Mauvaise compagnie
Chapitre 21
21
Nancy avait expérimenté plusieurs postures et attitudes lors des interrogatoires, sans parler des intonations et des regards variés. Ces derniers temps elle avait essayé de rester debout, dos contre la porte, bras croisés sur la poitrine. Elle pensait que cette pose renvoyait l’image d’un parent ou d’un professeur sévère.
— C’est bien le problème, lui avait dit Lenhardt. Tu ressembles à une prof, et le genre de personne en face de nous n’a pas que de bons souvenirs de l’école. Si ces types avaient écouté leurs profs, ils auraient peut-être suivi un autre chemin.
Il avait raison. Les hommes – et jusqu’alors Nancy avait surtout interrogé de jeunes hommes, avec seulement de temps à autre une mère de famille ou une petite amie – étaient maussades et amers, rarement coopératifs. Mais Nancy ne pouvait jouer de l’intimidation comme le faisait Infante, particulièrement en fin de journée, quand l’ombre bleu-noir à ses joues lui donnait des airs de loup-garou affamé. De même, elle ne pouvait afficher cette expression de déception attristée qu’affectionnait Lenhardt et qui se révélait étonnamment efficace avec certains. Et debout, elle avait l’avantage de la taille.
Elle était sûre d’une chose : elle ne se servirait jamais de ses atouts féminins. Un flic ne soutirait pas des aveux à un suspect en le séduisant, et si elle s’y essayait, ce serait sans doute interprété comme une preuve de faiblesse.
Rien de tout cela cependant ne s’appliquait à Alice Manning, qui depuis qu’elle était là présentait tous les signes de quelqu’un respectant l’autorité. Nancy s’assit en face d’elle dans la salle d’interrogatoire et croisa les mains sur la table. Inconsciemment, Alice l’imita, à la manière dont un chimpanzé reproduit certains gestes des badauds dans un zoo. Mais à tout prendre, elle ressemblait plutôt à quelqu’un venant chercher son repas à la soupe populaire. Nancy regarda discrètement les avant-bras nus de la fille, y cherchant des coupures ou des bleus récents, mais ne repéra rien. Le reste de sa personne était dissimulé par ses vêtements.
— Je veux vous aider. Je veux vraiment, vraiment vous aider, ne cessait de répéter Alice.
— Eh bien, vous pouvez nous aider en nous disant ce que vous savez.
— Je ne suis pas sûre de savoir quoi que ce soit.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ?
— Parce que ma mère m’a dit que vous vouliez me parler.
— Savez-vous pourquoi nous sommes venus vous voir à votre domicile ? Pourquoi nous pensons que vous pourriez détenir des informations qui nous seraient utiles actuellement ?
— À cause de mon… passé.
Le choix du mot semblait indiquer qu’on avait dit à Alice de l’employer. Nancy imaginait très bien Helen Manning conseillant à sa fille de parler de cette façon, en lui glissant ce terme grandiloquent et quelque peu inapproprié, comme si Alice était une Bette Davis de la grande époque, quand ses grands yeux de chien battu paraissaient toujours recéler un secret inavouable.
— Plus ou moins, éluda l’inspectrice qui prenait soin de ne pas diriger les réponses de la jeune fille, ni de lui en révéler trop. Une petite fille a disparu vendredi soir. Nous explorons toutes les pistes.
— Je suis une piste ? demanda Alice, que ce mot attirait autant qu’il l’inquiétait manifestement.
— Eh bien, nous sommes ici pour le déterminer.
— Est-ce que « piste » est un autre mot pour « suspecte » ?
Nancy n’aurait pu le jurer, mais à cet instant elle crut saisir quelque chose de sournois dans l’expression de la grosse jeune fille, un éclat dur et fugace dans ces grands yeux bleus. Une fois encore, très Bette Davis. Comme cette chanson stupide qui passait tout le temps à la radio quand Nancy était au collège. Elle te provoquera, disaient les paroles. C’était la seule phrase dont Nancy se souvenait. Elle fera ceci, et elle fera cela, et elle te provoquera.
— Parfois toutes les pistes sont suspectes. Et parfois ce ne sont que des pistes. Pour l’instant, vous n’êtes qu’une piste.
Alice allait-elle penser à demander l’assistance d’un avocat ? Il était curieux de constater ce que les néophytes savaient de la procédure légale en matière criminelle. Les récidivistes, bien sûr, la connaissaient par cœur. Mais ceux pour qui c’était la première fois ne pensaient pas avoir le droit de demander un avocat tant qu’on ne les avait pas inculpés et qu’on ne leur avait pas lu leurs droits. Ils ne se rendaient pas compte qu’ils pouvaient se lever et sortir, en disant : « Je ne vous parle pas tant que vous ne m’inculpez pas. » Ni qu’ils pouvaient exiger l’assistance d’un avocat à n’importe quel moment.
Mais une fois encore, ce n’était pas la première fois pour Alice. Et à onze ans, elle s’était montrée réticente, d’une cohérence étonnante dans ses déclarations, selon les inspecteurs qui avaient traité l’affaire. Elles avaient emporté le bébé parce qu’elles pensaient qu’il n’était pas en sécurité. Elles étaient effrayées de devoir le rapporter après que les parents avaient fait un tel raffut. Et ensuite le bébé était tombé malade. Mais Alice ignorait pourquoi Ronnie l’avait tué. Elle n’était même pas présente.
— Pourquoi ne pas me dire où vous étiez vendredi après-midi et soir ? dit Nancy d’un ton neutre.
— Je marchais.
— Vous marchiez ?
— Je marche beaucoup. C’est une bonne méthode pour maigrir.
Nancy fournit un réel effort pour ne pas laisser son regard englober la masse indistincte sous le T-shirt rose vif d’Alice. La pauvre devait peser dans les cent kilos. Et que Dieu la prenne en pitié si elle pesait plus à son retour chez elle.
— Vous avez marché ? Pendant combien de temps ?
— Eh bien, je ne marche pas tout le temps, quand je suis dehors, dit Alice qui devait voir où la question la mènerait. Je marche un peu, ensuite je fais une pause dans un endroit climatisé, quelque part où je peux m’asseoir et me rafraîchir.
— Un fast-food, par exemple ?
— Oui, mais là il faut consommer. Au moins une boisson. Ce qui est une perte d’argent, avec tous les glaçons qu’ils mettent dans les sodas.
— Ou un centre commercial ?
Rester dans des termes généraux. Inutile de mentionner Westview pour l’instant.
— Par exemple, oui.
— Alors, où vous êtes-vous rendue vendredi, et où vous êtes-vous arrêtée ?
— Je suis allée sur la Route 40 et j’ai rempli un formulaire de demande d’emploi à un Arby’s. Je cherche du boulot. Je ne veux pas travailler dans un fast-food, mais ma mère dit que je ne peux pas me montrer difficile.
— Ce n’est pas si horrible. J’y ai moi-même travaillé quelque temps.
Alice parut sincèrement intéressée par ce détail.
— Ah oui ?
— J’ai servi au comptoir dans un Long John Silver durant l’été de mes seize ans, avant de faire serveuse au Chili’s. J’économisais pour m’acheter une voiture.
Pourquoi avait-elle révélé ces détails personnels à cette fille ? C’était pourtant quelque chose dont Nancy n’était pas coutumière. Mais il y avait quelque chose chez cette Alice Manning qui poussait l’inspectrice à rechercher sa confiance, quelque chose de fermé, une accusation muette gravée dans ses traits, comme le masque d’une enfant injustement punie et assez butée pour ne jamais se plaindre ou protester.
— J’aime bien le Chili’s, dit Alice, mais pas ma mère.
— Vous étiez populaire ?
— Au restaurant ?
— Au lycée.
— Je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la question.
Elle était heureuse que Lenhardt n’assiste pas à cet interrogatoire. Il était déjà assez irritant de savoir qu’Infante se trouvait de l’autre côté de la glace sans tain. Elle perdait le contrôle de la conversation et laissait Alice la diriger. Mais peut-être qu’ainsi elle parviendrait à abaisser les défenses de la jeune fille au point d’arriver à des révélations exploitables.
— Donc vous avez dû être populaire. Seule une personne populaire n’y pense pas.
— J’étais simplement au lycée, comme les autres.
— Je ne suis pas allée au lycée, moi. Enfin, pas dans un véritable lycée, même si j’ai obtenu mon diplôme à Middlebrook.
Soudain Nancy sut ce qu’Alice attendait : de la pitié. Elle recherchait la sympathie pour avoir raté le lycée et tous les autres rituels sociaux qui ponctuent une adolescence normale.
— Eh bien, Olivia Barnes n’est jamais allée au lycée, elle non plus.
Rabrouée, Alice pencha la tête en avant, de sorte que Nancy ne put voir ses yeux quand elle murmura :
— Je sais.
— Une autre petite fille a disparu, Alice.
— Je sais.
— Comment le savez-vous ?
— Ils en ont parlé aux infos. Ma mère m’en a parlé.
— Vous l’avez appris par les infos ou par votre mère ?
— Ma mère m’en a parlé, et ensuite je l’ai vu aux infos, ce matin.
— Elle a disparu dans le centre commercial de Westview. Est-ce un des endroits où vous vous rendez, quand vous marchez ? C’est sur la Route 40.
Toujours tête baissée, elle répondit d’une voix presque inaudible :
— Oui.
— Savez-vous quelque chose ? Quelque chose concernant cette petite fille disparue ?
— Je sais quelque chose que je ne suis pas censée savoir. Mais je le sais parce que, parce que… j’ai enfreint une règle.
— Une règle ?
— Enfin, c’est plutôt une admonestation, dit Alice en redressant la tête, l’air étonné de connaître ce mot et de s’en servir.
— Une admonestation ?
— Je crois que c’est ça, oui. Je veux dire, ce n’est pas une loi, ou une règle, juste quelque chose qu’on m’a dit de ne surtout pas faire. Ma mère et mon avocat, ils m’ont expliqué qu’il y avait certaines choses que je ne devais pas faire. Et d’une certaine façon, je l’ai fait.
— Qu’avez-vous fait, Alice ?
— Je ne suis pas passée devant la maison des Barnes.
Intéressant. Interrogée sur ce qu’elle avait fait, la fille commençait par citer ce qu’elle n’avait pas fait. Si elle n’était pas passée devant le domicile des Barnes, comment aurait-elle su qu’il y avait une nouvelle petite fille Barnes ?
— Il n’y a aucune raison pour que vous passiez par là, je me trompe ?
— C’est dans mon quartier, et c’est une jolie rue. Avant, je l’empruntais tout le temps. Mais je n’y vais plus du tout.
— Avez-vous vu un membre de la famille Barnes ?
— Non.
Sa dénégation semblait être la réaction la plus honnête qu’elle ait eue jusqu’alors. Ce qui signifiait qu’elle n’avait aucune raison d’enlever une petite fille ressemblant à Rosalind Barnes. Nancy réprima un sentiment de désespoir subit. Et s’il ne s’agissait que d’une simple coïncidence ? Si la paranoïa de Cynthia Barnes les avait aiguillés dans la mauvaise direction ? Elle essaya de se convaincre qu’Infante et elle avaient gardé toutes les options ouvertes. Un jeune inspecteur des Affaires familiales essayait de fouiller les rapports des services sociaux pour vérifier les événements marquants survenus dans la famille. Et c’était malheureusement la seule piste développée par Infante et Nancy en vingt-quatre heures. Sans l’interrogatoire actuel, Nancy serait en train de répondre aux coups de fils d’informateurs bien ou mal intentionnés, de questionner les vendeuses du centre commercial ou de visionner des bandes vidéo de la sécurité qui ne montraient rien.
— Bon, ça, c’est ce que vous n’avez pas fait. Mais qu’avez-vous fait ? Quelle…
Elle choisit délibérément de reprendre le terme employé par Alice.
— Quelle admonestation avez-vous ignorée ?
— J’ai vu Ronnie, souffla la jeune fille.
— Ronnie Fuller ?
Alice acquiesça, avec l’expression catastrophée de quelqu’un qui vient d’avouer un acte horrible.
— Vous avez vu Ronnie…
Elle laissa la phrase en suspens pour qu’Alice la termine, mais la grosse fille n’en fit rien.
— Vous l’avez vue faire quoi ?
Alice paraissait déçue. S’était-elle attendue à une réaction plus vive ?
— Je l’ai vue… c’est tout. Je suis allée à l’endroit où elle travaille, et je l’ai observée. Elle, elle ne m’a pas aperçue. Mais je ne suis pas censée la voir. C’est ce que Sharon a dit.
Sharon qui ? Nancy laissa ce détail pour plus tard.
— Donc vous l’avez vue. Quand ?
Une mimique d’impatience.
— Hier. C’est d’hier que nous parlons, non ? C’était hier.
— Vous étiez au Bagel Barn hier ?
— Je ne suis pas entrée dans la boutique. Je me suis assise sur le trottoir pendant un moment. J’ai aperçu Ronnie, mais elle ne m’a pas remarquée.
Alice ne semblait pas comprendre ce qu’elle était en train d’affirmer. En situant Ronnie dans le centre commercial de Westview quelques heures avant la disparition de Brittany Little, elle révélait aussi sa présence sur les lieux.
— L’avez-vous vue faire quelque chose d’inhabituel ?
— Non. Mais je l’ai vue. Je pensais que vous voudriez savoir qu’elle travaille là. Vous le saviez ?
— En fait, oui.
— Oh, fit Alice, avec une moue de déception. Je croyais que c’était pour ça que vous étiez venus me voir. Parce que vous saviez que j’avais vu Ronnie. Je me suis dit que c’est pour ça que j’allais avoir des ennuis. Je n’arrive pas à imaginer ce que j’ai fait d’autre.
— Vous n’y arrivez pas ?
La grosse jeune fille secoua la tête négativement.
— Alice, êtes-vous entrée dans la galerie marchande hier ?
— Non. Je suis partie parce que je ne voulais pas que Ronnie m’aperçoive.
— Pourquoi vouliez-vous voir Ronnie ?
— Je ne voulais pas vraiment la voir. C’est arrivé comme ça.
— Le hasard ?
— En quelque sorte.
— Que voulez-vous dire par « en quelque sorte » ? C’était le hasard, ou pas ?
— Je savais par ma mère que Ronnie avait un emploi là. Mais je ne connaissais pas ses horaires, ni quels jours elle travaillait. Alors ce n’est pas comme si je l’avais prévu.
— Mais vous êtes allée là-bas dans l’espoir de l’apercevoir ?
Son regard évita celui de l’inspectrice.
— Oui, dit-elle d’une voix si fluette que Nancy attendit un hochement de tête pour confirmer la réponse.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Je ne sais pas…
Puis, presque pour elle-même, en forme d’autocritique :
— Je croyais que vous n’étiez pas au courant, pour le Bagel Barn, et je me suis dit que je pourrais vous aider. Je veux vous aider. J’essaie de vous aider.
— Vous pouvez nous aider, d’accord, approuva Nancy. En nous disant la vérité ?
La réponse vint aussitôt, automatique, féroce :
— Je dis toujours la vérité.
— Alors dites-moi une chose. Savez-vous quoi que ce soit sur le compte de Brittany Little, la petite fille qui a disparu ? Quoi que ce soit, Alice ?
— Je ne connais pas Brittany Little. Je veux dire, en dehors de ce qu’ils ont raconté sur elle aux infos. J’ai vu sa photo à la télé.
— Je peux vous poser une question ?
La jeune fille lui lança un regard perplexe, comme s’il était un peu tard pour demander ce genre de permission. Néanmoins elle acquiesça.
— Comprenez-moi, c’est simplement parce que votre réponse pourrait me donner – nous donner – un aperçu plus général de la situation. Quand vous avez enlevé Olivia Barnes, à quoi pensiez-vous ?
Le regard de chien battu plongea dans celui de Nancy et décela instantanément le piège dans la question.
— Comment est-ce que ça pourrait vous donner un aperçu plus général, et de quelle situation ? Je veux dire, à moins que Ronnie ou moi nous soyons coupables de ce qui est arrivé. Et je n’ai rien fait.
— Néanmoins…
Il fallait que Nancy sache. Même si la chose se révélait sans rapport avec l’affaire en cours, elle devait obtenir une réponse à cette question qui la hantait depuis tant d’années.
— À quoi pensiez-vous ?
— Nous avons pensé qu’on l’avait abandonnée. Nous nous sommes dit que nous pourrions prendre soin d’elle jusqu’à ce que ses parents reviennent.
— Et pourquoi l’avoir tuée ?
— Je ne l’ai pas tuée, dit Alice avec une lassitude pétrie de déception et de résignation. C’est Ronnie qui l’a tuée. Je n’étais même pas présente quand ça s’est passé.
— Je sais que c’est ce que vous avez dit à l’époque. Mais vous pouvez dire la vérité, maintenant. C’est une affaire classée. Vous ne courez aucun risque en me disant ce qui s’est réellement passé.
— Je vous dis la vérité. J’ai toujours dit la vérité. Ce n’est pas ma faute si personne ne m’a crue. Ronnie est une fille dangereuse. On ne peut pas savoir ce qu’elle va faire. C’est presque comme s’il y avait quelqu’un d’autre qui habite à l’intérieur d’elle et qui ressort de temps en temps. C’est pour ça que les gens croient Ronnie quand elle dit qu’elle n’a pas fait certaines choses, parce qu’elle ne se souvient pas de les avoir faites, alors elle donne l’impression d’être vraiment sincère. Mais elle est méchante, vraiment méchante.
— Est-ce que vous voulez dire qu’elle aurait une seconde personnalité ?
— Quelque chose comme ça, dit Alice d’une voix hésitante. J’ai vu un reportage, une fois, et il y avait une fille dans ce style-là. Sauf qu’avec Ronnie, ce n’est pas aussi… évident, vous comprenez.
— Que voulez-vous dire ?
— Sa voix ne change pas, et elle ne vous dit pas de l’appeler par un autre nom. Mais c’est comme s’il y avait une bonne et une mauvaise Ronnie, et la mauvaise est capable de faire n’importe quoi, et ensuite la bonne ne peut pas croire qu’elle l’a fait, alors on la croit quand elle dit qu’elle ne se souvient de rien. Je ne sais pas pourquoi elle a tué Olivia. Si j’avais été là, peut-être que j’aurais pu l’empêcher. Mais je n’étais pas là. Je n’étais même pas là.
Sa voix prenait des accents irascibles, même après toutes ces années. Oui, elle avait enlevé le bébé, oui, elle savait où se trouvait le bébé, oui, elle avait contribué à le cacher pendant quatre jours. Mais non, elle ne l’avait pas tué, et elle ne comprenait toujours pas pourquoi on ne lui avait pas reconnu des torts moindres.
Nancy n’était pas certaine de le comprendre, elle non plus. Son lien singulier avec l’affaire Barnes ne lui avait pas conféré de privilèges spéciaux, en dépit de ce que tout le monde pensait, mais au fil des années, elle s’était intéressée aux conséquences. La position d’Alice n’avait jamais varié : elle ne se trouvait pas avec Ronnie quand Olivia avait été tuée, et elle avait même un alibi partiel, puisqu’elle était avec Helen à la maison, où elle lisait, pour autant qu’on puisse considérer que la déclaration d’une mère constituait un alibi valable pour sa fille. Quelle mère n’aurait confirmé une telle histoire, dans de telles circonstances ? Mais l’alibi n’avait aucun poids parce que la chaleur et d’autres facteurs rendaient très difficile la détermination précise de l’heure du décès. Le médecin légiste avait conclu à un créneau horaire de douze heures, ajoutant ce commentaire que seul un homme de sa profession pouvait faire : « Au moins, rien n’est venu la bouffer après la mort. » C’était là son idée d’une sorte de bénédiction, la chance de ne pas se faire « bouffer » post mortem.
— Alice…
Nancy avait une masse de questions à lui poser, mais le fait était qu’elles concernaient beaucoup moins Brittany Little qu’Olivia Barnes. Elle se trouvait face à une fille qui avait dramatiquement modifié le cours de son existence. Peut-être autant que Ronnie Fuller ; elles s’étaient forgé un destin commun. Sans elles, Nancy ne serait même pas là, dans ce comté. Sans la période de gloriole effrayante qu’elle avait connue dans l’affaire Olivia Barnes, elle aurait placé la barre moins haut et, par conséquent, aurait eu moins à perdre. Elle vivrait sans doute toujours en ville, serait inspectrice à la Criminelle, peut-être même sergent. Elle serait ce qu’elle était destinée à devenir depuis son enfance, la troisième génération d’une famille dans la police de Baltimore. « La police du comté, avait raillé son oncle Stan quand elle avait décidé de demander son affectation ici. Est-ce qu’ils ont seulement des crimes, dans le comté ? »
« Tu parles qu’ils en ont », répondait-elle maintenant à son oncle. La différence tenait à un taux d’homicides dix fois moins élevé. Mais les inspecteurs avaient en gros le même style d’affaires à résoudre. Et Nancy aurait préféré cinquante fusillades entre dealers à un probable homicide du type de celui-ci.
Alice tenait toujours ses bras potelés dans une pose proche de la prière. La pâleur laiteuse de sa peau était presque effrayante dans son uniformité. Pas une coupure, pas un bleu. On aurait pu croire qu’elle ne se servait jamais de ses mains, pour rien.
— Allons, Alice, vous dites que vous voulez nous aider. Il nous manque une petite précision… Cela ne vous prendrait qu’une minute.
On frappa doucement à la porte. Quand Nancy l’ouvrit, Infante était là. Il lui fit signe de le rejoindre. Elle referma la porte sur Alice, qui parut affligée d’être laissée seule.
Helen Manning se tenait dans le couloir, en compagnie d’une femme brune pulpeuse avec une tache étrange sur la partie supérieure de la joue gauche.
— Sharon Kerpelman, se présenta-t-elle. Je suis l’avocate d’Alice. Inculpez-la ou relâchez-la. Elle ne vous dira plus un mot ce soir.
— Écoutez, dit Infante, j’ai vu votre carte. Vous êtes affectée à la défense des cas regardant la police municipale, et votre juridiction ne s’applique pas ici. Notre suspecte n’est plus mineure et il ne s’agit pas d’une affaire concernant la ville.
— Je vous l’ai déjà dit, je suis ici au nom de Rosario Bustamante, qui a accepté de représenter Alice. Mlle Bustamante est… indisposée et elle m’a demandé de venir ici pour veiller à ce que sa cliente sorte libre de vos locaux.
— Je ne crois pas que nous puissions vous donner satisfaction.
— Allons donc ! Alice a appelé et laissé un message sur mon répondeur il y a deux heures, pour me demander de la rejoindre ici, ou de trouver quelqu’un qui pourrait me remplacer. J’ai pris connaissance de son message il y a vingt minutes. Mais vous savez pertinemment, et je sais pertinemment qu’elle peut se lever et sortir de vos locaux de son propre chef. Et je ne vais certainement pas la laisser vous parler encore, à cette heure tardive. Elle est fatiguée, malléable, et elle dirait n’importe quoi pour vous faire plaisir.
— Nous l’avons interrogée sur les lieux de l’enlèvement.
— Vraiment ? C’est assez drôle, parce que j’ai dîné avec Alice hier soir, et je ne pense pas qu’elle ait eu le temps de kidnapper une petite fille, de la cacher quelque part et de revenir à pied chez elle.
Sharon alla jusqu’à la porte qu’elle ouvrit d’un geste décidé.
— Es-tu passée à Westview vendredi, Alice ? N’aie pas peur de dire la vérité.
La voix d’Alice leur parvint, toute douce et hésitante :
— Eh bien, peut-être que c’était un autre jour. Je veux dire, je suis allée une fois là-bas, et j’ai aperçu Ronnie. Mais c’était il y a une semaine ou deux.
Sharon Kerpelman ne cacha pas sa satisfaction.
— Vous voyez ? Elle apprend que vous la recherchez, elle sait que c’est à cause de ce qui s’est produit naguère, et elle ne peut pas s’empêcher de vouloir arranger les choses.
Peut-être Sharon, et non Helen, avait-elle expliqué à Alice qu’il fallait voir dans son crime un élément appartenant à un passé définitivement révolu, songea Nancy.
— Elle sait que Ronnie travaille au Bagel Barn, et elle pense que vous devriez le savoir, vous aussi, voilà tout, ajouta l’avocate.
— Mais pourquoi mentir ? Pourquoi dire que c’était hier si ce n’était pas hier ?
— Il y a beaucoup de… commença Helen.
Mais Sharon la fit taire d’un regard et d’un petit geste de la main. Puis elle fit signe à Nancy et Infante, et les entraîna plus loin dans le couloir, hors de portée d’oreille de la jeune fille.
— C’est dur pour Alice, dit-elle, adoptant le ton calibré de la conciliation et d’une certaine connivence, mais elle n’était pas très douée pour cet exercice. Elle s’est retrouvée prise dans une situation qui la dépasse, et elle tente toujours de s’en défaire. Il y a sept ans, elle avait trop peur de Ronnie Fuller pour l’empêcher de commettre l’irréparable. Et maintenant la police débarque et elle entrevoit une chance de rédemption. Elle s’imagine que si elle vous dit ce que vous voulez entendre, elle pourra enfin renverser la vapeur. Mais Alice n’a rien à voir avec l’affaire présente. Si Ronnie Fuller a fait quelque chose…, continua-t-elle en haussant les épaules, c’est le problème de son avocat, de toute façon.
— Elle a un avocat ?
— Figure de rhétorique. Je l’ignore.
Sans en demander la permission, Sharon Kerpelman revint dans la salle d’interrogatoire et en ressortit avec Alice, un bras autour des épaules de la jeune fille.
— Nous allons partir, maintenant. Si vous désirez lui parler de nouveau, contactez-moi.
— Je pensais que Rosario Bustamante la défendait ? remarqua Infante.
— Exact. C’est ce que je voulais dire. Contactez-la.
Infante consulta du regard Nancy, qui secoua la tête avec tristesse. Bien sûr, ils pouvaient s’opposer à cette avocate retorse, exiger que Bustamante vienne en personne avant de relâcher Alice, mais ils avaient perdu l’occasion. Alice ne leur parlerait plus, ni ce soir ni jamais. Étrange. Elle était assez intelligente pour prévenir son avocat mais assez naïve pour commencer à se livrer hors de sa présence. Infante se tourna vers Kerpelman et acquiesça sèchement, comme si c’était sa décision.
Le trio partit sans un mot de plus. Mais au grand étonnement de Nancy, Alice se retourna et lui adressa un petit signe timide de la main en guise d’au revoir.
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