette personne. Car, comme on nous l’a rappelé récemment… (Ses yeux se posèrent sur le siège vide d’Hector.) … la vie est parfois trop courte.

Quand M. Santos appela le premier élève au tableau, j’oubliai que Rider avait voulu me parler. Un autre élève prit ensuite sa place, suivi de Keira qui lut son discours les mains crispées sur sa feuille. À ce stade, j’étais assise sur le bord de ma chaise, à deux doigts de tomber ou de prendre mes jambes à mon cou.

En revenant à sa place, Keira leva ses pouces vers moi. J’essayai de lui sourire car j’étais contente qu’elle ait réussi, mais j’étais trop occupée à me battre contre mon envie de fuir. À côté de moi, Rider avait adopté une position qui ressemblait étrangement à la mienne.

— Leon Washington, le tableau est à toi, dit M. Santos. Je suis certain que nous mourons tous d’envie de savoir quelles ont été tes influences.

Je n’entendis pas un mot du discours de Leon, mais la classe riait et M. Santos avait l’air de réfléchir sérieusement à une retraite anticipée. J’aurais aimé pouvoir écouter ce qui se disait.

— Mallory Dodge ? m’appela M. Santos, perché sur son bureau. (Quand son regard croisa le mien, ce fut avec la même douceur que celle dont il avait fait preuve la veille quand je l’avais approché avec mon étrange requête.) C’est à toi.

J’entendis Paige hoqueter de surprise.

Je ne me souvenais pas de m’être levée, mais je vis le visage choqué de Rider lorsque je passai devant lui. À mi-chemin, je me rendis compte que j’avais oublié ma feuille. Je dus faire demi-tour pour la récupérer. Mon visage était en feu. Quelqu’un, un garçon, éclata de rire. Il était assis devant Paige.

Elle donna un coup de pied dans sa chaise.

À bien y réfléchir, je m’étais peut-être évanouie et je m’étais cogné la tête. Je n’arrivais pas à croire que Paige ait fait ça. Après quoi, personne n’osa plus se moquer ou, du moins, je ne les entendis pas. Mon cœur battait trop fort pour ça. Lorsque j’arrivai devant le tableau, je me retournai.

Mon regard balaya la classe. La moitié ne me regardait même pas. Ils avaient les yeux rivés sur leurs genoux ou leur bureau. Certains dormaient. Il en restait tout de même la moitié. Eux m’observaient.

Je jetai un coup d’œil à Keira. Elle me sourit et leva son pouce en l’air.

— C’est quand tu veux, me dit M. Santos.

Je hochai la tête. J’avais du mal à déglutir. Face à cette mer de visages, je sentais ma gorge se nouer de plus en plus.

Quelqu’un toussa.

C’était… C’était effrayant. Des larmes me brûlèrent les yeux. Je me tournai vers M. Santos pour… Je ne sais même pas pourquoi, puis je contemplai de nouveau la classe.

Parmi tous les visages, mon regard se posa sur celui de Rider et il… il hocha la tête. Je pouvais presque entendre sa voix dans ma tête. Tu peux le faire. Et alors, ces mots devinrent les miens. Il avait raison. J’avais raison. Je pouvais le faire. Ce serait douloureux et sans doute embarrassant… Non, pas embarrassant. Car j’étais la seule à décider si ce que je faisais était honteux ou non. Je pouvais le faire. Sans honte. Et même si j’en ressentais un peu, ce ne serait pas la fin du monde. Ce discours ne durerait pas une éternité. La honte ne durerait pas une éternité. Rien de tout cela ne durerait une éternité.

La seule chose qui comptait, c’était d’essayer.

De vivre.

Dès que je baissai les yeux sur ma feuille, ma gorge se débloqua.

— Certains ont une personne importante pour eux, qui les a influencés plus que quiconque. La consigne de ce discours était de parler de celle-ci, mais en commençant à écrire, je me suis aperçue que j’étais incapable d’en choisir une seule. À la fin de mon histoire, j’espère que vous comprendrez pourquoi, mais pour que tout cela ait un sens, il faut que je commence par le début.

La bouche sèche, je gardai les yeux rivés sur ma feuille. Je m’apprêtais à prononcer les phrases les plus dures à écrire ou à dire de ma vie.

— Quand j’étais petite, je me cachais dans mon placard. Il était sombre et plein de poussière, et il sentait le renfermé. Mais c’était le seul endroit où les monstres me laissaient tranquille. En grandissant, j’ai rêvé que je vivais dans une maison où les placards enfermaient les monstres et où je pouvais dormir sans peur dans mon lit. Que je vivais dans une maison avec des parents que j’aurais pu admirer et qui seraient devenus un jour le sujet d’un discours comme celui-ci. Je ne vivais pas dans ce genre de maison. Les monstres que je fuyais ont façonné celle que je suis aujourd’hui, en m’apprenant que la gentillesse et l’amour devraient être gratuits. Grâce à eux, je sais qui je ne veux pas être. C’est pour cela qu’ils sont encore importants pour moi.

» Un peu avant mes treize ans, un couple m’a adoptée. En me voyant, ils n’ont pas vu une petite fille effrayée qui ne parlait pas. Ils ont vu une fille tout court. Leur fille. Ils ont consacré tout leur temps libre à effacer mes mauvais souvenirs et à combattre mes cauchemars. Ils m’ont ouvert des portes qui ne m’avaient jamais été accessibles et ont cru en moi. Ils m’ont prouvé que l’amour et la gentillesse peuvent être donnés gratuitement, sans rien attendre en retour. Ils m’ont appris à faire confiance, à ne plus avoir peur.

» Quand j’étudiais chez moi, j’ai rencontré une fille qui n’a jamais eu de problèmes pour parler ou faire de nouvelles connaissances. Au départ, j’étais jalouse de sa nonchalance et de sa facilité à aller vers les gens. Me faire de nouveaux amis n’a jamais été mon fort. Tout nous opposait, et je n’aurais jamais cru qu’un jour elle deviendrait ma meilleure amie. Elle m’a prouvé qu’on peut rencontrer son ou sa meilleure amie au moment où l’on s’y attend le moins. Récemment, elle m’a appris qu’on ne devait pas considérer ce qu’on avait pour acquis.

La partie la plus difficile commençait. Je pris un moment pour respirer avant de continuer :

— Il y a quelques mois, j’ai rencontré un garçon qui a fait preuve de beaucoup de gentillesse alors qu’il ne me connaissait pas. Il était toujours souriant et charmeur. Je ne le connaissais pas très bien, mais son influence a sans doute été l’une des plus marquantes, car lui aussi m’a appris à ne rien considérer comme acquis, mais surtout à toujours sourire aux inconnus. Il m’a offert sa gentillesse lorsque j’en avais le plus besoin et j’espère, un jour, pouvoir faire la même chose pour quelqu’un.

» La dernière personne importante de ma vie a toujours été à mes côtés, du plus loin qu’il m’en souvienne. Il vivait avec moi dans cette maison infestée de monstres et me protégeait quand ils s’approchaient de trop près. Il me lisait des histoires lorsque je n’arrivais pas à dormir. C’est grâce à lui et à tous les sacrifices qu’il a faits pour me protéger que je peux aujourd’hui me réveiller dans mon propre lit. C’est grâce à lui que j’ai eu une seconde chance.

Je m’arrêtai et pris une grande inspiration. En relevant la tête, je m’attendais à voir toute la classe endormie. Ce n’était pas le cas. Seulement quelques personnes s’étaient assoupies. Le reste de mes camarades m’écoutaient, mais je les voyais à peine. Mon regard se posa sur Paige. Le choc déformait son joli visage. Puis je vis Rider et il… Il avait les lèvres entrouvertes et il se tenait très droit sur son siège, les bras ballants.

Je poursuivis :

— Mais la raison pour laquelle il est si important pour moi, c’est que grâce à lui j’ai compris qu’aider les personnes qui en avaient besoin, même si elles n’en avaient pas conscience, en valait la peine. Il a également été le premier à me montrer que ce que j’avais à dire comptait, que ma voix comptait.

» Certains ont une personne qui les a influencés plus que quiconque. En écrivant ce discours, je me suis rendu compte que j’avais de la chance d’en avoir plusieurs, d’avoir été façonnée par des gens si différents. J’ai appris que les monstres pouvaient avoir un impact positif. J’ai appris que certaines personnes sont capables d’ouvrir leur maison et leur cœur sans rien attendre en retour. J’ai appris que des inconnus pouvaient se montrer tolérants et gentils. J’ai appris que ceux qui aident les autres font souvent passer leurs propres besoins en dernier. Et surtout, grâce à ces personnes, j’ai appris que j’étais capable d’une chose qui, jusqu’à présent, me paraissait impossible : me tenir devant vous aujourd’hui.

Personne ne parlait. Je ne savais pas si c’était une bonne chose.

M. Santos s’éclaircit la voix.

— Merci, Mallory.

Je retournai m’asseoir sous le regard de mes camarades. Keira paraissait au bord des larmes, mais elle m’adressa un grand sourire. Même Paige ne me quittait pas des yeux.

Une fois assise, je me tournai vers Rider.

Son expression était figée. Il était resté ainsi pendant tout mon discours, sachant que j’avais parlé de lui et que personne, à part Paige, peut-être, ne l’avait compris. Il avait l’air abasourdi.

Moi… Je me sentais si légère que j’aurais pu m’envoler jusqu’au plafond.

J’avais réussi.

Pinçant les lèvres pour ne pas sourire comme une idiote, je me tournai vers l’avant de la classe. Je l’avais fait. Mon Dieu, j’avais parlé devant tout le monde. J’avais buté sur les mots et fait de longues pauses gênantes, mais j’étais allée jusqu’au bout. Des larmes, des larmes de joie me brûlaient les yeux. J’avais envie de danser et de chanter. Il me fallut faire preuve de beaucoup de contrôle pour écouter le discours de Laura Kaye sans sauter sur mon siège et crier.

Lorsque la sonnerie retentit, M. Santos m’appela. Je jetai un coup d’œil en direction de Rider avant de rassembler mes affaires et de rejoindre le professeur à son bureau.

Il posa une main sur mon épaule en souriant.

— Tu t’en es bien sortie, Mallory.

Mon cœur battait la chamade.

— Ou… Oui.

Il hocha la tête.

— Je voulais juste te dire que j’ai conscience que c’était difficile pour toi, parce que c’était un sujet sensible. Je suis fier de toi.

Ma gorge se noua.

— Merci.

— Maintenant, j’espère que tu prononceras tous tes discours ici, reprit-il. Tu t’en sens capable ?

M’en sentais-je capable ? Je l’ignorais, mais cela ne m’empêcherait pas d’essayer. Je hochai la tête.

— Très bien. (Il me tapota l’épaule.) Passe une bonne soirée.

Je murmurai quelque chose comme « vous aussi » avant de me retourner. Rider était déjà parti. Malgré ce qui s’était passé entre nous, j’étais surprise. Très surprise, même. J’étais persuadée qu’il m’attendrait pour me féliciter, parce qu’il savait plus que quiconque à quel point c’était important pour moi. Pourtant, il n’était nulle part en vue.

En sortant de la classe, je me promis de ne pas laisser son absence ternir mon sentiment de fierté. J’étais déçue qu’il ait disparu sans demander son reste, mais… mais ce que j’avais accompli était bien plus important et je savais déjà comment j’allais fêter ça.

Dès que je rentrai à la maison, je montai dans ma chambre et posai mon sac par terre à côté de mon lit. J’ouvris le tiroir de mon bureau et en sortis mon matériel. Puis j’attrapai mon papillon inachevé et allai m’installer au bord de la fenêtre. Je terminai enfin ma sculpture.

Mon papillon avait de longues ailes délicates qui encadraient son petit corps. Je l’avais même doté d’un minuscule sourire, sous les points qui marquaient ses yeux.

Je le déposai sur mon bureau, sous le dernier dessin que Rider m’avait fait, avant d’ouvrir mon manuel d’histoire. Je devais réviser pour un contrôle.

*

* *

— Mallory ? cria Carl. Tu peux descendre ?

Après avoir placé mes fiches à l’intérieur de mon livre pour marquer ma page, je le fermai et descendis du lit. Il était encore trop tôt pour manger, donc je ne savais pas pourquoi il m’appelait.

Je replaçai une mèche de cheveux derrière mon oreille tout en me dirigeant vers l’escalier. Carl se tenait à l’entrée du salon avec Rosa à ses côtés. Mon regard se posa tout de suite sur ce qu’il tenait à la main. Il s’agissait d’un petit paquet plat et rectangulaire emballé de papier marron.

Je ralentis.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est pour toi, répondit-il en me le tendant.

Je l’observai un instant avant de l’accepter.

— Euh, pourquoi ?

Rosa s’appuya contre Carl.

— Ce n’est pas de notre part, ma chérie.

— Oh. (Je retournai le paquet. Il n’y avait aucune inscription et l’emballage marron me faisait penser à un sac en papier.) C’est de qui ?

— Pourquoi ne l’ouvres-tu pas ? me conseilla Carl.

Euh. Bonne idée. Je glissai les doigts sous le scotch pour le décoller, puis j’ouvris les pans du papier. Au moment où je vis ce qui se cachait dessous, mon cœur bondit dans ma poitrine.

C’était un exemplaire du Lapin de velours.

Pas le vieux que Rider me lisait enfant, mais un livre tout neuf. C’était une édition avec une couverture cartonnée sur laquelle était dessiné le lapin sur un petit talus couvert d’herbe.

Le papier marron me glissa des mains et tomba par terre sans un bruit. Un morceau de papier dépassait des pages. Avec des mains tremblantes, j’ouvris le livre. La languette de papier n’était rien d’autre qu’une page de cahier déchirée. À l’endroit indiqué, plusieurs paragraphes avaient été surlignés en bleu.

« — Qu’est-ce que ça veut dire, être RÉEL ? lui demanda le Lapin . Est-ce qu’on ressent des choses qui vibrent à l’intérieur de soi et qu’on a une manivelle sur le corps ?

— Cela ne tient pas à la façon dont on est fait, répondit le Cheval de Cuir. Si l’on reçoit l’amour d’un enfant pendant très très longtemps et s’il vous aime vraiment, alors on devient Réel .

— Est-ce que cela fait mal ? demanda le Lapin .

— Parfois, répondit le Cheval de Cuir. Mais quand on est Réel , on se moque bien d’avoir mal .

— Je suppose que toi, tu es Réel ? dit le Lapin .

— C’est l’oncle du Garçon qui m’a rendu Réel . C’était il y a très longtemps, mais, une fois que l’on est devenu Réel , c’est pour toujours. »

Rider avait tracé une flèche dans la marge et avait écrit : « C’est pour toujours. »

— Oh, mon Dieu ! murmurai-je d’une voix rauque.

Fermant les yeux, je serrais le livre contre mon cœur. Ces quelques lignes qu’il avait surlignées étaient les plus importantes. Elles résumaient ce que j’avais ressenti, la manière dont j’avais changé. Cela ne s’était pas produit du jour au lendemain, mais à présent, je ne pouvais plus revenir en arrière. J’avais réussi à changer parce que j’étais aimée. Par Carl et Rosa, par Ainsley et même par Rider, mais surtout par moi-même.

Carl s’éclaircit la voix.

— Tu devrais aller ouvrir la porte.

Je rouvris vivement les yeux et les regardai.

— Quoi ?

Rosa désigna la porte d’un geste de la tête. Elle avait un léger sourire aux lèvres.

— Vas-y, chérie.

Je restai immobile un instant avant de me retourner. Courant vers la porte, je tournai la poignée et l’ouvris. Alors, j’eus le souffle coupé.

Rider se tenait sur le perron. Il se tourna lentement vers moi. Il portait les mêmes vêtements qu’en classe et il avait les mains fourrées dans les poches de son jean. Pour une fois, il avait un vrai pull, bleu marine en laine épaisse.

Il me dévisagea avant de poser les yeux sur le livre que je serrais contre moi.

— Je suis réel.

Ces trois mots – « Je suis réel » – n’avaient sans doute aucun sens pour les autres, mais moi, je savais que c’étaient les plus importants de tous. Les larmes me montèrent aux yeux et je m’écartai pour le laisser passer.

Visiblement soulagé, il entra. Quand je refermai la porte derrière lui, j’étais incapable de parler, mais pas pour les raisons qui me bloquaient d’habitude.

— Laisse la porte de ta chambre ouverte, me dit Carl avant de s’éclipser dans la cuisine.

Rosa nous sourit.

Rider me consulta du regard et je hochai la tête. Il me suivit dans l’escalier jusqu’à ma chambre où je laissai la porte ouverte. Plus ou moins. Il y avait environ un centimètre entre le cadre et la porte.

Rider alla s’asseoir sur le bord de la fenêtre. Son regard inquiet me suivit. Je m’installai sur le lit, en face de lui. Un sourire fatigué étira ses lèvres.

— Je ne sais pas par où commencer, me dit-il.

— N’importe où, murmurai-je en serrant le livre contre moi.

L’espoir le disputait à la méfiance dans ma tête.

Il baissa les yeux.

— Alors, je vais commencer par ton discours. C’était… C’était magnifique. Les mots que tu as choisis, ce que tu as voulu dire, bien sûr, mais aussi le courage dont tu as fait preuve pour dire tout ça devant tout le monde. Ça, c’était la plus belle chose de toutes. Et je suis sincère, Mallory.

— Merci, murmurai-je.

— Je… Je voulais te parler avant le cours, mais je suis content d’avoir d’abord entendu ton discours. Je savais que tu avais raison, mais maintenant, j’en suis encore plus convaincu. Tu avais raison à mon sujet, sur la façon dont je me vois et dont je vois les autres. C’est vrai. Je décide tout seul que je n’en vaux pas la peine, sans laisser une chance aux autres de se faire leur propre opinion. Je n’y avais jamais vraiment réfléchi, mais tu avais raison. (Il posa ses coudes sur ses genoux.) C’est bizarre. Tu sais, ce que tu m’as dit à propos de Jayden à l’enterrement et que ça, c’était réel ? Je… À toi, je peux t’en parler parce que je sais que tu comprends, mais jusqu’à présent je ne me sentais pas réel. Et par certains aspects, je n’ai toujours pas l’impression de l’être.

— Je comprends. Je comprends tout à fait.

Il leva les yeux et les plongea dans les miens.

— Je sais. On a tous les deux été ce satané lapin. (Il eut un rire rauque.) Samedi, aux funérailles de Jayden, j’ai… j’ai beaucoup réfléchi. Je me suis dit que c’était injuste que Jayden soit allongé dans ce foutu cercueil et c’est là que j’ai eu une révélation. J’ai compris que je vivais comme si je n’avais rien. Aucune famille. Aucun avenir. Personne qui se souciait que je sois là ou pas. Et j’ai regardé Jayden. J’étais assis à côté de son frère et de sa grand-mère et je… (Sa voix se brisa. Je sentis mon cœur se serrer.) Jayden avait une famille. Il avait un avenir. Tu vois ? Des tas de gens se souciaient de savoir s’il était là ou pas, et pourtant il est mort dans la rue.

Rider se passa la main dans les cheveux.

— Et moi, je suis toujours là. J’ai vraiment de la chance, parce que je n’ai jamais été prudent. Henry aurait très bien pu me tuer.

Je hoquetai de surprise. Rider avait raison. Plus d’une fois, j’avais cru que M. Henry l’avait battu à mort.

— Quand les amis d’Henry… s’en prenaient à moi, je me disais que j’avais sans doute fait quelque chose. Que, quelque part, c’était ma faute…

— Quoi ? Ce n’était pas ta faute, Rider. Tu n’as jamais été fautif…

— Je sais, mais parfois… mes pensées s’embrouillent. (Il marqua une pause.) Quand j’étais en foyer, je n’avais aucun instinct de survie. Je répondais aux garçons plus âgés et plus grands que moi. Ils m’ont frappé des tonnes de fois, mais je m’en moquais. Quand Mme Luna m’a recueilli, c’était déjà trop tard pour moi, ou du moins c’est ce que je pensais. Elle a essayé de m’aider. Elle essaie toujours… J’ai fait tellement de choses stupides qui auraient pu me tuer !

Je ne supportais pas d’entendre ce genre de choses. Elles me terrifiaient.

— Jayden a fait une ou deux erreurs et il est mort. Moi, je suis toujours là. (Il rejeta la tête en arrière en soupirant.) On m’a donné des opportunités que d’autres n’ont jamais eues et je n’ai pas su les saisir. Maintenant, je me demande s’il est trop tard.

— Il n’est pas trop tard, murmurai-je et je le pensais sincèrement.

Je le vis déglutir péniblement.

— Après les funérailles, je suis rentré à la maison et j’ai ouvert ce livre. J’ai… Je l’ai relu. Je ne sais pas pourquoi, mais quand je suis arrivé à cette partie, je… ça a résonné en moi, tu vois ? J’ai ressenti la réalité des paroles du Cheval de Cuir au plus profond de mon corps. Parfois, être réel fait mal. Être aimé fait mal. Mais la vie est ainsi faite et il ne peut pas en être autrement.

Posant le livre sur mes genoux, je passai les doigts sur la couverture cartonnée. Je repensai aux paroles du Cheval de Cuir. Elles pouvaient être interprétées de multiples façons. Pour moi, elles voulaient dire qu’il fallait se débarrasser de la peur d’être imparfait. Accepter d’être désiré et aimé, vu et entendu.

Rider et moi ressemblions beaucoup au petit garçon et au lapin qui voulait devenir réel. Nous avions dépendu l’un de l’autre trop longtemps. On nous avait mis de côté. Personne n’avait voulu de nous, alors que nous n’aurions rien demandé de mieux que d’être chéris et aimés. Nous voulions nous sentir réels car nous avions tous les deux peur de l’alternative. Pour beaucoup, l’alternative était la mort. Pour moi, pour nous, c’était l’idée d’être coincés dans le temps. De ne jamais évoluer. De ne jamais nous voir ou voir les autres différemment.

— Je veux changer, continua-t-il d’une voix enrouée. Je ne veux pas rester bloqué comme ça pour l’éternité.

Je levai les yeux vers lui.

— Je t’ai quittée parce que je pensais que ce serait mieux ainsi, pour que tu puisses rencontrer quelqu’un de stable avec un avenir devant lui. Dans mon esprit, tout… tout se mélangeait. J’essaie, j’essaie vraiment de changer.

Je me figeai.

— Tu ne me pardonneras peut-être jamais de t’avoir blessée. Je comprendrais. Je comprendrais également si tu ne veux pas me voir pendant que j’entame ce travail sur moi-même, pour être quelqu’un de meilleur… mais je veux devenir la personne que tu mérites.

Oh, mon Dieu !…

— Je veux être cet homme avec un avenir, un homme stable avec de l’espoir, admit-il en glissant jusqu’au bord de la fenêtre. (Quand il me regarda dans les yeux, les siens avaient un éclat qui me déchira le cœur.) Je veux mériter ton amour et si tu acceptes d’être avec moi, je te promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour devenir cet homme. Je ne cesserai jamais d’essayer. Jamais.

Oh. Mon. Dieu.

— Et je veux que tu saches que j’ai bien entendu ton discours, dit Rider d’une voix rocailleuse. Je t’ai protégée pendant toutes ces années, c’est vrai, mais aujourd’hui, c’est toi qui m’as sauvé.

Mon cœur ralentit avant de s’emballer. Alors, je réagis sans réfléchir. Je posai le livre sur mon lit et m’élançai vers Rider tandis qu’il se levait. On se rencontra à mi-chemin. Je l’enlaçai et on se retrouva par terre. J’étais à moitié assise sur ses genoux, il avait un bras autour de ma taille et le visage enfoui dans mon cou. Je sentis un frisson le parcourir, puis il se mit à trembler. Quand il s’effondra entre mes bras, je sus qu’il abandonnait derrière lui des années passées à rester fort et à ne rien laisser paraître. Je l’étreignis encore plus.

Après quoi, je l’aidai à se reconstruire.

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