Mauvaise compagnie
Chapitre 8
8
Mardi 16 avril
Le premier enfant disparut du Rite Aid dans le centre commercial d’Ingleside. Il était sanglé dans un chariot dans l’allée 11 – produits pour bébé, pédicure, hygiène féminine – quand sa mère, Mary Jo Herndon, se souvint d’un nouveau gel coiffant dont elle avait vu la publicité le matin même. Ce produit promettait de vous débarrasser de vos frisottis tout en accentuant l’éclat du cheveu. Elle s’imagina avec une chevelure raide et brillante, qu’elle rejetait en arrière pendant qu’elle parlait à un homme. Peut-être Bobby, peut-être pas. L’identité de l’homme était moins importante que ce flot discipliné et luisant de cheveux qui volaient autour d’elle comme dans ces publicités, aussi chaud que le soleil sur ses épaules.
Les produits capillaires se trouvaient dans l’allée voisine, mais il y avait une femme entre Mary Jo et le bout de l’allée, une femme au derrière énorme qui étudiait les produits Scholl avec une concentration féroce, son panier placé selon un angle qui rendait impossible le passage d’un chariot. Et Mary Jo ne tenait pas à lui demander de bouger, parce qu’il y avait quelque chose d’obstiné dans ce fessier monstrueux, l’indice d’une femme disposée à l’affrontement. Il était plus simple de laisser là son chariot, de contourner la femme et de trotter jusqu’au rayon des produits capillaires. Après tout, elle allait simplement prendre un flacon de gel puis aller à la caisse. Ces courses avaient déjà sérieusement dérapé. Elle était venue ici acheter du papier toilette et du charbon de bois pour le barbecue, et son chariot était déjà presque plein.
Rite Aid ne distribuait pas la marque de la publicité, mais le magasin proposait un éventail impressionnant de gels similaires, et Mary Jo prit le temps d’étudier les différents choix. Il y avait là toute une ligne de produits dans des flacons élégants, couleur lavande, mais le fabricant lui avait donné le nom de « système », pour suggérer que c’était tout ou rien. Elle savait vaguement que c’était du bluff. En aucun cas vous n’étiez obligé d’acheter toute la ligne pour profiter des qualités du gel.
Mais elle pensait qu’un achat coûteux pouvait vous transformer. Le produit n’était peut-être pas meilleur, mais si vous décidiez de payer plus, c’était aussi une manière de prouver que vous méritiez de profiter d’un peu de luxe dans ce bas monde, et que vous aviez ce qu’il faut pour changer les choses. Ne méritait-elle pas ce qu’il y avait de mieux, ou au moins ne méritait-elle pas mieux ? C’est ce que tout le monde disait : « Tu mérites mieux. » Bien sûr, ses amies et sa famille faisaient allusion à Bobby et à ses conditions d’existence, mais il n’existait aucun produit sur terre pour corriger les défauts de Bobby. Elle prit un flacon lavande et retourna au trot dans l’allée 11.
Elle était déserte. Pas de Jordan, pas de chariot, pas de grosse femme examinant les produits du Dr Scholl. Mary Jo avait dû se tromper de sens et tourner à droite au lieu d’aller à gauche. Aucun problème. Elle rebroussa chemin et se rendit au bout de l’allée 9.
Personne, là non plus.
La première allée vide l’avait rendue nerveuse, mais d’une nervosité contenue, sans débordement, car elle s’était aussitôt persuadée qu’elle avait tourné dans la mauvaise direction, et que Jordan l’attendrait après le coin suivant. Mary Jo s’était sentie comme ce jour où les wagonnets des montagnes russes avaient entamé la longue ascension, au Monde de l’Aventure, effrayée pour le plaisir de se faire peur, mais en sécurité, parce qu’elle savait que cette lente progression faisait partie du suspense, et que le dessin imprimé sur le ticket n’était que virtuel.
Quand elle atteignit l’extrémité de la seconde allée, elle ne savait plus ce qui se passait ou comment cela se terminerait, et soudain tous les paris étaient négatifs, toutes les promesses annulées. Elle se mit à parcourir au trot la longue allée qui coupait toutes les autres au centre du magasin, en criant le prénom de Jordan et en essayant d’imaginer le pire. Parce que si elle parvenait à imaginer quelque chose, cette chose ne pourrait pas arriver.
Un cri d’enfant s’éleva, aigu et plein de peur, et elle se précipita vers la source du son avec gratitude et soulagement. Mais le gamin qu’elle découvrit dans l’allée 3 était un garçon, le visage rougi là où la main venait de le gifler, et sa mère la fusilla du regard, prête à se défendre. Mary Jo les laissa là, en pensant : Vous avez tellement de chance d’avoir un enfant à gifler. Non, ce n’était pas bien. Elle promit à Dieu qu’elle ne giflerait plus jamais Jordan, qu’elle ne lèverait plus jamais la main sur elle s’Il acceptait seulement de la lui rendre. Cela lui arrivait rarement, et elle était consciente de mal faire. Plus jamais, promit-elle. Plus jamais. Vous m’entendez, Seigneur ?
D’autres promesses lui vinrent alors qu’elle suivait en courant un chemin erratique dans tout le magasin, parcourant les allées d’un bout à l’autre en criant le nom de sa fille ici et là. Elle se montrerait meilleure mère en tout, patiente et attentionnée, sans jamais élever la voix. Elle serait plus aimable avec sa sœur, quand bien même Mimi conserverait cette mauvaise habitude de la traiter de haut, la faisant se sentir malheureuse parce que Bobby s’était révélé si peu fiable. Quoi d’autre ? Oh, Seigneur, elle serait tellement parfaite dans tous les domaines, si seulement Jordan réapparaissait…
— Madame, madame.
La voix du pharmacien était insistante, proche de la réprimande, c’était la voix de l’autorité. Il allait lui demander de cesser ces cris et cette course sans but. Qui était-il pour lui interdire de crier alors que son bébé avait disparu ?
— Madame. S’il vous plaît, madame…
— Je cherche ma petite fille, ma Jordan. Elle a trois ans ? De longs cheveux bouclés comme les miens, juste un peu plus sombres ?
Elle ne comprenait pas pourquoi tout ce qu’elle disait prenait la forme d’interrogations. Avait-elle besoin que cet inconnu lui confirme la véracité de ses propos ?
— Elle porte… Elle porte…
Oh, Seigneur, comment est-elle vêtue ? Une robe. Jordan traversait une phase d’entêtement où elle insistait pour porter une robe différente chaque jour. Verte ? Bleue ? Un vêtement de seconde main ayant appartenu à une des trois filles de Mimi, avec un col orné de dentelle, ou de broderie. Dans la voiture, Jordan avait retiré le couvercle de sa Sippee Cup, laissant une tache rouge sur le devant de la robe. Mary Jo l’avait grondée parce que Jordan savait très bien ce qu’elle faisait, qu’elle avait ouvert sa boisson uniquement pour irriter sa mère. Mais Mary Jo ne réagirait plus ainsi, plus jamais. Les taches partaient si on les nettoyait avec le produit adéquat. Les taches n’avaient aucune importance.
— Madame.
Le pharmacien saisit le bras de Mary Jo et l’entraîna dans un couloir qui menait aux toilettes du magasin. Son chariot était là, avec tous ses achats, le dentifrice et le papier toilette, les paquets de chips, le sac de charbon de bois et les deux chaises de jardin en plastique, au cas où ils feraient des grillades dehors ce soir, si Bobby passait pour dîner. Et Jordan était assise dans le siège rehausseur. Sa robe était bleue. Mary Jo avait vu juste. La robe de sa fille était bleue.
Jordan semblait effrayée et sa mère, qui ne pouvait voir son propre visage, ne se rendit pas compte que son expression était très semblable à celle qu’elle avait eue lorsque le couvercle de la Sippee Cup était tombé dans la voiture. Elle arracha l’enfant du chariot et la couvrit de baisers en lui demandant ce qui s’était passé, mais sans lui laisser une chance de répondre. Elle s’était mise à sangloter à l’idée que tout aurait pu se terminer beaucoup plus mal. C’est seulement alors que Jordan commença à pleurer et babiller. Mais le vocabulaire d’une enfant de trois ans n’était pas suffisant pour raconter son histoire.
— Vous avez vu quelqu’un ? demanda Mary Jo au pharmacien. Qui a bien pu pousser mon chariot jusqu’ici ? Est-ce qu’il gênait ? Qui pourrait faire une chose pareille ? Quel genre de magasin est-ce là ?
En esprit, elle voyait un employé poussant le chariot de côté parce qu’il bloquait le passage. Elle les poursuivrait en justice, elle ferait un scandale. Qui pouvait bien pousser un chariot avec un bébé dedans jusqu’à ce couloir près des toilettes ?
Le pharmacien conserva un calme frisant l’indifférence. Le soir, au dîner, il rapporterait l’incident à sa femme, en accusant Mary Jo de tout. Ses propres enfants étaient grands, à présent. Il pouvait se permettre des jugements définitifs dans ce genre de situation, toutes les erreurs commises au sein de sa petite famille étant oubliées depuis longtemps.
Quant à Mary Jo, elle n’en parla jamais à personne – ni à Mimi, pour qui l’occasion aurait été trop belle de rabaisser sa sœur, ni à Bobby, de méchante humeur quand il finit par arriver, bien après le coucher de Jordan. Il apportait quelques dollars, mais lorsque Mary Jo lui demanda quand elle aurait un chèque de paie en bonne et due forme et à date fixe, puisqu’il avait trouvé du travail, il déclara qu’il la quitterait si elle tentait d’accaparer son salaire, et qu’un homme ne pouvait progresser dans ce monde si les femmes étaient toujours après lui. Elle répliqua qu’il n’avait pas grand-chose d’un bon père s’il n’était pas capable d’assurer le bien-être de sa fille.
C’était une dispute bien rodée, du premier au dernier mot. Bobby sortit en claquant la porte, lui laissant le soin de tout ranger après leur barbecue. Il n’acceptait jamais une dispute avant d’avoir mangé. Mary Jo alla se coucher seule. Il n’avait même pas remarqué ses cheveux, qu’elle avait lavés et coiffés avec le nouveau gel. S’il avait émis le moindre commentaire à ce sujet, elle lui aurait peut-être parlé de ce qui s’était passé à Rite Aid. Ou peut-être pas. Bobby aurait pu s’en servir contre elle, et Mimi, elle-même, aurait trouvé un moyen de critiquer Mary Jo.
Deux mois allaient s’écouler avant que l’enfant suivant ne disparaisse.
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