Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 4 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 2

2

 

Mardi 7 avril

 

L’odeur de graisse flottant dans l’air autour du New York Fried Chicken de la Route 40 était vieille d’au moins six heures, mais elle fit quand même saliver Nancy Porter pendant que celle-ci effectuait l’aller-retour entre l’issue arrière du restaurant et la benne à ordures pour étudier les traces de sang. Elle avait entamé un nouveau régime hier et elle ressentait déjà des envies sévères, en particulier pour tout mets frit. Pour elle, il n’y avait rien sur cette terre – aucun légume, aucune viande, aucun morceau de pain – qui ne pouvait être amélioré par un passage dans un bac d’huile bouillante.

Ici, sur cette portion de la Route 40 en bordure du parc de l’État, ces relents délicieux se heurtaient de front aux parfums naturels d’un matin d’avril. L’herbe fraîchement coupée, une touche de lilas, quelque chose d’autre, de sauvage et de doux à la fois. Combinées, les odeurs de la nature et de la friture réussissaient à supplanter cette autre odeur dans le vent, celle, décadente, des rebuts de la nourriture d’un fast-food mêlée aux effluves ferreux de la mort d’un jeune homme.

— C’est quoi, New York Fried Chicken, au fait ? demanda-t-elle à Kevin Infante, son coéquipier. J’ai déjà entendu parler des Kentucky Fried Chicken, et même des Maryland Fried Chicken, mais New York ?

— Une manière de dire que c’est meilleur, répondit l’enfant du Bronx avec un sourire en coin.

Son chauvinisme affiché était une vieille blague entre eux, que le sujet soit le base-ball ou la gastronomie, une façon de combler le fossé de dix ans qui les séparait tout en désamorçant tout rapport de séduction. Non qu’il fût son type, en aucun cas. Il avait les cheveux d’un noir de jais et un regard sombre très latin, et si le grand-père polonais de Nancy avait encore été de ce monde, il n’aurait pas hésité à s’interposer et déclarer : « Impossible. » Josef Potrcurzski avait peut-être appris à vivre avec des Italiens et des Grecs à Highlandtown pendant la majeure partie de sa vie adulte, il n’avait jamais appris à les apprécier.

— Je ne sais pas, dit Nancy, entrant dans le jeu. J’aime bien les grillades de Chicago avec la croûte épaisse qu’ils servent sur Pennsylvania Avenue. Tu sais, ce restau où l’on déjeune quand on va au tribunal.

— Ce n’est pas digne d’une pizza, dit Infante. C’est plutôt l’équivalent d’une quiche avec des pepperoni. La pizza de New York est la meilleure, les hot dogs aussi, et les plats à emporter, les petits pains, les chauffeurs de taxi et l’équipe de base-ball…

Cette dernière affirmation était indéniablement juste, et Nancy ne put que lâcher un : « Merde, tu me tannes » amusé.

— Si le sergent savait le nombre de grossièretés que tu prononces quand il n’est pas là, il serait très déçu par sa gentille petite Nancy.

— Double merde.

— C’est comme les Oreos fourrés doubles ?

Nancy se sentit rougir. C’était l’inconvénient de travailler en tandem, même pour quelques mois seulement : l’autre détectait vos points faibles avec une rapidité effrayante, jusqu’au nom des marques. Kevin Infante était au courant de certains détails concernant Nancy que le propre mari de celle-ci ignorait, et Andy faisait partie de sa vie depuis le lycée.

D’un autre côté, elle aussi avait appris à connaître les faiblesses d’Infante : le J & B, les Merit Lights, les Mets, les vraies rousses.

— Arrête de parler de bouffe, d’accord ?

— C’est toi qui as commencé.

— Je sais. Bon Dieu, je déteste les meurtres par arme blanche. Une bonne fusillade, rien de tel.

Infante lui coula un regard perplexe, mais ne dit rien. Nancy savait que son partenaire n’aurait jamais l’idée d’une préférence dans les méthodes utilisées pour tuer son prochain. Pour lui qui était en poste à la Criminelle depuis cinq ans, il n’existait que deux types d’affaires, les meurtres pour vol et ce qu’il appelait les interruptions définitives de carrière.

Et aujourd’hui ils étaient visiblement confrontés à un homicide relevant de la première catégorie. Tout dans la scène de crime disait la stupidité du drame : l’absence de flegme, les indices d’un plan qui ne s’était pas déroulé comme prévu, et tellement de preuves qu’ils auraient pu cloner l’ensemble du gang, même si aucun savant fou n’aurait voulu dupliquer ce groupe de ratés.

Infante s’accroupit près d’une tache de sang particulièrement imposante.

— Ces traces sont bizarres, tu ne trouves pas ? Est-ce qu’ils le poursuivaient ? Est-ce qu’il a essayé de fuir ? Alors pourquoi n’a-t-il pas couru en direction de la Route 40 ? Personne n’allait venir à son secours ici, derrière le restau.

— Il s’est défendu, dit Nancy. C’est instinctif de se défendre quand quelqu’un se jette sur vous avec un couteau.

— Les femmes ne se défendent pas.

— Ce n’était pas une femme. C’était l’Employé du Mois du New York Fried Chicken, et il l’avait été sept fois durant l’année écoulée. Peut-être même qu’il a sorti le couteau pour les effrayer, et qu’ils le lui ont pris.

— Les effrayer ?

— C’est très possible. À un contre un, je pense que ce type aurait eu toutes ses chances.

Franklin Morris avait été découvert dans la benne par l’équipe du matin, étendu sur les détritus de la veille. Il aurait paru paisible sans ses multiples blessures et les fluides qui s’en étaient écoulés pendant la nuit et le petit matin. Selon son patron, c’était un employé modèle à tous points de vue. Peut-être manquait-il un peu d’humour, mais ce n’était pas un dur à cuire, pas le genre de type dont l’attitude peut provoquer ce qui ressemblait à une mise à mort vraiment sadique. Plus tard le médecin légiste dresserait la liste détaillée des blessures par arme blanche, noterait lesquelles étaient imputables à une attitude défensive, celles qui étaient superficielles et celles mortelles. Il extrairait les organes, les examinerait et les pèserait. Le besoin de toutes ces précisions échappait parfois à Nancy. À voir la scène, elle pensait à un magicien transperçant encore et encore un panier en osier de son épée.

Le patron de la victime, un homme blanc d’une soixantaine d’années, était tombé à genoux dans le parking et s’était mis à pleurer après l’identification.

— Il était avec moi depuis trois ans, avait-il dit. C’était le meilleur employé que j’aie jamais eu.

Consciente des équipes de reportage massées derrière les rubans jaunes limitant le périmètre interdit, Nancy l’avait fait entrer en hâte dans son établissement, et l’avait installé à une table où il ne gênerait pas les gars du labo. Les journalistes essayaient toujours d’attirer son attention, lui adressant de petits signes, quémandant un commentaire ou une confidence, mais elle les ignorait. C’était la règle non écrite dans le service du comté. Personne ne parlait aux médias. Ni officiellement, ni officieusement. Nancy ne se ferait pas surprendre à bavarder avec un journaliste.

On approchait de onze heures et les camionnettes des chaînes de télévision étaient en place, prêtes au direct pour les infos de midi. La journaliste du Beacon-Light était venue et repartie, et elle traquait probablement déjà la mère de la victime. Nancy vit sa collègue, le grand caporal qui s’occupait des relations avec les médias, Bonnie quelque chose. Toutes deux avaient à peu près le même âge, mais Nancy avait débuté sa carrière dans la police de la ville alors que Bonnie avait toujours été en poste ici, dans le comté. On la disait fiable, solide, et très bonne tireuse, même si les flics du comté avaient rarement l’occasion de dégainer leur arme. Nancy ne s’imaginait pas postulant pour un boulot qui consistait exclusivement à parler aux médias. Elle s’imaginait encore moins supporter les railleries avec la placidité de Bonnie. « Caporal de la communication », aimait dire Infante. « Caporal des foutaises. »

L’estomac de Nancy gargouilla. Elle était assise devant son petit déjeuner, tristes graines de tournesol et jus de carotte, quand on l’avait appelée. L’interruption avait presque été un soulagement, une excuse pour échapper à cette torture. Mais à présent elle avait faim.

— Notre flic de choc a toujours l’estomac solide, dit Infante avec un rictus.

Elle prit le sarcasme comme un compliment. De fait elle s’inquiétait un peu de n’avoir jamais eu la nausée, pas même quand elle avait vu son premier cadavre. Et si ce genre de spectacle ne la rendait pas malade, qu’est-ce qui pouvait y parvenir ?

— Je n’ai pas pris de petit déjeuner, dit-elle.

— Ah, nous pourrions avaler quelques petits gâteaux, railla Infante.

Il savait qu’elle était au régime car elle s’était cantonnée à une salade verte, sauce à part, chez Applebee la veille.

— Je suis sûr que les employés du restau accepteraient de nous préparer un petit en-cas, vite fait. Bon, refaisons le parcours une fois encore. J’ai l’impression que nous passons à côté de quelque chose.

Il ne se trompait pas. Alors qu’ils traversaient de nouveau le parking, Nancy repéra une douille. C’était son image de marque, son don, et parfois aussi sa malédiction, selon son sergent qui la surnommait la Déesse des Petits Riens. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais le sergent lui avait dit que l’expression avait un rapport avec un ouvrage que sa femme avait pris à son cercle de lecture. Nancy avait toujours l’œil pour les détails. En ville, où elle avait commencé sa carrière, on l’avait même créditée de pouvoirs psychiques, surnaturels. Dans le comté, on prenait plus prosaïquement cette faculté pour un talent utile, comparable à la capacité qu’avait Infante de faire craquer les suspects pendant les interrogatoires, ou les intuitions étonnantes de Lenhardt. Mais c’était aussi considéré comme une faiblesse. Un inspecteur pouvait se perdre dans les détails. C’est du moins ce que lui répétait le sergent.

— Ça pourrait provenir d’un autre jour, un autre braquage, dit Infante.

— Possible.

— Qui viendrait enfouraillé, tirerait une fois et finirait par taillader le type ?

— Des barges, dit-elle. De sacrés barges.

La jeune victime possédait une Nissan Sentra vieille de quatre ans, avec encore un an de traites à régler, selon le dossier du service des immatriculations. C’était à peu près tout ce que les services administratifs pouvaient leur apprendre, mais Nancy devinait sans peine le reste, d’après ce que le patron lui avait dit de son employé. Le véhicule serait impeccable, avec un petit pin désodorisant accroché au rétroviseur, une carte routière pliée dans la poche de portière, et une décalcomanie quelconque sur la lunette arrière – un autocollant de l’établissement où il suivait des études à temps partiel, Coppin peut-être, ou de sa confrérie, s’il en avait une. Nancy aurait parié qu’il était membre d’une de ces fraternités, et que l’initiation avait été un des moments les plus heureux de sa vie.

Une Ford Taurus se gara et leur sergent, Harold Lenhardt, en descendit. Nancy se demanda si elle devait voir dans sa présence un affront personnel. Elle ne se souvenait pas qu’il ait jamais été là quand Infante avait la charge d’une enquête. Le comté de Baltimore connaissait une trentaine d’homicides par an, et ce n’était que son quatrième mois sur huit à la Criminelle, de sorte qu’il lui était difficile d’établir des statistiques. Néanmoins l’arrivée de son chef l’agaçait. Il venait vérifier son travail.

— Les collègues de Baltimore ont trouvé la voiture, dit-il en guise de salut. Ils ne l’ont pas planquée avant de se sauver, ils l’ont simplement garée dans le parking d’un centre commercial près de Walbrook Junction. Je suppose qu’ils pensaient nous compliquer la tâche. Mais le proprio d’une laverie automatique a remarqué qu’elle n’avait pas bougé depuis six heures. Il a téléphoné à la fourrière pour qu’on l’enlève.

— Et l’autre employé, celui qui était là aussi hier soir, il n’habiterait pas dans le coin où on a retrouvé cette voiture ? demanda Nancy.

— Non, mais il a séché les cours quatre jours sur cinq à Southwestern ces derniers mois, c’est peut-être un signe. J’ai vérifié auprès du bureau du principal, et le gars était là ce matin, pour la première fois depuis une semaine.

— À quelle heure finit-il ?

— Quatorze heures trente, dit Lenhardt. Mais je ne pense pas que nous puissions attendre. Nous allons priver Junior d’un après-midi studieux.

Le garçon se croyait très malin. Il avait prévu qu’ils vérifieraient auprès de l’établissement, et pensé qu’ils se satisferaient de sa présence et attendraient la fin des cours pour venir l’interroger. Bien entendu il comptait s’éclipser pendant l’heure du déjeuner, chercher un endroit où se faire oublier quelque temps, et éviter les flics aussi longtemps que possible. Ils finiraient bien par le retrouver, mais ce retard embourberait l’enquête et briserait leur élan.

— La Déesse a trouvé une douille, dit Infante.

Elle lui lança un regard sombre, car elle acceptait le surnom de la part du sergent, mais pas de son coéquipier.

— Toutefois, poursuivit-il, je serais étonné que le médecin légiste retrouve une balle dans le cadavre du gosse. À mon avis, il n’y a que des coups de couteau.

— Moche, fit Lenhardt. Les coupables sont de foutus fils de…

Il se souvint que Nancy était présente et s’interrompit. Il s’interdisait de jurer devant Nancy et devant n’importe quelle autre femme, en toutes circonstances. Nancy s’efforçait d’accepter la chose comme la simple marque de courtoisie qu’elle était. Mais elle craignait qu’il n’y ait d’autres choses que Lenhardt se refusait à dire devant elle parce qu’elles ne pouvaient être exprimées sans grossièreté. Et il était très possible que ces non-dits la pénalisent si elle voulait devenir un bon élément de la Criminelle.

— Une agression à l’arme blanche prend du temps, dit Lenhardt. Il faut aimer ça, pour larder quelqu’un de cette façon.

Nancy elle-même en était consciente.

Son portable sonna, ce qui était étrange car peu de personnes avaient son numéro. En fait, seulement Andy et sa mère. Les inspecteurs utilisaient toujours un biper dans le cadre professionnel, et ils n’en divulguaient le numéro que si c’était indispensable. Elle sortit l’appareil de son sac à main – un accessoire incontournable parce qu’elle ne pouvait pas tout ranger dans ses poches, comme les hommes le faisaient. Ses jupes n’avaient même pas de poches, et les blazers qu’elle achetait en comptaient un nombre minimum. Elle voulut répondre à l’appel, mais il n’y avait personne sur la ligne. Puis elle remarqua le court message qu’affichait l’écran : SUIS DE RETOUR À LA MAISON .

Et alors ? se dit-elle. Bien sûr Andy retournait chez eux. C’était son jour de congé et il s’apprêtait à se rendre à la salle de gym quand elle était partie ce matin. Pourquoi l’appeler pour lui annoncer une telle nouvelle ? Et si ce n’était pas lui ? Mais sa mère n’aurait pas su comment envoyer un message écrit même après un an de cours intensifs. L’horloge du magnétoscope de ses parents indiquait 12 : 00 en chiffres clignotants depuis une dizaine d’années maintenant !

Cependant elle avait reçu beaucoup d’appels erronés ces derniers temps, car une fille du lycée de Kenwood avait un numéro différant du sien d’un seul chiffre. On ne lui avait encore jamais envoyé de texto, mais c’était sans doute inévitable. Nancy n’avait que vingt-huit ans, mais elle avait déjà l’habitude de secouer la tête avec tristesse en pensant : « Ces gosses… » Elle ne comprenait pas leur besoin d’être toujours connectés à quelqu’un ou quelque chose, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept.

Son estomac protesta de nouveau, émettant un bruit semblable à un bâillement sonore. Lenhardt et Infante échangèrent un sourire.

— On a le temps de s’arrêter pour grignoter un bout ? demanda-t-elle.

— Ça dépend où. On a des collègues de Baltimore en uniforme qui nous attendent pour nous accompagner à Southwestern. Il ne faudrait pas trop lambiner.

— Quelque chose de rapide. Dunkin’ Donuts ou Burger King.

— C’est le régime selon le groupe sanguin ? dit Infante, sourcils froncés. Ou celui aux choux ? Ça existe, des beignets farcis au chou ?

Nancy attendit que Lenhardt leur ait tourné le dos pour articuler silencieusement « Je t’emmerde » à son coéquipier. Infante lui répondit d’un majeur dressé. C’était un jeu entre eux. Ils étaient des enfants qui se querellaient dans le dos de Papa, ce qui rendait le boulot plus supportable, sans qu’ils sachent trop pourquoi. Surtout avec la perspective d’une journée, d’une semaine éprouvante. Cette affaire n’était peut-être qu’un braquage avec homicide, mais même les braquages ratés avaient un prix. Nancy était encore à l’académie quand elle avait appris une leçon capitale : bien souvent ce n’étaient pas les criminels intelligents qui vous faisaient passer des nuits blanches, mais les coupables négligents, ceux qui, trop stupides ou trop jeunes, voire les deux, ne prenaient pas la peine de masquer leurs traces, littéralement ou figurativement.

Elle s’arracha à ces pensées et essaya de se concentrer sur le type de beignet qui aurait l’honneur de mettre un terme à un régime qu’elle avait commencé il y avait seulement trente-six heures.

— Alors, dit Lenhardt d’un ton parfaitement détaché, tu as laissé Bonnie s’occuper des médias ?

— Oui, répondit Nancy. Absolument.

— Bien joué.

Elle aimait entendre ces deux mots. Bon sang, oui, elle aimait les entendre !

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