Mauvaise compagnie
Chapitre 7
7
La Wagner’s Tavern était devenue le bar attitré des inspecteurs de la Criminelle régionale après avoir été le théâtre malheureux d’un délit. Une nuit, peu avant Noël, un 4 × 4 avec cinq adolescents hurlant à son bord avait pris le virage devant l’établissement à près de cent cinquante kilomètres à l’heure. C’est du moins la vitesse qui fut estimée après les faits, quand les spécialistes de la police eurent commencé à tourner autour des trois morceaux fumants de l’Isuzu Rodeo rouge vif qui avait fini sa course à quelques centimètres de la table de billard. Le véhicule roulait peut-être à cent vingt ou cent trente « seulement », mais cent cinquante était un nombre plus parlant, et les reporters des chaînes de télévision préféraient toujours la fourchette haute des estimations, qu’il s’agisse de vitesse ou de chute de neige.
— Sauf en cas de dégringolade de la température à cause du vent, dit Lenhardt, interrompant sa propre histoire. Là, ils prennent l’estimation la plus basse. Vous connaissez la rengaine : aujourd’hui, la température sera de quatre degrés, mais on aura l’impression qu’il fait moins trente ! Le Centre Radar Doppler Dernier Cri, en activité vingt-quatre heures sur vingt-quatre, garantit la pire météo de tout Baltimore, ou vous rembourse.
Lenhardt rentrait chez lui la nuit de l’accident quand il avait vu les voitures de patrouille et les uniformes. Le prix humain payé était miraculeusement léger : seulement deux des gamins avaient été emmenés au service de traumatologie de l’hôpital, et comme Lenhardt le dit plus tard, dans son style inimitable : « Difficile de plaindre ces gosses. » La serveuse rousse du bar avait une jambe cassée, et deux clients quelques coupures dues à la projection de verre brisé dont une partie provenait des décorations du sapin de Noël pulvérisé quand l’Isuzu avait défoncé la devanture.
Mais le bar avait survécu à ce malheur, et le seul changement visible avait été la glissière de sécurité installée dans le virage. Tard le soir, on pouvait trouver Lenhardt assis au coin du bar reconstitué à l’identique, ou à une des tables couvertes de plastique, qui payait un verre à ses inspecteurs.
— Alors c’est pour cette raison que vous venez ici.
C’était la première fois que Nancy poussait la porte du Wagner’s, car d’habitude elle déclinait l’offre et se hâtait de rentrer auprès d’Andy. Mais elle avait besoin d’être avec les autres ce soir, même au risque de mettre Andy en rogne.
— Quoi ? fit Lenhardt en feignant l’incompréhension, ce qui n’était pas une mince prouesse pour lui. Tu sous-entendrais quelque chose à propos de ma façon de choisir les endroits où je bois un coup ?
— Vous avez choisi cet établissement comme quartier général parce que vous pensez qu’il ne peut être frappé une seconde fois par un accident de ce type. Ce qui relève de la superstition pure et simple.
— Je dirais plutôt que c’est une question de probabilités.
— Oui, mais les probabilités n’ont pas changé, puisqu’ils n’ont pas modifié le virage.
— Hein ? grogna Infante, complètement perdu, ce qui arracha un petit sourire à Lenhardt.
— Ce n’est pas comme s’il existait des probabilités établies qu’un véhicule percute un bar, dit Nancy. Un établissement situé dans ce genre de tournant sera percuté plus souvent qu’un autre qui ne se trouve pas dans un tournant, glissière de sécurité ou pas.
— Probabilités établies, répéta le sergent. Écoute ça, Infante. Nous perdons notre temps ici. Allons plutôt à Atlantic City, que mamzelle Nancy nous montre ses connaissances en probabilités établies aux tables de black-jack.
— Bon, alors pourquoi venez-vous ici ?
Le sujet indifférait déjà Nancy, mais elle se devait d’insister, pour démontrer à Lenhardt qu’elle avait le cran de défendre sa position.
— Je viens ici parce que la bière n’est pas chère, parce qu’ils rouvrent la cuisine pour un fonctionnaire qui finit tard et parce que c’est sur mon chemin. Inutile de trop analyser, Nancy. Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ?
Infante s’esclaffa derrière sa main ouverte, et Nancy sentit une rougeur subite envahir son visage. Parfois elle se détestait d’être aussi blonde et pâle de teint.
Lenhardt parut avoir pitié d’elle.
— Toi aussi tu as du boulot à faire sur toi, Infante.
Elle mordit dans une chips au fromage, la chose la plus proche d’un légume qu’elle ait mangée en trois jours.
— Eh, comment se fait-il que pour lui c’est « Infante » et pour moi toujours « Nancy », ou « mamzelle Nancy » ?
— Mais, nom de D…
Mais Lenhardt était incapable de prononcer un juron incluant le Seigneur, même devant Nancy, aussi termina-t-il piteusement par un « nom de nom ». La plupart du temps, il ne parvenait pas à articuler la première lettre, mais la journée avait été épuisante.
— Tu ne vas pas te mettre à la jouer féministe avec moi, non ? dit-il pour repasser à l’attaque. Je veux dire, il…
Il s’interrompit de nouveau.
— Ah, si tu veux que je t’appelle Porter, je t’appellerai Porter. J’essaierai même de t’appeler de ce nom plein de consonnes que tu as reçu à la naissance – Padrewski, Portrotsky. Mais enfin quoi, c’est juste une façon de parler, Nancy. Je veux dire Potter. Je veux dire Porterchinski.
— Potrcurzski. Ça va, sergent. J’ai un nom spécial pour vous aussi, vous savez.
— Ah oui ? Lequel ?
— LV.
— Comment trouves-tu un V dans Lenhardt ?
— Ce n’est pas pour Lenhardt, dit Nancy en souriant. C’est pour Légende Vivante. Parce que c’est ce que tout le monde me dit : tu bosses avec une légende vivante. Mes oncles, Andy, une fois par semaine au moins, ils me rappellent que mon sergent est une vraie légende vivante dans la police.
Elle pensait que sa tirade le ferait rire, mais Lenhardt secoua seulement la tête d’un air désespéré.
— Il n’y a pas de légendes vivantes, Nancy. Les seules légendes sont mortes.
Ils avaient résolu l’affaire du New York Fried Chicken ce soir. C’était à présent au procureur de s’y coller. Il avait fallu douze heures d’interrogatoires serrés avec quatre gosses différents, mais à la fin de la journée ils les avaient tous inculpés, trois pour homicide, le dernier, qui avait passé un accord et tout avoué, pour des charges moins graves. Par certains côtés, Nancy jugeait que le donneur était le plus répugnant du lot, mais n’en était-il pas toujours ainsi ? Ceux-là s’en tiraient toujours mieux.
Lenhardt se méprit sur son expression maussade et crut qu’elle s’apitoyait sur elle-même.
— Tu feras un bon flic à la Criminelle.
Bon, mais pas excellent, songea-t-elle avant de se demander pourquoi elle était autant sur la défensive. Ces quatre derniers jours, personne ne lui avait adressé de critique, ni même suggéré qu’elle n’était pas à sa place. Mieux, on l’avait félicitée pour une partie de son travail. Pourtant elle se sentait blâmée, stupide, mise à nu. Un gamin avait lu en elle. Un tueur en herbe hypernerveux, avec autant de maîtrise de ses pulsions qu’un rat de laboratoire bourré de Ritalin, l’avait déstabilisée.
Son Nokia sonna. Andy venait de lui souhaiter bonsoir : DURE JOURNÉE. VAIS AU PIEU.
Le texte même de son message disait sa colère. Sous la table, Nancy composa rapidement sa réponse : COMME TU VEUX.
Elle voulut l’annuler aussitôt, mais il était trop tard.
Ils étaient ensemble depuis le lycée, plus ou moins, mais c’est seulement récemment qu’ils avaient pris l’habitude de se critiquer mutuellement. Sa mère lui affirmait que ce n’était qu’une période, et elle fondait son expertise sur trente-cinq années de mariage. Mais que savait-elle des douze heures quotidiennes de travail qui vous laissent avec un sentiment de victoire et de honte mêlées ? Après une journée pareille, il vous était très difficile de rentrer directement à la maison. Et si quelqu’un pouvait le comprendre, c’était bien Andy qui avait été dans la police avant d’entrer au FBI tout en suivant des cours de droit le soir.
— J’ai l’impression que nous savons ce qui s’est passé, dit Nancy, mais pas pourquoi. C’était censé être un braquage avec arme à feu.
— Le pourquoi ne nous concerne pas, répondit Lenhardt. Oublie ça.
Elle en était incapable.
— Selon le gamin de l’intérieur, ils devaient porter des masques, et enfermer le gérant ainsi que leur complice dans la chambre froide pour égarer les soupçons des flics. Le flingue ne devait servir qu’à impressionner, pour obtenir l’argent.
Le gamin à l’intérieur, celui qui travaillait dans l’établissement, avait été presque heureux d’être démasqué. Après tout, il connaissait mieux que quiconque la violence potentielle de ses amis, tous anciens employés du New York Fried Chicken. Il avait demandé à être inculpé moins lourdement, d’homicide involontaire, mais aux yeux de Nancy, son principal crime avait été de se montrer assez idiot pour penser que si vous déverrouilliez la porte d’un restaurant vendant du poulet frit sur la Route 40 et que vous laissiez entrer trois types non masqués mais armés d’un pistolet, ils allaient se contenter de prendre l’argent et de repartir en topant leur casquette pour saluer la victime. « Toper sa casquette » était une autre expression propre à Lenhardt.
— « Salut et bonne journée, merci pour ces billets de dix et de vingt, et est-ce que je pourrais avoir deux cuisses à la Cajun bien croustillantes avec ? » Non, Nancy, ce n’était pas Cary Grant sur la Riviera. Si ça l’avait été, la brigade de répression des vols se serait chargée de cette affaire. Quand les gens ne tuent personne, ce n’est pas notre boulot.
— Oui, je sais, répondit Nancy.
Elle soupçonnait Lenhardt de vouloir abandonner le sujet, d’oublier cette journée, mais elle ne le pouvait pas. Il fallait qu’elle apprenne. Il avait été si facile de les attraper, et si difficile de les faire parler. Ils s’étaient montrés d’une insolence qui lui avait coupé le souffle. Son grand-père polonais avait fui l’Europe avec seulement les vêtements qu’il portait sur le dos, il avait survécu au torpillage d’un paquebot et refusé les noms simplifiés qu’on lui avait proposés à son arrivée au port de Baltimore, en 1916. Josef Potrcurzski avait porté sur lui son propre couteau, plus tard une arme à feu, et veillé sur son pâté de maisons comme un shérif dans l’Ouest de l’ancien temps. Et pourtant même lui aurait été terrifié par ces gosses.
— Le meurtre était l’objectif, déclara Lenhardt, péremptoire. Plus que l’argent, qui aurait duré quarante-huit heures peut-être, en admettant qu’ils aient pris un conseiller financier de chez Merrill Lynch pour les aider à l’investir. Ils n’ont pas tué quelqu’un au cours d’un braquage. Ils ont pris le prétexte d’un braquage pour tuer quelqu’un.
— Alors pourquoi avoir apporté le flingue ? rétorqua Nancy. Ils se sont servis d’un des couteaux de cuisine.
Lenhardt pressa les paumes de ses mains sur ses yeux et frotta vigoureusement, de la même façon que la serveuse rousse avait secoué la Margarita de Nancy quand celle-ci avait demandé un peu plus de sel.
— Je ne sais pas, Nancy. Non, je ne sais pas. Tu as trouvé la douille sur l’aire de stationnement. Peut-être que le gosse au flingue a tiré et que la détonation l’a effrayé. Peut-être qu’ils ont tiré et qu’ils l’ont raté, et qui sait si la victime ne brandissait pas le couteau, comme ils l’ont prétendu ? Dire que ce pauvre connard est mort en défendant l’honneur du New York Fried Chicken…
— D’accord, admettons qu’ils voulaient tuer quelqu’un. Mais pourquoi avoir choisi une victime à laquelle ils seraient reliés aussi facilement ?
— Ils ne pensent pas à ce genre de truc, Nancy. Selon les probabilités établies, ils ne pensent pas.
— Sérieusement.
— Peut-être qu’ils l’ont tué parce qu’il avait été leur patron. Parce qu’il leur avait dit de nettoyer le grill, de retirer les nappes et de vérifier que les tables étaient propres. Parce qu’il les a obligés à porter un filet à cheveux. Ils l’ont tué…
Lenhardt marqua une pause. Il savait raconter une histoire, captiver son auditoire et le suspendre à chacune de ses paroles.
— Parce qu’il était consciencieux, parce qu’il pensait important que le New York Fried Chicken de la Route 40 ait des toilettes impeccables, de l’huile propre dans les bacs à friture et un taux d’absentéisme bas chez ses employés. Le vrai croyant du fast-food a rencontré le club existentialiste du West Side, et les existentialistes ont gagné.
Lenhardt roula des yeux – c’est bien moi qui viens de dire ça ? – et Infante partit d’un rire bas, puis répéta « existentialiste » d’une voix rendue légèrement pâteuse par l’alcool, comme si c’était drôle, peut-être même un rien salace.
— Tu sais, ça se passait dix bornes plus à l’est et ça ne nous concernait pas, remarqua-t-il. Moi, je ne pense pas que le lieu où se produit le crime devrait déterminer la juridiction. Je pense qu’on devrait se baser sur l’endroit où vivent les tueurs. Là où ils posent le cul à table, là où vont leurs impôts, c’est là que devraient être leurs inspecteurs.
— Merde, si on appliquait ces règles nous n’aurions que des meurtres passionnels à Dundalk. Et puis, nous représentons les victimes, tu te souviens ? Nous travaillons pour tous les honnêtes citoyens du comté de Baltimore.
Depuis leur arrivée au Wagner’s, l’humeur de Lenhardt avait connu des hauts et des bas. Il était toujours un peu déprimé après l’excitation première d’avoir bien fait le boulot. Le HIC, « Hypoglycémie de l’Inspecteur de la Criminelle », c’est ainsi qu’il appelait cette réaction. Nancy avait fait l’expérience du même phénomène, quoique à un degré moindre. Il était agréable d’élucider une affaire, mais le processus avait un prix. Elle avait découvert qu’elle écoutait les aveux de la même façon qu’elle regardait un film d’horreur, en souhaitant que la fin arrive très vite, que tout se termine dans les cinq minutes, sans nouveau coup de théâtre effrayant. N’ouvre pas cette porte. Ne te confie pas à cet homme. Ne décroche pas le téléphone.
— Ne faites pas cette tête, sergent, dit Infante. Nous avons remporté cette manche.
— Campbell est mort la semaine dernière, laissa tomber Lenhardt.
— Campbell ? interrogea Nancy, alors qu’Infante acquiesçait.
— H. Grayson Campbell. H. Grayson Campbell III, ou peut-être IV. Il s’est éteint dans une maison de retraite. La dernière fois que je suis passé lui rendre visite, il m’a pris pour son beau-fils. Il ne contrôlait plus ses intestins, sa vessie ou son cerveau, il se savait proche du grand saut, et il n’a pas voulu me dire où elle était.
— Je connais ce Campbell ? s’enquit Nancy.
Ce nom avait quelque chose de familier. Peut-être l’avait-elle vu dans un des dossiers sur le bureau de Lenhardt. Il ressortait de vieilles affaires tout le temps. Le sergent ne cessait d’apprendre, d’étudier. Et elle ne cessait de l’observer.
— Juste un type riche qui avait l’habitude de cogner sa femme contre les murs de temps en temps, même après qu’ils se sont séparés. Une nuit, elle n’a pas rebondi.
— Objection ! Pure hypothèse, intervint Infante en singeant le ton coincé d’un avocat de la défense.
— Oui, pure hypothèse. C’est celle des enfants de son premier mariage aussi. De toute sa famille. Nous sommes tous des vautours qui soupçonnons ce pauvre citoyen incompris parce que son ex-femme est allée chez lui pour lui parler de la facture de sa carte Visa, et qu’on ne l’a jamais revue, vivante ou morte. Maintenant que ce salopard est mort, je peux le dire haut et fort, je peux le dire au monde entier, et ça ne changera rien. Son mari l’a supprimée. Et il a quitté ce monde sans me révéler où il avait mis le corps.
— Où croyez-vous qu’il ait mis le corps ? demanda Nancy.
— Je l’ignore. Où les types du comté planquent-ils les cadavres ? Si c’était un taré de la ville, je chercherais dans Leakin Park. Mais il n’était pas de la ville, et même après dix ans en banlieue je n’ai jamais réussi à deviner où ces types planquaient leurs cadavres. Trop de place.
Nancy baissa les yeux sur son assiette, un assortiment de mets frits – champignons, beignets de courgettes, chips fourrées au fromage. Il fallait qu’elle se remette au régime. Elle n’avait même pas essayé, pas alors qu’une enquête était en cours, ce qui signifiait que sa vie serait faite de plats à emporter. Elle calcula les calories, les féculents, envisagea de s’acheter un vélo d’appartement. Elle pensa à tout et n’importe quoi pour refouler les souvenirs qui déferlaient en elle dès que quelqu’un disait « Leakin Park ».
Lenhardt baissa les yeux vers ses cuisses et Nancy comprit que son biper avait dû se déclencher.
— L’heure de la femme a sonné, commenta Infante en riant.
— Eh, au moins Nancy et moi en sommes à notre premier mariage.
Il se leva pour aller téléphoner, laissant Infante et Nancy en tête-à-tête.
Un silence gêné s’établit entre eux. Bien qu’ils aient déjà passé pas mal de temps ensemble, ils avaient peu sympathisé.
— Une fois, dit Infante, j’ai été sur une affaire où je croyais que le type avait balancé sa femme dans une machine à copeaux. Le type était très calé en jardinage. Je n’ai jamais vu autant de paillis. Tout en était recouvert.
— C’est ridicule, dit Nancy d’un ton un peu trop définitif.
— Quoi ?
— S’il y avait un broyeur à bois, il te suffisait de l’examiner pour chercher des traces de sang. On ne peut pas transformer une personne en paillis sans laisser de trace, et certainement pas effacer ces traces de l’intérieur d’un broyeur à bois.
Infante lui lança un regard qui disait : « Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? » Nancy ne pouvait le lui dire, parce qu’il ne lui avait rien fait. Mais elle avait le sentiment que l’asticoter compenserait un peu cette journée, et ce qui s’était produit quand le dernier du quatuor avait été sur le point de se faire menotter pour son transport à la centrale.
C’était lui le meurtrier, lui qui avait pris le couteau et l’avait plongé encore et encore dans le corps de la victime. Il était mince et pesait sans doute moins que Nancy. Mais il y avait quelque chose de menaçant dans la finesse même de son ossature, comme si un individu plus imposant avait été réduit par un procédé inconnu jusqu’à ce qu’il n’en reste que ce concentré de rage et de rancœur.
Il avait irrité Lenhardt aussi, sans s’en rendre compte. C’était une erreur d’ignorer que Lenhardt vous en voulait.
— Tu es fait comme un rat, tu sais ça ? n’avait pu s’empêcher de lui dire le sergent après que le prévenu eut signé les papiers officiels. Tes copains t’ont balancé. À propos, ils nous ont raconté un tas de trucs. Tes bons copains, tes potes, tes confédérés !
Confédérés. Un autre mot cher à Lenhardt. Il avait dit à Nancy qu’il l’utilisait uniquement pour les associations d’idées qu’il entraînait. Confédérés-confédération-guerre de Sécession-esclavage. Pour les jeunes Noirs de Baltimore, le mal infligé à leurs ancêtres ne leur apportait que de la honte. Avoir été esclave équivalait à un constat de faiblesse. Descendre d’esclaves était presque aussi injurieux. Mais seul Lenhardt voyait les choses sous cet angle.
Pendant une fraction de seconde le jeune avait semblé surpris, puis son visage s’était fermé de nouveau. Nancy devinait que ses émotions avaient suivi le même cours tortueux dans le restaurant. Il avait été pris au dépourvu par le courage de son ancien patron, et il l’avait puni pour cela. Il avait pourchassé le gérant de la cuisine jusque sur l’aire de stationnement, de plus en plus désespéré, inquiet non pas d’être pris mais de se voir bafoué par la bravoure futile de l’autre. Il l’avait tué pour montrer aux autres le prix d’un tel courage.
Et soudain, il s’était jeté sur Nancy et lui avait saisi une fesse à pleine main.
— Beau cul pour une Blanche, avait-il dit.
Lenhardt l’avait frappé si fort à l’estomac que le gamin s’était cassé en deux et était tombé à genoux. Le sergent avait souri à Nancy par-dessus le corps prostré du jeune. Il était heureux de l’occasion, et il l’invitait à décocher un coup de pied ou de poing à leur prisonnier si elle le souhaitait. Quand il avait vu qu’elle n’en ferait rien, il avait eu un regard étrange, puis il s’était lâché et avait infligé à l’autre le châtiment qu’il estimait juste. Le gosse n’avait pu qu’encaisser.
Il avait touché un flic. Malgré elle, Nancy se sentait coupable d’avoir failli, elle se disait qu’un meilleur flic n’aurait pas subi ce genre d’outrage. Et Lenhardt avait laissé passer son erreur parce qu’il était trop heureux d’avoir une chance de corriger ce gosse avant la fin de la journée.
— Le broyeur à bois… reprit Nancy, et elle sut qu’elle allait déverser sur Infante la colère transmise par ce gamin meurtrier.
La vie émotionnelle n’était qu’un éternel jeu du chat et de la souris, la mauvaise humeur passant d’une personne à une autre. Mais avant qu’elle ait le temps de terminer sa phrase, son Nokia sonna et le texte du message s’afficha : SUIS DE RETOUR À LA MAISON.
Les mots semblaient trembloter sur l’écran, mais c’était probablement dû à un défaut de l’appareil.
— Ton bonhomme ? demanda Infante.
— Je ne pense pas, dit-elle. Il est en rogne après moi. Et puis je sais déjà où il se trouve.
Le message affrontait avec insistance son regard. Lui était-il vraiment destiné ? Impossible. Elle n’aurait même pas établi de lien sans Lenhardt et la coïncidence étrange de la conversation de ce soir : Si c’était un taré de la ville, je chercherais dans Leakin Park.
Leakin Park. Même un homonyme approximatif, comme Lincoln, pouvait la faire tressaillir. Leakin Park. Le nom évoquait toujours la petite cabane dans les bois, ou la silhouette de son camarade de promotion à l’académie, Cyrus Hickory, immobile sur le seuil. Il lui avait dit de ne pas approcher, mais Nancy devait prouver qu’elle pouvait faire tout ce qu’il faisait, et elle avait traversé le ruisseau, gravi la pente jusqu’à la masure…
Non. Durant ces sept dernières années, Nancy avait appris qu’elle pouvait choisir, qu’il était en son pouvoir de ne pas franchir le seuil si elle ne désirait pas voir ce qui se trouvait à l’intérieur. Et ce soir, elle fit ce qu’elle n’avait pas fait alors. Elle rebroussa chemin, s’éloigna de la cabane dans les bois, traversa le ruisseau pollué dans des gerbes d’éclaboussures, remonta l’autre versant de la colline, ses mains gantées vides, miséricordieusement vides.
Lenhardt revint à leur table, posa de l’argent sur la table et repoussa d’un geste les billets que Nancy et Infante allaient ajouter.
— Je suis à un verre du divorce. Marcia est plus indulgente que l’alcootest, mais pas de beaucoup. Tu devrais rentrer aussi, Nancy.
— Et moi ? dit Infante.
— Le Dr Joyce Brothers elle-même ne pourrait pas sauver ta vie conjugale, Kevin.
— C’est très vrai, répondit l’inspecteur d’un ton détendu.
Plus que quiconque, il s’amusait de la succession d’épouses Infante qui avaient traversé sa vie durant les vingt dernières années. Il se leva et se dirigea vers le bar. La serveuse avait encore une très légère claudication, mais elle était toujours rousse et jolie, avec cette crinière laquée typique des serveuses du comté.
Subitement, sans raison apparente, Lenhardt demanda :
— Tu n’as jamais pensé à un bébé ?
— Un bébé ?
Il sait, songea-t-elle. Depuis tout ce temps il savait, et il n’a jamais posé la question. Bien sûr, il ne pouvait en être autrement. Les flics cancanent autant que des grands-mères polonaises. Tu connais le passé de Porter, non ? La nièce de Kolchak ? Une honte, mais elle l’a cherché. On aurait pu croire qu’elle serait plus avisée, avec le passé qu’elle a.
— Avoir un bébé. Tu y as déjà pensé ?
— Ah, fit-elle, tellement soulagée qu’elle ne s’offusqua pas que le sergent aborde un sujet aussi personnel. Est-ce que ce n’est pas le cas de tout le monde ? Mais Andy a encore un semestre de cours de droit, et je viens tout juste d’entrer à la Criminelle.
— Les bébés sont plus importants que tout ça.
— Oui. Combien d’enfants avez-vous ?
— Trois, répondit Lenhardt. À ma connaissance.
Il esquissa une grimace qui se voulait drolatique, mais il était trop épuisé pour appuyer plus sa propre plaisanterie.
— Sois sage, dit-il abruptement avant de s’éloigner.
Être sage ? Où était-il allé pêcher ça ? Mais elle suivit son conseil à la lettre. Elle prit la voiture et rentra chez elle, réveilla son mari endormi et lui fit l’amour, ce qu’il prit pour sa façon de s’excuser, et peut-être s’agissait-il de cela, alors qu’elle ne pensait pas avoir quoi que ce soit à se faire pardonner. La vie était trop courte, et elle ne voulait pas se brouiller avec la personne qui la connaissait le mieux. La personne qui l’avait aimée avant, la personne qui l’avait aimée après, la personne qui avait juré qu’elle l’aimerait toujours.
Andy glissa de nouveau dans le sommeil, mais Nancy ne dormit pas, cette nuit-là. Elle contempla fixement le plafond, additionnant sept à onze, puis effectuant la soustraction.
Cet appel ne pouvait être qu’une erreur.
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