Mauvaise compagnie
Chapitre 12
12
La dernière cliente de la journée au Bagel Barn était une tapoteuse. Elle inclina le buste en avant jusqu’à ce que ses yeux soient au niveau du panier métallique contenant les petits pains et tapota la vitrine de l’index comme une gamine qui s’obstine à jouer la même note au piano. Plink-plink-plink. Ses ongles étaient faits – les ongles des tapoteuses le sont, généralement –, sans doute manucurés, mais relativement courts, avec un vernis clair, et Ronnie se demanda comment quelqu’un pouvait débourser de l’argent pour se faire limer les ongles de la sorte.
— Deux au sésame… Non, trois au sésame, deux au pavot. Tap-tap-tap. Ceux aux graines de tournesol sont bons ? Non ? Oui ? D’accord, alors quatre complets, deux aux tomates séchées. Tap-tap-tap. Combien ça fait ?
— Onze dollars, répondit Ronnie.
— Vous ne faites pas treize à la douzaine ?
— Non, madame.
— Tous vos concurrents le font.
Embarrassée, Ronnie se contenta de hausser les épaules. Clarice, la responsable, croisa le regard de la jeune fille et essaya de partager un sourire avec elle, mais Ronnie avait peur de montrer la moindre expression. O’lene, qui travaillait en cuisine, la frôla de sa hanche en se glissant derrière elle pour commencer la routine de la fermeture, et Ronnie lui répondit de la même manière.
— C’est la fin de la journée, plaida la tapoteuse d’un ton doucereux, vous allez jeter tout ce qui reste.
— Je n’ai pas le droit, madame. Je suis désolée.
La femme continua de pianoter sur la vitrine, à croire que le son faisait partie intégrante de son processus mental, et que son cerveau avait besoin du tick-tick de son ongle sur le verre pour fonctionner.
De telles clientes de fin de service n’étaient pas rares le samedi, lorsque les gens semblaient s’étonner que le magasin ferme à quinze heures. Le reste de la semaine, Ronnie terminait son horaire sans entendre de récriminations, mais le samedi il y avait toujours une personne arrivant à la dernière minute, souvent une femme pressée et désorganisée.
Pour toutes ces raisons, et en dépit du salaire trop maigre et de l’embauche trop matinale, Ronnie aimait bien le Bagel Barn. En semaine, passée l’affluence du début de matinée, c’était un endroit paisible fréquenté par des gens solitaires et peu exigeants qui semblaient avoir tout leur temps pour s’attabler et regarder par la vitrine pendant que leur café refroidissait. Elle tenait la caisse, ce qui payait moins bien que le travail de préparatrice, mais elle préférait ce poste. Elle n’aimait pas l’idée de toucher la nourriture d’autres personnes, parce qu’elle n’aurait pas voulu que quelqu’un d’autre s’occupe de la sienne. Parfois, elle lançait un regard par-dessus son épaule et elle voyait Clarice placer ses deux larges mains sur le dos du couteau à grandes dents et presser la lame à travers un petit pain garni. Les tomates, si juteuses en cette saison, jaillissaient sur les bords, laissant des traces rouges et de petites graines sur la planche à découper. Ce spectacle révulsait Ronnie, moins à cause du jus que des deux mains noires et blanches de Clarice s’abattant sur le petit pain, en exprimant toute vie. Quand Ronnie avait un creux, elle mangeait un petit pain sucré entier, comme un cookie.
La meilleure chose, selon elle, était le choix limité du menu. Le Bagel Barn n’oubliait pas qu’il vendait avant tout des petits pains et il ne s’aventurait pas dans d’autres domaines. Après onze heures du matin, vous pouviez avoir des sandwiches – ou sand-viches, comme disait Clarice quand son défaut d’élocution la prenait, selon le positionnement de son dentier – mais tous étaient confectionnés avec des petits pains. Vous pouviez même commander une pizza tomate-fromage, mais elle était servie sur un petit pain ouvert.
Cependant il y avait toujours des gens qui s’attendaient à ce qu’on fasse des exceptions pour eux, et qui formulaient des demandes extravagantes pour le lieu. « Je peux avoir ça sur un pain au froment complet ? » Non. « Vous avez des baguettes à la française ? » Non. « Vous vendez des focaccia ? » Ronnie ne savait même pas ce que c’était. « Vous avez des glaces ? » Non, non, non, disait-elle poliment, en s’efforçant de ne rien montrer du plaisir qu’elle éprouvait à répondre par la négative. Elle ne comprenait pas ces gens qui pensaient possible d’avoir quelque chose ne figurant pas au menu. Pour elle, le menu était une sorte de loi à laquelle les clients devaient se soumettre. Comme les limitations de vitesse, ou l’obligation de ramasser la crotte de votre chien. S’ils avaient des allergies, ils pouvaient aller ailleurs. Le menu devait être – quelle était l’expression qui convenait ? Celle imprimée sur ces faux chèques qu’on reçoit dans le courrier et montrant à ses parents ce qu’ils pourraient acheter s’ils gagnaient un million de dollars à un sweepstake. Non négociable, c’était ça. « Est-ce que je t’ai demandé ton avis ? », rugissait le père de Ronnie quand un de ses enfants exprimait son envie d’un autre plat que celui qui leur était servi. « Est-ce que je t’ai demandé ton avis ? »
Bien entendu, Ronnie ne pouvait pas crier après un client. Les propriétaires, qui passaient souvent à l’improviste, la licencieraient sur-le-champ s’ils apprenaient qu’elle s’était montrée impolie ou irrespectueuse. Mais elle avait une alliée de poids en Clarice, qui détestait autant qu’elle les gens s’attendant à un traitement de faveur. Spécialement les Blancs, et plus encore les mères de familles banlieusardes comme celle-ci, qui étaient toujours pressées et avaient des requêtes insensées. Clarice détestait les Blancs, point final.
Ce qui ne manquait pas de sel, car Clarice était plus blanche que noire. C’était une Noire dont la peau semblait s’être décolorée, laissant des taches brunes plus ou moins sombres sur son visage et son cou curieusement pâles. Apparemment elle souffrait de l’affection que Michael Jackson a toujours prétendu avoir. Clarice détestait Michael Jackson aussi. Elle avait confié à Ronnie qu’elle détestait les Blancs de façon globale, alors que son mépris pour les Noirs variait selon des critères personnels. Elle affirmait que tout le monde était comme elle, et qu’en conséquence ce n’était pas réellement un préjugé. Vous haïssiez les gens qui étaient différents de vous en tant que groupe, et vous détestiez vos semblables individuellement.
— Mais je parle seulement de ceux qui se pointent de l’autre côté du comptoir, avait-elle ajouté. Et surtout des femmes. Les hommes sont plus réglo, du moins dans le coin. J’ai travaillé au Bagel Barn de North Side, et là-bas tout le monde était exécrable. Le samedi, c’était l’enfer.
Ici, le samedi était plutôt tranquille. Les week-ends, Ronnie supposait que les gens avaient le temps d’aller ailleurs que dans leur quartier, dans des commerces plus réputés. Mais c’était aussi bien parce que Clarice la laissait avec O’lene, la fille de la préparation, fermer tôt pour qu’elles puissent partir dès que la porte était verrouillée. Elle leur permettait également de prendre des sacs de petits pains, bien que la famille Fuller n’en fût pas tellement amateur. Il n’empêche, Ronnie aimait rapporter à la maison cette poche plastique bourrée de petits pains qui allaient directement au congélateur. Elle avait l’impression d’être son père, lorsqu’en fin de semaine il rentrait avec des cartons de soda, des packs de six incomplets et des parfums oubliés, comme celui des Mr PiBB.
Ronnie était en train de garnir un sac plastique quand la tapoteuse était entrée en trombe et avec une telle autorité que la clochette avait semblé tintinnabuler quelques notes de plus que de coutume. La femme était en tenue de stretching, ce qui était presque toujours mauvais signe, et elle avait ses clés à la main, autre mauvais signe. Courbée derrière les présentoirs pour opérer sa sélection, Ronnie jeta un coup d’œil à Clarice, qui acquiesça. Cette cliente exigerait un traitement spécial, aucun doute, même à quinze minutes de la fermeture. La patience de Ronnie avait été mise à rude épreuve le temps que la femme choisisse deux douzaines de petits pains, mais quand elle les eut enfin rassemblés dans deux sacs en papier la tapoteuse se redressa de toute sa taille, comme si ses propres pensées la surprenaient.
— Je n’aurai pas le temps de passer à l’épicerie, dit-elle. Autant que j’achète un peu de fromage frais à tartiner ici.
— Vous trouverez les fromages à tartiner dans la vitrine réfrigérée, au fond de la salle, lui indiqua Ronnie en apportant les deux sacs à la caisse. C’est en self-service.
L’air perdu, la femme regarda autour d’elle comme si la vitrine réfrigérée en question était difficile à repérer. Dès qu’elle l’eut localisée, elle se précipita vers elle avec l’empressement de quelqu’un pour qui chaque seconde compte. Elle repoussa les articles préconditionnés et ruina la disposition soigneuse que venait de terminer Ronnie, en renversant un ou deux articles sur le sol, les remettant ensuite sur la mauvaise clayette.
— Mais j’ai besoin de ce, ah, comment ça s’appelle déjà ? Le sandwich spécial.
— Au beurre de saumon ?
— Non, non, pas celui-là.
— Aux tomates sèches ?
— Non ! grinça la femme.
À voir son impatience, on aurait cru que pour elle Ronnie devait être capable de donner le nom de son choix, alors qu’elle-même ne le pouvait pas.
— Artichaut-parmesan ?
— Voilà, c’est ça !
Elle revint vers le comptoir avec un complet et un végétarien.
— Vous en avez ? demanda-t-elle.
— Je peux en sortir un peu pour vous, dit Clarice de ce ton mielleux qu’elle réservait aux personnes pour qui elle avait le plus profond dédain. Pourquoi ne pas vérifier s’il vous faut autre chose, pendant que je m’en occupe ?
Clarice pesa la garniture d’artichauts-parmesan et en ajouta le prix à la note. La femme s’était remise à tapoter la vitrine d’un ongle, et elle décida qu’elle désirait une autre douzaine de petits pains. Quand Ronnie l’avait regardée la première fois, elle lui avait semblé avoir la trentaine, dans ses leggings et son haut moulant. De près, c’était différent. Son visage, quoique étonnamment lisse, était las et sans fermeté naturelle. Son cou décharné laissait voir un collier de rides. Et quand elle pencha la tête en avant, Ronnie vit les racines grisonnantes de ses cheveux d’un marron chocolat. Elle devait avoir quarante-cinq ans, cinquante peut-être.
Sa commande prête, la femme fouilla son énorme sac à main en toile à la recherche de son portefeuille. Il lui fallut une éternité pour le trouver, et quand enfin elle le sortit, elle n’avait pas de liquide.
— Oh, mon Dieu, soupira-t-elle. J’avais oublié que j’étais partie de la maison sans un dollar. Je peux vous faire un chèque ?
Ronnie interrogea Clarice du regard. C’était un des rares domaines où la responsable avait son mot à dire. Le Bagel Barn avait pour politique de ne pas accepter les chèques, mais Clarice avait le droit d’admettre une exception de temps en temps.
— Où est le problème ? fit la tapoteuse en voyant que Ronnie ne répondait pas immédiatement. Mon compte est approvisionné.
« Où est le problème ? » était la formule rituelle de tous ceux qui voulaient un traitement spécial. Où est le problème pour vous ? Le problème, avait envie de leur répondre Ronnie, c’est que les règles avaient été édictées pour être suivies, sinon le monde devenait dingue, et vous avec. Elle et son médecin avaient beaucoup travaillé sur ce point à Shechter. « On peut parfois enfreindre une règle pour une bonne raison, lui avait dit le praticien, mais “parce que j’en ai envie” ne constitue pas une bonne raison. C’est ce que nous appelons la morale, Ronnie. Dans certaines situations, le fait d’ignorer une règle parce que tu sais que lui obéir serait nocif pour toi est le bon choix éthique. Tout le reste n’est qu’une excuse, une simple rationalisation de tes désirs. »
— Vous avez une carte de retrait bancaire ? demanda Clarice, et la femme hocha la tête. Il y a un distributeur juste derrière vous. Vous pouvez y retirer du liquide.
— Oh, mais les frais qu’ils vous prennent sont tellement élevés. Deux dollars pour un retrait de vingt. C’est un vol manifeste. C’est seulement par principe, mais je préférerais vous faire un chèque.
Ronnie étudiait le sac en toile de la cliente, avec ses poignées et ses coutures doublées de cuir, les bagues à ses mains trop fines, le bracelet de tennis enserrant son poignet. Elle savait que Clarice avait noté les mêmes détails. Deux dollars de frais ne ruineraient pas cette femme. Mais elle était du style à se plaindre, peut-être même à appeler les propriétaires et créer des ennuis. Trois secondes à peine s’écoulèrent avant que Clarice ne se décide, mais la tapoteuse brandit impatiemment son portefeuille sous le nez de Ronnie, l’ouvrant sur son permis de conduire.
— J’ai des papiers d’identité. Vous le voyez bien, non ? Quoi, vous pensez que je passe mes samedis après-midi à remplir des chèques en bois de vingt dollars ?
Sur la photo du permis, elle avait une autre coiffure qui fut immédiatement familière à Ronnie, tout comme son nom de famille. Sandra Hess. La mère de Maddy. Elle connaissait même l’adresse, bien qu’elle ne soit jamais allée chez Maddy. Mais elle savait que c’était dans ce quartier qu’avaient habité les élèves issues de famille riches quand elle était à St. William. La mère de Maddy. Elle aurait dû le deviner à ce léger strabisme et à cette voix hautaine.
— Vous êtes une sacrée menteuse, murmura-t-elle, alors qu’elle n’avait nullement l’intention de le dire.
— Quoi ? Quoi ?
Clarice s’interposa.
— Bien sûr que nous accepterons votre chèque, madame. Rédigez-le simplement à l’ordre de Bagel Barn et n’oubliez pas de mettre un numéro de téléphone au dos.
— Je peux mettre un montant un peu supérieur ? minauda Sandra Hess.
Ronnie voyait bien qu’elle poussait son avantage à cause de ce que la jeune fille avait dit. La cliente avait maintenant la main. Elle n’avait probablement pas besoin de liquide, mais elle allait les obliger à céder à ses caprices parce que c’est ainsi que se comportaient les femmes telles que la mère de Maddy. Clarice acquiesça, et l’autre inscrivit un montant de vingt dollars supérieur à sa note.
Ronnie lui tendit les petits pains.
— Je pourrais avoir d’autres sacs congélation ?
Bien sûr, elle pouvait les avoir.
— Vous n’avez pas un sac plus grand que celui-là, avec des anses ?
Elles lui en dénichèrent un. Quand Sandra Hess fut enfin satisfaite et tourna les talons pour sortir, Ronnie lâcha :
— Passez le bonjour à Maddy de ma part.
La femme fit volte-face, gracieusement, car elle se sentait immédiatement flattée qu’on parle ainsi de sa fille. Mais son demi-sourire se transforma en une grimace molle quand elle dévisagea Ronnie. Elle rejoignit alors la porte à reculons. Dès qu’elle eut atteint l’extérieur, elle courut plus qu’elle ne marcha jusqu’à sa voiture, une conduite intérieure argent, et démarra avec la brusquerie de quelqu’un qui redoute d’être poursuivi.
— Qu’y a-t-il ? demanda Clarice qui verrouilla la porte d’entrée bien qu’il ne fût que treize heures cinquante-cinq.
— En primaire, j’étais avec sa fille. C’était une conne, et sa mère une sale pétasse. Je crois que ça n’a pas changé.
— Mais pourquoi l’avoir traitée de menteuse ?
Ronnie se détesta de mentir avec une telle aisance à la responsable.
— J’ai aperçu le bout de quelques billets dans son portefeuille. Elle avait largement assez de liquide pour payer, elle voulait seulement le garder pour autre chose. Je suis désolée. Je ne recommencerai pas.
— Oui, tu as tout intérêt à garder ce genre de pensées pour toi, dit Clarice qui s’inquiétait pour la jeune fille. J’ai pensé bien pire, mais tu remarqueras que je n’ai rien dit.
Ronnie aurait aimé pouvoir lui raconter la vraie histoire, toute l’histoire. Comment la mère de Maddy avait donné des interviews aux télévisions après l’arrestation et l’inculpation d’Alice et Ronnie. Comment elle avait menti sur ce qui s’était passé cette journée, afin que personne ne pense qu’elle avait une quelconque responsabilité dans les événements. Elle avait prétendu que les fillettes étaient parties de la fête d’anniversaire sans permission, en affirmant que quelqu’un venait les chercher en voiture. Mensonge, mensonge, mensonge. Mais personne ne poursuivit la mère de Maddy pour quoi que ce soit, personne ne la mit en prison pour ne pas avoir dit la vérité. Alice au moins ne s’en était pas tirée grâce à ses mensonges. Ce monde grouillait de menteurs.
Et pourtant Ronnie elle aussi mentait, simplement pour s’en sortir. Son médecin avait assuré que ce n’était pas grave, qu’elle ne devait pas au monde l’histoire de sa vie, qu’il existait des mensonges volontaires, et d’autres par omission, et que ces derniers étaient acceptables. Mais elle souffrait de ne pouvoir dire la vérité. Elle voulait que quelqu’un soit de son côté, n’importe qui. Or elle ne pouvait expliquer la vérité sur la mère de Maddy sans tout raconter à Clarice, et alors Clarice ne serait plus jamais de son côté, pour quoi que ce soit.
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