Mauvaise compagnie
Chapitre 23
23
— Elle est là ? demanda Infante quand il revint au dixième étage vers deux heures du matin, en réponse à l’appel de Nancy.
— Oui, dit celle-ci.
Elle sirotait une tasse du café qu’elle venait de faire, bien qu’elle n’eût pas réellement besoin d’un excitant. L’adrénaline suffisait, qui la maintenait alerte et tous sens aiguisés, imperméable au sommeil.
— Tu lui as parlé ?
— Nous avons bavardé, sans aborder de sujet en particulier. Mais une fois que je l’ai fait venir ici et que je suis allée lui chercher un soda et une barre chocolatée, elle s’est endormie.
— Et tu l’as laissée faire ?
Infante n’avait pas formulé sa question comme un reproche, c’était évident, mais c’est ainsi qu’elle le reçut.
— C’est bizarre, mais je n’ai pas réussi à la réveiller, dit-elle, en s’efforçant de ne pas paraître sur la défensive. Je l’ai secouée en lui prenant le bras, j’ai presque hurlé dans son oreille, mais elle a continué à dormir.
— Elle a continué à dormir malgré tout, répéta Infante. Bah, laisse-la dormir, alors. Et tu devrais en faire autant. Accorde-toi une petite sieste, je monterai la garde au cas où elle se réveillerait, et je te préviendrai. Eh, comment as-tu su où la trouver ?
— L’intuition.
La réponse était honnête, se rassura la jeune femme, même si elle n’était pas complète. Un jour elle raconterait tout à son coéquipier, mais pas ce soir. Ce soir elle se surprenait à lui dire ce qu’elle avait dit à Cyrus, cadet comme elle, toutes ces années plus tôt :
— Je me suis souvenue de cette cabane à Leakin Park, dans un coin où ma famille avait l’habitude d’aller pour le concours de crabes de Millrace.
— Mais aucun signe de la fillette disparue ?
— Aucun.
— Elle a encore essayé de fuir ?
— Elle m’a semblé presque heureuse d’être retrouvée. C’est un endroit assez effrayant, la nuit. Moi, ça m’a fait peur.
En réalité, la fille lui avait tendu les bras, dans une posture de supplication qui avait dérouté l’inspectrice. Puis celle-ci avait compris que Ronnie s’attendait à ce qu’elle lui passe les menottes.
Nancy n’avait même pas songé à la difficulté de ramener quelqu’un le long de cet itinéraire plongé dans les ténèbres et plein de pièges, encore moins quand la personne en question était menottée. Elle avait pensé être partie en pure perte à la recherche du corps de Brittany Little. Devait-elle se servir des menottes ? Le simple fait que Ronnie était disposée à les porter aurait dû constituer une preuve suffisante qu’elle ne chercherait pas à s’enfuir. Tant bien que mal, elle avait décidé de se rendre.
Mais que se passerait-il si elle essayait de s’enfuir, une fois dans les rues ? Et si, libre dans l’obscurité, au milieu de ces ombres imprécises dans les bois, elle faisait trébucher Nancy, lui volait son arme, ou sa voiture ? C’est comme s’il y avait une bonne et une mauvaise Ronnie, avait averti Alice, et la mauvaise est capable de faire n’importe quoi, et ensuite la bonne ne peut pas croire qu’elle l’a fait. Comment Nancy pourrait jamais se justifier devant Lenhardt, ou le lieutenant et sa hiérarchie ? Elle détestait ce genre de pensée, une anticipation de son échec et de la réaction des autres. Mais l’autocritique après-coup était une seconde nature chez elle.
Elle avait aidé Ronnie à descendre la colline, malgré ses mains menottées dans le dos, jusqu’à sa voiture, une Toyota RAV-4.
— C’est un véhicule de police ?
— C’est mon véhicule personnel.
— Oh !…, et comme si elle devait se montrer polie, dire quelque chose, n’importe quoi, elle est jolie.
— Merci.
Ronnie n’avait rien ajouté, laissant Nancy la harnacher sur la banquette arrière comme une enfant en bas âge. La jeune femme avait réglé la ceinture de façon à ce que sa passagère puisse se pencher en avant, en laissant du jeu à ses poignets.
— Où est Brittany Little ? avait-elle demandé alors qu’elles étaient en chemin.
— Qui ça ?
— La petite fille enlevée dans Value City.
— Une petite fille a été enlevée à Value City ?
— Allons, Ronnie. Si tu ne savais pas qu’une petite fille avait disparu, pourquoi t’être enfuie ?
— Parce que vous êtes de la police, d’accord ? Vous êtes flic.
— Je suis une inspectrice qui enquête sur la disparition d’une petite fille survenue à moins de deux cents mètres de ton lieu de travail.
— Non, je veux dire : c’est vous le flic, fit-elle en attendant la confirmation de Nancy. Le flic qui a retrouvé le bébé. Dans un premier temps, je ne vous ai pas reconnue, mais quand j’y ai réfléchi, je me suis rappelée où je vous avais vue avant. Vous n’avez pas beaucoup changé. Vous êtes toujours coiffée de la même façon.
— Comment savais-tu à quoi je ressemblais ?
— Ma mère…, et ce simple mot modifia le train de pensées de Ronnie, vous êtes passée à la télé, pas vrai ? Vous avez reçu une sorte de récompense ? Et on a beaucoup parlé de vous dans les journaux. Même plus tard, quand on m’avait déjà envoyée au loin. Je vous ai vue à la télé deux ou trois fois. Pas vrai ?
— Oui, dit Nancy. C’est vrai.
Elles roulèrent en silence pendant un moment. N’ayant pas le loisir de regarder l’adolescente en face, Nancy ne voulait pas trop creuser le sujet de Brittany. Mais elle pouvait poser des questions au sujet d’Olivia.
— Pourquoi les yaourts, Ronnie ?
— Hein ?
— Tu as donné des yaourts à manger à Olivia. Nous avons retrouvé tous ces pots en plastique partout dans la cabane. Mais si vous avez acheté des yaourts, tu aurais pu acheter des petits pots pour bébé. Vous ne saviez ce qu’il fallait donner à manger à un bébé ?
— Nous n’avons rien acheté. J’ai pris ces yaourts chez moi.
— Oh !
Nancy réfléchit à cet élément. Jusqu’à ce qu’elle la pose, la question lui avait paru grave. Pendant toutes ces années, elle avait pensé à ces pots de yaourt, et l’explication était tellement simple. Toutes les réponses étaient-elles aussi simples que celle-ci ? Si oui, elle pouvait aller plus loin, et poser la seule question qui comptait vraiment.
— Pourquoi l’avoir tuée ?
— Le bébé, vous voulez dire ?
Ronnie aurait-elle demandé une telle précision si elle n’avait pas tué plus d’une petite fille ? Cette seule évidence syntaxique emplit Nancy d’espoir mais aussi de peur car, si elle voyait juste, Ronnie venait de confesser que Brittany Little était déjà morte.
— Oui. Olivia Barnes. Le bébé.
Elle distinguait la silhouette de la jeune fille dans le rétroviseur, mais pas son visage. L’adolescente était affaissée contre une portière, joue pressée contre la vitre. Elle mit tant de temps à répondre que Nancy crut qu’elle allait ignorer la question, ou qu’elle s’était assoupie. Mais enfin elle parla.
— Elle était triste. Elle était très, très triste.
Parlait-elle d’elle-même à la troisième personne ? Était-ce le moment où elle passait de la bonne à la mauvaise Ronnie, ou l’inverse ? Parce qu’un bébé ne pouvait certainement pas être triste, même dans le vocabulaire d’une gamine de onze ans. Boudeuse, oui. De mauvaise humeur, ou colérique. Mais comment pouvait-on dire d’un bébé qu’il était triste ?
— Comment as-tu su que le bébé était… triste ?
À nouveau un long silence avant que la réponse ne vienne de la banquette arrière :
— C’est compliqué.
Ronnie parlait comme Alice quand elle avait invoqué « le passé », ces termes répétés, suggérés par quelqu’un de plus mûr.
— C’est une histoire très compliquée.
Pendant tout le trajet du retour, elle n’avait pas dit un mot de plus. Et à présent elle dormait. Infante et Nancy l’observaient à travers la glace sans tain. Dans son T-shirt et son jean, elle paraissait plus jeune qu’elle ne l’était. Pourtant il aurait suffi de très peu pour qu’elle semble plus âgée – une jupe courte, un peu de maquillage. C’était l’étrange attribut des jeunes filles de dix-huit ans, Nancy s’en souvenait. Elles pouvaient faire avancer ou reculer la pendule, être une enfant quand cela les arrangeait ou tromper le monde en ayant tout d’une femme. C’était une période de la vie pleine de promesses et de pièges. À cet âge, Nancy avait rompu avec Andy pendant l’été, parce qu’elle avait décidé de tenter sa chance dans le monde, sans savoir où ni comment. Puis elle était revenue en hâte auprès de lui quand elle avait compris qu’elle ne devait surtout pas rejeter la chance inespérée d’avoir rencontré son âme sœur à quatorze ans.
— D’abord elle prend la fuite, et maintenant elle dort, dit Infante. Elle a tout d’une illustration du manuel de la culpabilité.
— Elle doit être épuisée, dit Nancy avec ce sens de la justesse innée chez elle. Elle a eu une très longue journée. Et elle a semblé sincèrement déconcertée quand j’ai fait allusion à Brittany Little.
— Tu es fatiguée, toi aussi, pourtant tu ne dors pas. La seule différence entre vous deux, c’est qu’elle sait ce qui est arrivé à Brittany Little, et pas toi. Tu crois qu’on devrait la réveiller ?
— Impossible, crois-moi. Elle est comme morte au reste du monde.
Ses paroles flottèrent un moment dans l’air, et elle regretta de ne pas avoir trouvé une autre expression.
Oui, Ronnie Fuller dormait, mais son sommeil n’était fait ni d’innocence ni de culpabilité, seulement d’une vie entière consacrée à se démener dans un monde incompréhensible. Elle avait toujours eu cette capacité à s’endormir dans à peu près n’importe quelle circonstance. À trois mois, elle dormait la nuit entière. À l’époque où elle commençait à marcher, elle s’endormait sur la banquette arrière de la voiture familiale, coincée si étroitement entre ses frères que son père prétendait qu’ils n’avaient pas besoin de ceinture de sécurité. Et c’était aussi bien, car la vieille Ford n’en avait pas. Elle avait somnolé à l’école, et ses professeurs en avaient déduit qu’elle avait une vie de famille si chaotique qu’elle ne pouvait se reposer assez. Sur ce point, ils ne se trompaient qu’à moitié. Ronnie avait connu une vie de famille pour le moins chaotique, oui, mais elle avait dormi tout son saoul, ce qui avait oblitéré pour elle pas mal d’épisodes désagréables. Son lit était son refuge dans une maison qui n’en était pas un.
Et quand son plus jeune frère aîné, Matthew, avait commencé à essayer de se glisser entre ses draps, alors qu’elle n’avait que neuf ans, elle s’était servie du sommeil pour assurer sa sécurité.
Matthew avait douze ans à l’époque, et Ronnie le soupçonnait depuis quelque temps déjà d’avoir des vues sur elle. Jusqu’alors, il s’était montré cruel, mais supportable – il la pinçait, la boxait, la houspillait. Quand elle essuyait ces agressions sans réagir, en paroles ou en actes, généralement Matthew se lassait et trouvait quelqu’un ou quelque chose d’autre à torturer. Helen Manning avait raconté à Ronnie l’histoire de la Reine des neiges, et la fillette avait rapidement vu l’avantage d’avoir un éclat de glace fiché en plein cœur, tant que vous pouviez l’ôter à loisir. Elle s’imaginait en Reine des pierres, et cela lui plaisait bien.
Tard un soir d’un mois d’août, l’année des douze ans de Matthew et des neuf de Ronnie, son frère s’était introduit dans sa chambre alors que la maison était plongée dans le calme, du moins le calme habituel, c’est-à-dire avec la télévision qui rugissait dans le salon, et leur père qui ronflait paisiblement devant l’écran. Les mains de Matthew étaient crispées sur l’entrejambe de son pyjama, comme s’il était pressé d’aller aux toilettes, et de telle sorte que seul le bout de son sexe dépassait. C’est ainsi qu’il tenait les musaraignes quand il en capturait une dans le jardin à l’abandon des Manning. Ronnie voyait tout cela parce qu’elle feignait d’avoir les yeux clos tout en regardant sous le rideau de ses cils. Elle resta immobile, sans presque respirer, en attendant de voir ce qu’il allait faire. Elle comprit, inconsciemment, que ce serait cette nuit-là.
— Ronnie, dit-il dans un murmure rauque. Eh, tu dors ?
Elle laissa échapper un soupir pareil à ceux que poussait leur père quand il s’assoupissait sur le canapé après le dîner, avant de se mettre à ronfler avec entrain. Elle n’osa pas simuler un ronflement, car elle savait qu’il aurait sonné aussi faux que celui d’un personnage de dessin animé, avec sifflement et frémissement de lèvres.
— Je veux te montrer quelque chose, dit Matthew en essayant de lui saisir le poignet, mais Ronnie roula sur le ventre comme dans un rêve un peu agité, et coinça ses bras en V sous son torse, les deux mains croisées sur son sexe.
— Ronnie, Ronnie. Allez, Ronnie, c’est un secret, un secret vraiment cool…
Elle faillit lui répondre : « Tu parles d’un secret, abruti. » Le domaine de la sexualité ne lui était pas étranger, même si elle ne le connaissait pas en détail. Sa mère avait fait une fausse couche quand Ronnie n’avait que quatre ans, ce qui avait offert à la fillette une vue d’ensemble précoce de certains aspects de la vie adulte. Les films sur le câble et les feuilletons à l’eau de rose avaient plus ou moins bien comblé les blancs, et Ronnie possédait une idée globale de ce qui se passait entre un homme et une femme, les conséquences qui en découlaient et l’effet très étrange que ce genre d’occupation avait sur les hommes. Elle avait même vu des films à la télé qui expliquaient pourquoi son frère se trouvait là cette nuit. Ce genre de choses se produisait parfois dans les familles, selon ces films, mais c’était toujours très, très mal, même si le garçon était séduisant, ce qui n’était pas le cas de Matthew, et même s’il aimait sincèrement la fille, ce qui n’était pas non plus le cas de Matthew.
Mais Ronnie aurait assurément perdu une confrontation directe avec son frère. Il l’aurait frappée, elle aurait hurlé, et leur père serait arrivé pour distribuer des gifles au hasard, sans chercher à savoir qui avait tort ou raison. Et la nuit suivante Matthew serait revenu, la scène se serait répétée et il aurait fini par obtenir ce qu’il voulait d’elle. Quant à raconter à ses parents ce que son frère essayait de lui faire, non, elle aurait eu trop honte. Elle se sentait le devoir de protéger sa mère de la vérité sur son plus jeune fils – ce qu’il faisait aux commerçants du quartier, sans parler des chats, ou comment il se comportait à l’école. D’une façon générale, elle devait la protéger de la laideur de la vie. Sa mère ignorait à quel point ce monde était laid. Sa mère aimait parler de ces vieux spectacles qu’elle voyait dans une émission appelée Scènes d’un dimanche après-midi, à une époque où le monde n’avait que trois chaînes de télévision. Ronnie ne voulait pas que sa mère sache combien tout avait changé, ni qu’elle découvre que les enfants étaient maintenant infects, et qu’il y avait une centaine de chaînes regorgeant de spectacles que personne n’aurait dû visionner.
Helen Manning était à l’évidence une femme sophistiquée, mais Ronnie aurait été encore plus honteuse si elle avait dû dire la vérité sur Matthew à des voisins. C’était en un temps où son frère était le méchant de la famille, celui qui semblait destiné aux problèmes divers et aux établissements pour délinquants juvéniles. À la réflexion, c’était assez amusant. Matthew avait très bien redressé le cap quand il était devenu clair que Ronnie était si horrible que personne d’autre dans la famille ne pouvait lui disputer le titre. Elle n’oublierait jamais son expression le jour où ils étaient venus la chercher, cet air abasourdi mais aussi ravi de celui qui voit sa peine commuée par la grâce du Ciel. À partir de cette minute, il n’aurait plus à être le vilain petit canard de la maison.
Mais cette nuit d’août se passait deux ans avant les faits. Elle avait neuf ans, elle était allongée sur le ventre, les bras sous elles, les mains plaquées sur son intimité, et il était toujours le méchant de la famille, et elle une gentille petite fille, du moins meilleure que lui. Et plus maligne, aussi. Elle comprit qu’elle ne risquait rien tant qu’elle continuait de feindre le sommeil. Un garçon plus âgé ou plus vicieux serait peut-être allé plus loin, mais Matthew croyait avoir besoin de la coopération de Ronnie. Le corps féminin demeurait un mystère pour lui. Jamais il n’y arriverait sans un peu d’aide.
Il la saisit par les épaules et la secoua, il siffla son prénom dans un murmure de plus en plus menaçant. Il la toucha à la hanche avec cette virilité nouvellement révélée, ce qui la dégoûta vraiment, mais après tout, le contact n’était pas très différent de celui d’un doigt, et elle continua de feindre. Et très vite, elle ne simula plus. Elle glissa dans la somnolence malgré ses invites chuchotées, et entra dans un état entre la veille et le sommeil, jusqu’à ce qu’il abandonne. Plus tard, elle apprit qu’il avait convaincu une fille de sa classe de le faire, une idiote dont tout le monde se moquait, et elle fut doublement heureuse de ne pas avoir cédé à son frère.
Même à Harkness et plus tard à Shechter, Ronnie n’eut jamais de difficulté pour trouver le sommeil. Si on ne lui avait pas imposé des horaires aussi stricts, elle s’y serait réfugiée dix, douze heures chaque nuit, et fait la sieste durant la journée. Mais dormir trop était mal vu à Shechter, aussi renonça-t-elle. Cela faisait partie du prix à payer pour rester dans cet établissement.
Cette nuit, elle avait dormi un peu dans la vieille cabane, adossée contre un des murs. Elle n’avait rien d’autre à faire que dormir et attendre. On finirait par la retrouver, c’était une certitude. Elle avait même été étonnée du temps qu’elle avait dû passer ici. Le ciel était encore clair quand elle avait fermé les yeux, et il avait été un peu effrayant de se réveiller dans une obscurité aussi complète. La plupart des endroits à Baltimore étaient bruyants, mais sur Leakin Park régnait un calme surnaturel, et des ténèbres absolues.
Ce n’était pas la première fois qu’elle revenait ici. Elle s’y était retrouvée, presque par accident, peu après sa libération. Il lui avait paru tellement naturel de suivre Franklintown Road et les vieux chemins. Elle avait toujours eu l’impression que le parc était un de ses secrets, qu’elle pouvait partager avec d’autres. C’est durant l’été de ses dix ans qu’elle avait découvert la cabane, et elle avait eu toutes les peines du monde à convaincre Alice de la suivre jusque-là. Son amie était tellement froussarde. Mais une fois qu’elle avait vu la cabane, elle avait voulu diriger et avait institué toutes ces règles idiotes, et insisté pour qu’elles jouent à ses jeux stupides : « Toi tu es l’élève et moi le professeur. Tu es le papa et moi la maman. Tu es le renard et moi la poule. Tu es le kangourou et moi le koala. » Alice s’octroyait toujours le meilleur rôle, en arguant que c’était normal puisque l’idée venait d’elle.
Ronnie dormait. Ronnie rêvait. Ses rêves étaient en noir et blanc, comme les Scènes d’un dimanche après-midi. Elle s’en souvenait par fragments décousus, ce qui est le cas de la plupart des gens. Elle était surprise, quand elle s’éveillait, de sa difficulté à agencer en une histoire cohérente ce qui dans le sommeil avait paru logique et normal. Helen était souvent là, et la mère de Ronnie, et maintenant son médecin. Ses rêves n’étaient pas effrayants, pas apaisants non plus. C’étaient simplement des rêves.
Sur Nottingham Road, Alice était éveillée, comme souvent à trois heures du matin. Elle avait hérité des habitudes nocturnes d’Helen, à moins qu’elle ne se soit mise à imiter sa mère très tôt. Tout enfant, il lui arrivait fréquemment d’être éveillée à une, deux ou trois heures du matin. La nuit était peuplée d’une foule de bruits intéressants qui se perdaient dans le brouhaha de la journée, comme le grondement lointain des trains de marchandises.
Helen n’avait jamais réprimandé sa fille pour ses insomnies, quoiqu’elle ait tenu à ce qu’Alice reste au lit, sauf si elle devait aller aux toilettes.
— Après l’heure d’aller au lit, on reste au lit, avait-elle décrété. Ce que tu fais dans ton lit, et si la lumière est allumée ou non, ça te regarde. Tant que tu n’es pas fatiguée et grincheuse pendant la journée, je me fiche de ce que tu fais la nuit.
Alice n’avait pas posé la question, mais elle avait supposé que les mêmes règles s’appliquaient à sa mère. Ce qu’elle faisait dans son propre lit, que la lumière soit allumée ou non, ne regardait qu’elle. Et Helen ne faisait rien dans son lit. Quand elle fréquentait un homme, ce qui était rare, elle engageait une baby-sitter et s’absentait pour la nuit, ou restait au rez-de-chaussée avec son compagnon. Une fois qu’Alice était dans sa chambre, sa mère prenait possession du salon, pour fumer en secret, boire en secret, regarder la télévision en secret. Enfin, toutes ces activités auraient dû rester secrètes. Croyait-elle vraiment qu’Alice ne se douterait de rien, même si elle restait dans son lit ? La maison était trop petite pour étouffer le moindre bruit. Le tintement discret des glaçons dans un verre, le grattement léger d’une allumette, les sons assourdis du téléviseur, le rire étouffé d’Helen, un grognement d’homme. Alice entendait tout.
Ses grands-parents traitaient Helen de « mère permissive ». Alice avait entendu l’expression, mais il lui avait fallu s’aventurer silencieusement sur le palier, chose qu’elle faisait beaucoup plus souvent que sa mère ne le suspectait. La maison répercutait tous les sons, mais beaucoup moins clairement les paroles semblait-il, et si Alice voulait surprendre une conversation ou les dialogues d’un film, il lui fallait sortir de son lit et avancer en glissant les pieds sur le parquet comme si elle patinait, pour qu’Helen ne perçoive pas le bruit de ses pas. La nature traîtresse des lieux fonctionnait dans les deux sens. L’astuce consistait à attendre que le téléviseur ou la stéréo soit allumé, ce qui couvrait un éventuel craquement des lattes.
Une autre astuce était de mettre des chaussettes, d’autant que les parquets étaient vieux et pleins d’échardes. Et Alice glissait ainsi, une-deux, une-deux, une-deux, comme si elle patinait sur un air de valse. Elle s’imaginait dans le même style de vêtements que sa mère avait portés enfant, une jupe noire courte décorée d’une patineuse cousue, un bonnet en laine qui donnait des airs de tortue chauve à Helen, avec ses initiales brodées en cursives sur le côté. « Je détestais ce bonnet », avait-elle commenté quand sa fille s’était arrêtée à cette page dans le vieil album photo.
Cette nuit, les genoux d’Alice étaient relevés et formaient une sorte de tente sous les draps jaunes rayés de rouge, ceux qu’elle avait choisis presque dix ans plus tôt, quand sa mère lui avait dit qu’elle pouvait participer à la décoration de sa chambre. Elle avait jeté son dévolu sur ce motif simple et abstrait parce qu’elle savait qu’Helen serait déçue par ceux qu’elle désirait vraiment, qui étaient roses et ponctués de boutons de rose et de petites filles avec des arrosoirs. Mais elle aimait bien ceux-là quand même, et ils étaient certainement plus appropriés à une jeune fille de dix-huit ans que ceux avec les boutons de rose.
Elle examina les deux montagnes au sommet arrondi formées par ses genoux. Si elle avait dormi dans ces draps chaque nuit de sa vie depuis ses dix ans, hormis un rare séjour chez ses grands-parents et une nuit passée chez une amie – en admettant qu’une amie l’invite chez elle pour la nuit –, ces draps seraient probablement fatigués par endroits et commenceraient à s’effilocher sur les bords. Ils étaient certes un peu délavés, mais uniquement parce qu’Helen n’avait pas fermé complètement les stores vénitiens. Sept ans durant, elle avait laissé la lumière du soleil se déverser sur le lit, avec le couvre-lit replié, comme Alice l’avait laissé lors de son dernier matin ici. La nuit, elle ne pouvait distinguer les bandes plus claires qui croisaient les rayures des draps, mais elle savait qu’elles étaient là.
Elle avait calé un bloc-notes sur la pente de ses cuisses et elle travaillait à une lettre, une lettre qu’elle n’enverrait jamais, elle en était consciente, mais l’écrire la distrayait, d’autant que c’était à propos d’elle. Elle avait dit à sa mère, qui l’avait vue entamer cette rédaction plus tôt dans la semaine, qu’il s’agissait d’une demande d’admission pour des études, et le texte aurait pu avoir cet objectif, car c’était un essai dans lequel elle s’efforçait de se définir, avec ce ton général curieusement dépréciateur et pourtant laudatif attendu dans ce genre de courrier.
Mais ce n’était pas une demande d’admission pour des études. Alice écrivait aux producteurs d’une émission de téléréalité diffusée par MTV, celle dans laquelle sept personnes vivaient ensemble dans une même maison. Elle n’avait aucune envie de figurer dans cet autre programme mettant en scène des jeunes qui roulaient au hasard dans un Winnebago et devaient accomplir des actes stupides baptisés « missions ». Tout le monde savait que c’était une émission réservée aux perdants, aux ratés. Elle ne pouvait s’empêcher de remarquer qu’aucun des participants n’avait jamais approché la célébrité. Un garçon avait un frère qui s’était fait assassiner, mais rien de plus.
Il aurait été préférable que son passé ait été accidentel, elle le savait, si elle avait été reconnue coupable de la mort de quelqu’un quand, disons, elle conduisait ivre, et qu’elle faisait maintenant partie des Alcooliques Anonymes. Peut-être devrait-elle commencer à aller à l’église et parler de Dieu. Il pourrait également être utile de faire acte de créativité, écrire un poème, ou un texte de rap.
Le véritable obstacle, évidemment, c’était son poids. L’émission mettait parfois en scène des filles grosses, mais toujours des Noires. Les Blanches étaient sveltes, plus minces chaque année, tellement minces qu’elles pouvaient porter des bikinis et avoir des anneaux de nombril. Elle ne savait pas trop pourquoi les Noires avaient le droit d’être grosses et pas les Blanches, mais c’était manifestement une des règles. À bien y réfléchir, même les Noires n’étaient plus aussi grosses, à présent.
Il n’empêche, c’était agréable de souligner ses qualités les plus intéressantes dans une lettre, même si elle n’avait pas l’intention de l’envoyer, et si personne d’autre ne devait jamais la lire. Les gens ne cessaient de lui dire qu’elle avait mille opportunités autour d’elle, mais les seules qu’ils pouvaient citer étaient le travail et les études. Cela ne semblait pas si extraordinaire à Alice. Cela ressemblait à ce que tous les autres avaient. « Tu as la vie devant toi », lui disait Helen, et Sharon Kerpelman avait usé d’une formule très similaire. Mais Alice savait qu’elles étaient dans l’erreur. Elle avait toute sa vie derrière elle, un fardeau énorme et embarrassant qu’elle devait traîner où qu’elle aille, comme son propre corps. Une telle vie devait quand même être bonne à quelque chose.
Elle étudia ce qu’elle avait écrit. Jadis amoureuse des cursives, elle avait découvert récemment qu’elle écrivait plus vite en majuscules d’imprimerie. Ses lettres étaient maintenant de petites capitales au lieu des navires paresseux qui avaient jadis vogué lentement sur ses pages. Pourtant, cette nouvelle écriture n’était toujours pas assez rapide à son goût. Elle aurait préféré utiliser l’ordinateur de sa mère, mais elle ne pouvait pas l’apporter dans son lit, et surtout elle ne faisait pas confiance à Helen pour respecter son intimité. Sa mère jurait toujours qu’elle faisait partie de ceux qui reconnaissaient que chacun avait droit à son jardin secret, mais quoi, Helen était une menteuse. Une sale grosse menteuse, et pour quel résultat ? Ses piètres mensonges n’avaient pas de sens pour Alice.
Même ici, dans un bloc-notes qu’elle peut dissimuler sous son matelas, dans une lettre qu’elle n’enverra jamais, une lettre que personne ne lira jamais, même ici elle n’ose dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, comme ils répètent à la télévision. Dans sa vie réelle, jusqu’ici, personne n’a utilisé cette phrase. Mais elle n’en est jamais arrivée au point de devoir témoigner, elle n’a jamais eu à poser la main sur un livre et à jurer devant Dieu. Elle aurait bien aimé, mais personne d’autre n’a été d’accord. En fait, toute l’affaire semble avoir été de faire taire Alice. Ils n’ont pas cessé de répéter que ce serait très mauvais pour Ronnie et elle de passer devant un juge avant que tout soit décidé. Ils avaient besoin de trouver un arrangement en dehors du tribunal. Alice n’a pas vu en quoi cet arrangement lui avait été d’une aide quelconque. La vérité était de son côté, pas de celui de Ronnie. Et un jour, quand enfin elle avait été autorisée à dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, le reste du monde s’était retrouvé impuissant à l’aider.
Elle tourna la feuille et entama une nouvelle lettre, une lettre qui serait envoyée, quand le moment serait venu.
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