Mauvaise compagnie
Chapitre 25
25
— Tu devrais aller la voir.
— Quoi ?
Cynthia Barnes détourna vivement la tête du téléviseur de la cuisine et chercha sans succès à l’éteindre avec la télécommande, avec la précipitation de quelqu’un qu’on vient de surprendre dans une activité honteuse.
— Tu devrais aller la voir, répéta Warren.
Il se tenait là, pieds nus, ses chaussures de golf à la main pour ne pas abîmer le dallage. Elle se souvenait encore de leur consternation quand l’entrepreneur avait expliqué, après la pose, que la pierre pouvait être endommagée.
— Je n’ai rien à lui dire.
Mais Maveen Little avait enfin disparu de l’écran, pour être remplacée par le visage d’une petite fille rayonnant devant un hot-dog.
— Vous avez quelque chose à partager. Vous avez quelque chose en commun.
Elle faillit lui répliquer : Je n’aurai jamais rien en commun avec Maveen Little.
— Je crains qu’elle n’engendre pas beaucoup de sympathie, fut tout ce qu’elle dit, après avoir choisi soigneusement ses mots.
— Parce qu’elle manque de charme, et qu’elle s’exprime avec difficulté ?
Warren se montrait inhabituellement généreux. Maveen Little était laide, pâle et trop grosse, avec une peau abîmée et une permanente maison.
— Allons, chérie, les gens ne sont pas aussi moches que ça.
— Ils sont pires, et tu le sais.
Warren n’avait pas de réponse à cela, aussi se contenta-t-il de déposer un baiser sur la tempe de sa femme, plus le baiser d’un père que celui d’un mari, avant de s’éclipser, non sans un dernier regard à la télévision qu’il avait visiblement envie de pulvériser. Quand leurs baisers avaient-ils émigré de la bouche à la tempe ? Avant la naissance de Rosalind, ou après ? Cynthia ne s’en souvenait plus. Un jour sans doute, Warren l’embrasserait sur le sommet du crâne, ou se restreindrait à une caresse affectueuse à l’épaule, et elle n’en prendrait pas plus ombrage. Elle l’aimait, probablement plus qu’elle ne l’avait jamais aimé, mais elle ne pouvait tout simplement rien contre l’abandon de l’amour entre un homme et une femme, pas alors qu’elle s’efforçait de maintenir la vigilance requise par l’amour entre une mère et sa fille.
Ce chagrin de mère était sincère, au moins, de ces chagrins qui crispent le visage et altèrent la voix. Non que quiconque ait pu le remarquer. Les gens aimaient à dire, après les faits, qu’ils avaient soupçonné la femme de Caroline du Sud d’avoir menti, qu’ils n’avaient pas été surpris quand ses petits garçons avaient été découverts au fond d’un lac. Mais Cynthia savait que les pouvoirs d’observation des gens étaient tout sauf justes.
« Chère salope de négresse », lui avait écrit un citoyen concerné sept ans plus tôt, après avoir deviné son adresse grâce au numéro de la maison, visible sur certains reportages télévisés, et grâce aux articles dans la presse qui avaient identifié la rue. « Qui crois-tu tromper ? Tout le monde sait que tu as tué ton bébé et que tu voudrais une nouvelle émeute de Noirs en accusant des enfants blancs. Je serai sur mon toit avec mon fusil. Comme en 1968. Vous avez déjà détruit cette ville une fois, et maintenant tout le comté aussi est plein de Négros. Quand serez-vous satisfaits ? »
La partie détachée de son esprit, celle qui s’était séparée du reste juste après l’enlèvement d’Olivia, s’était émerveillée de la ponctuation et de l’usage des majuscules dans cette lettre. Comme en 1968. On avait l’impression que pour l’auteur de cette phrase elle constituait une sentence, ou au moins une pensée achevée. C’était peut-être le cas. « Comme en 1968 » faisait référence aux émeutes qui avaient suivi l’assassinat de Martin Luther King, quand nombre de Blancs étaient partis aux limites de la ville, et quand les vieillards de Little Italy s’étaient effectivement postés sur le toit de leurs maisons avec une arme, prêts à tirer sur tout Noir traversant Pratt Street.
Maveen Little avait sans doute reçu des lettres, elle aussi. La cruauté des messages serait différente, orientée plus par l’ignorance que par le racisme, même si son penchant évident pour les hommes de couleur, dont témoignait le teint café au lait de sa petite fille et la peau sombre de son petit ami, lui vaudraient quelques commentaires choisis. Non, il ne manquerait pas de gens pour dire à Maveen Little qu’elle était une mère indigne, qui avait bien cherché ce qui lui arrivait. Si le crime se révélait lié à la mort d’Olivia, Cynthia redeviendrait l’objet de l’attention publique, on la replongerait dans le cercle vicieux des accusations, pour le seul péché de continuer à exister. Et en fin de compte, aucune personne épargnée par le destin ne pouvait se permettre de croire qu’il frappait au hasard.
La disparition de Brittany Little avait-elle un lien avec la mort d’Olivia ? Pour la première fois depuis des années, Cynthia Barnes avait lu le journal du dimanche de la première à la dernière page, mais elle ne s’attendait pas à y trouver quelque chose qu’elle aurait ignoré vingt-quatre heures plus tôt. Bien que n’étant plus en fonction depuis maintenant presque sept ans, elle n’avait pas oublié le rythme sur lequel se déroulait une enquête journalistique locale, et les à-coups qui faisaient progresser une histoire pendant le week-end. Seul un officiel de haut rang – le divisionnaire en personne – aurait pu confirmer un lien entre cette nouvelle affaire d’enlèvement et l’ancienne, et il ne le ferait pas tant que personne n’en saurait assez pour lui poser la question. Même dans ce cas, il ne serait peut-être pas habilité à parler, parce que les deux condamnées étaient mineures à l’époque des faits. Elle avait une expérience suffisante de la loi pour savoir qu’un jury n’accepterait jamais de revenir sur le premier meurtre, pas tant que les filles elles-mêmes ne prenaient pas position dans ce sens.
Mais quelqu’un finirait bien par additionner deux et deux, et alors les appels commenceraient. Des reporters retrouveraient Cynthia, et cette fois elle serait très heureuse de leur dire exactement comment elle se sentait. Furieuse, trahie, affligée. Elle jouerait la tristesse, alors que c’était le moindre de ses sentiments. Elle trouverait un biais subtil pour rappeler aux lecteurs des journaux et aux téléspectateurs que c’était elle qui avait voulu qu’on enferme ces filles à vie, et pas seulement sept ans. Le défenseur public, le juge pour enfants, les parents des deux filles – tous s’étaient comportés comme s’ils faisaient une faveur à Cynthia en sanctionnant de sept ans d’emprisonnement trois chefs d’inculpation. Au lieu de quoi ils avaient laissé la ville entière en situation de vulnérabilité.
Admettons que les deux affaires soient liées… Elle essaya de garder l’esprit ouvert, d’envisager qu’elle se trompe, mais Cynthia ne pouvait pas voir comment la ressemblance entre sa fille et celle qui avait disparu pouvait relever de la simple coïncidence. Les cheveux, le teint de la peau, l’âge, non, décidément elle y voyait trop de similitudes troublantes. Elle n’aurait pas confondu Brittany Little avec sa Rosalind, mais une femme qui n’était pas mère, quelqu’un qui avait aperçu sa fille de loin, pouvait commettre ce genre d’erreur. Une personne qui l’avait épiée, disons, depuis l’autre côté de la rue, ou dans le Giant sur Edmondson Avenue. Non, il ne pouvait pas s’agir d’une coïncidence.
Mais en ce cas Cynthia ne pouvait accepter l’idée que la mort d’Olivia ait été due à un concours de circonstances, comme tout le monde, Warren y compris, avait été si prompt à le croire. Elle avait senti une vengeance, une conspiration. « Pourquoi nous haïssent-ils tant ? » avait-elle demandé à son père assis alors qu’elle était effondrée à ses pieds, tête sur ses genoux, comme si elle était redevenue enfant.
Le juge lui avait caressé la tête d’une main malhabile, parce qu’il était aussi désemparé que tous les autres. Elle ne l’avait jamais vu sans une réponse ferme et rassurante, pas avant cet instant. Mais il était atterré, incapable d’expliquer comment deux fillettes apparemment normales avaient pu commettre un tel acte. Rien dans toute sa carrière de juge ne pouvait préparer un homme à cela. Quiconque avait passé quelque temps dans le palais de justice Clarence Mitchell savait que les criminels sévissant dans cette ville étaient en fin de compte extrêmement faciles à cerner. Tout d’abord, ils avaient l’apparence de ce qu’ils étaient : durs, sans cœur, morts à l’intérieur. Et ils en étaient arrivés là en suivant un chemin logique, par une enfance tellement destructrice qu’on se posait plus de questions sur ceux qui ne tuaient pas que sur les assassins. Ils avaient même des mobiles, aussi tordus soient-ils. Le juge Poole disait souvent que les actes des dealers de Baltimore n’étaient pas fondamentalement différents des méfaits des grandes entreprises dans le Delaware, où les cours fédérales traitaient de scandales de rachats frauduleux et de ventes de médicaments empoisonnés. « C’est simplement un peu plus direct », disait-il à propos des transactions mortelles à Baltimore. « Un peu plus définitif. Mais c’est toujours une question de business. »
Le juge Poole lui-même ne pouvait pourtant voir la mort d’Olivia autrement que sous l’aspect d’un abominable coup du sort. Cynthia se demandait si une de ses amies bien intentionnées tenait la main de Maveen Little et s’efforçait de la réconforter de cette façon inepte qu’elle ne pouvait pas plus oublier que pardonner. Tu n’aurais rien pu faire… Tu n’as rien à te reprocher… Tu ne dois pas t’accuser. Dans les jours suivant la découverte du corps d’Olivia, rien n’avait autant atteint Cynthia que ces gens qui avaient tenté de lui remonter le moral.
Devrait-elle aller voir la mère de la petite fille disparue ? Elle aurait voulu éprouver quelque chose pour cette femme, mais elle ne ressentait rien, et elle n’était pas du tout certaine de parvenir à simuler de manière convaincante. Maveen Little rendait Cynthia honteuse, comme s’il existait un protocole non écrit pour les mères aliénées par la douleur. Cette femme était tellement, comment dire, dégoulinante de sensiblerie dans ses appels aux fantômes qui détenaient son enfant. Cynthia avait conservé une dignité de façade que certains avaient pris pour de la froideur – les lettres la traitant de « chère salope » le sous-entendaient – mais elle avait été élevée ainsi. Ses parents n’auraient pas aimé la voir sangloter et se contorsionner comme une dévote ignorante à l’église. Une personne dure et cynique, quelqu’un ressemblant à la sœur de Cynthia, Sylvia, ou même à l’ancienne Cynthia, aurait pu penser : J’aurais enlevé Brittany Little moi aussi, pour la sauver de cette mère.
Cynthia ne pourrait plus jamais être d’une telle désinvolture, d’une telle cruauté. Cependant, la tristesse qu’elle éprouvait pour cette femme était au mieux de pure forme, et pour le moins distante. Une partie du problème venait de sa couleur de peau. Maveen Little était blanche. Détail plus troublant encore, elle était pauvre, banalement pauvre. Qu’avaient en commun Cynthia Barnes et cette femme aux cheveux crépus qui faisait ses courses à Value City ?
Eh bien, les hommes noirs, bien sûr ! Mais le fait que Maveen Little était le genre de femme blanche à sortir exclusivement avec des Noirs ne la rendait que plus repoussante pour Cynthia. Son petit ami avait l’air à peu près normal, et le père emprisonné avait visiblement transmis quelques gènes de qualité au bébé. Mais comment l’un ou l’autre, comment surtout un Noir se respectant pouvait-il être fier de se trouver au bras de Maveen Little ? Son nom lui-même puait la misère blanche, sans parler de ce corps boursouflé, ce visage mangé par l’acné, cette coiffure hideuse. Si les Michelle Pfeiffer de ce monde avaient eu envie de fréquenter ses frères noirs, Cynthia aurait presque pu tolérer ce scénario, dans lequel un Noir était tellement irrésistible qu’une femme désirable ne pouvait s’empêcher de l’aimer. Mais quand vous voyiez une de ces grosses filles pâles au rabais avec un homme noir, la seule explication était qu’il recherchait une femme faible, quelqu’un qui jamais ne s’opposerait à lui ou le critiquerait. C’était là que résidait pour elle la véritable insulte aux femmes noires : non pas le statut que conféraient les Blanches, mais le fait que les Noirs n’étaient pas assez forts. Quel genre de couard pouvait désirer s’afficher avec cette femme ?
Et c’était cet aspect de victime avec un V majuscule que Cynthia ne pourrait jamais tolérer. C’était une catégorie pathétique, grouillant de perdants qu’elle ne voulait pas connaître, et encore moins fréquenter. Cynthia ne souhaitait son sort à personne, pas même aux parents des deux enfants qui avaient détruit sa vie. Mais cela ne signifiait pas qu’elle devait étreindre les autres victimes, se lier d’amitié avec elles et prétendre qu’elles avaient quelque chose en commun.
Elle avait pourtant essayé, parce que tout le monde lui avait dit qu’elle devait le faire. Dans les premières années, elle avait tenté de se joindre à deux sortes de groupes, l’un pour les victimes de crimes violents et l’autre pour les parents ayant perdu un enfant. Mais le premier était constitué de gens ignorants, sans éducation et dont la stupidité même avait provoqué leur malheur. Et le second groupe, eh bien… le second groupe n’avait pas voulu d’elle. Oh, personne n’avait eu la franchise de le lui dire aussi crûment. La femme tenant le rôle de « facilitateur » – titre fort approprié – s’était montrée très gentille et avait suggéré qu’elle serait plus à sa place dans un autre groupe, parce que la perte d’un enfant à la suite d’une maladie était profondément différente de la perte d’un enfant par un acte de violence.
Tu m’en diras tant, avait pensé Cynthia. Mais elle était trop fière pour se rendre là où elle n’était pas désirée, trop fière aussi pour être vue comme la perturbatrice qui désunirait le groupe. Alors elle avait cessé d’assister aux réunions. Elle avait cessé de sortir. Elle avait tout cessé.
Curieusement, la seule personne avec qui elle avait ressenti une réelle empathie était ce guitariste célèbre dont le fils était tombé par la fenêtre. Il avait du succès, pouvait offrir ce qu’il y avait de meilleur à son fils, et pourtant il avait été détruit par quelque chose d’aussi simple qu’une fenêtre ouverte. La rock star était également vulnérable à une certaine critique non formulée, elle le savait. On courait ce risque quand on menait une existence enviée de tous. Les gens adoraient voir comment votre chance avait causé votre chute.
Telle avait été sa grande faute, la raison pour laquelle Dieu l’avait punie. Elle était coupable d’avoir voulu mener une existence enviable. C’était une chose que d’être fière, ou vaniteuse, mais Cynthia avait invité le monde à la regarder, à lui confirmer l’excellente opinion qu’elle avait d’elle-même. À cet effet, elle avait permis au magazine de la municipalité de photographier son intérieur, de les montrer, Warren et elle, posant sur le balcon de façade, dans une image représentant un couple puissant appartenant au nouvel ordre de la ville. « L’irrésistible ascension des Barnes », avait titré la publication. Après tout, il était l’avocat de la défense le plus célèbre de la ville, celui qui changeait le plomb en or, et elle la femme qui contrôlait l’accès au maire, celle qui lui murmurait ses conseils à l’oreille, l’éminence grise.
Elle n’avait pas laissé le magazine prendre des clichés d’Olivia. Il fallait au moins lui reconnaître cela. Elle n’avait pas mis en scène son rôle de mère. Mais elle avait laissé entendre qu’elle était de ces femmes qui jonglent entre vies familiale et professionnelle, précisant qu’après l’accouchement elle n’avait pris que trois mois de congés, et retrouvé sa silhouette d’avant sa grossesse en six mois. Sinon elle n’aurait jamais posé pour cette photographie. À cause des délais de composition du magazine, l’article avait été publié huit semaines plus tard, soit un mois avant l’assassinat d’Olivia. Un de ses correspondants anonymes les plus prévenants lui avait envoyé cette photo avec griffonné en travers de la taille de guêpe de Cynthia : « L’orgueil précède la chute », légende rehaussée par l’ensemble corail cintré qu’elle avait choisi. Grâce à la fréquentation familiale des églises, Cynthia savait que l’inconnu avait mutilé la citation : « L’orgueil précède la destruction. » Un esprit vaniteux menait à la chute.
Elle éteignit le téléviseur et monta à l’étage pour s’habiller. Elle ne savait pas trop ce qu’il convenait de porter pour aller rendre visite à une mère affligée qui niait son propre chagrin, d’ailleurs elle ne se souvenait plus de la mise des gens qui étaient venus la voir à l’époque. Une tenue décontractée, mais pas trop, dans des tons assez vifs. Rien de noir, rien de sombre qui pût faire penser au deuil et aux funérailles. Si Cynthia avait souhaité une chose à Maveen Little, c’eût été qu’elle sorte de son état d’anéantissement. C’était une situation qu’elle seule pouvait comprendre, et que le reste du monde interprétait de travers. Aussi horrible que fût cette incertitude, l’évidence qui suivrait serait plus horrible encore.
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