Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 37 sur 45 · partie 2/3

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Manifestes du surréalisme

Second Manifeste du Surréalisme (1930)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Notre adhésion au principe du matérialisme historique… il n’y a pas moyen de jouer sur ces mots. Que cela ne dé-pende que de nous – je veux dire pourvu que le communisme ne nous traite pas seulement en bêtes curieuses destinées à exercer dans ses rangs la badauderie et la défiance, – et nous nous montrerons capables de faire, au point de vue révolu-

 

– 179 – tionnaire, tout notre devoir. C’est là, malheureusement, un engagement qui n’intéresse que nous : je n’ai pu en ce qui me concerne, par exemple, il y a deux ans, passer comme je le voulais, libre et inaperçu, le seuil de cette maison du Parti français où tant d’individus non recommandables, policiers et autres, ont pourtant licence de s’ébattre comme dans un moulin. Au cours de trois interrogatoires de plusieurs heures, j’ai dû défendre le surréalisme de l’accusation puérile d’être dans son essence un mouvement politique d’orientation net-tement anticommuniste et contre-révolutionnaire. De procès foncier de mes idées, inutile de dire que, de la part de ceux qui me jugeaient, je n’avais pas à en attendre. « Si vous êtes marxiste, braillait vers cette époque Michel Marty à l’adresse de l’un de nous, vous n’avez pas besoin d’être surréaliste. » Surréalistes, ce n’est bien entendu pas nous qui nous étions prévalus de l’être en cette circonstance : cette qualification nous avait précédés malgré nous comme eût aussi bien pu le faire celle de « relativistes » pour des einsteiniens, de « psy-chanalystes » pour des freudiens. Comment ne pas s’inquiéter terriblement d’un tel affaiblissement du niveau idéologique d’un parti naguère sorti si brillamment armé de deux des plus fortes têtes du e XIX siècle ! On ne le sait que trop : le peu que je puis tirer à cet égard de mon expérience personnelle est à la mesure du reste. On me demandait de faire à la cellule « du gaz » un rapport sur la situation ita-lienne en spécifiant que je n’eusse à m’appuyer que sur des faits statistiques (production de l’acier etc.) et surtout pas d’idéologie. Je n’ai pas pu.

 

J’accepte, cependant, que par suite d’une méprise, rien de plus, on m’ait pris dans le parti communiste pour un des intellectuels les plus indésirables. Ma sympathie est, par ail-

 

– 180 – leurs, trop exclusivement acquise à la masse de ceux qui fe-ront la Révolution sociale pour pouvoir se ressentir des effets passagers de cette mésaventure. Ce que je n’accepte pas, c’est que, par des possibilités de mouvement particulières, certains intellectuels que je connais, et dont les détermina-tions morales sont plus que sujettes à caution, ayant essayé sans succès de la poésie, de la philosophie, se rabattent sur l’agitation révolutionnaire, grâce à la confusion qui y règne parviennent à faire plus ou moins illusion et, pour plus de commodité, n’aient rien de plus pressé que de renier bruyamment ce qui, comme le surréalisme, leur a donné à penser le plus clair de ce qu’ils pensent mais aussi les astrei-gnait à rendre des comptes et à justifier humainement de leur position. L’esprit n’est pas une girouette, tout au moins n’est pas seulement une girouette. Ce n’est pas assez que de penser tout à coup se devoir à une activité particulière et ce n’est rien si, par là même, on ne se sent capable de montrer objectivement comment on y est venu et à quel point exact il fallait qu’on fût pour y venir. Qu’on ne me parle pas de ces sortes de conversions révolutionnaires de type religieux, desquelles certains se bornent à nous faire part, en ajoutant qu’ils se plaisent à n’en avoir rien à dire. Il ne saurait y avoir sur ce plan de rupture, ni de solution de continuité dans la pensée. Ou bien faudrait-il en repasser par les vieux détours de la grâce… Je plaisante. Mais il va de soi que je me défie extrêmement. Eh quoi, je sais un homme : je veux dire je me représente d’où il vient, tout de même un peu où il va et l’on voudrait que tout à coup ce système de références fût vain, que cet homme atteignît autre chose que ce vers quoi il al-lait ! Et si cela pouvait être, cet homme que nous n’aurions tenu qu’à l’aimable état de chrysalide, pour voler de ses propres ailes, il lui eût fallu sortir du cocon de sa pensée ? Encore une fois je n’en crois rien. J’estime qu’il eût été de

 

– 181 – toute nécessité, non seulement pratique mais morale, que chacun de ceux qui se détachaient ainsi du surréalisme mît idéologiquement celui-ci en cause et nous en fît apercevoir, de son point de vue, la partie la plus dénonçable : il n’en a jamais rien été. La vérité est que des sentiments médiocres paraissent avoir presque toujours décidé de ces brusques changements d’attitude et je crois qu’il faut en chercher le secret, comme de la grande mobilité de la plupart des hommes, bien plutôt dans une perte progressive de cons-cience que dans l’explosion d’une raison soudaine, aussi dif-férente de la précédente que l’est du scepticisme la foi. À la grande satisfaction de ceux que rebute le contrôle des idées, tel qu’il s’exerce dans le surréalisme, ce contrôle ne peut avoir lieu dans les milieux politiques et libre à eux, dès lors, de donner corps à leur ambition, à cette ambition qui pré-existait, c’est là le point grave, à la découverte de leur pré-tendue vocation révolutionnaire. Il faut les voir prêcher d’autorité aux vieux militants ; il faut les voir brûler, en moins de temps qu’il n’en faudrait pour brûler leur porte-plume, les étapes de la pensée critique plus sévère ici que partout ailleurs : il faut les voir, l’un prendre à témoin un pe-tit buste à trois francs quatre-vingt-quinze de Lénine, l’autre taper sur le ventre de Trotsky. Ce que je n’accepte pas da-vantage c’est que des gens avec qui nous nous sommes trou-vés en contact et de qui, pour l’avoir éprouvée à nos dépens, nous avons dénoncé à toute occasion depuis trois ans la mauvaise foi, l’arrivisme et les fins contre-révolutionnaires, les Morhange, les Politzer et les Lefèvre, trouvent le moyen de capter la confiance des dirigeants du parti communiste au point de pouvoir publier, avec l’apparence au moins de leur approbation, deux numéros d’une Revue de Psychologie con-crète et sept numéros de La Revue Marxiste, au bout desquels ils se chargent de nous édifier définitivement sur leur bas-

 

– 182 – sesse, le second en se décidant, au bout d’un an de « travail » en commun et de complicité, à aller, parce qu’on parle de supprimer la psychologie concrète qui ne se « vend » pas, dénoncer au Parti le premier, coupable d’avoir dissipé en un jour à Monte-Carlo une somme de deux cent mille francs qui lui avait été confiée pour servir à la propagande révolution-naire, et celui-ci, outré seulement de ce procédé, venant brusquement s’ouvrir à moi de son indignation tout en re-connaissant sans difficulté que le fait est exact. Il est donc permis aujourd’hui, M. Rappoport aidant, d’abuser du nom de Marx, en France, sans que personne y voie le moindre mal. Je demande, dans ces conditions, qu’on me dise où en est la moralité révolutionnaire.

 

On conçoit que la facilité d’en imposer aussi complète-ment que ces messieurs à ceux qui les accueillent, hier à l’intérieur du parti communiste, demain dans l’opposition de ce parti, ait été et doive être encore pour tenter quelques in-tellectuels peu scrupuleux, pris aussi bien dans le surréalisme qui n’a pas, ensuite, de plus déclarés adversaires31. Les uns,

 

31 Si fâcheuse que puisse être, à certains égards, cette constata-tion, j’estime que le surréalisme, cette toute petite passerelle au-dessus de l’abîme, ne saurait être bordé de garde-fous. Il y a lieu, pour nous, de nous fier à la sincérité de ceux qu’un jour leur bon ou leur mau-vais génie conduit à nous rejoindre. Ce serait trop exiger d’eux, à ce moment, qu’un gage d’alliance définitive et ce serait préjuger inhu-mainement de l’impossibilité de développement ultérieur en eux de tout appétit vulgaire. Comment éprouver la solidité de pensée d’un homme de vingt ans, qui ne songe lui-même à se recommander que de la qualité purement artistique de quelques pages qu’il soumet, et dont l’horreur qu’il manifeste des contraintes, si elle prouve bien qu’il les a subies, ne prouve pas qu’il sera incapable de les faire su-bir ? C’est pourtant de cet homme très jeune, du seul élan qu’il y

 

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à la manière de M. Baron, auteur de poèmes assez habile-ment démarqués d’Apollinaire, mais de plus jouisseur à la diable et, faute absolue d’idées générales, dans la forêt im-mense du surréalisme pauvre petit coucher de soleil sur une mare stagnante, apportent au monde « révolutionnaire » le tribut d’une exaltation de collège, d’une ignorance « crasse » agrémentées de visions de quatorze juillet. (Dans un style impayable, M. Baron m’a fait part, il y a quelques mois, de sa conversion au léninisme intégral. Je tiens sa lettre, où les propositions les plus cocasses le disputent à de terribles lieux communs empruntés au langage de L’Humanité et à des protestations d’amitié touchantes, à la disposition des ama-teurs. Je n’en reparlerai que s’il m’y oblige.) Les autres, à la manière de M. Naville, de qui nous attendrons patiemment que son inassouvissable soif de notoriété le dévore, – en un rien de temps il a été directeur de L’Œuf dur, directeur de La Révolution Surréaliste, il a eu la haute main sur L’Étudiant d’avant-garde, il a été directeur de Clarté, de La Lutte de Classes, il a failli être directeur du Camarade, le voici mainte-nant grand premier rôle à La Vérité – les autres s’en vou-draient de devoir à quelque cause que ce soit autre chose qu’un petit salut de protection comme en ont, à l’adresse des malheureux, les dames des bonnes œuvres qui, ensuite, en deux mots, vont leur dire quoi faire. Rien qu’à voir passer M. Naville, le parti communiste français, le parti russe, la plupart des oppositionnels de tous les pays au premier rang desquels les hommes envers qui il eût pu avoir contracté une

 

porte que dépend à l’infini la vivification d’une idée sans âge. Mais quels déboires ! À peine a-t-on le temps d’y penser et c’est déjà un autre homme qui a vingt ans. Intellectuellement la vraie beauté se distingue mal, a priori, de la beauté du diable.

 

– 184 – dette : Boris Souvarine, Marcel Fourrier, tout comme le sur-réalisme et moi, ont fait figure de nécessiteux. M. Baron qui écrivit L’Allure poétique est à cette allure ce que M. Naville est à l’allure révolutionnaire. Un stage de trois mois dans le parti communiste, s’est dit M. Naville, voilà qui est bien suf-fisant puisque l’intérêt, pour moi, est de faire valoir que j’en suis sorti. M. Naville, tout au moins le père de M. Naville, est fort riche. (Pour ceux de mes lecteurs qui ne sont pas enne-mis du pittoresque, j’ajouterai que le bureau directorial de La Lutte de Classes est situé 15, rue de Grenelle, dans une pro-priété de famille de M. Naville, qui n’est autre que l’ancien hôtel des ducs de La Rochefoucauld.) De telles considéra-tions me semblent moins indifférentes que jamais. Je re-marque, en effet, que M. Morhange, au moment où il entre-prend de fonder La Revue Marxiste, est commandité à cet ef-fet de cinq millions par M. Friedmann. Sa malchance à la roulette a beau l’obliger à rembourser peu après la plus grande partie de cette somme, il n’en reste pas moins que c’est grâce à cette aide financière exorbitante qu’il parvient à usurper la place qu’on sait et à y faire excuser son incompé-tence notoire. C’est également en souscrivant un certain nombre de parts de fondateur de l’entreprise « Les Revues », dont dépendait La Revue Marxiste, que M. Baron, qui venait d’hériter, put croire que de plus vastes horizons s’ouvraient devant lui. Or, lorsque M. Naville nous fit part, il y a quelques mois, de son intention de faire paraître Le Cama-rade, journal qui répondait, d’après lui, à la nécessité de donner une nouvelle vigueur à la critique oppositionnelle mais qui, en réalité, devait surtout lui permettre de prendre de Fourrier, trop clairvoyant, un de ces congés sourds dont il a l’habitude, j’ai été curieux d’apprendre de sa bouche qui faisait les frais de cette publication, publication dont, comme je l’ai dit, il devait être directeur, et seul directeur bien en-

 

– 185 – tendu. Étaient-ce ces mystérieux « amis » avec lesquels on engage de longues conversations très amusantes à chaque dernière page de journal et qu’on prétend intéresser si vive-ment au prix du papier ? Non pas. C’étaient purement et simplement M. Pierre Naville et son frère, pour une somme de quinze mille francs sur vingt mille. Le reste était fourni par de soi-disant « copains » de Souvarine, dont M. Naville dut avouer qu’il ne connaissait pas même les noms. On voit que, pour faire prédominer son point de vue dans les milieux qui, à cet égard, devraient se montrer pourtant les plus stricts, il importe moins que ce point de vue soit par lui-même imposable que d’être le fils d’un banquier. M. Naville, qui pratique avec art, en vue du résultat classique, la mé-thode de division des personnes, ne reculera, c’est bien clair, devant aucun moyen pour arriver à régenter l’opinion révo-lutionnaire. Mais, comme dans cette même forêt allégorique où je voyais tout à l’heure M. Baron déployer des grâces de têtard il y a eu déjà quelques mauvais jours pour ce serpent boa de mauvaise mine, il n’est fort heureusement pas dit que des dompteurs de la force de Trotsky et même de Souvarine ne finiront pas par mettre à la raison l’éminent reptile. Pour l’instant nous savons seulement qu’il revient de Constanti-nople en compagnie du petit volatile Francis Gérard. Les voyages, qui forment la jeunesse, ne déforment pas la bourse de M. Naville père. Il est aussi de tout premier intérêt d’aller dégoûter Léon Trotsky de ses seuls amis. Une dernière ques-tion, toute platonique, à M. Naville : QUI entretient La Vérité, organe de l’opposition communiste où votre nom grossit chaque semaine et s’étale dès maintenant en première page ? Merci.

 

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Si j’ai cru bon de m’étendre assez longuement sur de tels sujets, c’est d’abord pour signifier que, contrairement à ce qu’ils voudraient faire croire, tous ceux de nos anciens colla-borateurs qui se disent aujourd’hui bien revenus du surréa-lisme, sans en excepter un seul, en ont été par nous exclus : encore n’était-il pas inutile qu’on sût pour quel genre de rai-son. C’était, ensuite, pour montrer que, si le surréalisme se considère comme lié indissolublement, par suite des affinités que j’ai signalées, à la démarche de la pensée marxiste et à cette démarche seule, il se défend et sans doute il se défen-dra longtemps encore de choisir entre les deux courants très généraux qui roulent, à l’heure actuelle, les uns contre les autres des hommes qui, pour ne pas avoir la même concep-tion tactique, ne s’en sont pas moins révélés de part et d’autre comme de francs révolutionnaires. Ce n’est pas au moment où Trotsky, par une lettre datée du 25 septembre 1929, accorde que dans l’Internationale, le fait d’une conver-sion de la direction officielle vers la gauche est patent et où, pra-tiquement, il appuie de toute son autorité la demande de ré-intégration de Rakovsky, de Kossior et d’Okoudjava, suscep-tible d’entraîner la sienne propre, que nous allons nous faire plus irréductibles que lui-même. Ce n’est pas au moment où la seule considération du plus pénible conflit qui soit en-traîne de la part de tels hommes, abstraction faite publique-ment au moins de leurs plus définitives réserves, un nouveau pas dans la voie du ralliement, que nous allons, même de très loin, chercher à envenimer la plaie sentimentale de la répression comme le fait M. Panaït Istrati et comme l’en féli-cite M. Naville, tout en lui tirant gentiment l’oreille : Istrati, tu aurais mieux fait de ne pas publier un fragment de ton livre dans

 

– 187 – un organe comme la Nouvelle Revue Française32, etc. Notre in-tervention, en pareille matière, ne tend qu’à mettre en garde les esprits sérieux contre un petit nombre d’individus que, par expérience, nous savons être des niais, des fumistes ou des intrigants mais, de toute manière, des êtres révolution-nairement malintentionnés. C’est à peu près tout ce qu’il nous est actuellement donné de faire de ce côté. Nous sommes les premiers à regretter que ce soit si peu.

 

Pour que de tels écarts, de telles volte-face, de tels abus de confiance de tous ordres soient possibles sur le terrain même où je viens de me placer, il faut assurément que tout soit un assez beau parterre de dérision et qu’il y ait à peine lieu de compter sur l’activité désintéressée de plus de quelques hommes à la fois. Si la tâche révolutionnaire elle-même, avec toutes les rigueurs que son accomplissement suppose, n’est pas de nature à séparer d’emblée les mauvais des bons et les faux des sincères ; si, à son plus grand dam, force lui est d’attendre qu’une série d’événements extérieurs se chargent de démasquer les uns et de parer d’un reflet d’immortalité le visage nu des autres, comment veut-on qu’il n’en aille pas plus misérablement encore de ce qui n’est pas cette tâche proprement dite et, par exemple, de la tâche sur-réaliste dans la mesure où cette seconde tâche ne se confond pas seulement avec la première ? Il est normal que le surréa-lisme se manifeste au milieu et peut-être au prix d’une suite ininterrompue de défaillances, de zigzags et de défections

 

32 Sur Panaït Istrati et l’affaire Roussakov, voir La N. R. F., 1er octobre ; La Vérité, 11 octobre 1929.

 

– 188 – qui exigent à tout instant la remise en question de ses don-nées originelles, c’est-à-dire le rappel au principe initial de son activité joint à l’interrogation du demain joueur qui veut que les cœurs « s’éprennent » et se déprennent. Tout n’a pas été tenté, je dois le dire, pour mener à bien cette entreprise, ne serait-ce qu’en tirant parti jusqu’au bout des moyens qui ont été définis pour les nôtres et en éprouvant profondément les modes d’investigation qui, à l’origine du mouvement qui nous occupe, ont été préconisés. Le problème de l’action so-ciale n’est, je tiens à y revenir et j’y insiste, qu’une des formes d’un problème plus général que le surréalisme s’est mis en devoir de soulever et qui est celui de l’expression hu-maine sous toutes ses formes. Qui dit expression dit, pour commencer, langage. Il ne faut donc pas s’étonner de voir le surréalisme se situer tout d’abord presque uniquement sur le plan du langage et, non plus, au retour de quelque incursion que ce soit, y revenir comme pour le plaisir de s’y comporter en pays conquis. Rien, en effet, ne peut plus empêcher que, pour une grande part, ce pays soit conquis. Les hordes de mots littéralement déchaînés auxquels Dada et le surréa-lisme ont tenu à ouvrir les portes, quoiqu’on en ait, ne sont pas de celles qui se retirent si vainement. Elles pénétreront sans hâte, à coup sûr, dans les petites villes idiotes de la lit-térature qui s’enseigne encore et, confondant sans peine ici les bas et les hauts quartiers, elles feront posément une belle consommation de tourelles. Sous prétexte que, par nos soins, la poésie est, à ce jour, tout ce qui se trouve sérieusement ébranlé, la population ne se méfie pas trop, elle construit çà et là des digues sans importance. On feint de ne pas trop s’apercevoir que le mécanisme logique de la phrase se montre à lui seul de plus en plus impuissant, chez l’homme, à déclencher la secousse émotive qui donne réellement quelque prix à sa vie. Par contre, les produits de cette activi-

 

– 189 – té spontanée ou plus spontanée, directe ou plus directe, comme ceux que lui offre de plus en plus nombreux le sur-réalisme sous forme de livres, de tableaux et de films et qu’il a commencé par regarder avec stupeur, il s’en entoure main-tenant et il s’en remet plus ou moins timidement à eux du soin de bouleverser sa façon de sentir. Je sais : cet homme n’est pas encore tout homme et il faut lui laisser « le temps » de le devenir. Mais voyez de quelle admirable et perverse in-sinuation se sont déjà montrées capables un petit nombre d’œuvres toutes modernes, celles même dont le moins qu’on puisse dire est qu’il y règne un air particulièrement insa-lubre : Baudelaire, Rimbaud (en dépit des réserves que j’ai faites), Huysmans, Lautréamont, pour m’en tenir à la poésie. Ne craignons pas de nous faire une loi de cette insalubrité. Il doit ne pas pouvoir être dit que nous n’avons pas tout fait pour anéantir cette stupide illusion de bonheur et d’entente que ce sera la gloire du e XIX siècle d’avoir dénoncée. Certes, nous n’avons pas cessé d’aimer fanatiquement ces rayons de soleil pleins de miasmes. Mais, à l’heure où les pouvoirs pu-blics, en France, s’apprêtent à célébrer grotesquement par des fêtes le centenaire du romantisme, nous disons, nous, que ce romantisme dont nous voulons bien, historiquement, passer aujourd’hui pour la queue, mais alors la queue tellement préhensile, de par son essence même en 1930 réside tout en-tier dans la négation de ces pouvoirs et de ces fêtes, qu’avoir cent ans d’existence pour lui c’est la jeunesse, que ce qu’on a appelé à tort son époque héroïque ne peut plus honnêtement passer que pour le vagissement d’un être qui commence seu-lement à faire connaître son désir à travers nous et qui, si l’on admet que ce qui a été pensé avant lui – « classiquement » – était le bien, veut incontestablement tout le mal.

 

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Quelle qu’ait été l’évolution du surréalisme dans le do-maine politique, si pressant que nous en soit venu l’ordre de n’avoir à compter pour la libération de l’homme, première condition de l’esprit, que sur la Révolution prolétarienne, je puis bien dire que nous n’avons trouvé aucune raison valable de revenir sur les moyens d’expression qui nous sont propres et dont à l’usage il nous a été donné de vérifier qu’ils nous servaient bien. Passe qui voudra condamnation sur telle image spécifiquement surréaliste que j’ai pu, au hasard d’une préface, employer, on n’en sera pas quitte pour cela avec les images. « Cette famille est une nichée de chiens » (Rimbaud). Quand, avec un tel propos distrait de son contexte, on aura fait beaucoup de gorges chaudes, on n’aura réussi à grouper que beaucoup d’ignorants. On ne sera pas parvenu à accrédi-ter, aux dépens des nôtres, des procédés néo-naturalistes, c’est-à-dire à faire bon marché de tout ce qui, depuis le natu-ralisme, a constitué les plus importantes conquêtes de l’esprit. Je rappelle ici quelle réponse j’ai faite, en septembre 1928, à ces deux questions qui m’avaient été posées : 1° Croyez-vous que la production artistique et littéraire soit un phénomène purement individuel ? Ne pensez-vous pas qu’elle puisse ou doive être le reflet des grands courants qui déterminent l’évolution économique et sociale de l’humanité ? 2° Croyez-vous à l’existence d’une littérature et d’un art exprimant les aspira-tions de la classe ouvrière ? Quels en sont, selon vous, les princi-paux représentants ?

 

1° Assurément, il en va de la production artistique et lit-téraire comme de tout phénomène intellectuel en ce sens qu’il ne saurait à son propos se poser d’autre problème que celui de la souveraineté de la pensée. C’est dire qu’il est im-possible de répondre à votre première question par l’affirmative ou la négative et que la seule attitude philoso-phique observable en pareil cas consiste à faire valoir « la

 

– 191 – contradiction (qui existe) entre le caractère de la pensée hu-maine que nous nous représentons comme absolue et la réa-lité de cette pensée en une foule d’êtres humains individuels à la pensée limitée : c’est là une contradiction qui ne peut être résolue que dans le progrès infini, dans la série au moins pratiquement infinie des générations humaines successives. En ce sens la pensée humaine possède la souveraineté et ne la possède pas ; et sa capacité de connaître est aussi illimitée que limitée. Souveraine et illimitée par sa nature, sa voca-tion, en puissance, et quant à son but final dans l’histoire ; mais sans souveraineté et limitée en chacune de ses réalisa-tions et en l’un quelconque de ses états ». (Engels : La Morale et le Droit. Vérités éternelles.) Cette pensée, dans le domaine où vous me demandez d’en considérer telle expression parti-culière, ne peut qu’osciller entre la conscience de sa parfaite autonomie et celle de son étroite dépendance. De notre temps, la production artistique et littéraire me paraît toute entière sacrifiée aux besoins que ce drame, au bout d’un siècle de philosophie et de poésie vraiment déchirantes (He-gel, Feuerbach, Marx, Lautréamont, Rimbaud, Jarry, Freud, Chaplin, Trotsky) a de se dénouer. Dans ces conditions, dire que cette production peut ou doit être le reflet des grands courants qui déterminent l’évolution économique et sociale de l’humanité serait porter un jugement assez vulgaire, im-pliquant la reconnaissance purement circonstancielle de la pensée et faisant bon marché de sa nature foncière : tout à la fois inconditionnée et conditionnée, utopique et réaliste, trouvant sa fin en elle-même et n’aspirant qu’à servir, etc.

 

2. Je ne crois pas à la possibilité d’existence actuelle d’une littérature ou d’un art exprimant les aspirations de la classe ouvrière. Si je me refuse à y croire, c’est qu’en période pré-révolutionnaire l’écrivain ou l’artiste, de formation né-cessairement bourgeoise, est par définition inapte à les tra-

 

– 192 – duire. Je ne nie pas qu’il puisse s’en faire idée et que, dans des conditions morales assez exceptionnellement remplies, il soit capable de concevoir la relativité de toute cause en fonc-tion de la cause prolétarienne. J’en fais pour lui une question de sensibilité et d’honnêteté. Il n’échappera pas pour cela au doute remarquable, inhérent aux moyens d’expression qui sont les siens, qui le force à considérer, en lui-même et pour lui seul, sous un angle très spécial l’œuvre qu’il se propose d’accomplir. Cette œuvre, pour être viable, demande à être située par rapport à certaines autres déjà existantes et doit ouvrir, à son tour, une voie. Toutes proportions gardées, il serait aussi vain de s’élever, par exemple, contre l’affirmation d’un déterminisme poétique, dont les lois ne sont pas impromulgables, que contre celle du matérialisme dialectique. Je demeure, pour ma part, convaincu que les deux ordres d’évolution sont rigoureusement semblables et qu’ils ont, de plus, ceci de commun qu’ils ne pardonnent pas. De même que les prévisions de Marx, en ce qui concerne presque tous les événements extérieurs survenus de sa mort à nos jours, se sont montrés justes, je ne vois pas ce qui pourrait infirmer une seule parole de Lautréamont, touchant aux événements qui n’intéressent que l’esprit. Par contre, aussi fausse que toute entreprise d’explication sociale autre que celle de Marx est pour moi tout essai de défense et d’illustration d’une littérature et d’un art dits « prolétariens », à une époque où nul ne saurait se réclamer de la culture pro-létarienne, pour l’excellente raison que cette culture n’a pu encore être réalisée, même en régime prolétarien. « Les vagues théories sur la culture prolétarienne, conçues par analogie et par antithèse avec la culture bourgeoise, résul-tent de comparaisons entre le prolétariat et la bourgeoisie, auxquelles l’esprit critique est tout à fait étranger… Il est certain qu’un moment viendra, dans le développement de la

 

– 193 – société nouvelle, où l’économique, la culture, l’art, auront la plus grande liberté de mouvement – de progrès. Mais nous ne pouvons nous livrer sur ce sujet qu’à des conjectures fan-taisistes. Dans une société qui se sera débarrassée de l’accablant souci du pain quotidien, où les blanchisseries communales laveront bien le bon linge de tout le monde, où les enfants, – tous les enfants – bien nourris, bien portants et gais, absorberont les éléments de la science et de l’art comme l’air et la lumière du soleil, où il n’y aura plus de « bouches inutiles », où l’égoïsme libéré de l’homme – puissance formidable – ne tendra qu’à la connaissance, à la transformation et à l’amélioration de l’univers, – dans cette société le dynamisme de la culture ne sera comparable à rien de ce que nous connaissons par le passé. Mais nous n’y arri-verons qu’après une longue et pénible transition, qui est en-core presque toute devant nous. » (Trotsky, « Révolution et culture », Clarté, 1er novembre 1923.) Ces admirables propos me semblent faire justice, une fois pour toutes, de la préten-tion des quelques fumistes et des quelques roublards qui se donnent aujourd’hui en France, sous la dictature de Poinca-ré, pour des écrivains et des artistes prolétariens, sous pré-texte que dans leur production tout n’est que laideur et que misère, de ceux qui ne conçoivent rien au-delà de l’immonde reportage, du monument funéraire et du croquis de bagne, qui ne savent qu’agiter sous nos yeux le spectre de Zola, Zo-la qu’ils fouillent sans parvenir à rien lui soustraire et qui, abusant ici sans vergogne tout ce qui vit, souffre, gronde et espère, s’opposent à toute recherche sérieuse, travaillent à rendre impossible toute découverte, et, sous couleur de don-ner ce qu’ils savent être irrecevable : l’intelligence immédiate et générale de ce qui se crée, sont, en même temps que les pires contempteurs de l’esprit, les plus sûrs contre-révolutionnaires.

 

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Il est regrettable, je commençais à le dire plus haut, que des efforts plus systématiques et plus suivis, comme n’a pas encore cessé d’en réclamer le surréalisme, n’aient été fournis dans la voie de l’écriture automatique, par exemple, et des récits de rêves. Malgré l’insistance que nous avons mise à in-troduire des textes de ce caractère dans les publications sur-réalistes et la place remarquable qu’ils occupent dans cer-tains ouvrages, il faut avouer que leur intérêt a quelquefois peine à s’y soutenir ou qu’ils y font un peu trop l’effet de « morceaux de bravoure ». L’apparition d’un poncif indiscu-table à l’intérieur de ces textes est aussi tout à fait préjudi-ciable à l’espèce de conversion que nous voulions opérer par eux. La faute en est à la très grande négligence de la plupart de leurs auteurs qui se satisfirent généralement de laisser courir la plume sur le papier sans observer le moins du monde ce qui se passait alors en eux, – ce dédoublement étant pourtant plus facile à saisir et plus intéressant à consi-dérer que celui de l’écriture réfléchie – ou de rassembler d’une manière plus ou moins arbitraire des éléments oni-riques destinés davantage à faire valoir leur pittoresque qu’à permettre d’apercevoir utilement leur jeu. Une telle confu-sion est, bien entendu, de nature à nous priver de tout le bé-néfice que nous pourrions trouver à ces sortes d’opérations. La grande valeur qu’elles présentent pour le surréalisme tient, en effet, à ce qu’elles sont susceptibles de nous livrer des étendues logiques particulières, très précisément celles où jusqu’ici la faculté logique, exercée en tout et pour tout dans le conscient, n’agit pas. Que dis-je ! Non seulement ces étendues logiques restent inexplorées, mais encore on de-meure aussi peu renseigné que jamais sur l’origine de cette voix qu’il ne tient qu’à chacun d’entendre, et qui nous entre-tient le plus singulièrement d’autre chose que ce que nous

 

– 195 – croyons penser, et parfois prend un ton grave alors que nous nous sentons le plus légers, ou nous conte des sornettes dans le malheur. Elle n’obéit pas, d’ailleurs, à ce simple besoin de contradiction… Tandis que je suis assis devant ma table, elle m’entretient d’un homme qui sort d’un fossé sans me dire, bien entendu, qui il est ; si j’insiste elle me le représente as-sez précisément : non, décidément je ne connais pas cet homme. Le temps de noter cela, et déjà cet homme est per-du. J’écoute, je suis loin du « Second manifeste du surréa-lisme »… Il ne faut pas multiplier les exemples : c’est elle qui parle ainsi… Parce que les exemples boivent… Pardon, moi non plus je ne comprends pas. Le tout serait de savoir jusqu’à quel point cette voix est autorisée, par exemple pour me reprendre : il ne faut pas multiplier les exemples (et l’on sait, depuis Les Chants de Maldoror, de quel merveilleux délié peuvent être ses interventions critiques). Quand elle me ré-pond que les exemples boivent (?) est-ce une façon pour la puissance qui l’emprunte de se dérober, et alors pourquoi se dérobe-t-elle ? Allait-elle s’expliquer à l’instant où je me suis hâté de la surprendre sans la saisir ? Un tel problème n’est pas seulement d’intérêt surréaliste. Nul ne fait, en s’exprimant, mieux que s’accommoder d’une possibilité de conciliation très obscure de ce qu’il savait avoir à dire avec ce que, sur le même sujet, il ne savait pas avoir à dire et que cependant il a dit. La pensée la plus rigoureuse est hors d’état de se passer de ce secours pourtant indésirable du point de vue de la rigueur. Il y a bel et bien torpillage de l’idée au sein de la phrase qui l’énonce, quand bien même cette phrase serait nette de toute charmante liberté prise avec son sens. Le dadaïsme avait surtout voulu attirer l’attention sur ce torpillage. On sait que le surréalisme s’est préoccupé, par l’appel à l’automatisme, de mettre à l’abri de ce torpillage un bâtiment quelconque : quelque chose comme

 

– 196 – un vaisseau-fantôme (cette image, dont on a cru pouvoir se servir contre moi, si usée soit-elle, me paraît bonne et je la reprends).

 

À nous, disais-je donc, de chercher à apercevoir de plus en plus clairement ce qui se trame à l’insu de l’homme dans les profondeurs de son esprit, quand bien même il commen-cerait par nous en vouloir de son propre tourbillon. Nous sommes loin, en tout ceci, de vouloir réduire la part du dé-mêlable et rien ne saurait s’imposer moins que nous ren-voyer à l’étude scientifique des « complexes ». Certes le sur-réalisme, que nous avons vu socialement adopter de propos délibéré la formule marxiste, n’entend pas faire bon marché de la critique freudienne des idées : tout au contraire il tient cette critique pour la première et pour la seule vraiment fon-dée. S’il lui est impossible d’assister indifférent au débat qui met aux prises sous ses yeux les représentants qualifiés des diverses tendances psychanalytiques – tout comme il est amené, au jour le jour, à considérer avec passion la lutte qui se poursuit à la tête de l’Internationale – il n’a pas à interve-nir dans une controverse qui lui paraît ne pouvoir longtemps encore se poursuivre utilement qu’entre praticiens. Ce n’est pas là le domaine dans lequel il entend faire valoir le résultat de ses expériences personnelles. Mais, comme il est donné de par leur nature à ceux qu’il rassemble de prendre en con-sidération toute spéciale cette donnée freudienne sous le coup de laquelle tombe la plus grande partie de leur agitation en tant qu’hommes – souci de créer, de détruire artistique-ment – je veux parler de la définition du phénomène de « su-

 

– 197 – blimation33 », le surréalisme demande essentiellement à ceux-ci d’apporter à l’accomplissement de leur mission une conscience nouvelle, de faire en sorte de suppléer par une auto-observation qui présente une valeur exceptionnelle dans leur cas à ce que laisse d’insuffisant la pénétration des états d’âmes dits « artistiques » par des hommes qui ne sont pas artistes mais pour la plupart médecins. Par ailleurs il exige que, par le chemin inverse de celui que nous venons de les voir suivre, ceux qui possèdent, au sens freudien, la « précieuse faculté » dont nous parlons, s’appliquent à étu-dier sous ce jour le mécanisme complexe entre tous de l’inspiration et, à partir du moment où l’on cesse de tenir

 

33 Plus on approfondit la pathogénie des maladies nerveuses, dit Freud, plus on aperçoit les relations qui les unissent aux autres phénomènes de la vie psychique de l’homme, même à ceux auxquels nous attachons le plus de valeur. Et nous voyons combien la réalité, malgré nos prétentions, nous satisfait peu ; aussi, sous la pression de nos refoulements intérieurs, entreprenons-nous au-dedans de nous toute une vie de fantaisie qui, en réalisant nos désirs, compense les insuffisances de l’existence véritable. L’homme énergique et qui réussit (« qui réussit » : je laisse bien entendu à Freud la responsabi-lité de ce vocabulaire), c’est celui qui parvient à transmuer en réali-tés les fantaisies du désir. Quand cette transmutation échoue par la faute des circonstances extérieures et de la faiblesse de l’individu, celui-ci se détourne du réel : il se retire dans l’univers plus heureux de son rêve : en cas de maladie il en transforme le contenu en symp-tômes. Dans certaines conditions favorables il peut encore trouver un autre moyen de passer de ses fantaisies à la réalité, au lieu de s’écarter définitivement d’elle par régression dans le domaine infan-tile ; j’entends que s’il possède le don artistique, psychologiquement si mystérieux, il peut, au lieu de symptômes, transformer ses rêves en créations artistiques. Ainsi échappe-t-il au destin de la névrose et trouve-t-il par ce détour un rapport avec la réalité.

 

– 198 – celle-ci pour une chose sacrée, que, tout à la confiance qu’ils ont en son extraordinaire vertu, ils ne songent qu’à faire tomber ses derniers liens, voire – ce qu’on n’eut jamais en-core osé concevoir – à se la soumettre. Inutile de s’embarrasser à ce propos de subtilités, on sait assez ce qu’est l’inspiration. Il n’y a pas à s’y méprendre ; c’est elle qui a pourvu aux besoins suprêmes d’expression en tout temps et en tous lieux. On dit communément qu’elle y est ou qu’elle n’y est pas et, si elle n’y est pas, rien de ce que suggè-rent auprès d’elle l’habileté humaine qu’oblitèrent l’intérêt, l’intelligence discursive et le talent qui s’acquiert par le tra-vail, ne peut nous guérir de son absence. Nous la reconnais-sons sans peine à cette prise de possession totale de notre esprit qui, de loin en loin, empêche que pour tout problème posé nous soyons le jouet d’une solution rationnelle plutôt que d’une autre solution rationnelle, à cette sorte de court-circuit qu’elle provoque entre une idée donnée et sa répon-dante (écrite par exemple). Tout comme dans le monde phy-sique, le court-circuit se produit quand les deux « pôles » de la machine se trouvent réunis par un conducteur de résis-tance nulle ou trop faible. En poésie, en peinture, le surréa-lisme a fait l’impossible pour multiplier ces courts-circuits. Il ne tient et il ne tiendra jamais à rien tant qu’à reproduire ar-tificiellement ce moment idéal où l’homme, en proie à une émotion particulière, est soudain empoigné par ce « plus fort que lui » qui le jette, à son corps défendant, dans l’immortel. Lucide, éveillé, c’est avec terreur qu’il sortirait de ce mauvais pas. Le tout est qu’il n’en soit pas libre, qu’il continue à par-ler tout le temps que dure la mystérieuse sonnerie : c’est, en effet, par où il cesse de s’appartenir qu’il nous appartient. Ces produits de l’activité psychique, aussi distraits que pos-sible de la volonté de signifier, aussi allégés que possible des idées de responsabilité toujours prêtes à agir comme freins,

 

– 199 – aussi indépendants que possible de tout ce qui n’est pas la vie passive de l’intelligence, ces produits que sont l’écriture automatique et les récits de rêves34 présentent à la fois

 

34 Si je crois devoir tant insister sur la valeur de ces deux opéra-tions, ce n’est pas qu’elles me paraissent constituer à elles seules la panacée intellectuelle mais c’est que, pour un observateur exercé, elles prêtent moins que toutes autres à confusion ou à tricherie et qu’elles sont encore ce qu’on a trouvé de mieux pour donner à l’homme un sentiment valable de ses ressources. Il va sans dire que les conditions que nous fait la vie s’opposent à l’ininterruption d’un exercice apparemment aussi gratuit de la pensée. Ceux qui s’y sont livrés sans réserves, si bas qu’ensuite certains d’entre eux soient re-descendus, n’auront pas un jour été projetés si vainement en pleine féerie intérieure. Auprès de cette féerie, le retour à toute activité pré-méditée de l’esprit, quand bien même il serait du goût de la plupart de leurs contemporains, n’offrira à leurs yeux qu’un pauvre spec-tacle.

 

Ces moyens très directs, encore une fois à la portée de tous, que nous persistons à mettre en avant dès lors qu’il s’agit, non plus essentiellement de produire des œuvres d’art, mais d’éclairer la par-tie non révélée et pourtant révélable de notre être où toute beauté, tout amour, toute vertu que nous nous connaissons à peine luit d’une manière intense, ces moyens immédiats ne sont pas les seuls. Il semble, notamment, qu’à l’heure actuelle on puisse beaucoup at-tendre de certains procédés de déception pure dont l’application à l’art et à la vie aurait pour effet de fixer l’attention non plus sur le réel, ou sur l’imaginaire, mais, comment dire, sur l’envers du réel. On se plaît à imaginer des romans qui ne peuvent finir, comme il est des problèmes qui restent sans solution. À quand celui dont les person-nages, abondamment définis par quelques particularités minimes, agiront d’une manière toute prévisible en vue d’un résultat imprévu, et inversement, cet autre où la psychologie renoncera à bâcler aux dépens des êtres et des événements ses grands devoirs inutiles pour tenir vraiment entre deux lames une fraction de seconde et y sur-

 

– 200 – l’avantage d’être seuls à fournir des éléments d’appréciation de grand style à une critique qui, dans le domaine artistique, se montre étrangement désemparée, de permettre un reclas-sement général des valeurs lyriques et de proposer une clé qui, capable d’ouvrir indéfiniment cette boîte à multiple fond qui s’appelle l’homme, le dissuade de faire demi-tour, pour des raisons de conservation simple, quand il se heurte dans l’ombre aux portes extérieurement fermées de l’« au-delà », de la réalité, de la raison, du génie et de l’amour. Un jour viendra où l’on ne se permettra plus d’en user cavalièrement, comme on l’a fait, avec ces preuves palpables d’une exis-tence autre que celle que nous pensons mener. On s’étonnera alors que, serrant la vérité d’aussi près que nous l’avons fait, nous ayons pris soin dans l’ensemble de nous ménager un alibi littéraire ou autre plutôt que, sans savoir nager, de nous jeter à l’eau, sans croire au phénix, d’entrer dans le feu pour atteindre cette vérité.

 

La faute, je le répète, n’en aura pas été à nous tous indis-tinctement. En traitant du manque de rigueur et de pureté dans lequel ont quelque peu sombré ces démarches élémen-

 

prendre les germes des incidents, cet autre où la vraisemblance des décors cessera, pour la première fois, de nous dérober l’étrange vie symbolique que les objets, aussi bien les mieux définis et les plus usuels, n’ont pas qu’en rêve, celui-là même dont la construction sera toute simple mais où seulement une scène d’enlèvement sera traitée avec les mots de la fatigue, un orage décrit avec précision, mais en gai, etc. ? Quiconque jugera qu’il est temps d’en finir avec les provo-cantes insanités « réalistes » ne sera pas en peine de multiplier à soi seul ces propositions.

 

– 201 – taires, je compte bien faire apercevoir ce qu’il y a de conta-miné, à l’heure actuelle, dans ce qui passe, à travers déjà trop d’œuvres, pour l’expression valable du surréalisme. Je nie, pour une grande part, l’adéquation de cette expression à cette idée. C’est à l’innocence, à la colère de quelques hommes à venir qu’il appartiendra de dégager du surréalisme ce qui ne peut manquer d’être encore vivant, de le restituer, au prix d’un assez beau saccage, à son but propre. D’ici là il nous suffira, à mes amis et à moi, d’en redresser, comme je le fais ici, d’un coup d’épaule la silhouette inutilement char-gée de fleurs mais toujours impérieuse. La très faible mesure dans laquelle, d’ores et déjà, le surréalisme nous échappe n’est, d’ailleurs, pas pour nous faire craindre qu’il serve à d’autres contre nous. Il est, naturellement, dommage que Vi-gny ait été un être si prétentieux et si bête, que Gautier ait eu une vieillesse gâteuse, mais ce n’est pas dommage pour le romantisme. On s’attriste de penser que Mallarmé fut un par-fait petit bourgeois, ou qu’il y eut des gens pour croire à la valeur de Moréas, mais, si le symbolisme était quelque chose, on ne s’attristerait pas pour le symbolisme, etc. De la même manière, je ne pense pas qu’il y ait grave inconvénient pour le surréalisme à enregistrer la perte de telle ou telle in-dividualité même brillante, et notamment au cas où celle-ci qui, par là même, n’est plus entière, indique par tout son comportement qu’elle désire rentrer dans la norme. C’est ainsi qu’après lui avoir laissé un temps incroyable pour se reprendre à ce que nous espérions n’être qu’un abus passa-ger de sa faculté critique, j’estime que nous nous trouvons dans l’obligation de signifier à Desnos que, n’attendant abso-lument plus rien de lui, nous ne pouvons que le libérer de tout engagement pris naguère vis-à-vis de nous. Sans doute je m’acquitte de cette tâche avec une certaine tristesse. À l’encontre de nos premiers compagnons de route que nous

 

– 202 – n’avons jamais songé à retenir, Desnos a joué dans le surréa-lisme un rôle nécessaire, inoubliable et le moment serait sans doute plus mal choisi qu’aucun autre pour le contester. (Mais Chirico aussi, n’est-ce pas, et cependant…) Des livres comme Deuil pour Deuil, La Liberté, ou l’Amour !, C’est les bottes de sept lieues cette phrase : Je me vois, et tout ce que la légende, moins belle que la réalité, accordera à Desnos pour prix d’une activité qui ne se dépensa pas uniquement à écrire des livres, militeront longtemps en faveur de ce qu’il est maintenant en posture de combattre. Qu’il suffise de savoir que ceci se passait il y a quatre ou cinq ans. Depuis lors, Desnos, grandement desservi dans ce domaine par les puis-sances mêmes qui l’avaient quelque temps soulevé et dont il paraît ignorer encore qu’elles étaient des puissances de té-nèbres, s’avisa malheureusement d’agir sur le plan réel où il n’était qu’un homme plus seul et plus pauvre qu’un autre, comme ceux qui ont vu, je dis : vu, ce que les autres crai-gnent de voir et qui, plutôt qu’à vivre ce qui est, sont con-damnés à vivre ce qui « fut » et ce qui « sera ». « Faute de culture philosophique », comme il l’avance aujourd’hui ironi-quement, faute de culture philosophique non pas, mais peut-être faute d’esprit philosophique et faute aussi, par suite, de savoir préférer son personnage intérieur à tel ou tel person-nage extérieur de l’histoire – tout de même quelle idée enfan-tine : être Robespierre ou Hugo ! Tous ceux qui le connais-sent savent que c’est ce qui aura empêché Desnos d’être Desnos – il crut pouvoir se livrer impunément à une des acti-vités les plus périlleuses qui soient, l’activité journalistique, et négliger en fonction d’elle de répondre pour son compte à un petit nombre de sommations brutales en face desquelles, chemin faisant, le surréalisme s’est trouvé : marxisme ou an-timarxisme, par exemple. Maintenant que cette méthode in-dividualiste a fait ses preuves, que cette activité chez Desnos

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