Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 35 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 33

33

 

 

À leur retour au central, Infante et Nancy découvrirent des dizaines de cartons empilés entre leurs bureaux et formant une cloison de séparation là où il n’y en avait jamais eu.

— Les M, dit Lenhardt. Avec les compliments du département des services à l’Enfance. Ils ont commencé à arriver vingt minutes après votre départ. Naturellement. Dès que nous avons décidé que nous pouvions nous en passer, ils ont retrouvé les dossiers.

— Ça fait beaucoup de M, nota Infante en ouvrant le premier carton et en feuilletant son contenu d’un doigt rapide.

— D’après moi, vingt ans de M. Je ne sais pas s’ils n’ont pas compris notre demande, tout simplement, ou s’ils se contrefichent de violer à répétition les lois sur la protection de la vie privée de chaque M qui a passé un peu de temps chez eux. Le sous-fifre que j’ai eu m’a dit qu’ils voulaient seulement nous aider autant qu’ils le pouvaient.

— Une des phrases les plus effrayantes au monde, fit Infante. « Nous travaillons pour le gouvernement, et nous sommes ici pour vous aider. »

Silencieuse, Nancy se tenait immobile au milieu des cartons, avec à la main la pochette en plastique contenant la boucle d’oreille. Elle avait fait en sorte que Ronnie Fuller la voie bien, et lui avait même demandé si elle savait ce que c’était.

— Une boucle d’oreille ? avait hasardé la jeune fille.

Il y avait quelque chose de poignant dans sa voix, l’incertitude de quelqu’un qui donne rarement la bonne réponse et en est conscient, mais elle n’avait rien dit de plus.

— Tu veux que j’apporte ça au onzième ? proposa Infante.

— Oui, ce serait sympa de ta part, répondit Nancy.

— Qu’est-ce que c’était ? lui dit Lenhardt quand son coéquipier se fut éclipsé.

— Une boucle d’oreille. Nous l’avons découverte dans l’escalier menant au parking. Il se trouve qu’une des caméras couvrant cette issue de Value City ne fonctionnait pas. La direction du centre commercial l’a enlevée et a prétendu qu’il n’y en avait pas parce qu’ils craignaient que la mère les poursuive.

— Il y a peu de chances que le labo en tire quelque chose.

— Je sais. Et le bijou est tellement commun que la mère ne sera sans doute pas capable de l’identifier. Mais nous ne négligeons aucune piste.

— Bien.

Lenhardt retourna dans son bureau. Nancy resta devant les cartons pendant presque une minute avant de l’y rejoindre. Au regard avec lequel il l’accueillit, il semblait l’avoir attendue.

— Tu as quelque chose à me dire, Nancy ?

— Une journaliste s’est procuré mon numéro de biper, j’ignore comment. Elle m’a appelée. Elle savait pas mal de choses. Je lui ai expliqué que je ne pouvais rien dire mais elle a répondu qu’en me taisant je confirmais ses dires. Je… Je ne savais pas quoi faire.

— Quel genre de choses connaissait-elle ?

— Elle savait que nous recherchions les filles, celles qui ont tué Olivia Barnes. Elle connaissait leur nom. Elle a dit qu’elle allait écrire que nous les interrogions.

— Eh bien, nous ne pouvons rien faire pour l’en empêcher.

— Mais si un article sort, les collègues vont penser que je lui ai parlé.

— Et ?

— Et ils ne voudront plus travailler avec moi.

— Infante pense-t-il que tu as parlé aux médias ?

— Non, il sait qu’il n’en est rien.

— Bon, et moi aussi je le sais, maintenant. Et je m’assurerai que le lieutenant et le major soient au courant de ce qui s’est réellement produit, alors pourquoi te fais-tu tout ce mauvais sang ?

Nancy eut une moue indécise. Elle craignait que sa voix soit enrouée par l’émotion si elle répondait tout de suite. Un soir, avant son entrée à l’académie, ses oncles l’avaient fait asseoir devant eux et lui avaient appris comment ne pas pleurer. « Tu es une statue, tu comprends ? » avait dit Stan Kolchak. « Tu ne peux rien ressentir. Tu ne peux pas vraiment entendre quelque chose », avait ajouté Milton Kolchak. « Tu regardes droit devant toi, dans le vide, et tu fais comme si tu étais en pierre. »

Elle était une statue. Elle ne pleurerait pas devant Lenhardt.

Enfin elle réussit à dire :

— Vous n’avez pas été franc avec moi, sergent.

Il parut surpris, peut-être même blessé.

— Que veux-tu dire ?

— Lorsque vous avez modifié nos horaires, vous avez dit à Infante que c’était à cause de l’incompétence de Jeffries. Mais Cynthia Barnes vous avait déjà contacté quand vous avez pris cette décision. Vous m’avez mise sur cette affaire parce que vous saviez.

— Je savais quoi, Nancy ? Que c’est toi qui as trouvé Olivia Barnes ? Beaucoup de gens sont au courant de ce détail. Après tout, tu as été très remarquée pour ça, non ?

— Assez, oui.

— Bon, et pourquoi ce fait m’aurait fait changer tes horaires ? Quel intérêt pour moi ?

Il ne niait pas, comprit Nancy. Il la forçait à trouver elle-même la réponse. Pourquoi souhaitait-il qu’elle travaille sur cette affaire ?

— Vous m’avez testée.

— Ah oui ?

— Vous vouliez voir si… si ce qu’ils disaient sur moi était vrai.

— Et que disaient-ils sur toi, Nancy ?

Elle était une statue. Elle fixa des yeux le vide devant elle, refusant de croiser son regard.

— Nancy ?

— Ils disaient que j’aimais attirer l’attention sur moi, que j’avais besoin d’être la vedette, tout le temps. Et quand j’étais simple flic, parmi tant d’autres, ils disaient que je ne pouvais pas le supporter, et que j’aurais fait n’importe quoi pour me distinguer. N’importe quoi.

— N’importe quoi, y compris causer un esclandre à propos d’un autre officier qui t’aurait harcelée ?

— Je ne l’ai pas fait.

Pas à ce propos, corrigea-t-elle mentalement. En d’autres occasions, oui, elle avait recherché l’attention d’autrui, désespérément. L’attention plus que la nourriture, à l’époque c’est ce dont elle avait besoin, et elle n’en avait jamais assez. Elle ignorait pourquoi. Elle soupçonnait même que c’était mauvais pour elle, une sorte de dépendance aussi nocive que les autres, qui deviendrait de plus en plus prononcée. Chaque jour qui s’écoulait sans qu’un journaliste ou une chaîne de télévision l’appelle, sans qu’elle soit sollicitée et qu’elle soit au centre de la scène, lui avait semblé morne et inutile.

— Tu me dis que tu n’es pas allé voir la presse, je te crois. Ce n’est pas pour cette raison que je te voulais sur cette affaire, Nancy. Je ne peux pas m’offrir le luxe d’utiliser ma position pour explorer la psychologie de mes inspecteurs.

À l’extérieur du bureau, ils entendirent un carton tomber au sol et Infante jurer avec beaucoup d’inventivité.

— Tu penses que j’ai envie de passer du temps à explorer ces petits recoins sombres de l’esprit ? Non, merci.

— Est-ce que Cynthia Barnes vous a demandé de m’affecter sur cette affaire ? Ou aviez-vous une autre raison pour le faire ?

— Cynthia Barnes a mentionné ton nom, c’est vrai. Elle se souvenait de toi, et elle savait que tu travaillais ici. Mais ça a été ma décision. Et je t’ai demandé de prendre ce dossier pour les raisons précises que je t’ai exposées : parce que tu es un bon flic.

— Oh.

— Un très bon flic, même. Tu pourrais être encore meilleure, Nancy. Mais tu hésites. Oh oui, tu es très forte pour dénicher de petits indices sur le sol – des enveloppes, des boucles d’oreille –, mais tu n’es pas aussi douée quand il s’agit de parler aux gens. Et je donne dix ans à ta vue avant qu’elle ne commence à s’émousser, c’est pourquoi je veux que tu progresses dans l’autre domaine, d’accord ?

— Mais pourquoi cette affaire ?

— Je reçois ce coup de fil, une femme me conseille de m’intéresser à ces deux filles qui ont tué son bébé. Et je me dis : Nancy peut s’en charger. Elle peut parler aux deux gamines de dix-huit ans parce qu’elle ne sera pas impressionnée par elles, parce qu’elle n’aura pas peur qu’une d’entre elles lui pince les fesses. Et parce que Jeffries est un gros naze.

— Ce n’était pas un test pour voir si j’appellerais la presse, si j’irais leur rappeler que c’est moi qui avais découvert le bébé des Barnes ?

— Non. Mais… sois franche, Nancy. À l’époque, ça t’a bien plu, cette petite célébrité, non ? Et elle t’a manqué quand tout ce cirque a cessé.

— Non. Oui. Je ne sais pas. J’avais peur d’avoir… atteint mon niveau maximum à vingt-deux ans. Et je savais que je n’étais pas encore un bon flic, mais tout d’un coup tout le monde me voulait, comme si j’étais un prodige. Plus j’attirais l’attention, plus les autres flics me détestaient, et plus j’avais besoin d’attention pour oublier qu’ils me détestaient.

— Je me souviens t’avoir vue à la télé, dit Lenhardt. On aurait pu croire que tu avais douze ans.

— « Les héros de notre temps. » Sauf que je n’avais rien d’une héroïne. Je n’étais qu’un cadet insubordonné. Personne ne m’appréciait, personne ne voulait travailler avec moi, et puis ce major, Dolores Dorsey, m’a dit : « Viens dans mon équipe à Northwest, je m’occuperai de toi. »

— Je connaissais Dolores à l’époque où elle patrouillait encore à pied dans Northern. J’aurais pu te dire que la seule personne dont elle s’est jamais occupée, c’est elle-même. Et tu sais ce que ça fait d’elle, Nancy ?

— Quoi donc ?

— Quelqu’un de très semblable à la moyenne des gens.

— Vous n’êtes pas comme ça.

— Peut-être que si. Peut-être que je me présente différemment, c’est tout. Je vois l’intérêt que des inspecteurs apprennent à faire leur boulot et le fassent bien. D’autres veulent des résultats plus rapides. Mais c’est tuer la poule aux œufs d’or, tu saisis ? Dolores t’a fait venir à Northern pour profiter un peu de ta gloire. Mais elle s’est trompée, parce qu’il n’y avait pas de gloire à venir, vu que tu n’étais qu’une gamine stupide qui avait eu un gros coup de chance. Alors elle t’a ouverte en deux, et, oh surprise, elle n’a pas trouvé d’œufs en or.

— Elle a dit qu’elle n’avait pas le choix. Que si elle ne faisait pas un rapport sur ce qui se passait, je risquais de lui coller un procès plus tard, et qu’il fallait que tout passe par la voie hiérarchique.

— Tu l’as crue ?

— À certains moments. À d’autres, j’ai pensé qu’elle cherchait à m’embarrasser et m’humilier, et je n’ai jamais su pourquoi.

— Elle non plus, probablement. Mais ça s’est passé il y a quatre ans, dans un secteur différent. Plus personne ne s’en souvient, à part toi.

Une réflexion d’Infante qui ne l’avait pas tellement marquée sur l’instant revint à l’esprit de Nancy.

— Sergent, vous voulez bien me parler de l’affaire Epstein ?

— Non.

— Non ?

Elle aurait pu s’attendre à un « pas maintenant », ou « plus tard, devant une bière », mais elle n’avait même pas imaginé que Lenhardt puisse refuser de répondre à une question d’un de ses inspecteurs.

— Non. J’ai chassé ça de ma tête, et je ne vais pas l’y remettre. Il y a certaines choses qu’il vaut mieux oublier.

Nancy retourna à son bureau. Elle aurait aimé que ce soit aussi simple, qu’on vous dise « Oublie ça » et que vous le fassiez. Il devrait exister une pilule magique ayant cet effet. L’Oblivital. Quatre années avaient passé, et elle se souvenait de chaque détail. La découverte du graffiti, les ouvriers venant changer la porte, l’ultime humiliation de voir cette porte chargée dans le camion, à découvert, pour être emmenée au central.

— Pourquoi ne pas la repeindre, simplement ? avait-elle demandé au major.

— Dans ce genre de circonstances, on doit suivre la procédure, avait répondu sa supérieure. Ce n’est pas de mon ressort.

— Je pourrais m’en charger, avait dit Nancy. Pour leur montrer qu’ils ne peuvent pas m’atteindre avec ce genre de stupidités.

Mais non, la porte des toilettes pour dames avait été emportée et présentée aux affaires internes, avec toujours inscrite sur elle « Putainski ». Nancy ne savait pas si elle devait se sentir plus outragée en sa qualité de femme ou parce qu’elle était polonaise. Son grand-père aurait tué le coupable qui avait infligé cela à leur nom. Nancy devrait travailler avec cet homme, accepter la situation avec le sourire. Et quand l’incident avait été rapporté par le journal, sous une forme édulcorée, tout le monde en avait déduit qu’elle avait elle-même averti la presse.

Parce qu’elle l’avait fait. Les vieux réflexes ont la vie dure. Mortifiée par l’injure, punie alors qu’elle était victime, elle avait tout raconté à un échotier avec qui elle avait sympathisé après avoir retrouvé Olivia Barnes. Mais l’histoire avait eu un effet boomerang, et elle était devenue infréquentable. Un poste dans le comté était la seule solution possible quand on sut qu’elle avait impliqué un autre policier. Son premier instinct avait été juste. Elle avait besoin de l’absorber, de le faire sien.

Infante ramassa le carton renversé sur le sol et se mit à passer en revue les dossiers éparpillés.

— Holly examine la boucle d’oreille, annonça-t-il. Mais elle ne croit pas à un miracle. « Si c’était un anneau de nez, elle m’a dit, j’aurais peut-être eu une petite chance. » Ou un piercing lingual, avec un résidu de salive. C’est ce qu’elle a dit.

— Trop de renseignements.

— Ouais, approuva Infante.

— Comme la situation dans laquelle nous sommes.

— Ouais, mais c’est comme ça, alors on fait avec. Holly trouvera peut-être quelque chose d’exploitable. Quant à moi, je ne sais plus quoi faire, et je n’ai aucune envie de rentrer chez moi. Travailler sur une affaire sans cadavre, il n’y a pas pire.

— C’est vrai.

Elle s’assit à son bureau, plongea dans un carton et commença à en feuilleter le contenu. Mais il fallut une seconde à ses yeux pour se concentrer sur les dossiers, une seconde à son esprit pour quitter le passé.

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