Mauvaise compagnie
Chapitre 32
32
— Et merde, grommela Nancy après avoir raccroché le téléphone public dans un couloir de Value City. Par tous les saints, merde alors !
— Que se passe-t-il ? demanda Infante qui sortait des toilettes.
Il avait un exemplaire du Pennysaver coincé sous le bras, ce qui aurait pu faire rire la jeune femme, n’étaient les circonstances.
— Une journaliste est sur l’affaire.
— Bien sûr. Ils sont sur l’affaire.
— Oui, mais elle est au courant. Elle sait pour les filles, elle a même leur identité. Elle dit que je le lui ai confirmé en ne la contredisant pas. Mais je ne l’ai pas fait, n’est-ce pas ? Tu m’as entendue, à la fin de la conversation ? Est-ce que j’ai laissé filtrer quelque chose ?
— Je n’ai rien entendu, Nancy. J’étais aux chiottes.
— Bon sang…
Tout allait recommencer. Elle allait se retrouver dans les journaux, et les autres policiers penseraient que c’était parce qu’elle cherchait à se mettre en avant. Personne ne voudrait croire qu’elle avait changé, et cette fois il lui faudrait vivre avec. Elle avait commis une erreur, elle n’avait plus nulle part où aller, sinon hors de l’État, en Pennsylvanie.
— Ce n’est peut-être pas aussi catastrophique que ça, dit Infante, ce qui convainquit Nancy que c’était vraiment catastrophique.
Elle appuya le front contre la cloison en faux bois de la cabine téléphonique. Ils se trouvaient dans un couloir lugubre, au dernier étage de Value City. Nancy se souvenait encore de la boulangerie-pâtisserie qui occupait cet espace, à l’époque où Value City s’appelait encore Hutzler, le grand magasin le plus vaste de toute la ville. Sa mère était venue ici pour lui acheter son aube de première communiante et, pour la récompenser de s’être tenue tranquille, l’avait emmenée à cette boulangerie et lui avait dit de choisir la douceur qu’elle désirait. Nancy avait choisi un petit gâteau à la fraise, avec son glaçage rose parsemé de morceaux de fruit. Sans doute de la confiture, se disait-elle maintenant. Mais à onze ans, elle avait cru que c’étaient des fruits frais.
— Allons faire ce que nous sommes venus faire, dit-elle. Je m’inquiéterai de ça plus tard.
Ils firent le tour des lieux et étudièrent la disposition des caméras. Leur nombre correspondait : sept en tout, et le service de surveillance du centre commercial leur avait remis sept cassettes. Ils passèrent dans une galerie bordée de petites boutiques vitrées. Nancy stoppa net, scruta le pied du mur.
— Quoi ? dit Infante quand elle s’accroupit.
— Ici.
Trois petites vis, presque impossibles à voir sur la moquette gris sale, mais qui n’avaient pas échappé à Nancy. Elles semblaient perdues, sans rapport avec ce tunnel ensoleillé et poussiéreux… jusqu’à ce que les deux inspecteurs regardent plus haut sur le mur, à environ deux mètres cinquante. Il fut alors presque trop facile d’établir un lien entre les vis et les trous mal rebouchés dans la cloison.
Infante se hissa sur la pointe des pieds et pressa un doigt sur la petite tache d’enduit. De minuscules grains blancs couvraient son index quand il le retira.
— Ce satané Lenhardt, commenta-t-il. Parfois, il me ferait presque flipper.
— Ouais, approuva Nancy. Toute cette affaire tourne autour des éléments manquants, effectivement. Mais comment a-t-il su que cette caméra avait été décrochée ?
À son extrémité, le couloir ouvrait sur le parking et un escalier fermé qui menait à un parking. Nancy et Infante parcoururent le couloir une, deux, trois fois avant de gravir et descendre les escaliers. Nancy peinait dans son ascension quand elle remarqua l’éclat d’un petit objet doré. Une boucle d’oreille.
— Brittany Little n’a-t-elle pas les oreilles percées ?
Elle repensait à la photo, la chevelure bouclée lissée derrière les oreilles. Elle aurait parié que la fillette portait des boucles d’oreilles en or, très petites, en forme de clou.
— Peut-être. Mais comment différencier un de ces trucs d’un autre ?
— Je ne sais pas. Peut-être qu’on pourra trouver des traces d’ADN. Peut-être que la mère la reconnaîtra.
Elle glissa le minuscule bijou dans une pochette à indices, par simple mesure de précaution.
— Allons parler au chef de la sécurité.
C’était un ancien flic, n’importe qui l’aurait compris dès le premier coup d’œil. La cinquantaine passée, cheveux gris courts, visage rougeaud, au moins cent cinquante kilos. Bernard Carnahan.
— Vous devez comprendre, dit-il sur un ton d’excuse maintenant qu’il était coincé. Ce n’était pas mon idée. La direction a expliqué que c’était une question de responsabilité. La caméra fonctionnait mal. Sur la cassette, on ne voyait que de la neige. On pourrait nous attaquer en justice pour ça. Mais on ne le peut pas pour manque de caméra. C’est comme ça qu’on m’a présenté la chose. Alors nous vous avons donné ce que nous avions, et pas ce que nous n’avions pas. Il n’y a pas eu de faute, donc ça n’a fait de tort à personne.
— À personne ? grogna Infante. Si nous avions su qu’il y avait une caméra hors d’usage à cette sortie, nous aurions passé plus de temps dans cette partie du centre commercial. Nous venons tout juste de trouver ce qui pourrait bien être une des boucles d’oreille de la gamine, ce qui confirmerait la version de la mère. Elle était ici, et quelqu’un l’a emmenée au dehors. Nous aurions aimé disposer de ces informations il y a quatre jours.
Carnahan haussa les épaules.
— Bon, alors, maintenant que vous avez une boucle d’oreille, vous avez tout compris ? dit-il, sans obtenir de réponse. Écoutez, je suis vraiment désolé. J’ai suivi les consignes de mon patron, moi. Sur le moment, ça ne m’a pas paru avoir beaucoup d’importance. Maintenant non plus.
Les deux policiers sortirent de son bureau. Tout le monde ment, se rappela Nancy. C’était une des premières règles, dans une enquête. Le nombre de mensonges prononcés en un seul jour était affolant. La direction du centre commercial avait menti à propos de la caméra par crainte d’un procès. Maveen Little avait menti sur le temps pendant lequel elle n’avait pas surveillé son enfant parce qu’elle ne voulait pas que les policiers la prennent pour une mauvaise mère. Alice Manning mentait, elle aussi. Sur quoi et dans quel but, Nancy l’ignorait. Mais assurément la jeune fille mentait, et depuis le début.
Ronnie Fuller… Pour Ronnie Fuller, elle n’était pas aussi catégorique.
— Un petit pain, ça t’inspire ? demanda-t-elle à Infante.
— Ouais, fit-il, comprenant aussitôt. Je me vois très bien en petit pain. Tout rond et bien moelleux, et je veux que quelqu’un me badigeonne le corps de fromage à tartiner.
Ronnie Fuller savait parfaitement une chose quand elle était arrivée au jardin d’enfants pour la première fois, et c’était son alphabet. D’autres connaissances furent plus difficiles à assimiler – comment se moucher, lacer ses chaussures, jouer correctement avec les autres –, mais elle avait mémorisé l’alphabet parce qu’elle possédait un petit tableau avec des lettres aimantées de différentes couleurs ayant appartenu auparavant à ses frères. Le choix des couleurs demeurait une énigme pour elle, un système dont elle ne parvenait pas à percer la logique interne. Les lettres étaient bleu clair de A à F, orange de G à L, rouges de M à R, vert sombre de S à W, et enfin noires pour X, Y et Z.
Ronnie décida que les lettres étaient pareilles à des groupes d’amis. Si à l’âge de six ans elle avait connu le mot « coterie », elle l’aurait peut-être employé. Le groupe bleu ciel avait la fraîcheur de ceux qui doivent toujours commencer, alors que les lettres du milieu montraient des couleurs vives pour attirer l’attention. Elle était très troublée par la place qu’occupait sa propre initiale, R, à la fin du groupe rouge. Parce que R devait rester à côté de Q, et n’importe qui pouvait voir que Q était bizarre, comme handicapée, puisqu’elle ne pouvait pas faire de mot sans l’aide de U. Et pourtant Q se trouvait entre P et R, comme si R n’était pas assez bien pour être l’amie de P. Q était pareille à une fille boulotte qui se tiendrait à côté d’une fille mignonne, et qui ferait fuir toutes les autres. Mais R ne pouvait pas aller avec S, T, U, V, W, parce que ces lettres étaient vertes. Tout cela était très déroutant.
Elle repensait à son vieux tableau alphabétique tandis qu’elle choisissait les lettres blanches à placer sur le menu pour annoncer les préparations spéciales du lendemain. Mardi, c’était petit pain-pizza, un petit pain ouvert à plat et garni, avec une boisson gazeuse et un paquet de chips, le tout pour trois dollars quatre-vingt-dix-neuf.
— Et pour la spécialité du chef ? demanda-t-elle à Clarice.
— Dinde, répondit la Noire. Nous nageons dans la dinde. Ils se sont gourés dans la livraison, c’est sûr.
Ronnie rit brièvement, ravie de l’image : elle, Clarice et O’lene barbotant dans des flots de viande blanche pressée.
— Tes amis sont revenus aujourd’hui, à ce que j’ai vu.
— Hmm.
Les deux inspecteurs avaient parlé à Ronnie pendant sa pause cigarette. Ils avaient posé les mêmes questions, et obtenu les mêmes réponses.
— Pourquoi est-ce qu’ils reviennent tout le temps, Ronnie ?
— Je ne sais pas.
Clarice laissa s’écouler une bonne minute avant de reprendre la conversation.
— Tu as un petit ami ?
— Non.
— Pourquoi tu réponds sur ce ton ? Ce n’est pourtant pas une question bizarre.
— Parce que… Où est-ce que j’en trouverais un ?
Il y avait des garçons à Shechter, mais le règlement était très strict et elle n’avait jamais osé l’enfreindre là-bas.
Clarice se méprit.
— Tu es assez jolie, pourtant. Maigrichonne, mais les garçons blancs aiment bien les filles maigrichonnes.
Elle secoua la tête pour montrer son incompréhension devant les préférences étranges des Blancs.
— Je travaille ici, je rentre à la maison. Je n’ai rencontré personne depuis… bah, depuis longtemps.
— Et quand tu étais à l’école ? Tu avais un petit copain ?
Ronnie comprit enfin. Clarice supposait les visites des inspecteurs en relation avec un garçon qu’elle fréquentait. Il n’était jamais venu à l’esprit de la responsable que Ronnie était capable de commettre un acte assez répréhensible seule pour expliquer la venue des policiers. Clarice pensait que c’était une fille bien.
Les inspecteurs n’avaient pas posé de questions directes, et ils n’avaient jamais prononcé le nom de la gamine disparue. Ils lui avaient demandé ce qu’elle avait fait depuis leur dernière entrevue.
— J’ai dormi. Ensuite je suis venue travailler ici. Et puis je suis rentrée. Et j’ai encore dormi.
Avait-elle vu Alice ? Lui avait-elle parlé ? Non, avait-elle répondu en se demandant si Alice leur avait raconté une histoire différente. Elle ne savait jamais ce qu’Alice allait dire, quel mensonge elle inventerait. Ils lui avaient proposé de venir à leur bureau, pour discuter un peu plus longtemps.
— Je n’ai pas vraiment envie.
Elle avait attendu pour voir s’ils allaient lui affirmer qu’elle devait venir, même contre son gré.
— Il pourrait y avoir des choses dont tu préférerais nous parler en privé.
— Quelles choses ?
— Des choses. N’importe quoi.
La femme tenait une petite pochette en plastique à la main.
— Je n’ai rien de particulier à vous dire.
Les voir partir avait été un réel soulagement, qui lui épargnait un autre passage au siège de la police, au moins pour le moment. À leur arrivée elle avait cru qu’ils venaient pour un prélèvement de sang, et elle ne pouvait vraiment pas supporter la perspective d’une seringue médicale lui perçant la peau.
Elle avait proposé une fois à Alice de devenir sœurs de sang. Elles avaient dix ans et Ronnie l’avait amenée pour la première fois à la cabane dans les bois. Dans un premier temps, Alice avait été très effrayée, et elle sursautait au moindre bruit. Une fois arrivées, il n’y avait pas grand-chose à faire, et cette idée de mêler leurs sangs n’était qu’une façon de prolonger l’expérience, de retarder le long trajet de retour dans la chaleur. Alice avait déclaré que son sang circulait trop profondément sous sa peau pour jaillir avec une simple piqûre d’aiguille, qu’elle était sujette aux infections et que sa mère lui avait interdit de se piquer le doigt sous quelque prétexte que ce soit. Mais Ronnie avait compris : Alice ne voulait pas devenir sa sœur de sang. Elle se réservait pour les autres filles de leur classe, celles qui n’avaient pas de propos inattendus et ne se battaient pas.
Mais Alice en était venue à aimer la cabane secrète, presque malgré elle. C’est elle qui avait voulu y retourner dès que c’était possible – pas seulement durant l’été, mais aussi le week-end. C’était elle qui tenait à la réparer pour en faire une vraie petite maison, mais l’endroit était trop éloigné pour y apporter quoi que ce soit de lourd. Samedi soir, Ronnie n’aurait été qu’à moitié étonnée si Alice était venue la trouver là. Parce que même si elle ne savait pas pourquoi la police était après elle, elle était certaine qu’ils chercheraient également Alice. Elles étaient unies, que cela leur plaise ou non.
Elle ne pouvait pas tergiverser plus longtemps. Elle devait parler à Alice, l’affronter, sans oublier d’utiliser des mots « comme il faut ». Résolution des conflits, c’était l’expression employée par le médecin à Shechter. Poser des questions. Garder l’esprit ouvert. Écouter l’autre. Chercher un terrain d’entente. La colère est toujours mauvaise conseillère, Ronnie.
Il était temps pour elle d’écarter une bonne fois pour toutes ce gros Q et de prendre la place qui lui revenait.
Assise dans le bureau de Nostradamus, Mira se concentrait de tout son être pour ne pas céder aux larmes. Elle sentait leur pression derrière ses paupières, à la base de son nez, dans sa mâchoire et même au bord de sa cage thoracique. Mais elle ne pleurerait pas. Elle feignait de regarder son patron dans les yeux – dans les narines, pour être exact –, mais en réalité elle fixait la photographie de sa femme, qui était tournée vers l’extérieur, comme si son visage était plus important pour les visiteurs que pour l’homme qui occupait cette pièce. Son épouse avait une apparence remarquable par sa normalité, et elle était même jolie. Peut-être fallait-il y voir la raison de son exposition, afin que les employés sachent que leur patron avait réussi à prendre dans ses filets quelqu’un de normal.
— Je ne vois pas…, commença-t-elle prudemment, en évitant que sa voix ne tremble ou ne s’étrangle.
— J’admire votre initiative, coupa Nostradamus avec ce ton de politesse simulée censé démontrer combien il était raisonnable et compréhensif, et il était toujours raisonnable et compréhensif, jusqu’à ce qu’on le contredise. Mais je ne pense pas que vous teniez là une histoire exploitable. Qu’en est-il des filles ? Enfin, je suppose que maintenant ce sont des « jeunes filles ». Vous leur avez parlé ? Avez-vous leur portrait ?
— J’ai obtenu leurs noms il n’y a que trois heures, dit-elle, supprimant deux heures au passage.
Il était dix-sept heures, et elle avait été convoquée en ville, après s’être décidée à révéler ce qu’elle faisait à son patron. Elle avait rédigé avec ardeur, certaine que l’interrogatoire des filles par la police possédait à lui seul assez de substance pour un article entier. Il fallait qu’elle progresse jour après jour, de crainte qu’une chaîne de télévision ne lui grille le scoop.
Mais Nostradamus n’était pas d’accord. Il lui avait intimé l’ordre de venir tout lui expliquer de vive voix, et elle redoutait que son histoire ne lui soit retirée. À cause de ce qu’elle était, et de ce qu’elle avait fait. Personne ne le disait ainsi, bien entendu. Pas plus Nostradamus que le directeur général, Dominic DiNardo, surnommé Quasimoto parce qu’il passait son temps courbé sur son portable Motorola tout en surveillant l’évolution des cours de la bourse sur Internet. Mira se demandait si les patrons avaient eux aussi des surnoms pour leurs employés. Probable que non. Ils se contentaient de gagner toutes les batailles.
— Une source policière a confirmé que les filles étaient suspectées, dit-elle pour la troisième ou quatrième fois. Nous ne pouvons pas nous tromper si nous rapportons cette info.
— Je sens que la police cherche à nous utiliser, dit Nostradamus en inclinant un peu plus la tête en arrière, si bien que Mira ne voyait plus que ses narines, et l’index que bien sûr il brandissait. Je prédis une mise en scène de leur part. Ils nous poussent à écrire des articles afin de récolter quelques informations. Ce n’est pas notre rôle.
Mira était coincée. Elle ne pouvait lui dire que la police était opposée à tout article sans se trahir et révéler le petit jeu sémantique qu’elle avait joué avec l’inspecteur pour obtenir une seconde source.
— Si c’est une bonne histoire, pourquoi nous soucier de ce que peut être l’objectif de la police ? osa-t-elle.
Le visage de Nostradamus bascula en position quasi normale et pour la première fois son regard rencontra celui de Mira – momentanément, bien sûr, avant que ses yeux ne glissent sur le côté, mais elle avait eu droit à un vrai regard, avec de vrais yeux, pas à une paire de narines.
— Ce journal ne joue pas les auxiliaires de police. Ils font leur boulot, nous faisons le nôtre.
— Les inspecteurs préféreraient nettement que nous ne sortions aucun article sur cette affaire. Ils ont confirmé l’information uniquement parce que ma source était de première main.
— Une autre source inspirée par eux, décréta dédaigneusement Nostradamus. Ils vous ont roulée, une partie contre l’autre.
Mira hésita un instant, puis se jeta à l’eau :
— Non, mon autre source ne vient pas de chez les policiers.
Il fallait qu’elle prenne garde à ne livrer aucun indice par mégarde.
— Cette source est une personne se trouvant dans une position très particulière, qui possède une connaissance approfondie de l’enquête sans être liée en aucune façon à la police. Cette personne serait même plutôt hostile à la police.
— Comment est-ce possible ? intervint Quasimoto.
— Si je vous en dis plus, je finirai par révéler l’identité de ma source. Et j’ai promis de ne le faire sous aucun prétexte.
— Quand vous promettez la confidentialité à une de vos sources, c’est envers les lecteurs, pas vos supérieurs hiérarchiques au journal. Vous pouvez tout nous dire.
Sans doute Nostradamus jugeait-il son ton chaleureux et persuasif, mais aux oreilles de Mira il était presque menaçant, et ressemblait fort à celui adopté par un adulte pour raisonner un enfant au comportement irrationnel.
— Non. Ma source a été intransigeante sur ce point. Je ne dois révéler son identité à personne.
— Si vous ne nous donnez pas clairement votre source, nous ne pouvons pas publier votre article. Je veux une déclaration publique, et pas uniquement un représentant de la Criminelle qui ne nie pas les soupçons de la police envers ces deux filles.
— Une représentante.
— La source est une femme ? souligna instantanément Nostradamus, fier de lui-même, croyant l’avoir prise en défaut.
— L’inspecteur de la Criminelle est une femme. La source… Je ne peux rien vous dire sur elle.
— Alors vous n’avez pas matière à un article. Et du fait que vous êtes censée être journaliste de terrain, je ne peux vraiment pas vous autoriser à travailler sur une affaire aussi… floue. Pourquoi ne pas transmettre votre petit tuyau à votre collègue qui s’occupe des relations avec la police du comté ?
Mira se mordilla nerveusement la lèvre inférieure. Cynthia Barnes l’avait convaincue que la révélation de son identité lui coûterait très cher.
— Vous soufflez mon nom à qui que ce soit et je jurerai que vous avez tout inventé, et que j’ai refusé de vous parler. Vous n’écrirez pas mon nom dans votre calepin, vous ne vous servirez pas de votre mini-magnétophone. Et qui pensez-vous qu’on croira ? Je n’ai jamais parlé à un journaliste jusqu’alors. Pourquoi me confierais-je à vous ?
— Pourquoi avoir téléphoné au journal si vous ne vouliez pas parler à la presse ? avait répliqué Mira.
— Pourquoi ai-je… mais je n’ai jamais fait une chose pareille. Vous avez dit vous-même que vous ne m’avez trouvée que parce que vous guettiez à l’extérieur de l’appartement de cette pauvre femme. Vous m’avez seulement vue partir.
— Quelqu’un nous a contactés. Quelqu’un qui avait la même voix que vous.
— Une Noire, vous voulez dire, avait répliqué Cynthia d’un ton cinglant.
Non, avait songé Mira. Pas une Noire, mais une personne qui essayait d’avoir la voix qu’elle attribue aux Noires. Sans insister, elle avait accepté les conditions qu’on lui imposait. Avait-elle le choix ? Elle était certaine que cette femme pouvait ruiner sa carrière. Comme elle l’avait dit, elle prétendrait que Mira avait tout inventé, et on la croirait. Cynthia était la mère éplorée, Mira la journaliste crédule, ce qu’elle resterait à jamais si elle ne trouvait pas un moyen de publier cette histoire.
— Je ne peux pas vous révéler l’identité de ma source, répéta-t-elle à Nostradamus. Désolée, mais ça m’est impossible. J’ai été obligée de promettre explicitement que je ne la dévoilerais à personne, même à mes supérieurs.
— Seulement à moi, alors, dit Nostradamus. Dominic va quitter cette pièce.
Quasimoto parut surpris par cette requête, mais il se leva de son siège et sortit d’un pas traînant en tirant son portable d’une poche.
— Très bien, Mira, dit Nostradamus sans ajouter le sempiternel rappel orthographique de ce prénom, ce que la jeune femme jugea de mauvais augure. C’est entre vous et moi, maintenant. La porte de mon bureau est fermée. Je sais garder un secret, alors quel mal y a-t-il à me le dire ?
— J’ai promis, répondit-elle d’un ton plaintif, déconcertée de vivre dans un monde où le directeur de la rédaction d’un journal pouvait dire « c’est entre vous et moi ».
— Vous n’avez pas autorité pour faire de telles promesses.
— C’était le seul moyen d’obtenir les infos pour mon papier.
Nostradamus se renversa brusquement contre le dossier de son fauteuil et la toisa d’un regard étincelant.
— Eh bien, vous n’avez pas de papier, et par conséquent votre promesse ne sert plus à rien.
Une question, il fallait qu’elle pose une question. Qu’elle le laisse diriger, orienter, et trouver lui-même la solution.
— Y a-t-il quelque chose que je pourrais entreprendre – sur mon temps libre – qui rendrait ce projet acceptable ?
Il répondit sans réfléchir. Mais Nostradamus n’avait jamais à réfléchir à ce qu’il répondait parce qu’il n’écoutait jamais ce que les autres lui disaient.
— Vous devriez voir avec les filles.
— Pardon ?
— Allez interviewer les filles. Toutes les deux. Ensuite revenez ici, et nous verrons ensemble si vous avez matière à un papier.
Mira sortit du bureau directorial. Elle était étourdie par l’appréhension, avec l’impression que le magicien d’Oz lui avait demandé de rapporter le balai de la Sorcière de l’Ouest. Elle essaya de se consoler avec son mantra préféré : « L’échec n’est pas une option. L’échec n’est pas une option. » Mais elle craignait que le succès ne soit tout aussi risqué dans la situation présente, et que la seule chose pire que l’échec ne soit d’accomplir ce qu’on lui demandait d’accomplir.
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