Mauvaise compagnie
Prologue
17 juillet, sept ans plus tôt
Elles étaient pieds nus quand on les renvoya chez elles, et leurs pas humides laissaient des traces qui s’évaporaient presque instantanément, comme si elles n’avaient jamais été là. S’il avait été possible de remonter la piste de ces empreintes, ce que nombre de gens tenteraient de faire dans les jours suivants, on serait revenu jusqu’à la zone entourant la pataugeoire où les tables de la fête avaient été décorées de ballons, on serait passé derrière le snack-bar, on aurait gravi l’escalier et on serait arrivé en bordure de l’aire de stationnement. Et chaque empreinte aurait été plus petite que la précédente – en perdant d’abord la marque des orteils, puis la mince ligne en arc du bord extérieur, le talon, et finalement les coussinets graisseux des orteils – jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien.
Sur le trottoir, elles s’étaient assises pour mettre leurs chaussures – des baskets pour Ronnie, des sandalettes fluo flambant neuves pour Alice, qui dépensait tout ce qu’elle avait afin de se maintenir au top de la mode en cours dans sa classe de St. William of York. Les sandalettes représentaient l’accessoire incontournable cet été-là, ce 17 juillet-là, sept ans plus tôt.
Le goudron du parking, d’un noir luisant, évoquait pour Alice une mer bouillonnante de conte de fées, un paysage susceptible de se vaporiser au toucher.
— On dirait le désert dans Le Magicien d’Oz, dit-elle en pensant aux livres d’occasion rescapés de la jeunesse de sa mère.
— Il n’y a pas de désert dans Le Magicien d’Oz, répliqua Ronnie.
— Si, il y en a un, plus tard, dans les autres livres, il y a ce désert qui vous calcine…
— Ce n’est pas un livre, dit Ronnie. C’est un film.
Alice décida de ne pas la contredire, même si d’habitude c’était Ronnie qui cédait devant elle dès qu’il s’agissait de livres, de faits réels et d’école. Tout cela, pour Alice, c’était le savoir, un mot qu’elle voyait en lettres d’un bleu étincelant, car il l’avait toisée toute l’année du haut du tableau d’affichage de leur salle de classe. « UN HOMME SAGE EST FORT ; UN HOMME DE SAVOIR ACCROÎT SA FORCE . » Les devoirs ayant reçu un A étaient accrochés sous ce proverbe, et Alice avait dissimulé son dépit chaque fois que son travail n’avait pas eu cet honneur. Ronnie, dont aucune rédaction n’avait jamais été affichée, prétendait qu’elle s’en fichait.
Mais Ronnie était de mauvaise humeur aujourd’hui, au point que plus personne ne pouvait rien lui dire.
— Je devrais appeler vos mères, avait déclaré celle de Maddy en feignant l’inquiétude, alors même qu’elle venait de les chasser de la fête et de la piscine. Vous ne devriez pas traverser seules Edmondson Avenue.
— Moi, j’ai le droit, avait dit Ronnie. Une de mes tantes habite sur Stamford, et je vais chez elle quand mes parents travaillent. Elle est de ce côté d’Edmondson.
Et, avec un regard de défi aux autres filles toujours sous le choc, elle avait ajouté :
— Ma tante a plein d’Oreos et de Rice Krispies, et toutes les chaînes du câble, et je peux regarder ce que je veux, même les programmes interdits aux moins de treize ans.
Ronnie avait bien une tante dans ces parages, Alice le savait, mais elle ne croyait pas que ce fût à Stamford. Tout comme elle ne croyait pas aux Oreos et aux Rice Krispies : il n’y avait jamais rien d’aussi bon chez les Fuller. En revanche on pouvait y boire tout le soda qu’on voulait, parce que M. Fuller conduisait un camion de livraison pour Coca-Cola. Et Ronnie disait vrai quant à ce qu’elle pouvait voir à la télé, les Fuller ne semblant pas s’intéresser au programme qu’elle regardait, ni à ce qu’elle faisait ou disait. La seule chose qui paraissait concerner son père était le niveau sonore du téléviseur, car il ne disait jamais rien d’autre à Ronnie et ses trois frères aînés que « Baissez un peu, baissez un peu ! » ou, avec un peu plus de véhémence : « Baissez, nom de Dieu ! » La semaine dernière encore, par un après-midi pluvieux, Ronnie était captivée par un de ces films où des adolescents se font assassiner un à un de manières très variées, en poussant des cris interminables. Alice avait caché son visage sous les coussins du canapé, indifférente aux odeurs de renfermé et aux miettes qui lui entraient dans les joues. Pour une fois, elle avait presque été heureuse lorsque M. Fuller était entré dans le salon au retour de sa tournée. « Bon Dieu, Ronnie, avait-il dit dans un grognement, baisse-moi ça, tu veux ? Je te jure, tu es impossible à vivre ! »
« Papa, tu es devant la télé », avait été la seule réponse de Ronnie. Mais elle avait dû trouver la télécommande, car les cris s’étaient atténués la seconde d’après, et Alice avait osé redresser la tête.
La mère de Maddy ne croyait pas l’histoire qui courait sur la tante de Ronnie. Alice lisait son scepticisme sur ses lèvres entrouvertes recouvertes d’un rose brillant et dans ses yeux plissés par la lassitude. L’adulte semblait hésiter entre l’envie d’affirmer à la fillette qu’elle mentait et le désir de se débarrasser d’elle – d’elles toutes, même si Alice n’avait rien fait du tout, enfin, rien d’autre que d’obtenir du frère de Ronnie qu’il la conduise à cette fête.
La femme se passa la langue sur les lèvres à deux reprises, ôtant un peu du rose éclatant, et lâcha :
— Très bien.
Plus tard, elle raconta à tout le monde que Ronnie lui avait menti, qu’elle n’aurait jamais laissé deux fillettes partir si elle avait su qu’elles ne seraient pas accompagnées et qu’elles traverseraient seules Edmondson Avenue. C’était évidemment la pire chose qu’on pouvait imaginer à deux heures de l’après-midi, ce 17 juillet, sept ans plus tôt : traverser seules Edmondson Avenue.
La colline menant à Edmondson formait une longue pente douce. Alice ignorait s’il y avait réellement dix collines dans ce quartier appelé Ten Hills, mais les montées et les descentes étaient bien suffisantes pour punir ses petites jambes. Les deux fillettes n’avaient pas de vêtements, aussi nouèrent-elles leurs serviettes sous leurs aisselles, au niveau où une poitrine d’adulte les aurait soutenues. Mais elles n’avaient pas encore de seins, seulement de petites rondeurs qu’elles avaient commencé à cacher sous des soutiens-gorge cette année même. Les serviettes ne cessaient de glisser et de se prendre dans leurs pieds. Celle de Ronnie avait dû être blanche dans un lointain passé, et la fillette jurait à chaque fois que le rectangle de tissu éponge tombait. Finalement elle l’enroula et le passa sur ses épaules, sans se soucier que les gens voient son corps. Alice n’aurait jamais pu marcher dans la rue ainsi, et pourtant elle portait un maillot une pièce. Ronnie avait un bikini rouge et blanc, mais elle était si maigre que le slip pendait sur ses fesses. La seule courbe de son corps se situait au niveau de son ventre légèrement proéminent. « Comme une petite Biafraise, avait dit Helen, la mère d’Alice. Oups, je me vieillis en disant ça. » Alice n’avait aucune idée de ce qu’elle entendait par là, si c’était une bonne ou une mauvaise chose, ou comment les gens pouvaient se vieillir eux-mêmes. Elle savait seulement que jamais sa propre mère n’aurait comparé Alice à une petite Biafraise.
Le maillot une pièce d’Alice était décoré d’une marguerite découpée au niveau du nombril. Ronnie trouvait ça bizarre, et l’avait dit à son amie à chaque fois qu’elle l’avait vue dans cette tenue, c’est-à-dire en trois occasions : lors d’une excursion d’une journée à Sandy Point, à une autre fête d’anniversaire près d’une autre piscine, et aujourd’hui.
— Qui veut voir une marguerite marron sur ton petit ventre rond ? avait-elle demandé quand la mère d’Alice l’avait déposée ce matin chez les Fuller avant de partir travailler.
— Classe, avait déclaré la mère d’Alice. C’est classe.
Ignorant la signification précise du mot, Ronnie n’avait pu que se taire. Elle aimait bien Helen et elle s’efforçait de se comporter au mieux en sa présence. Alice ne savait pas non plus ce que classe voulait dire au juste, mais elle ne doutait pas que ce fût positif. Sa mère disposait de tout un arsenal de mots positifs que la fillette ne comprenait pas très bien, comme classe, branché, rétro, Nouvelle Vague. Quand tout le reste échouait et qu’Alice se plaignait de devoir porter un vêtement ou un autre à cause des réflexions prévisibles de ses camarades, Helen Manning la contemplait dans le miroir et lâchait :
— Eh bien moi, je pense que c’est d’un goût exquis.
C’était là le mot qui coupait court à toute revendication, la manière pour sa mère de signifier sans élever la voix : « Pas-un-mot-de-plus, ma-patience-a-des-limites. » D’un goût exquis. La première fois qu’Alice avait tenté d’utiliser l’expression, Ronnie avait rétorqué :
— Ça veut dire quoi, « dingue ou est-ce qui » ?
C’est pourtant Helen Manning qui insistait pour que sa fille joue avec Ronnie. Cette dernière n’était qu’une camarade de grandes vacances, la seule autre fille qui n’allait pas en colonie et qui n’avait pas de piscine chez elle. Pendant l’année scolaire, Alice fréquentait de bien meilleures amies, des copines qui lui ressemblaient, qui lisaient des livres, se coiffaient comme il faut et faisaient de leur mieux pour être bien habillées. À la rentrée, elle était impatiente de revenir à l’école pour les retrouver.
Mais pas cet automne. Toutes allaient maintenant au collège, et beaucoup avaient été inscrites dans des établissements privés. « Une vraie école privée », avait dit Wendy sans méchanceté mais sans trop faire attention à Alice qui ne les accompagnerait pas. Pour Alice, St. William of York était l’archétype de l’école privée, assez classe en tout cas pour que sa mère ne puisse la lui offrir. L’année prochaine, la fillette devrait aller au collège de West Baltimore. Ronnie aussi. La mère d’Alice lui affirmait que cela n’avait aucun rapport avec l’argent, qu’elle voulait que sa fille rencontre Toutes Sortes de Gens et qu’elle fasse de Nouvelles Expériences, et d’ailleurs si elle suivait encore trop longtemps l’enseignement catholique elle courrait le Risque de Devenir Catholique, Dieu nous en Préserve.
Mais Alice savait : c’était à cause de l’argent. En fin de compte, tout dépendait de l’argent – chez elle, chez les Fuller, et même dans les familles riches. Les parents avaient simplement des termes différents pour l’expliquer – des mots originaux, d’autres pragmatiques – et des façons différentes d’aborder le sujet. Ou de ne pas l’aborder, comme c’était parfois le cas.
Chez les Fuller, on se disputait beaucoup à propos de l’argent, et ils allaient même jusqu’à se le voler entre eux. Plus tôt, cet été, Ronnie avait surpris son jeune frère en train de tripoter sa tirelire et elle avait essayé de le mordre. Il l’avait fait tomber par terre, puis il avait pris un marteau et pulvérisé le moulage creux de Belle – de La Belle et la Bête –, alors que la statuette avait une bonde sous son socle. Il n’avait pas besoin de la réduire en miettes pour prendre ce qu’elle contenait – de la menue monnaie mais aussi quelques pièces de vingt-cinq cents et de un dollar, celles avec la figure de la femme dessus, que personne ne voulait –, mais Matthew s’était acharné sur Belle jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que de la poudre jaune.
Alice et sa mère ne se disputaient pas pour des questions d’argent, elles n’en parlaient jamais directement, pas même quand les grands-parents de la fillette débarquaient du Connecticut et tenaient des propos tels que : « Après tout, c’est la vie que tu t’es choisie. » Un jour Papy, le grand-père d’Alice, lui avait donné un billet de cinq dollars après qu’elle lui avait raconté qu’elle n’avait pas le genre de chouchous que toutes les autres filles portaient. C’était la seule fois où sa mère avait administré une fessée à Alice. Ensuite, elles avaient pleuré toutes les deux et convenu que cela ne se reproduirait plus jamais. Sa mère ne lui donnerait plus de fessée et Alice n’inventerait pas des histoires pour extorquer de l’argent à Papy.
Mais la gamine était alors en primaire, à un moment où les chouchous fluorescents revêtaient une importance stratégique incontournable, quand Alice n’avait pas encore appris à bien se comporter. À présent, l’important c’était d’avoir des sandalettes fluo, raison pour laquelle Alice avait économisé son argent de poche et s’en était acheté une paire chez Target. Elle les avait exhibées devant sa grande copine du moment, Wendy, au moment d’ouvrir les cadeaux, et Wendy avait dû être favorablement impressionnée puisqu’elle avait fait une place à Alice sur le banc où elle était assise avec deux amies de sa classe.
La fête d’anniversaire de Maddy avait été organisée près de la pataugeoire, non à cause de la faible profondeur de l’eau mais parce que le bassin était entouré d’une barrière à laquelle on pouvait accrocher les ballons. Alice se prit à compter le nombre de cadeaux. Elle comptait tout le temps. Les marches des escaliers, les voies sur l’autoroute, les oiseaux volant vers le sud pour échapper à l’hiver. Il y avait quatorze cadeaux sur la table, et seulement treize filles à la fête. Est-ce que la maman de Maddy avait apporté un cadeau, elle aussi ? Ou une des filles en colonie de vacances avait-elle envoyé le sien ? Quatorze cadeaux, treize filles. Le sien était le plus joliment empaqueté, dans un papier bleu scintillant, mais sa forme révélait son contenu. Le cadeau était un livre, un simple livre, et Maddy n’était pas du genre à se réjouir qu’on lui offre un livre. Elle guignait plutôt un de ces T-shirts à la nouvelle coupe, ceux qui laissent voir votre ventre, ou bien des bracelets en plastique, ou encore ce vernis à ongle qu’on peut enlever en une seule fois. Maddy était la plus jeune de la classe, mais c’était aussi la plus experte en matière de maquillage. Elle chapardait toujours du gloss ou du mascara vert, jusqu’à ce que les sœurs la remarquent et l’envoient se débarbouiller aux toilettes.
Alice s’était attendue à ce que la mère de Maddy soit jolie, comme sa fille, mais à dire vrai elle était plutôt quelconque, assez élancée pour porter un deux-pièces, mais avec un air las, comme si cette minceur et ce bronzage l’avaient épuisée. Jusqu’à ses cheveux qui semblaient fatigués, comme sur la photo « avant » dans ces pubs pour les shampoings revitalisants. Il y avait deux grandes catégories de mères à St. William of York, celles qui travaillaient et celles qui ne travaillaient pas. Mais la mère de Maddy était la « Mère qui a travaillé dans le temps ». C’est ainsi qu’elle s’était présentée à la mère d’Alice quand elle était passée l’autre jour pour poser quelques questions au sujet de Ronnie. Alice savait ce que les deux adultes avaient dit parce qu’elle avait écouté sur l’autre poste téléphonique. Cela lui arrivait.
— Bonjour, je suis la mère de Maddy. J’ai travaillé dans le temps à La Flûte, à Marbury, vous connaissez ?
En réponse la mère d’Alice avait émis ce « Ah… » qui signifiait que c’était sans doute classe, en effet. Elle approuvait Toute Chose Créative, comme elle le répétait sans cesse à sa fille. Mais Alice avait été surprise d’apprendre que la maman de Maddy avait joué de la flûte. Elle l’avait imaginée coiffée d’un chapeau vert décoré d’une plume, menant les enfants hors du village d’Hamlin, avec les rats. Non, les rats avaient été attirés les premiers, et c’est seulement ensuite que le joueur de flûte avait subjugué les enfants. Et puis, la mère de Maddy avait dû être flûtiste dans un grand orchestre pour provoquer ce « Ah… » chez Helen, et non jouer dans la rue ou dans un cirque. Avoir une mère musicienne, ça devait être vraiment cool !
Mais la Mère de Maddy Qui Avait Travaillé Dans le Temps avait donné l’impression de souffrir de migraine dès le début de la fête. Son front était barré de quatre rides pareilles à deux signes « égal » symétriques, et une petite paire de parenthèses surmontait la racine de son nez, entre les sourcils. Cette dernière marque sembla s’accentuer à mesure que la journée s’écoulait, et au moment d’ouvrir les cadeaux son visage ressemblait à un problème mathématique très compliqué, peut-être même à un problème d’algèbre. St. William of York ne disposait pas d’un programme spécifique pour les enfants surdoués, mais sœur Elizabeth avait commencé à donner des devoirs mathématiques supplémentaires à Alice. C’était un secret. La fillette ne savait pas trop pour quelle raison, peut-être parce qu’elle n’avait pas beaucoup de secrets pour sa mère, laquelle paraissait toujours savoir très exactement ce que sa fille pensait. Et Alice craignait parfois qu’Helen soit déçue en découvrant son goût pour les mathématiques, matière non créative qui débouchait sur les professions en rapport avec l’argent, ce qui pour Helen Manning était à la racine de tous les maux – pas le fait de gagner de l’argent, mais le fait de s’en soucier et de le compter. Quand elle avait entendu parler de la Racine de Tous les Maux pour la première fois, Alice avait demandé : « Est-ce que c’est près de la Route 40 ? » et sa mère avait ri jusqu’à en pleurer avant de l’étreindre et de répondre : « Ce n’est pas très loin, il faut bien le reconnaître. » Par la suite, Alice avait tenté de faire rire sa mère de nouveau en usant du même stratagème, jusqu’à ce qu’Helen lui dise d’un ton sec : « Cesse donc de vouloir plaire, Alice. Tu n’es pas venue sur cette planète pour faire plaisir aux gens. Pas même à moi. Surtout pas à moi. »
Le cadeau de Ronnie fut l’avant-dernier ouvert. Le papier était rouge et les plis ne correspondaient pas aux angles, de sorte que tout le monde savait qu’il avait déjà servi à envelopper autre chose. Visiblement, ce n’était pas un papier cadeau pour Noël – pas de houx, de Père Noël ou de bougie, seulement un rouge uni – mais tout le monde avait quand même compris. La fille assise à côté d’elle murmura quelque chose à Wendy qui se tourna aussitôt vers Alice. Sa bouche effleurait l’oreille de son amie quand le présent fut révélé. Soudain tous se turent, et Alice ne connut jamais ce petit secret.
— Comme c’est mignon, dit la mère de Maddy sur le ton employé à douze reprises déjà.
Le cadeau de Ronnie était une Barbie, et personne en cinquième année d’école primaire à St. William of York n’avait joué avec une Barbie, en tout cas en public, depuis au moins un an. Quand elles jouaient à la Barbie, c’était une version baptisée « Soap Opera » dans laquelle Ken mettait Barbie enceinte. S’ensuivaient alors des discussions pleines de gravité sur ce qu’il convenait de faire, et s’ils avaient eu tort de faire autant l’amour, et ils juraient qu’ils ne le referaient plus jamais si seulement le Seigneur acceptait de reprendre ce bébé. L’intérêt principal du Soap Opera Barbie tenait dans sa scène d’introduction, lorsque vous allongiez Ken sur Barbie et que vous leur prêtiez des bruits bizarres. Mais c’était là un jeu secret, qu’on ne jouait qu’à deux filles. En public, la seule réaction correcte face à une Barbie était d’afficher une expression d’ennui poli, comme si vous ne parveniez pas à vous rappeler à quoi elle pouvait servir. Comme si vous ne l’aviez jamais vue sous Ken, à pousser des Ah ! Ah ! Ah !
Donc, offrir une Barbie n’était déjà pas une très bonne idée. Mais celle-ci était noire, ce qui était vraiment bizarre, parce que les Barbies noires étaient pour les filles noires, c’était comme ça, sans même invoquer ces préjugés que les élèves de St. William of York savaient très mauvais. Bon, peut-être que si une fille avait, disons, dix Barbies, une d’entre elles pouvait être noire, parce que là c’était presque une collection et qu’on en avait partout. Et de fait, Maddy était le genre à posséder toute la panoplie et les accessoires Barbie. Ses parents étaient riches à ce point. Donc, même si elle était trop âgée et que la Barbie était noire, ce n’était pas le pire.
Le pire, c’était qu’il s’agissait d’une Barbie d’hiver. En juillet.
La poupée portait une robe rouge et une cape bordée de fourrure et même Alice, qui pourtant mettait parfois un temps avant de saisir ce que d’autres filles semblaient percevoir instantanément, comprit que la poupée était un article soldé. Le père de Ronnie rapportait tout le temps chez eux ce genre de choses – des boîtes de bonbons en forme de cœur fin février, des œufs en chocolat bien après Pâques, des décorations de jardins en octobre. Alice avait entendu sa mère dire que le camion de livraison Coca-Cola conduit par M. Fuller revenait souvent mieux rempli qu’il ne partait. Elle n’était pas certaine de ce que cela signifiait, mais elle se doutait que ce n’était pas du tout élogieux. Pas du tout d’un goût exquis.
— Très joli, dit la mère de Maddy comme si elle le pensait. Dis merci.
— Merci, Ronnie.
Maddy avait l’art de faire sonner « c’est une jolie robe » ou « j’aime bien cette coiffure » comme la pire obscénité proférée dans un film interdit aux mineurs. À l’école, elle avait l’habitude de dire « oui, ma Sœur » d’une façon qui ressemblait à une injure. Alice, qui avait parfois du mal à se contenir, avait bien étudié Maddy pour essayer de comprendre comment elle pouvait se montrer aussi impolie sans en avoir réellement l’air. Tout consistait à faire en sorte que vos yeux démentent ce que disait votre bouche. La bouche devait paraître polie et comme il faut, tandis que le regard était dur, mais sans excès. Pas de clin d’œil ou de haussement de sourcil. Ronnie, elle, était très forte à ce petit jeu, mais elle faisait l’inverse. Ses yeux agrandis donnaient une impression de confusion très réussie, tandis que ses lèvres se tordaient sur un rictus mauvais.
Ronnie comprit que Maddy se moquait d’elle.
— C’est une ridicule poupée de négresse, dit-elle en arrachant la Barbie à Maddy et en la jetant dans la pataugeoire. Ma maman l’a dénichée au rabais.
— Ronnie ! dit la mère de Maddy après une hésitation qui laissait supposer qu’elle avait cherché à se souvenir du prénom de la fillette, c’est du moins l’impression qu’eut Alice. Va chercher ton cadeau dans la pataugeoire, je te prie.
— Non, je ne vais pas dans la pataugeoire, répliqua Ronnie. Il y a tellement de pisse là-dedans que ça peut faire tomber les ongles des orteils.
Douze gamines regardèrent leurs pieds sous la table, car presque toutes avaient marché dans le bassin à un moment ou un autre de la journée. Les ongles des orteils d’Alice étaient vernis d’un bleu pâle coordonné à celui de ses sandalettes. Wendy avait du vernis rose. Ronnie n’en avait pas, plus depuis qu’elle avait essayé de se vernir les ongles des mains et était arrivée à l’école avec des traînées rouges jusqu’à l’articulation.
— Ronnie, s’il te plaît…
La mère de Maddy posa une main sur le poignet de Ronnie. Dans un geste instinctif, la gamine dégagea son bras d’une saccade et le releva brusquement. Alice savait que c’était un accident, rien de plus – un accident que la main de Ronnie ait été crispée en un poing quand elle s’était dégagée, et que ce poing ait frappé la mère de Maddy juste sous la pointe du menton.
Mais l’adulte poussa un cri plus déchirant que celui de n’importe quel nourrisson effrayé, comme si le coup avait été vraiment très violent, et les fillettes hurlèrent aussi fort que si elles voyaient soudain une voiture folle percuter la barrière entourant la pataugeoire.
— Tu as frappé ma maman, dit Maddy. Oh ! Mon Dieu, elle a frappé ma maman.
— Je suis désolée, dit aussitôt Ronnie. Je suis désolée, je suis désolée, je suis vraiment désolée. Je ne voulais pas faire ça.
— Tu as frappé ma maman. Tu as frappé une grande personne.
Les voix des autres gamines s’entrecroisèrent dans un brouhaha suraigu d’indignation, où l’on pouvait également discerner une certaine excitation.
Quand la mère de Maddy prit la parole, ce fut de ce ton calme et effrayant dont les adultes usent parfois avec beaucoup d’efficacité :
— Je pense que nous devrions téléphoner pour qu’on te ramène chez toi.
— J’ai dit que j’étais désolée. Je ne voulais pas faire ça. C’était un accident. Et puis c’est vous qui m’avez touchée la première.
— Tu dois être fatiguée, après tout ce temps passé à jouer au soleil. Y a-t-il quelqu’un chez toi que je pourrais appeler pour qu’on vienne te chercher ?
Elle avait déjà le portable en main, prêt à l’emploi.
— Je suis venue avec Alice, répondit Ronnie en agrippant son amie par le bras. Nous devons rentrer ensemble.
Prise au dépourvu, Alice ne savait pas comment se dépêtrer de cette situation. En théorie, oui, elle était censée rentrer avec Ronnie, mais pas si celle-ci s’était mal conduite. Pourquoi devrait-elle quitter la fête simplement parce que cette sotte avait commis une bêtise ? Elle hésita, et c’est alors que Ronnie lui débita son histoire sur sa tante et les Oreos et tout le reste.
— Parfait, trancha la mère de Maddy. En fait, je préfère savoir que vous rentrerez ensemble. Vous allez donc chez ta tante, c’est bien ça ? De ce côté-ci d’Edmondson ? Parfait.
Ce n’était pas bien, ce n’était pas parfait et ce n’était pas juste. Alice se leva à contrecœur du banc, ramassa sa serviette et ses sandales. Le regard de sympathie que lui adressa Wendy ne fit rien pour arranger les choses. Ronnie alla dans la pataugeoire récupérer la poupée qu’elle laissa retomber deux fois en revenant. L’eau imbibait le jouet. La robe de la Barbie collait à son petit corps compact, et des gouttelettes constellaient ses membres bruns. Alice aurait aimé pouvoir se tremper les pieds dans l’eau pour les rincer, car elle savait l’affirmation de Ronnie à moitié vraie seulement. Bien sûr les plus petits urinaient dans la pataugeoire, mais pas au point de décoller les ongles de vos orteils. D’ailleurs la mère d’Alice affirmait que l’urine était excellente contre les pieds d’athlète et les piqûres de méduse.
Et c’est ainsi qu’elles partirent, laissant derrière elles deux séries d’empreintes humides, l’une légèrement en avance sur l’autre, ensemble mais séparées, liées par l’injustice profonde de la vie et des petits incidents quotidiens. Elles gravirent la volée de marches, traversèrent l’étendue noire du parking et remontèrent la colline jusqu’au croisement avec Edmondson. Là, Ronnie appuya sur le bouton Piétons, même si tout le monde savait bien que le feu changerait quand il le voudrait, et que ce dispositif n’était que décoratif.
— Je croyais que nous allions chez ta tante, osa remarquer Alice.
Ronnie se contenta de la regarder fixement. Elle ne pensait déjà plus à son mensonge.
— Ma tante est au travail, dit-elle enfin. En été, elle travaille au restaurant de fruits de mer sur la Route 40. Et puis elle n’aurait pas envie que j’aille la voir en ce moment. Mon père et elle se sont disputés pour je ne sais plus quelle raison.
La traversée d’Edmondson se révéla très facile, le feu demeurant au rouge pendant qu’elles coupaient la vaste bande de l’avenue. Alice était consciente qu’elles enfreignaient un interdit, mais c’était grisant, une sorte d’avant-goût de toutes les aventures qu’elles connaîtraient en quittant St. William pour le collège. Sa mère lui avait promis qu’elle pourrait se maquiller – enfin, juste un peu de rouge à lèvres – et avoir une coupe dans un salon de coiffure au lieu des rafraîchissements maison périodiques dans la cuisine. Même si la rentrée était encore loin, Alice commençait à penser avec impatience à l’achat des fournitures et de nouveaux vêtements, puisqu’elle ne porterait plus l’uniforme chaque jour.
Une fois qu’elles furent arrivées sans encombre de l’autre côté d’Edmondson, Alice avait pensé qu’elles iraient vers l’ouest jusqu’à Nottingham, où elles habitaient toutes deux. Mais Ronnie voulait prendre ce qu’elle affirmait être un raccourci, et qui en réalité fut tout le contraire, en contournant les grandes bâtisses érigées au centre de vastes pelouses, avec à l’entrée des panneaux jaunes mettant en garde chiens et enfants contre le danger des produits chimiques.
Elles avaient redescendu la moitié de la pente de Hillside, la plus longue de toutes les rues de ce quartier, quand Ronnie fit halte.
— Regarde, dit-elle.
C’était une voiture d’enfant, le soleil brillant sur ses poignées chromées, perchée en haut d’un escalier devant une porte d’entrée.
— Le métal doit être brûlant avec ce soleil.
Elle semblait attendre une réponse, aussi Alice dit-elle :
— Et il est trop près des marches. Il pourrait les dévaler.
— Tomber jusqu’en bas.
— Sauf si le frein est mis, remarqua Alice.
— Même si le frein est mis, ce n’est pas prudent du tout, contra Ronnie. On ne doit pas laisser un bébé comme ça.
— Sa mère est sûrement à l’intérieur.
Ronnie pinça vicieusement la peau du coude d’Alice. Cette dernière regarda la marque d’un autre pinçon, se remémora le cliquetis des dents de la mère de Maddy quand le poing de son amie avait percuté sa mâchoire. Non, ce n’était pas un jour à contredire Ronnie.
— Elle ne devrait pas le laisser comme ça, même pas une minute, affirma l’autre d’un ton péremptoire. Il pourrait arriver n’importe quoi. Quelqu’un doit s’occuper de ce bébé.
Elles s’avancèrent, gravirent les marches. La porte écran était tendue d’un épais treillage métallique, si dense qu’il était quasiment impossible de distinguer quoi que ce soit de l’intérieur plongé dans la pénombre. Elles tendirent l’oreille, mais ne perçurent aucun son de pas, aucune voix. Vous avez appelé ? Plus tard, on leur poserait cette question à maintes reprises, et sous diverses formes. « Vous avez frappé à la porte ? » « Vous avez sonné ? » Alice répondrait parfois par l’affirmative, parfois par la négative, et ce qu’elle dirait était toujours vrai au moment où elle le dirait. Dans son esprit coexisteraient dix, cent, mille versions de ces moments. Elles avaient appelé. Elles avaient sonné. Elles avaient tourné la poignée, la porte n’était pas verrouillée, elles étaient entrées et elles avaient utilisé le téléphone pour prévenir la police. La mère avait été si contente qu’elle leur avait donné vingt dollars et avait contacté les journaux et les chaînes de télévision, et elles étaient devenues les héroïnes du jour.
La plupart du temps, Alice était sûre de deux choses : elles avaient frappé à cette porte écran avec son treillage métallique tellement rigide et serré qu’on ne voyait rien au-delà. C’était un écran sur un autre écran, comme dans un château. Son sommet était couronné de minuscules pointes qui saillaient plus haut que leur tête. Elles avaient dit : « Il y a quelqu’un ? Il y a quelqu’un ? » Pas très fort, peut-être, mais elles l’avaient dit.
— Ce bébé est tout seul, déclara Ronnie. Il faut s’occuper de ce bébé.
— Nous sommes trop jeunes pour faire du baby-sitting, rétorqua Alice.
Elle parlait en connaissance de cause. Au début de l’été elle s’était renseignée à ce sujet auprès de sa mère, quand elle avait cherché des moyens d’obtenir assez d’argent pour s’acheter ses sandalettes et d’autres accessoires tout aussi indispensables.
— Il faut être au lycée, précisa-t-elle. Au moins.
Ronnie secoua la tête d’un air buté.
— Nous devons nous occuper de ce bébé.
Celui-ci était endormi, couché sur le côté dans son landau, si bien qu’une de ses joues était écrasée contre le petit matelas et l’autre rebondie comme un ballon à demi dégonflé. Il portait une barboteuse en vichy avec des socquettes assorties et un bonnet rose de la même matière.
— Bébé Gap, dit Alice qui aimait beaucoup le Bébé Gap.
— Nous devons nous occuper de ce bébé.
Plus tard, seule face à sa mère et à la femme avec la joue marquée d’une tache, elle dut répondre encore et encore à la même question : comment Ronnie avait-elle prononcé cette affirmation ? NOUS devons nous occuper de ce bébé. Nous devons NOUS OCCUPER de ce bébé. Nous devons nous occuper de CE BÉBÉ.
Mais en toute bonne foi, Alice était incapable de se remémorer une quelconque emphase particulière sur l’un ou l’autre terme de cette phrase. Sept mots, qui ne pouvaient demander plus de quatre secondes pour être prononcés. Nous devons nous occuper de ce bébé. Nous devons nous occuper de ce bébé. Nous devons nous occuper de ce bébé. NOUS DEVONS NOUS OCCUPER DE CE BÉBÉ. Elles avaient été gentilles, elles avaient voulu aider. Les enfants voulaient être gentilles et aider. C’est ce qu’Alice ne cessa d’expliquer. Elles avaient essayé d’aider.
Mais qu’est-ce que Ronnie avait raconté à ses adultes à elles – ses parents, le monsieur aux cheveux blond brillant et au costume avec un nom rigolo ? « Crépon de coton », avait dit Helen en considérant le blond dans le couloir. Crépon de coton. Au ton employé par sa mère, Alice avait su que c’était quelque chose de bien, aussi bien que classe ou branché, ou même d’un goût exquis. Qu’est-ce que Ronnie avait bien pu raconter à M. Crépon de Coton, et qu’est-ce qu’il avait cru ensuite ?
Mais c’était quelque chose qu’Alice ne sut jamais, qu’elle ne put jamais apprendre et qu’elle ne savait toujours pas quand elle fut libérée par l’État du Maryland, après avoir purgé sept années de captivité pour sa participation à la mort d’Olivia Barnes.
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