Manifestes du surréalisme
Second Manifeste du Surréalisme (1930)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– 203 – a complètement dévoré l’autre, il nous est cruellement im-possible de ne pas déposer, à ce sujet, de conclusions. Je dis que cette activité dépassant à l’heure actuelle les cadres dans lesquels il n’était déjà pas très tolérable qu’elle s’exerçât (Paris-Soir, Le Soir, Le Merle) il y a lieu de la dénon-cer comme confusionnelle au premier chef. L’article intitulé « Les Mercenaires de l’Opinion » et jeté en don de joyeux avènement à la remarquable poubelle qu’est la revue Bifur est suffisamment éloquent par lui-même : Desnos y prononce sa condamnation, et en quel style ! Les mœurs du rédacteur sont multiples. C’est en général un employé, relativement ponc-tuel, passablement paresseux, etc. On y relève des hommages à M. Merle, à Clemenceau et cet aveu, plus désolant encore que le reste, à savoir que le journal est un ogre qui tue ceux grâce auxquels il vit.
Comment s’étonner, après cela, de lire dans un journal quelconque ce stupide petit entrefilet : Robert Desnos, poète surréaliste, à qui Man Ray demanda le scénario de son film L’Étoile de mer, fit avec moi, l’an dernier, un voyage à Cuba. Et savez-vous ce qu’il me récitait sous les étoiles tropicales, Robert Desnos ? Des alexandrins, des a-le-xan-drins. Et (mais n’allez point le répéter, et couler ainsi ce charmant poète), quand ces alexandrins n’étaient pas de Jean Racine, ils étaient de lui. Je pense, en effet, que les alexandrins en question vont de pair avec la prose parue dans Bifur. Cette plaisanterie, qui a fini par ne plus même être douteuse, a commencé le jour où Desnos, rivalisant dans ce pastiche avec M. Ernest Raynaud, s’est cru autorisé à fabriquer de toutes pièces un poème de Rimbaud qui nous manquait. Ce poème, qui ne doute de rien, a paru malheureusement sous le titre : « Les Veilleurs, d’Arthur Rimbaud », en tête de La Liberté ou l’Amour !. Je ne pense pas qu’il ajoute rien, non plus que ceux du même
– 204 – genre qui ont suivi, à la gloire de Desnos. Il importe, en effet, non seulement d’accorder aux spécialistes que ces vers sont mauvais (faux, chevillés et creux) mais encore de déclarer que, du point de vue surréaliste, ils témoignent d’une ambi-tion ridicule et d’une incompréhension inexcusable des fins poétiques actuelles.
Cette incompréhension, de la part de Desnos et de quelques autres, est d’ailleurs en train de prendre un tour si actif que cela me dispense d’épiloguer longuement à son su-jet. Je n’en retiendrai pour preuve décisive que l’inqualifiable idée qu’ils ont eue de faire servir d’enseigne à une « boîte » de Montparnasse, théâtre habituel de leurs pauvres exploits nocturnes, le seul nom jeté à travers les siècles qui constituât un défi pur à tout ce qu’il y a de stupide, de bas et d’écœurant sur terre : Maldoror.
« Il paraît que ça ne va guère, chez les surréalistes. Ces messieurs Breton et Aragon se seraient rendus insuppor-tables en prenant des airs de haut commandement. On m’a même dit qu’on jurerait deux adjudants « rempilés ». Alors, vous savez ce que c’est ? Il y en a qui n’aiment pas ça. Bref, ils seraient quelques-uns à être d’accord pour avoir baptisé Maldoror un nouveau cabaret-dancing de Montparnasse. Ils disent comme ça que Maldoror pour un surréaliste c’est l’équivalent de Jésus-Christ pour un chrétien et que voir ce nom-là employé comme enseigne, ça va sûrement scandali-ser ces messieurs Breton et Aragon. » (Candide, 9 janvier 1930.) L’auteur des précédentes lignes, qui s’est rendu sur les lieux, nous fait part sans plus de malice, et dans le style négligé qui convient, de ses observations : « … À ce moment est arrivé un surréaliste, ce qui a fait un client de plus. Et quel client ! M. Robert Desnos. Il a beaucoup déçu en ne
– 205 – commandant qu’un citron pressé. Devant l’ahurissement gé-néral, il a expliqué d’une voix encombrée :
— J’peux prendre qu’ça. J’pas dessaoulé d’puis deux jours ! »
Quelle pitié !
Il me serait naturellement trop facile de tirer avantage de ce fait qu’on ne croit aujourd’hui pouvoir m’attaquer sans « attaquer » du même coup Lautréamont, c’est-à-dire l’inattaquable.
Desnos et ses amis me laisseront reproduire ici, en toute sérénité, les quelques phrases essentielles de ma réponse à une enquête déjà ancienne du Disque vert, phrases auxquelles je n’ai rien à changer et dont ils ne pourront nier qu’elles avaient alors toute leur approbation :
« Quoi que vous tentiez, très peu de gens se guident au-jourd’hui sur cette lueur inoubliable : Maldoror et les Poésies refermés, cette lueur qu’il ne faudrait pas avoir connue pour oser vraiment se produire, et être. L’opinion des autres im-porte peu. Lautréamont un homme, un poète, un prophète même : allons donc ! La prétendue nécessité littéraire à la-quelle vous faites appel ne parviendra pas à détourner l’Esprit de cette mise en demeure, la plus dramatique qui fut jamais, et, de ce qui reste et restera la négation de toute so-ciabilité, de toute contrainte humaine, à faire une valeur d’échange précieuse et un élément quelconque de progrès. La littérature et la philosophie contemporaines se débattent inutilement pour ne pas tenir compte d’une révélation qui les condamne. C’est le monde tout entier qui va sans le savoir en supporter les conséquences et ce n’est pas pour autre chose que les plus clairvoyants, les plus purs d’entre nous, se
– 206 – doivent au besoin de mourir sur la brèche. La liberté, Mon-sieur… »
Il y a, dans une négation aussi grossière que l’association du mot Maldoror à l’existence d’un bar im-monde, de quoi me retenir dorénavant de formuler le moindre jugement sur ce que Desnos écrira. Tenons-nous-en, poétiquement, à cette débauche de quatrains35. Voilà donc où mène l’usage immodéré du don verbal, quand il est destiné à masquer une absence radicale de pensée et à re-nouer avec la tradition imbécile du poète « dans les nuages » : à l’heure où cette tradition est rompue et, quoi qu’en pensent quelques rimailleurs attardés, bien rompue, où elle a cédé aux efforts conjugués de ces hommes que nous mettons en avant parce qu’ils ont vraiment voulu dire quelque chose : Borel, le Nerval d’Aurélia, Baudelaire, Lau-tréamont, le Rimbaud de 1874-1875, le premier Huysmans, l’Apollinaire des « poèmes-conversations » et des « Quel-conqueries », il est pénible qu’un de ceux que nous croyions être des nôtres entreprenne de nous faire tout extérieure-ment le coup du « Bateau ivre » ou de nous réendormir au bruit des « Stances ». Il est vrai que la question poétique a cessé ces dernières années de se poser sous l’angle essentiel-lement formel et, certes, il nous intéresse davantage de juger de la valeur subversive d’une œuvre comme celle d’Aragon, de Crevel, d’Éluard, de Péret, en lui tenant compte de sa lu-mière propre et de ce qu’à cette lumière l’impossible rend au possible, le permis vole au défendu, que de savoir pourquoi tel ou tel écrivain juge bon, çà et là, d’aller à la ligne. Raison de moins pour qu’on vienne nous entretenir encore de la cé-
35 Cf. Corps et biens, N. R. F., 1930, les dernières pages.
– 207 – sure : pourquoi ne se trouverait-il pas aussi parmi nous de partisans d’une technique particulière du « vers libre » et n’irait-on pas déterrer le cadavre Robert de Souza ? Desnos veut rire : nous ne sommes pas prêts à rassurer le monde si facilement.
Chaque jour nous apporte, dans l’ordre de la confiance et de l’espoir placés, à de rares exceptions près, beaucoup trop généreusement dans les êtres, une déception nouvelle qu’il faut avoir le courage d’avouer, ne serait-ce, par mesure d’hygiène mentale, que pour la porter au compte horrible-ment débiteur de la vie. Libre n’était pas à Duchamp d’abandonner la partie qu’il jouait aux environs de la guerre pour une partie d’échecs interminable qui donne peut-être une idée curieuse d’une intelligence répugnant à servir mais aussi – toujours cet exécrable Harrar – paraissant lourde-ment affligée de scepticisme dans la mesure où elle refuse de dire pourquoi. Bien moins encore convient-il que nous pas-sions à M. Ribemont-Dessaignes de donner pour suite à L’Empereur de Chine une série d’odieux petits romans poli-ciers, même signés : Dessaignes, dans les plus basses feuilles cinématographiques. Je m’inquiète enfin de penser que Pica-bia pourrait être à la veille de renoncer à une attitude de provocation et de rage presque pures, que parfois nous-mêmes avons trouvé difficile de concilier avec la nôtre, mais qui, du moins en poésie et en peinture, nous a toujours sem-blé se défendre admirablement : S’appliquer à son travail, y apporter le « métier » sublime, aristocratique, qui n’a jamais em-pêché l’inspiration poétique et, seul, permet à une œuvre de tra-verser les siècles et de rester jeune… il faut faire attention… il faut serrer les rangs et ne pas chercher à se tirer dans les jambes entre « consciencieux… il faut favoriser l’éclosion de l’idéal, etc.
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Même par pitié pour Bifur où ces lignes ont paru, est-ce bien le Picabia que nous connaissons qui parle ainsi ?
Ceci dit, il nous prend par contre l’envie de rendre à un homme de qui nous nous sommes trouvés séparés durant de longues années cette justice que l’expression de sa pensée nous intéresse toujours, qu’à en juger par ce que nous pou-vons lire encore de lui, ses préoccupations ne nous sont pas devenues étrangères et que, dans ces conditions, il y a peut-être lieu de penser que notre mésentente avec lui n’était fon-dée sur rien de si grave que nous avons pu croire. Sans doute est-il possible que Tzara qui, au début de 1922, époque de la liquidation de « Dada » en tant que mouvement, n’était plus d’accord avec nous sur les moyens pratiques de poursuivre l’activité commune, ait été victime de préventions excessives que nous avions, de ce fait, contre lui – il en avait aussi d’excessives contre nous – et que, lors de la trop fameuse re-présentation du Cœur à barbe, pour faire prendre le tour qu’on sait à notre rupture, il ait suffi de sa part d’un geste malencontreux sur le sens duquel il déclare – je le sais depuis peu – que nous nous sommes mépris. (Il faut reconnaître que la plus grande confusion a toujours été le premier objectif des spectacles « Dada », que dans l’esprit des organisateurs il ne s’agissait de rien tant que de porter, entre la scène et la salle, le malentendu à son comble. Or, nous ne nous trou-vions pas tous, ce soir-là, du même côté). C’est très volon-tiers, pour ma part, que j’accepte de m’en tenir à cette ver-sion et je ne vois dès lors aucune autre raison de ne pas in-sister, auprès de tous ceux qui y ont été mêlés, pour que ces incidents tombent dans l’oubli. Depuis qu’ils ont eu lieu, j’estime que l’attitude intellectuelle de Tzara n’ayant pas cessé d’être nette, ce serait faire preuve d’étroitesse d’esprit
– 209 – que de ne pas publiquement lui en donner acte. En ce qui nous concerne, mes amis et moi, nous aimerions montrer par ce rapprochement que ce qui guide, en toutes circonstances, notre conduite, n’est nullement le désir sectaire de faire pré-valoir à tout prix un point de vue que nous ne demandons pas même à Tzara de partager intégralement, mais bien plu-tôt le souci de reconnaître la valeur – ce qui est pour nous la valeur – où elle est. Nous croyons à l’efficacité de la poésie de Tzara et autant dire que nous la considérons, en dehors du surréalisme, comme la seule vraiment située. Quand je parle de son efficacité, j’entends signifier qu’elle est opérante dans le domaine le plus vaste et qu’elle est un pas marqué au-jourd’hui dans le sens de la délivrance humaine. Quand je dis qu’elle est située, on comprend que je l’oppose à toutes celles qui pourraient être aussi bien d’hier et d’avant-hier : au pre-mier rang des choses que Lautréamont n’a pas rendues com-plètement impossibles, il y a la poésie de Tzara. De nos oi-seaux venant à peine de paraître, ce n’est fort heureusement pas le silence de la presse qui arrêtera sitôt ses méfaits.
Sans donc avoir besoin de demander à Tzara de se res-saisir, nous voudrions simplement l’engager à rendre son ac-tivité plus manifeste qu’elle ne put être ces dernières années. Le sachant désireux lui-même d’unir, comme par le passé, ses efforts aux nôtres, rappelons-lui qu’il écrivait, de son propre aveu, pour chercher des hommes et rien de plus. À cet égard, qu’il s’en souvienne, nous étions comme lui. Ne lais-sons pas croire que nous nous sommes ainsi trouvés, puis perdus.
Je cherche, autour de nous, avec qui échanger encore, si possible, un signe d’intelligence, mais non : rien. Peut-être
– 210 – sied-il, tout au plus, de faire observer à Daumal, qui ouvre dans Le Grand Jeu une intéressante enquête sur le Diable, que rien ne nous retiendrait d’approuver une grande partie des déclarations qu’il signe seul ou avec Lecomte, si nous ne restions sur l’impression passablement désastreuse de sa fai-blesse en une circonstance donnée36 ? Il est regrettable, d’autre part, que Daumal ait évité jusqu’ici de préciser sa po-sition personnelle et, pour la part de responsabilité qu’il y prend, celle du Grand Jeu à l’égard du surréalisme. On com-prend mal que ce qui tout à coup vaut à Rimbaud cet excès d’honneur ne vaille pas à Lautréamont la déification pure et simple. L’incessante contemplation d’une Évidence noire, gueule absolue, nous sommes d’accord, c’est bien à cela que nous sommes condamnés. Pour quelles fins mesquines opposer, dès lors, un groupe à un groupe ? Pourquoi, sinon vainement pour se distinguer, faire comme si l’on n’avait jamais enten-du parler de Lautréamont ? Mais les grands anti-soleils noirs, puits de vérité dans la trame essentielle, dans le voile gris du ciel courbe, vont et viennent et s’aspirent l’un l’autre, et les hommes les nomment Absences. (Daumal : « Feux à volonté », Le Grand Jeu, printemps 1929.) Celui qui parle ainsi en ayant le cou-rage de dire qu’il ne se possède plus, n’a que faire, comme il ne peut tarder à s’en apercevoir, de se préférer à l’écart de nous.
Alchimie du verbe : ces mots qu’on va répétant un peu au hasard aujourd’hui demandent à être pris au pied de la lettre. Si le chapitre d’Une Saison en enfer qu’ils désignent ne
36 Cf. « À suivre » (Variétés, juin 1929).
– 211 – justifie peut-être pas toute leur ambition, il n’en est pas moins vrai qu’il peut être tenu le plus authentiquement pour l’amorce de l’activité difficile qu’aujourd’hui seul le surréa-lisme poursuit. Il y aurait de notre part quelque enfantillage littéraire à prétendre que nous ne devons pas tant à cet il-lustre texte. L’admirable e XIV siècle est-il moins grand dans le sens de l’espoir (et, bien entendu, du désespoir) humain, parce qu’un homme du génie de Flamel reçut d’une puis-sance mystérieuse le manuscrit, qui existait déjà, du livre d’Abraham Juif, ou parce que les secrets d’Hermès n’avaient pas été complètement perdus ? Je n’en crois rien et j’estime que les recherches de Flamel, avec tout ce qu’elles présen-tent apparemment de réussite concrète, ne perdent rien à avoir été ainsi aidées et devancées. Tout se passe de même, à notre époque, comme si quelques hommes venaient d’être mis en possession, par des voies surnaturelles, d’un recueil singulier dû à la collaboration de Rimbaud, de Lautréamont et de quelques autres et qu’une voix leur eût dit, comme à Flamel l’ange : « Regardez bien ce livre, vous n’y comprenez rien, ni vous, ni beaucoup d’autres, mais vous y verrez un jour ce que nul n’y saurait voir37. » Il ne dépend plus d’eux
37 Ce passage du Second manifeste du surréalisme était écrit de-puis trois semaines quand je pris connaissance de l’article de Des-nos, intitulé : « Le Mystère d’Abraham Juif », qui venait de paraître l’avant-veille dans le n° 5 de Documents. « Il est hors de doute, écri-vais-je le 13 novembre, que Desnos et moi, vers la même époque, avons cédé à une préoccupation identique, alors que pourtant nous agissions en toute indépendance extérieure l’un de l’autre. Ce serait la peine d’établir que l’un de nous n’a pu être averti plus ou moins op-portunément des desseins de l’autre et je crois pouvoir affirmer que le nom d’Abraham Juif n’a jamais été prononcé entre nous. Deux sur trois des figures qui illustrent le texte de Desnos (et dont je critique,
– 212 – de se ravir à cette contemplation. Je demande qu’on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent, avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but : la pierre philosophale n’est rien autre que ce qui de-vait permettre à l’imagination de l’homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante et nous voici de nou-veau, après des siècles de domestication de l’esprit et de ré-signation folle, à tenter d’affranchir définitivement cette imagination par le long, immense, raisonné dérèglement de tous les sens et le reste. Nous n’en sommes peut-être qu’à orner modestement les murs de notre logis de figures qui, tout d’abord, nous semblent belles, à l’imitation encore de Flamel avant qu’il eût trouvé son premier agent, sa « matière », son « fourneau ». Il aimait à montrer ainsi un Roy avec un grand coutelas, qui faisoit tuer en sa présence par des soldats, grande multitude de petits enfans, les mères desquels pleuroient aux
pour ma part, la vulgarité d’interprétation : elles datent, d’ailleurs, du XVIIe) sont précisément celles dont je donne plus loin la descrip-tion, par Flamel. Avec Desnos ce n’est pas la première fois que pa-reille aventure nous arrive (Cf. « Entrée des médiums », « Les Mots sans rides », dans Les Pas perdus, N. R. F., éd.). Il n’est rien à quoi j’ai toujours attaché plus de prix qu’à la production de tels phénomènes médianimiques qui vont jusqu’à survivre aux liens affectifs. À cet égard je ne suis pas près de changer, je crois l’avoir suffisamment donné à entendre dans Nadja. »
M. G.-H. Rivière, dans Documents, m’a, depuis lors, fait savoir que Desnos, quand on lui a demandé d’écrire sur Abraham Juif, en-tendait parler de celui-ci pour la première fois. Ce témoignage, qui m’oblige pratiquement à abandonner, en la circonstance, l’hypothèse d’une transmission directe de pensée, ne saurait, me semble-t-il, infirmer le sens général de mon observation.
– 213 – pieds des impitoyables gendarmes, le sang desquels petits enfans, estoit puis après recueilly par d’autres soldats, et mis dans un grand vaisseau, dans lequel le Soleil et la Lune du ciel venoient se baigner et tout près il y avait un jeune homme avec des aisles aux talons, ayant une verge caducée en main, de laquelle il fra-poit une salade qui lui couvroit la teste. Contre iceluy venoit cou-rant et volant à aisles ouverts un grand vieillard, lequel, sur sa teste avoit une horloge attachée. Ne dirait-on pas le tableau surréaliste ? Et qui sait si plus loin nous n’allons pas, à la fa-veur d’une évidence nouvelle ou non, nous trouver devant la nécessité de nous servir d’objets tout nouveaux, ou considé-rés à tout jamais comme hors d’usage ? Je ne pense pas for-cément qu’on recommencera à avaler des cœurs de taupes ou à écouter, comme le battement du sien propre, celui de l’eau qui bout dans une chaudière. Ou plutôt je n’en sais rien, j’attends. Je sais seulement que l’homme n’est pas au bout de ses peines et tout ce que je salue est le retour de ce furor duquel Agrippa distinguait vainement ou non quatre espèces. Avec le surréalisme, c’est bien uniquement à ce furor que nous avons affaire. Et qu’on comprenne bien qu’il ne s’agit pas d’un simple regroupement des mots ou d’une redistribu-tion capricieuse des images visuelles, mais de la recréation d’un état qui n’ait plus rien à envier à l’aliénation mentale : les auteurs modernes que je cite se sont suffisamment expli-qués à ce sujet. Que Rimbaud ait cru bon de s’excuser de ce qu’il appelle ses « sophismes » nous n’en avons cure ; que cela, selon son expression, se soit passé, voilà qui n’a pas le moindre intérêt pour nous. Nous ne voyons là qu’une petite lâcheté très ordinaire, qui ne présume en rien du sort qu’un certain nombre d’idées peuvent avoir. Je sais aujourd’hui sa-luer la beauté : Rimbaud est impardonnable d’avoir voulu nous faire croire de sa part à une seconde fuite alors qu’il re-tournait en prison. – « Alchimie du verbe » : on peut égale-
– 214 – ment regretter que le mot « verbe » soit pris ici dans un sens un peu restrictif et Rimbaud semble reconnaître, d’ailleurs, que la « vieillerie poétique » tient trop de place dans cette al-chimie. Le verbe est davantage et il n’est rien moins pour les cabalistes, par exemple, que ce à l’image de quoi l’âme hu-maine est créée ; on sait qu’on l’a fait remonter jusqu’à être le premier exemplaire de la cause des causes ; il est autant, par là, dans ce que nous craignons que dans ce que nous écrivons, que dans ce que nous aimons.
Je dis que le surréalisme en est encore à la période des préparatifs et je me hâte d’ajouter qu’il se peut que cette pé-riode dure aussi longtemps que moi (que moi dans la très faible mesure où je ne suis pas encore en état d’admettre qu’un nommé Paul Lucas ait rencontré Flamel à Brousse au commencement du e XVII siècle, que le même Flamel, ac-compagné de sa femme et d’un fils, ait été vu à l’Opéra en 1761, et qu’il ait fait une courte apparition à Paris au mois de mai 1819, (époque à laquelle on raconte qu’il loua une bou-tique à Paris, 22, rue de Cléry). Le fait est qu’à grossièrement parler ces préparatifs sont d’ordre « artistique ». Je prévois toutefois qu’ils prendront fin et qu’alors les idées boulever-santes que le surréalisme recèle apparaîtront dans un bruit d’immense déchirement et se donneront libre carrière. Tout est à attendre de l’aiguillage moderne de certaines volontés à venir : s’affirmant après les nôtres, elles se feront plus impla-cables que les nôtres. De toute manière nous nous estime-rons assez d’avoir contribué à établir l’inanité scandaleuse de ce qui, encore à notre arrivée, se pensait et d’avoir soute-nu – ne serait-ce que soutenu – qu’il fallait que le pensé suc-combât enfin sous le pensable.
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Il est permis de se demander qui Rimbaud, en menaçant de stupeur et de folie ceux qui entreprendraient de marcher sur ces traces, souhaitait au juste décourager. Lautréamont commence par prévenir le lecteur qu’à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit au moins égale à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre – Les Chants de Maldoror – imbiberont son âme, comme l’eau le sucre, mais il prend soin d’ajouter que quelques-uns seuls sa-voureront ce fruit amer sans danger. Cette question de la malé-diction, qui n’a guère prêté jusqu’ici qu’à des commentaires ironiques ou étourdis, est plus que jamais d’actualité. Le sur-réalisme a tout à perdre à vouloir éloigner de lui-même cette malédiction. Il importe de réitérer et de maintenir ici le « Maranatha » des alchimistes, placé au seuil de l’œuvre pour arrêter les profanes. C’est même là ce qu’il me paraît le plus urgent de faire comprendre à quelques-uns de nos amis qui me paraissent un peu trop préoccupés de la vente et du placement de leurs tableaux, par exemple. J’aimerais assez, écrivait récemment Nougé, que ceux d’entre nous dont le nom commence à marquer un peu, l’effacent. Sans bien savoir à qui il pense, j’estime en tout cas que ce n’est pas trop demander aux uns et aux autres que de cesser de s’exhiber complai-samment et de se produire sur les tréteaux. L’approbation du public est à fuir par-dessus tout. Il faut absolument empêcher le public d’entrer si l’on veut éviter la confusion. J’ajoute qu’il faut le tenir exaspéré à la porte par un système de défis et de provocations.
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JE DEMANDE L’OCCULTATION PROFONDE, VÉRITABLE DU SURRÉALISME38.
38 Mais j’entends qu’on me demande déjà comment on pourra procéder à cette occultation. Indépendamment de l’effort qui con-siste à ruiner cette tendance parasite et « française » qui voudrait qu’à son tour le surréalisme finisse par des chansons, je pense qu’il y aurait tout intérêt à ce que nous poussions une reconnaissance sé-rieuse du côté de ces sciences à divers égards aujourd’hui complè-tement décriées que sont l’astrologie, entre toutes les anciennes, la métapsychique (spécialement en ce qui concerne l’étude de la cryp-testhésie) parmi les modernes. Il ne s’agit que d’aborder ces sciences avec le minimum de défiance nécessaire et il suffit pour cela, dans les deux cas, de se faire une idée précise, positive, du calcul des pro-babilités. Ce calcul, il convient seulement qu’en toute occasion nous ne nous en remettions à personne du soin de l’opérer à notre place. Cela posé, j’estime qu’il ne peut nous être indifférent de savoir si, par exemple, certains sujets sont capables de reproduire un dessin placé dans une enveloppe opaque et fermée, hors même de la pré-sence de l’auteur du dessin et de quiconque pourrait avoir été infor-mé de ce qu’il est. Au cours de diverses expériences conçues sous forme de « jeux de société » et dont le caractère désennuyant, voire récréatif, ne me semble en rien diminuer la portée : textes surréa-listes obtenus simultanément par plusieurs personnes écrivant de telle à telle heure dans la même pièce, collaborations devant aboutir à la création d’une phrase ou d’un dessin unique, dont un seul élé-ment (sujet, verbe ou attribut – tête, ventre ou jambes) a été fourni par chacun (« Le Cadavre exquis », cf. La Révolution Surréaliste, n° 9-10, Variétés, juin 1929), à la définition d’une chose non donnée (« Le Dialogue en 1928 », cf. La Révolution Surréaliste, n° 11), à la prévision d’événements qu’entraînerait la réalisation de telle condition tout à fait insoupçonnable (« Jeux surréalistes », cf. Variétés, juin 1929), etc., nous pensons avoir fait surgir une curieuse possibilité de la pensée, qui serait celle de sa mise en commun. Toujours est-il que de très frappants rapports s’établissent de cette manière, que de remar-
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quables analogies se déclarent, qu’un facteur inexplicable d’irréfutabilité intervient le plus souvent, et qu’à tout prendre c’est là un des lieux de rencontres les plus extraordinaires. Mais nous n’en sommes encore qu’à l’indiquer. Il est bien évident, d’ailleurs, qu’il y aurait quelque vanité de notre part, dans ce domaine, à compter sur nos seules ressources. Outre les exigences du calcul des probabilités, en métapsychique presque toujours disproportionnées avec le béné-fice qu’on peut tirer de la moindre allégation et qui nous réduiraient, pour commencer, à attendre d’être dix ou cent fois plus nombreux, il nous faut encore compter avec le don, particulièrement mal réparti entre gens tous malheureusement plus ou moins imbus de psycholo-gie scolaire, en matière de dédoublement et de voyance. Rien ne se-rait moins inutile que d’entreprendre à cet égard de « suivre » cer-tains sujets, pris aussi bien dans le monde normal que dans l’autre, et cela dans un esprit qui défie à la fois l’esprit de la baraque foraine et celui du cabinet médical, et soit l’esprit surréaliste en un mot. Le ré-sultat de ces observations devrait être fixé sous une forme natura-liste excluant, bien entendu, au-dehors toute poétisation. Je de-mande, encore une fois, que nous nous effacions devant les mé-diums qui, bien que sans doute en très petit nombre, existent et que nous subordonnions l’intérêt – qu’il ne faut pas grossir – de ce que nous faisons à celui que présente le premier venu de leurs messages. Gloire, avons-nous dit, Aragon et moi, à l’hystérie et à son cortège de femmes jeunes et nues glissant le long des toits. Le problème de la femme est, au monde, tout ce qu’il y a de merveilleux et de trouble. Et cela dans la mesure même où nous y ramène la foi qu’un homme non corrompu doit être capable de mettre, non seulement dans la Révolution, mais encore dans l’amour. J’y insiste d’autant plus que cette insistance est ce qui paraît m’avoir valu jusqu’ici le plus de haines. Oui je crois, j’ai toujours cru que le renoncement à l’amour, qu’il s’autorise ou non d’un prétexte idéologique, est un des rares crimes inexpiables qu’un homme doué de quelque intelligence puisse commettre au cours de sa vie. Celui-ci, qui se dit révolution-naire, voudrait pourtant nous persuader de l’impossibilité de l’amour en régime bourgeois, tel autre prétend se devoir à une cause plus ja-
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louse que l’amour même : à la vérité presque aucun n’ose affronter, les yeux ouverts, le grand jour de l’amour en quoi se confondent, pour la suprême édification de l’homme, les obsédantes idées de sa-lut et de perdition de l’esprit. Faute de se maintenir à cet égard dans un état d’attente ou de réceptivité parfaite, qui peut, je le demande, avoir humainement la parole ?
Je l’écrivais récemment, en introduction à une enquête de La Révolution Surréaliste :
« Si une idée paraît avoir échappé jusqu’à ce jour à toute entre-prise de réduction, avoir tenu tête aux plus grands pessimistes, nous pensons que c’est l’idée d’amour, seule capable de réconcilier tout homme, momentanément ou non, avec l’idée de vie ».
Ce mot : amour, auquel les mauvais plaisants se sont ingéniés à faire subir toutes les généralisations, toutes les corruptions possibles (amour filial, amour divin, amour de la patrie, etc.), inutile de dire que nous le restituons ici à son sens strict et menaçant d’attachement total à un être humain, fondé sur la reconnaissance impérieuse de la vérité, de notre vérité « dans une âme et dans un corps » qui sont l’âme et le corps de cet être. Il s’agit, au cours de cette poursuite de la vérité qui est à la base de toute activité valable, du brusque abandon d’un système de recherches plus ou moins pa-tientes à la faveur et au profit d’une évidence que nos travaux n’ont pas fait naître et qui, sous tels traits, mystérieusement, tel jour, s’est incarnée. Ce que nous en disons est, espérons-nous, pour dissuader de nous répondre les spécialistes du « plaisir », les collectionneurs d’aventures, les fringants de la volupté, pour peu qu’ils soient portés à déguiser lyriquement leur manie, aussi bien que les contempteurs et « guérisseurs » du soi-disant amour-folie et que les perpétuels amoureux imaginaires.
C’est, en effet, des autres, et d’eux seuls, que j’ai toujours espé-ré me faire entendre. Plus que jamais, puisqu’il s’agit ici des possibi-lités d’occultation du surréalisme, je me tourne vers ceux qui ne
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craignent pas de concevoir l’amour comme le lieu d’occultation idéale de toute pensée. Je leur dis : il y a des apparitions réelles mais il est un miroir dans l’esprit sur lequel l’immense majorité des hommes pourraient se pencher sans se voir. Le contrôle odieux ne fonctionne pas si bien. L’être que tu aimes vit. Le langage de la révé-lation se parle certains mots très haut, certains mots très bas, de plusieurs côtés à la fois. Il faut se résigner à l’apprendre par bribes.
[…]
Quand on songe, d’autre part, à ce qui s’exprime astrologique-ment dans le surréalisme d’influence « uranienne » très prépondé-rante, comment ne pas souhaiter, au point de vue surréaliste, qu’il paraisse un ouvrage critique et de bonne foi consacré à Uranus, qui aiderait à combler, sous ce rapport, la grave lacune ancienne ? Au-tant dire que rien n’a encore été entrepris dans ce sens. Le ciel de naissance de Baudelaire, qui présente la remarquable conjonction d’Uranus et de Neptune, de ce fait reste pour ainsi dire ininterpré-table. De la conjonction d’Uranus avec Saturne, qui eut lieu de 1896 à 1898 et n’arrive que tous les quarante-cinq ans, de cette conjonction qui caractérise le ciel de naissance d’Aragon, celui d’Éluard et le mien – nous savons seulement, par Choisnard, que, peu étudiée en-core en astrologie, elle « signifierait suivant toute vraisemblance : amour profond des sciences, recherche du mystérieux, besoin élevé de s’instruire ». (Bien entendu le vocabulaire de Choisnard est sus-pect.) « Qui sait, ajoute-t-il, si la conjonction de Saturne avec Uranus n’engendrera pas une école nouvelle en fait de science ? Cet aspect planétaire, placé en bon endroit dans un horoscope, pourrait corres-pondre à l’étoffe d’un homme doué de réflexion, de sagacité et d’indépendance, capable d’être un investigateur de premier ordre. » Ces lignes, extraites d’Influence astrale, sont de 1893 et, en 1925, Choisnard a noté que sa prédiction semblait être en train de se réali-ser.
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Je proclame, en cette matière, le droit à l’absolue sévéri-té. Pas de concessions au monde et pas de grâce. Le terrible marché en main.
À bas ceux qui distribueraient le pain maudit aux oi-seaux.
Tout homme qui, désireux d’atteindre le but suprême de l’âme, part pour aller demander des Oracles, lit-on dans le Troisième Livre de la Magie, doit, pour y arriver, détacher en-tièrement son esprit des choses vulgaires, il doit le purifier de toute maladie, faiblesse d’esprit, malice ou semblables défauts, et de toute condition contraire à la raison qui la suit, comme la rouille suit le fer et le Quatrième Livre précise énergiquement que la révélation attendue exige encore que l’on se tienne en un endroit pur et clair, tendu partout de tentures blanches et qu’on n’affronte aussi bien les mauvais Esprits que les bons que dans la mesure de la « dignification » à laquelle on est parvenu. Il insiste sur le fait que le livre des mauvais Esprits est fait d’un papier très pur qui n’a jamais servi à quelque autre usage et qu’on nomme communément parchemin vierge.
Il n’est pas d’exemple que les mages aient peu tenu à l’état de propreté éclatante de leurs vêtements et de leur âme et je ne comprendrais pas qu’attendant ce que nous at-tendons de certaines pratiques d’alchimie mentale nous ac-ceptions de nous montrer, sur ce point, moins exigeants qu’eux. Voilà pourtant ce qui nous est le plus âprement re-proché et ce que, moins que tout autre, paraît disposé à nous passer M. Bataille qui mène à l’heure actuelle, dans la revue Documents, une plaisante campagne contre ce qu’il appelle « la soif sordide de toutes les intégrités ». M. Bataille m’intéresse uniquement dans la mesure où il se flatte d’opposer à la dure discipline de l’esprit à quoi nous enten-
– 221 – dons bel et bien tout soumettre – et nous ne voyons pas d’inconvénient à ce que Hegel en soit rendu principalement responsable – une discipline qui ne parvient pas même à pa-raître plus lâche, car elle tend à être celle du non-esprit (et c’est d’ailleurs là que Hegel l’attend). M. Bataille fait profes-sion de ne vouloir considérer au monde que ce qu’il y a de plus vil, de plus décourageant et de plus corrompu et il invite l’homme, pour éviter de se rendre utile à quoi que ce soit de dé-terminé, « à courir absurdement avec lui – les yeux tout à coup devenus troubles et chargés d’inavouables larmes – vers quelques provinciales maisons hantées, plus vilaines que des mouches, plus vicieuses, plus rances que des salons de coiffure ». S’il m’arrive de rapporter de tels propos, c’est qu’ils ne me paraissent pas engager seulement M. Bataille mais encore ceux des anciens surréalistes qui ont voulu avoir leurs coudées libres pour se commettre un peu partout. Peut-être M. Bataille est-il de force à les grouper et qu’il y parvienne, à mon sens, sera très intéressant. Prenant le départ pour la course que, nous ve-nons de le voir, M. Bataille organise, il y a déjà : MM. Desnos, Leiris, Limbour, Masson et Vitrac : on ne s’explique pas que M. Ribemont-Dessaignes, par exemple, ne soit pas encore là. Je dis qu’il est extrêmement significatif de voir à nouveau s’assembler tous ceux qu’une tare quel-conque a éloignés d’une première activité définie parce qu’il est très probable qu’ils n’ont que leurs mécontentements à mettre en commun. Je m’amuse d’ailleurs à penser qu’on ne peut sortir du surréalisme sans tomber sur M. Bataille, tant il est vrai que le dégoût de la rigueur ne sait se traduire que par une soumission nouvelle à la rigueur.
Avec M. Bataille, rien que de très connu, nous assistons à un retour offensif du vieux matérialisme antidialectique qui tente, cette fois, de se frayer gratuitement un chemin à tra-vers Freud. Matérialisme, dit-il, interprétation directe, excluant
– 222 – tout idéalisme, des phénomènes bruts, matérialisme qui, pour ne pas être regardé comme un idéalisme gâteux, devra être fondé immédiatement sur les phénomènes économiques et sociaux. Comme on ne précise pas ici « matérialisme historique » (et d’ailleurs comment le pourrait-on faire ?) nous sommes bien obligés d’observer qu’au point de vue philosophique de l’expression, c’est vague et qu’au point de vue poétique de la nouveauté, c’est nul.
Ce qui est moins vague, c’est le sort que M. Bataille en-tend faire à un petit nombre d’idées particulières qu’il a et dont, étant donné leur caractère, il s’agira de savoir si elles ne relèvent pas de la médecine ou de l’exorcisme, car, pour ce qui est de l’apparition de la mouche sur le nez de l’orateur (Georges Bataille : « Figure humaine », Documents, n° 4), ar-gument suprême contre le moi, nous connaissons l’antienne pascalienne et imbécile ; il y a longtemps que Lautréamont en a fait justice : L’esprit du plus grand homme (soulignons trois fois : plus grand homme) n’est pas si dépendant qu’il soit sujet à être troublé par le moindre bruit du Tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le silence d’un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut pas le bruit d’une girouette, d’une poulie. La mouche ne raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. L’homme qui pense, aussi bien que sur le som-met d’une montagne, peut se poser sur le nez de la mouche. Nous ne parlons si longuement des mouches que parce que M. Bataille aime les mouches. Nous, non : nous aimons la mitre des anciens évocateurs, la mitre de lin pur à la partie antérieure de laquelle était fixée une lame d’or et sur laquelle les mouches ne se posaient pas, parce qu’on avait fait des ablutions pour les chasser. Le malheur pour M. Bataille est qu’il raisonne : certes il raisonne comme quelqu’un qui a « une mouche sur le nez », ce qui le rapproche plutôt du
– 223 – mort que du vivant, mais il raisonne. Il cherche, en s’aidant du petit mécanisme qui n’est pas encore tout à fait détraqué en lui, à faire partager ses obsessions : c’est même par là qu’il ne peut prétendre, quoi qu’il en dise, s’opposer comme une brute à tout système. Le cas de M. Bataille présente ceci de paradoxal et pour lui de gênant que sa phobie de « l’idée », à partir du moment où il entreprend de la commu-niquer, ne peut prendre qu’un tour idéologique. Un état de déficit conscient à forme généralisatrice, diraient les méde-cins. Voici, en effet, quelqu’un qui pose en principe que l’horreur n’entraîne aucune complaisance pathologique et joue uniquement le rôle du fumier dans la croissance végétale, fumier d’odeur suffocante sans doute mais salubre à la plante. Cette idée, sous son apparence infiniment banale, est, à elle seule, malhonnête ou pathologique (il resterait à prouver que Lulle, et Berkeley, et Hegel, et Rabbe, et Baudelaire, et Rimbaud, et Marx, et Lénine se sont, très particulièrement, conduits dans la vie comme des porcs). Il est à remarquer que M. Bataille fait un abus délirant des adjectifs : souillé, sénile, rance, sor-dide, égrillard, gâteux, et que ces mots, loin de lui servir à décrier un état de choses insupportable, sont ceux par les-quels s’exprime le plus lyriquement sa délectation. Le « balai innommable » dont parle Jarry étant tombé dans son as-siette, M. Bataille se déclare enchanté39. Lui qui, durant les heures du jour, promène sur de vieux et parfois charmants manuscrits des doigts prudents de bibliothécaire (on sait qu’il exerce cette profession à la Bibliothèque Nationale), se
39 Marx, dans sa Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, nous expose comment, à chaque époque, nais-sent ainsi des philosophes-cheveux, des philosophes-ongles, des phi-losophes-orteils, des philosophes-excréments, etc.
– 224 – repaît la nuit des immondices dont, à son image, il voudrait les voir chargés : témoin cette Apocalypse de Saint-Sever à la-quelle il a consacré un article dans le numéro 2 de Docu-ments, article qui est le type parfait du faux témoignage. Qu’on veuille bien se reporter, par exemple, à la planche du « Déluge » reproduite dans ce numéro, et qu’on me dise si objectivement un sentiment jovial et inattendu apparaît avec la chèvre qui figure au bas de la page et avec le corbeau dont le bec est plongé dans la viande (ici M. Bataille s’exalte) d’une tête humaine. Prêter une apparence humaine à des éléments ar-chitecturaux, comme il le fait tout le long de cette étude et ailleurs, est encore, et rien de plus, un signe classique de psychasthénie. À la vérité, M. Bataille est seulement très fa-tigué et, quand il se livre à cette constatation pour lui ren-versante que l’intérieur d’une rose ne répond pas du tout à sa beauté extérieure, que si l’on arrache jusqu’au dernier les pétales de la corolle, il ne reste plus qu’une touffe d’aspect sordide, il ne parvient qu’à me faire sourire au souvenir de ce conte d’Alphonse Allais dans lequel un sultan a si bien épuisé tous les sujets de distraction que, désespéré de le voir succomber à l’ennui, son grand vizir ne trouve plus à lui amener qu’une jeune fille très belle qui se met à danser, chargée d’abord de voiles, pour lui seul. Elle est si belle que le sultan ordonne que chaque fois qu’elle s’arrête on fasse tomber un de ses voiles. Elle n’est pas plus tôt nue que le sultan fait encore signe, paresseusement, qu’on la dénude : on se hâte de l’écorcher vive. Il n’en est pas moins vrai que la rose, privée de ses pétales, reste la rose et d’ailleurs, dans l’histoire pré-cédente, la bayadère continue à danser.
Que si l’on m’oppose encore le geste confondant du mar-quis de Sade enfermé avec les fous, se faisant porter les plus belles roses pour en effeuiller les pétales sur le purin d’une fosse,
– 225 – je répondrai que pour que cet acte de protestation perde son extraordinaire portée, il suffirait qu’il soit le fait, non d’un homme qui a passé pour ses idées vingt-sept années de sa vie en prison, mais d’un « assis » de bibliothèque. Tout porte à croire, en effet, que Sade, dont la volonté d’affranchissement moral et social, contrairement à celle de M. Bataille, est hors de cause, pour obliger l’esprit humain à secouer ses chaînes, a seulement voulu par là s’en prendre à l’idole poétique, à cette « vertu » de convention qui, bon gré, mal gré, fait d’une fleur, dans la mesure même où chacun peut l’offrir, le véhi-cule brillant des sentiments les plus nobles comme les plus bas. Il convient, du reste, de réserver l’appréciation d’un tel fait qui, même s’il n’est pas purement légendaire, ne saurait en rien infirmer la parfaite intégrité de la pensée et de la vie de Sade et le besoin héroïque qu’il eut de créer un ordre de choses qui ne dépendît pour ainsi dire pas de tout ce qui avait eu lieu avant lui.
Le surréalisme est moins disposé que jamais à se passer de cette intégrité, à se contenter de ce que les uns et les autres, entre deux petites trahisons qu’ils croient autoriser de l’obscur, de l’odieux prétexte qu’il faut bien vivre, lui aban-donnent. Nous n’avons que faire de cette aumône de « ta-lents ». Ce que nous demandons est, pensons-nous, de na-ture à entraîner un consentement, un refus total et non à se payer de mots, à s’entretenir d’espoirs velléitaires. Veut-on, oui ou non, tout risquer pour la seule joie d’apercevoir au loin, tout au fond du creuset où nous proposons de jeter nos pauvres commodités, ce qui nous reste de bonne réputation et nos doutes, pêle-mêle avec la jolie verrerie « sensible », l’idée radicale d’impuissance et la niaiserie de nos prétendus devoirs, la lumière qui cessera d’être défaillante ?
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Nous disons que l’opération surréaliste n’a chance d’être menée à bien que si elle s’effectue dans des conditions d’asepsie morale dont il est encore très peu d’hommes à vou-loir entendre parler. Sans elles il est pourtant impossible d’arrêter ce cancer de l’esprit qui réside dans le fait de pen-ser par trop douloureusement que certaines choses « sont », alors que d’autres, qui pourraient si bien être, « ne sont pas ». Nous avons avancé qu’elles doivent se confondre, ou singulièrement s’intercepter, à la limite. Il s’agit, non d’en rester là, mais de ne pouvoir faire moins que de tendre désespé-rément à cette limite.
L’homme, qui s’intimiderait à tort de quelques mons-trueux échecs historiques, est encore libre de croire à sa li-berté. Il est son maître, en dépit des vieux nuages qui pas-sent et de ses forces aveugles qui butent. N’a-t-il pas le sens de la courte beauté dérobée et de l’accessible et longue beauté dérobable ? La clé de l’amour, que le poète disait avoir trouvée, lui aussi, qu’il cherche bien : il l’a. Il ne tient qu’à lui de s’élever au-dessus du sentiment passager de vivre dangereusement et de mourir. Qu’il use, au mépris de toutes les prohibitions, de l’arme vengeresse de l’idée contre la bes-tialité de tous les êtres et de toutes les choses et qu’un jour, vaincu – mais vaincu seulement si le monde est monde – il ac-cueille la décharge de ses tristes fusils comme un feu de salve.
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