Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 3 sur 39

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Mauvaise compagnie

Première Partie - Petits Tracas Quotidiens

PREMIÈRE PARTIE

 

 

PETITS TRACAS

QUOTIDIENS

 

OceanofPDF.com

1

 

Lundi 6 avril

 

— Intéressant, dit l’ophtalmologiste en reculant son siège à roulettes de Cynthia Barnes, tel une punaise d’eau qui file se réfugier dans les ténèbres de la nuit à l’apparition subite d’une lumière.

— Ce n’est pas exactement le mot que je préfère entendre chez un médecin.

Elle avait adopté un ton léger, mais l’appareillage métallique et froid pesait sur son visage, et bien qu’il ne fût pas littéralement attaché à sa tête elle avait l’impression d’être prise dans un étau. Chaque mouvement de poignet du praticien – « C’est mieux ainsi ? Ou ainsi ? Ainsi ? » – lui semblait resserrer l’étreinte du dispositif sur elle.

— Intéressant dans le bon sens du terme, précisa-t-il en se rapprochant de nouveau. Voyons, est-ce plus clair avec le premier ou… – Il actionna une pièce mobile, inséra quelque chose, sans qu’elle sache ce qu’il faisait – ou avec celui-là ?

— On pourrait essayer avec les précédents ? demanda-t-elle.

Son ton était trop timide et lui fit honte. Elle n’avait pas oublié l’époque où elle était sûre de tout, et d’abord d’elle.

— Bien sûr. Celui-là… – la lettre O, en caractère gras, quelque peu floue sur le pourtour, comme vue sous l’eau – ou celui-là.

Ce O n’était pas aussi lumineux, mais plus clair.

— Le deuxième ?

— Il n’y a pas de bonne réponse ici, Cynthia. Un examen ophtalmologique n’est pas un examen universitaire.

Il eut un petit rire de contentement à son propre humour.

— Le deuxième.

— Bon. Et maintenant, est-ce plus net avec celui-ci ou… – un autre geste rapide – celui-là ?

— Le premier. Oui, le premier, sans aucun doute.

— Bien.

Elle éprouva une petite pointe de fierté aussitôt supplantée par la gêne de réagir de la sorte. Elle s’était présentée ici dans un déluge d’excuses car elle avait sauté les trois derniers examens annuels de contrôle malgré les petites cartes aimables qu’elle recevait chaque printemps. Elle n’avait pas plus fréquenté son dentiste. Et elle aurait très bien pu rater ce rendez-vous si sa jeune sœur ne lui avait pas fait remarquer qu’elle avait de plus en plus tendance à plisser les yeux.

— Si tu continues comme ça, avait dit Sylvia d’un ton malicieux, tu auras très vite des pattes d’oie. Et mieux vaut avoir des lunettes pour lire que des injections de Botox…

Sa sœur ne lui avait jamais pardonné d’être la seule des enfants à avoir les yeux verts.

Cynthia avait failli lui conseiller de s’occuper de ses affaires, mais elle s’était retenue et avait pris ce rendez-vous avec le Dr Silverstein qui s’était installé dans la banlieue nord depuis sa dernière visite.

Satisfait, l’ophtalmologiste écarta l’appareillage de son visage et lui tendit son étui à lentilles ainsi qu’un mouchoir pour éponger les larmes perlant au coin de ses yeux. Il était plus jeune qu’elle, elle s’en souvenait à présent. Treize ans plus tôt, lorsqu’elle était allée le consulter pour la première fois, il devait débuter sa carrière. Elle se demanda si sa vie depuis avait correspondu à ses attentes et à ses espoirs.

— J’ai déjà vu ça, dit-il avec un sourire si large que des fossettes ponctuèrent ses joues. Mais rarement de façon aussi prononcée.

Ce sourire ne réconforta nullement Cynthia. Elle avait vu trop de gens dont l’expression n’avait aucun rapport avec ce qu’ils s’apprêtaient à révéler.

— Quoi ? Quoi donc ?

Je deviens aveugle, ou bien il a détecté une tumeur derrière un de mes yeux, ce qui explique mes migraines. Mais elle n’avait rien dit de ses maux de tête au Dr Silverstein. L’aurait-elle dû ?

— Votre vue s’améliore, Cynthia. On constate parfois cette évolution chez des personnes qui ont porté des lentilles de contact pendant longtemps. La myopie régresse. Vous avez du mal à voir avec netteté parce que vos lentilles sont encrassées par les dépôts de protéines, et non parce qu’il vous faut une correction plus forte.

— Et pour les lunettes de lecture ?

— Ce n’est pas d’actualité pour vous.

— Parfait. J’ai lu quelque part qu’avec les lunettes de lecture la vision de près se dégrade de plus en plus.

— Ah oui, mais ce ne sont que des racontars. Ça ne se passe pas du tout comme ça.

Le Dr Silverstein exhiba une maquette d’œil humain que Cynthia jugea instantanément répugnante. Elle détestait découvrir ce qui se trouvait sous le voile fragile de la peau. La vue d’un écureuil ou d’un chat écrasé lui donnait la nausée et un simple coup d’œil en passant à une émission télévisée sur une opération chirurgicale la précipitait au bord de l’évanouissement.

— Pour faire simple, si vous voulez, un muscle contrôle le cristallin de votre œil. Ce muscle se rigidifie avec le temps…

Il suspendit sa phrase en remarquant que Cynthia regardait au-delà de son épaule et refusait manifestement tout contact oculaire avec lui ou son modèle en plastique.

— Bref, fit-il. Pas de lunettes pour lire, pour l’instant, seulement une ordonnance pour une paire de lentilles neuves. Mon assistante vous appellera. Chez vous ou à votre travail ?

— Chez moi. Je ne travaille plus depuis des années.

Le Dr Silverstein resta un instant interdit. Il était de ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de lui dire « Je suis désolé » parce que la tragédie datait déjà de près d’un an quand il l’avait vue pour sa visite de contrôle. L’existence de Cynthia était peuplée de telles relations, des personnes bien intentionnées laissées en plan par la superficialité de leurs relations. Des médecins, des mécaniciens, des comptables. Elle se souvenait du mois d’avril suivant, quand Warren avait demandé au comptable comment calculer pour une mineure décédée dans le courant de l’année civile. Devaient-ils prendre tout en charge, ou la mort d’Olivia impliquait-elle de ventiler la déduction ? Pour Warren et Cynthia qui avaient déjà posé mille questions auxquelles ils n’auraient jamais pensé avant les événements – à propos de l’enterrement, du cercueil, de la concession et des marques laissées par l’autopsie – ce n’avait été qu’un post-scriptum douloureux de plus. Le comptable avait eu l’air tellement affligé que c’est elle qui avait eu envie de le réconforter.

Elle était au-delà de ça, aujourd’hui.

 

Cynthia sortit dans la lumière du jour en clignant des yeux. Comme toujours lorsqu’elle quittait l’ophtalmologiste, elle se remémora sa première paire de lunettes, qu’elle avait eue à l’âge de dix ans. L’éblouissement de voir enfin le monde avec une parfaite netteté avait été quelque peu tempéré par la crainte des railleries de ses camarades de classe. Les autres filles à l’école primaire de Dickey Hill, et même ses amies, guettaient toujours une occasion de rabaisser la suffisance de la fille aînée du juge Poole. Une autre gamine aurait imploré de sa mère la permission d’emporter ses lunettes dans un étui pour ne les chausser qu’en cas de nécessité absolue. Mais les mettre et les retirer aurait constitué une preuve flagrante de faiblesse. Aussi Cynthia avait-elle arboré ses lunettes à monture d’écaille en toutes circonstances, et en gardant la tête haute.

— Quat’ zyeux ! avait tenté une des filles.

— Mieux vaut en avoir quatre que deux, avait rétorqué Cynthia.

Et le sujet en était resté là.

Elle monta dans sa voiture, une BMW X25, un 4 × 4 sport qu’elle avait choisi pour son poids plus que pour son aspect. Avec ses deux tonnes et demie, il était plus lourd que la Lexus et même que la Mercedes, et plus manœuvrable que la Lincoln Navigator qui, de toute façon, faisait un peu trop « ghetto » à son goût. Pour tout dire Cynthia aurait préféré un modèle moins luxueux, car ce genre de tout-terrain était très recherché par les voleurs du coin. Mais BMW proposait les systèmes de sécurité les plus performants, c’est pourquoi elle avait acheté ce modèle et subi sans broncher les habituels sarcasmes sur ses goûts de luxe. C’est vrai, à une époque, elle avait accordé beaucoup d’importance aux chaussures de marque et aux bijoux, et elle avait mérité que sa famille dise gentiment d’elle qu’elle se croyait, sinon le centre du monde, du moins située tout près à gauche. Mais cette Cynthia-là n’était plus depuis longtemps, même si personne d’autre n’acceptait de le reconnaître.

Son portable sonna. Le kit mains libres n’était pas obligatoire dans l’État du Maryland, mais Cynthia l’avait choisi. Elle s’étonnait encore d’avoir pu conduire d’une main à travers la ville une petite BMW plus nerveuse, quand elle était encore inconsciente de son inconscience.

— Cynthia ?

— Oui ?

Elle avait identifié la voix, mais qu’elle soit damnée si elle accordait la moindre intimité à son interlocutrice.

— Ici Sharon Kerpelman.

Cynthia ne répondit rien et se concentra sur les véhicules qui débouchaient de l’Interstate 83 sur le périphérique. Récemment, le Beacon-Light avait établi le classement des intersections de voies rapides les plus dangereuses de la ville, et cet endroit arrivait en cinquième position. Cynthia avait mémorisé la liste sans même s’en rendre compte.

— Du bureau de l’assistance judiciaire.

— Ah oui, lâcha Cynthia.

— C’est une sorte d’appel de politesse.

Comme si Sharon Kerpelman avait la moindre idée de ce qu’était la politesse.

— Si vous ne savez pas quelle sorte d’appel c’est, moi encore moins, répliqua Cynthia.

— Oui, bien sûr. Hum, comment allez-vous ?

Sharon lui donnait l’impression de lire un scénario. Peut-être avait-elle fini par se procurer un exemplaire du Comment se faire des amis de Dale Carnegie, un ouvrage qu’elle aurait dû apprendre par cœur. Mais Sharon étant Sharon, elle avait sauté la partie sur la façon de se faire des amis pour passer illico à celle sur la manière d’influencer autrui.

— Eh bien, ça va, grommela Cynthia, certaine que Sharon ne remarquerait pas le ton employé. Mais je suis sur le périphérique et je n’aime pas parler en conduisant, à moins que ce soit urgent. Alors…

— C’est urgent… Enfin, non, pas urgent. Mais important.

— Oui ?

Accouche, Sharon…

— Alice Manning rentre jeudi prochain.

— Pour une visite ?

— Définitivement. Elle a été libérée.

— Comment est-ce possible ?

— Elle a dix-huit ans, maintenant. Après tout, cela fera sept ans en juillet…

— Je crois me souvenir de la date à laquelle la chose s’est produite, coupa Cynthia.

Soudain, le combiné écouteurs-micro semblait lui écraser ses tempes si fort que les muscles déjà trop rigides derrière ses yeux allaient expulser ces derniers hors de sa tête. C’était injuste. Vraiment injuste. Cette lamentation de son enfance était sa réaction instinctive dès que ce sujet était abordé. Son père, qui de coutume s’irritait à ce genre de comportement puéril, lui qui avait voué sa vie professionnelle et personnelle à établir des standards de justice dignes du roi Salomon, son père avait toujours été en accord avec elle sur ce point.

— Oui, c’est injuste, avait-il dit ce jour pas si lointain où l’arrangement avait été conclu. Nous avons utilisé la loi autant qu’il nous était possible, mais nous ne pouvons aller plus loin sans l’enfreindre. Légalement, ce sont encore des enfants.

— Et aux yeux de Dieu ? avait-elle demandé à son père.

— Je suppose que ce sont des enfants, pour Lui aussi. Car Dieu doit endosser la responsabilité de chacun d’entre nous, même des monstres.

Aujourd’hui, sa colère trouva un exutoire dans une cruauté aux accents puérils :

— Alice, c’était la grosse ou la dingue ?

Jamais elle n’oublierait leur nom ou leur visage, pourtant elle avait toujours eu du mal à les associer. C’était une sorte de dyslexie sélective, comparable à sa tendance à confondre les noms propres tels Thomas et Thompson, Murray et Murphy. Cynthia avait de ces deux-là l’image de sœurs siamoises monstrueuses, liées à la taille, trébuchant sur leurs quatre jambes en descendant sa rue, en gravissant son perron, en entrant dans sa vie.

La voix de Sharon se fit plus sèche, adoptant presque un ton de reproche. Pensait-elle vraiment que Cynthia pourrait jamais avoir honte de tels propos ?

— Alice était celle avec les cheveux blonds, coiffés en arrière et retenus par un bandeau. Pensez à Alice au Pays des Merveilles.

— Quoi ?

— Comme moyen mnémotechnique, je veux dire. Ou Ronnie-Aran, si vous préférez, comme dans l’île d’Aran, car elle avait les cheveux sombres et les yeux clairs. Le genre de physique qu’on appelle parfois Irlandais noirs. – Un petit rire gêné – Enfin, moi je n’emploie jamais cette expression, mais on l’entend encore parfois chez les gens d’une certaine génération… Je veux dire…

— Je sais ce que vous voulez dire.

Sharon avait dit bien pire à Cynthia, avec cette même légèreté insouciante, et il était presque ironique qu’elle puisse se sentir embarrassée de cette gaffe mineure. Lors de leur dernière conversation, quand elles s’étaient rencontrées par hasard dans une galerie marchande, Cynthia avait eu envie de la boxer. Mais les filles du juge Poole ne se battaient pas.

— Bref, je voulais juste vous mettre au courant. Au cas où vous la verriez. Alice, je veux dire.

Tout devenait limpide, à présent. Sa vue s’améliorait parce qu’elle avait besoin de voir clairement. À la réflexion, son ouïe également s’était affinée, à tel point que le son le plus ténu la tirait de son sommeil. Elle ne s’entraînait plus, il lui apparaissait maintenant ridicule de s’échiner sur un tapis de jogging ou un stepper, pourtant elle ne s’était jamais sentie aussi affûtée, puissante et énergique. Peut-être devrait-elle se lancer dans la rédaction d’un manuel : Le régime café noir/cigarettes : comment sculpter votre corps en portant le deuil. Une bonne formule, il fallait qu’elle s’en souvienne pour la répéter à Sylvia, sa sœur, la prochaine fois qu’elles discuteraient ensemble. Sylvia était la seule personne dans son existence qui ne s’offusquait pas de son esprit sarcastique.

La signification de l’appel de Sharon finit par atteindre le centre de son cerveau.

— Elle… rentre. Elle revient dans mon voisinage.

— Techniquement, je ne pense pas que les Manning habitent dans Hunting Ridge. Ils sont à quelques pâtés de maisons plus loin.

Techniquement. Sharon adorait tout voir techniquement, légalement ou autrement.

— Elle revient, répéta Cynthia. Et elle va vivre à six pâtés de maisons au plus de chez moi…

— Helen Manning est mère célibataire et professeur des écoles. Elle n’a pas les moyens de déménager.

Sharon était passée de la contrition à la raideur en un instant. L’avocate de l’assistance publique, c’est ainsi que Warren l’avait appelée. Vous devez comprendre, Cynthia… Ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas obtenir, Cynthia… Il s’agit de gamines, Cynthia. Aussi terrible que soit cette tragédie pour vous, Cynthia… Il demeurera toujours une part d’ambiguïté, Cynthia. Mieux que toute autre personne, vous devez tenir à la justice, Cynthia. Cynthia, Cynthia, Cynthia.

À croire que Cynthia voulait autre chose que la justice. Elle les avait laissés la convaincre d’accepter moins que la justice.

— Pouvez-vous légalement l’obliger à aller vivre ailleurs ?

— Bien sûr que non.

Le ton était maintenant assourdi, choqué. D’après l’expérience de Cynthia, c’était l’apanage paradoxal des êtres agressifs que de s’offenser aussi aisément. Les seuls sentiments que Sharon protégeait étaient les siens.

— Quand ce type sur North Avenue a été gracié, ils ont posé comme condition qu’il ne revienne jamais dans le quartier où il avait tué ce gamin.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non, il a abattu un garçon de treize ans. Ici, il s’agissait d’un bébé de neuf mois. Oh, et on l’a gracié.

Cynthia n’ajouta pas : C’était un homme noir qui a tué un garçon noir, pas deux fillettes blanches qui ont tué un bébé noir. Elle laissa son silence parler pour elle, laissa le non-dit embarrasser Sharon, dans son petit bureau perdu dans le lugubre bâtiment des services officiels de l’État. Toutes vos manigances, vos projets, et vous êtes assise aujourd’hui sur la même chaise qu’il y a sept ans. À quoi cela a-t-il servi ?

— Vous vivez dans deux mondes différents, dit encore Sharon. Vous ne vous reverrez probablement jamais.

— Nous vivions aussi dans deux mondes différents il y a sept ans.

— Vous savez, j’ai toujours eu le sentiment que la seule manière de comprendre ce qui s’est passé était de l’envisager comme une catastrophe naturelle, presque comme une tornade, ou un éclair, dit Sharon d’une voix tellement raisonnable et assurée qu’on eût dit celle d’une collégienne expliquant avec succès un devoir et en éprouvant une fierté intérieure intense. Des événements se sont enchaînés pour aboutir à quelque chose d’horrible, quelque chose de destructeur. Est-ce que vous ne vous sentiriez pas mieux si vous adoptiez cette optique ?

Les réponses se bousculèrent sur la langue de Cynthia, s’accumulèrent dans son arrière-gorge jusqu’à ce qu’elle craigne d’étouffer. Vous vous sentiriez mieux. Vous essayez toujours d’avoir la réponse pour deux, sans me permettre de trouver la mienne.

Les feux de stop s’allumèrent devant elle et le flot de la circulation s’interrompit sans raison visible. Ses réflexes étaient amoindris par la conversation téléphonique, et les deux tonnes et demie de la BMW grincèrent pour s’immobiliser à quelques centimètres de la petite Escort rouillée devant elle, une épave roulante au pare-chocs arrière décoré d’un autocollant vantant la fierté sudiste sur fond de drapeau de la Confédération. Personnellement, Cynthia se contrefichait de ces admirateurs du Sud profond. Elle aurait seulement aimé qu’une loi les force à porter un tatouage de leur drapeau fétiche sur le front, pour qu’on les voie venir de loin.

— Je pourrais obtenir une ordonnance de restriction ?

— Je ne pense pas qu’Alice ait envie de…

— Je ne vous ai pas demandé ce que quelqu’un voulait. Je vous ai demandé ce que je pouvais ou non obtenir. Ce que la loi peut m’accorder.

Sharon eut un soupir las.

— Le tribunal ne peut pas vous signer un chèque en blanc pour des faits qui ne se sont pas encore produits. Mais je peux vous dire qu’il sera recommandé à Alice de se tenir loin de Ronnie Fuller et de votre famille.

— Ma famille ? Vous voulez dire qu’elle est au courant ? Vous lui en avez parlé ?

Malgré elle, sa voix était dangereusement montée dans les aigus, et elle se rendit compte qu’on l’observait d’une voiture dans la file voisine.

— Je ne lui ai rien dit. J’ai parlé de la famille dans l’acception la plus générale du terme.

La famille dans l’acception la plus générale du terme. Seule une célibataire sans enfant pouvait parler de la famille dans l’acception la plus générale du terme. Cynthia coupa la communication au nez de Sharon Kerpelman comme elle l’avait fait tant de fois auparavant.

Il lui fallut trois quarts d’heure pour parcourir le périphérique à vitesse réduite. Ce qui risquait fort de signifier la fin de ses visites chez le Dr Silverstein. Aucun praticien ne méritait une telle perte de temps. Entre le trajet et l’attente de la consultation, elle était partie quatre heures, ce qui était beaucoup trop long. Elle se gara derrière la maison et entra par la porte arrière, où le bip poli du système de sécurité l’accueillit.

— Salut, maman.

— Un problème ?

La vue de Cynthia pouvait s’affiner encore pendant dix ou vingt ans, jamais elle n’aurait l’acuité de celle de sa mère. De ses yeux verts, Paulette Poole était capable de sonder l’avenir. Elle avait prédit des désagréments quand Cynthia et Warren avaient acheté cette maison. « Pourquoi veux-tu habiter ici ? Qui espères-tu impressionner ? » Et elle avait prévu dès le début que le système judiciaire qui avait tant donné à la famille Poole les trahirait au moment où ils en avaient le plus besoin. Paulette Poole était une sorcière, dans le meilleur sens du terme.

— Les embouteillages, c’est tout, maman. L’heure de pointe commence de plus en plus tôt dans cette ville.

— Évidemment, si tu vas jusqu’à Townson pour une simple visite de contrôle…

Paulette Poole ne prit même pas la peine de terminer sa phrase. C’était inutile, sa fille connaissait son opinion. Sa mère avait estimé ridicule d’abandonner le Dr Hepple, leur voisin de Forest Park, pour un praticien juif blanc uniquement parce que son cabinet était proche de son lieu de travail à l’hôtel de ville.

— Où est…

— Là-haut. Elle regarde une vidéo.

Parce que sa mère était là, Cynthia se déplaça avec une lenteur délibérée et passa par l’escalier situé à l’avant de la maison. Elle perçut un son faible venu de la rue, les notes carillonnantes d’un camion de glacier, qui s’évanouirent si vite qu’elle se demanda si elle ne les avait pas imaginées. Tout autour de l’établi du menuisier/Le singe a poursuivi la fouine/Le singe croyait que c’était pour rire. Elle se remémora un sourire, un sourire horrible et déplacé, et l’envie violente ressentie de l’effacer d’une gifle du visage de l’enfant.

L’alcôve attenante à la chambre principale était à l’origine un dressing, mais Cynthia l’avait rénovée trois ans plus tôt en insistant sur le fait qu’elle était assez grande. Maintenant que cette pièce marquait la transition entre la chambre pour enfant et celle des parents, le contraire était évident. Néanmoins elle avait résisté aux allusions prudentes de Warren en prétendant qu’elle ne comprenait pas pourquoi il tenait tant à ce qu’ils récupèrent l’usage exclusif de la chambre.

Rosalind était assise par terre, le regard rivé sur La Belle au bois dormant, et chantonnait de sa voix rauque de bébé. La-la-la. La-la-la. C’était une enfant très facile, elle l’avait été dès le premier jour, et elle avait traversé ces deux premières années réputées très éprouvantes presque sans crise. Elle n’avait jamais souffert de colique, à l’inverse d’Olivia, et rarement plus que d’un petit rhume. Une enfant nourrie au sein jusqu’à son deuxième anniversaire possédait des atouts certains dans le domaine des défenses immunitaires.

Rosalind était également née avec une teinte de cheveux extraordinairement claire, qu’elle avait gardée, héritage que la mère de Cynthia disait venir de leur famille, quoique Cynthia sût qu’il n’y avait jamais eu d’ancêtre à peau claire chez eux. Personne ne comprenait la raison de cette chevelure étonnante. Ses yeux étaient marron, néanmoins, comme presque tous les membres des familles Poole et Barnes. Olivia avait les yeux verts, et selon la tradition familiale, un seul enfant par génération avait cette couleur d’yeux.

— Qui c’est bébé ? avait demandé Rosalind quelques semaines plus tôt en remarquant pour la première fois la photographie dans le petit cadre ovale, sur la coiffeuse de Cynthia. Qui c’est ?

Qui était-ce, en effet ? Elle et Warren avaient toujours su qu’un jour il leur faudrait le révéler à Rosalind. Mais il ne leur était jamais venu à l’esprit qu’un bambin aborderait le sujet par une question aussi basique : qui c’est ? C’était ta sœur. Sauf que… Elle ne l’a pas été, parce qu’elle n’a jamais existé sur le même plan que toi. Elle n’est rien pour toi, et ne sera jamais rien. Et si elle n’était pas morte, tu n’existerais peut-être pas, parce qu’à l’époque ta mère avait des projets bien arrêtés pour son existence, et qu’une grossesse à quarante et un ans n’en faisait pas partie.

Rosalind s’était satisfaite de la simple vérité : « Olivia ». Elle avait répété le prénom, tapoté la photo d’un doigt, et tout oublié l’instant suivant. Rosalind ne cherchait qu’un moyen d’identifier chaque chose et de la faire entrer dans une catégorie. C’est une vache, « meuh », et c’est un chien, « ouah-ouah », et c’est Olivia… « Livvy ». Son premier mot, son seul mot marmonné avant qu’elle ne leur soit enlevée. Ils en avaient ri, et avaient plaisanté sur le fait que la fille était, tout comme sa mère, certaine de sa place au centre de l’univers, ou à quelques centimètres sur la gauche.

Et maintenant Cynthia ne pouvait s’empêcher de penser que c’était comme si Olivia avait su qu’elle ne parviendrait jamais à prononcer son prénom autrement.

Sur l’écran, la méchante fée piquait une colère parce qu’elle n’avait pas reçu d’invitation. Ne pas être invitée ou être renvoyée chez soi avant les autres, le résultat était le même, non ? La méchante fée ne lui rappelait pas Alice ou Ronnie, mais Sharon et leur dernière rencontre devant le centre commercial Columbia durant l’avant-dernier été.

Cynthia se battait avec le landau de Rosalind, un modèle très peu pratique importé d’Europe – trop volumineux, trop lourd pour qu’une gamine de onze ans pût le bouger. Sharon se tenait là, bras ballants, à parler et parler encore, sans jamais proposer son aide. Est-ce que l’hôtel de ville manquait à Cynthia ? Que pensait-elle de leur nouveau maire ? Pour sa part, Sharon avait fini par abandonner et avait déménagé en banlieue, afin d’être sûre de trouver où se garer après une longue journée de travail, avait-elle précisé. Était-ce vraiment trop demander ? Est-ce que cela faisait d’elle une hypocrite ?

Puis cette femme à l’esprit obtus s’était penchée sur le landau et avait lâché sa propre forme de malédiction :

— Oh, Cynthia, mais je ne savais pas que vous aviez eu un autre bébé pour remplacer Olivia.

Malgré son insensibilité, à peine avait-elle prononcé cette horreur que Sharon avait compris le sens de ses paroles. Ses joues s’étaient enflammées d’un rouge si vif qu’il en avait gommé cette tache étrange sur sa joue gauche. Elle avait pris congé précipitamment, en marmonnant des excuses indistinctes.

Moins d’une semaine plus tard une journaliste l’avait contactée. D’une voix dégoulinante de fausse empathie, elle avait demandé à Cynthia si elle accepterait de parler aux lecteurs du Beacon-Light de ce dénouement heureux, quoique aigre-doux, c’est-à-dire de son second acte triomphant – tels avaient été les termes employés par la reporter – afin que les habitants de Baltimore sachent comment Warren et elle s’étaient remis de cette horrible, si horrible tragédie. Ses paroles, là aussi : horrible, si horrible, comme si la répétition de l’adjectif prouvait à quel point elle comprenait la situation critique de Cynthia. Une fois encore, les paroles de la journaliste : sa situation critique.

Cynthia avait vu clair dans cet appel. Elle était une curiosité, la mère du bébé de remplacement, l’imbécile qui revenait s’installer dans son mobile home après qu’une tornade a renversé le précédent. Ils voulaient l’exhiber pour que les lecteurs du journal se sentent en sécurité. Leurs bébés à eux ne seraient jamais enlevés, ils ne seraient jamais assassinés, parce que Cynthia avait pris la malédiction sur elle, pour eux tous.

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