Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 8 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 6

6

 

 

Samedi 11 avril

 

Le matin, quand elle ouvrait les yeux, Ronnie Fuller était souvent la proie d’envies singulières. Elle oubliait trop facilement qu’elle était maintenant en position de faire quelque chose pour les combler. Certaines, au moins.

Elle était de retour à la maison depuis un mois car son anniversaire tombait en mars, quelques semaines avant celui d’Alice, un détail dont presque personne ne se souvenait : Ronnie elle aussi avait un anniversaire, et celui-ci arrivait le premier. Même de retour depuis un mois, il lui fallut un temps de réflexion pour se situer quand elle s’éveilla. Sa nouvelle chambre, coincée entre deux autres pièces et sans fenêtre, était aussi ténébreuse que l’intérieur d’un sous-marin, et très spartiate. Sa mère lui avait dit qu’elle pouvait en faire ce qu’elle voulait, mais Ronnie n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait en faire.

Ce samedi matin, elle s’éveilla avec une envie de chèvrefeuille. Mais il faudrait attendre encore deux mois avant que les premières fleurs ne s’épanouissent, et plus longtemps encore avant qu’on puisse les sucer. Elle décida d’aller chercher un substitut au commerce du coin situé en bas de la colline où habitaient maintenant ses parents, tout au bout de la rue zigzagante. Elle avait toute la journée de libre, aussi se rendit-elle immédiatement là-bas dès qu’elle se fut habillée. Après avoir examiné les différents choix à travers la vitrine embuée, elle opta pour un Mountain Dew. Ça n’avait pas le goût du chèvrefeuille, elle le savait, mais la couleur s’en rapprochait.

À la caisse, l’homme à la peau sombre coiffé d’un grand turban prit son argent sans rien dire.

— Terroriste, lâcha-t-elle alors qu’elle aurait voulu simplement le penser.

Cela lui arrivait très souvent. Elle s’efforçait de garder ses pensées pour elle, et curieusement elles se faisaient connaître, ce qui en général lui causait des ennuis. Tout ça ne lui semblait pas juste.

— Sikh, fit l’homme d’un ton irrité en montrant son front. Sikh.

Sic ? se dit Ronnie sans comprendre. Quelle était la signification de ce mot ? La question l’accaparait tant qu’en sortant du magasin, elle bifurqua dans la mauvaise direction, celle de leur ancienne maison. L’habitude. C’est du moins ce qu’elle se dit.

 

Ronnie était arrivée à la porte du nouveau domicile de ses parents par un jour de mars qui avait battu tous les records de chaleur, avec un sac de voyage en nylon noir pendu à son épaule droite. La maison était déserte, car son père comme sa mère étaient encore au travail, et son dernier frère avait déménagé quelques mois plus tôt. Comme indiqué, elle trouva la clef sous une pierre plate dans le parterre de fleurs devant la façade, et elle entra.

Le mobilier familier désignait clairement cette maison comme le nouveau foyer. Et cet endroit était manifestement plus agréable que l’ancien. Son père disait que leur maison mitoyenne sur Nottingham était construite avec des emballages de céréales. Elle était humide et fragile, et les murs cédaient facilement si quelqu’un se cognait dedans ou décochait un coup de poing. Et avec trois garçons, ce genre de choses arrivait. Ça cognait, ça donnait des coups de poing.

Par ce jour de mars exceptionnellement chaud, Ronnie n’avait éprouvé aucune déception en constatant que personne n’était là pour l’accueillir. Ses parents travaillaient, c’était un fait pur et simple de l’existence, la réponse négative acceptable à toutes sortes de requêtes – les cours du soir à l’école, les petits gâteaux pour la fête de fin d’année, les sorties éducatives. Et puis, d’un autre côté, Ronnie avait profité d’un départ très sympathique. Il n’y avait pas eu de cérémonie, ce qui aurait été bizarre, mais une poignée de main de la part du médecin, et les membres du personnel l’avaient serrée dans leurs bras. Un des conseillers lui avait offert une boîte enveloppée dans du papier cadeau, que Ronnie avait aussitôt rangée dans son sac pour l’ouvrir plus tard. Elle n’avait pas été en mesure de donner beaucoup de cadeaux durant ces dernières années, de sorte qu’elle ne se rendait pas compte que les gens aimaient vous voir ouvrir ceux qu’ils vous faisaient. Et si quelqu’un avait tenté de le lui expliquer, la révélation l’aurait déconcertée. Il valait mieux donner que recevoir, non ? Et donner devait suffire.

— Essaie de ne pas trop le secouer, avait dit le conseiller.

— C’est fragile ?

— Pas exactement. Mais… tu verras. Quand tu seras chez toi.

Le conseiller aimait bien Ronnie. Tout le personnel l’appréciait, car c’était une des enfants qui se tenaient le mieux dans son unité. La plupart des délinquants juvéniles affectés à Shechter étaient des adolescents maussades dont les délits, du cambriolage au vol de voiture, avaient été motivés par des problèmes de drogue. Mais Ronnie avait quasiment dû passer une audition avant d’être admise dans cet établissement, et elle avait fait le nécessaire pour convaincre les personnes concernées qu’elle était juste assez déséquilibrée, ni plus, ni moins.

Elle avait entamé le processus un peu par hasard, à l’approche de son quatorzième anniversaire. Elle s’était mise à se piquer la peau avec la pointe d’un stylo-bille, la perçant partout où elle était plus fragile – au creux des coudes, à l’intérieur des cuisses, derrière les genoux. Les piqûres n’avaient pas tardé à la démanger, et elle s’était grattée. L’infection avait pris de telles proportions qu’elle avait souffert d’une violente poussée de fièvre qui avait débouché sur un passage aux urgences d’un hôpital. Le médecin de service l’avait envoyée en observation à Shechter. Quand elle était revenue à Poolesville peu après, Ronnie avait elle aussi fait ses propres observations. C’est à Shechter qu’il fallait être.

Elle n’aurait pu dire pourquoi cet établissement lui plaisait. Après tout, on y suivait un programme pour les enfants mentalement instables, et sa famille avait bataillé contre l’idée qu’elle soit étiquetée déséquilibrée, ou incapable de discerner le bien du mal, ou même retardée, qui sait. Les bâtiments de Poolesville étaient neufs et propres, et en règle générale Ronnie préférait le neuf à l’ancien. Mais l’ancienne école transformée en centre fermé pour délinquants juvéniles était l’endroit où elle voulait séjourner. Peut-être à cause de l’absence de barrières, ou des champs qui entouraient l’établissement, ou des dortoirs du lycée voisin, qui pour Ronnie offraient une vision de l’existence aussi spectaculaire que n’importe quel show télévisé. Depuis la pelouse s’étendant devant la façade du centre, elle pouvait apercevoir les lycéennes, ce qu’elles portaient, quelles étaient leurs manières.

Mais elle avait compris qu’elle ne pouvait pas exprimer son désir d’être envoyée à Shechter, au contraire. Elle devait feindre de suivre de son mieux le règlement de Poolesville, et nier les fausses preuves de dérangement mental qu’elle donnerait.

Patiemment, elle entreprit de se couper avec tous les moyens qu’elle pouvait trouver, s’entaillant avec la mine acérée d’un crayon ou une capsule de bouteille de soda, se mordant jusqu’au sang et, quand tout le reste eut échoué, se grattant jusqu’à se brûler la peau, de sorte que ses chevilles étaient striées de longues marques rouges. Que pouvaient-ils faire ? Ils lui taillaient les ongles à ras, mais ceux-ci repoussaient. Ils pouvaient les recouvrir de pansements adhésifs et lui entraver les poignets pour la nuit, mais à moins de se décider à lui arracher les ongles et les dents, ils étaient dans l’incapacité de la désarmer.

— Tu es plus maligne que Yossarian, lui déclara son médecin quand Ronnie obtint enfin une place permanente à Shechter.

— Qui ça ?

— Dans le livre Catch 22, « Je ne suis pas le bombardier », tu connais ?

— Non.

— C’est sans importance, lui affirma-t-il.

Elle aimait bien ce docteur, pour autant qu’elle pouvait apprécier une personne chargée de lui dire quoi faire, quelqu’un qui décidait quand elle avait raison et quand elle avait tort. Il paraissait être de son côté. Mais elle ne pouvait trop s’ouvrir à lui, car il risquait aussi de se retourner contre elle. Ronnie avait cru que les enfants étaient obligés de mentir parce qu’ils vivaient selon les règles des autres. Elle avait pensé qu’en grandissant elle n’aurait plus à mentir autant, mais jusqu’ici elle n’avait rien constaté de ce genre. Oui, Shechter avait été un endroit très agréable. Mais elle aurait été réellement folle si elle n’avait pas été heureuse d’en sortir.

La maison ? Elle essaya d’accoler ce nom au nouvel endroit le jour où elle le découvrit. Ainsi donc c’était la maison. Elle était disposée selon le plan habituel de ces demeures mitoyennes. Il y avait un lave-vaisselle. Parfait, une corvée de moins pour elle. Et aussi un micro-ondes. Elle imagina son père quand il l’avait rapporté à la maison, et sa mère demandant, partagée entre le plaisir et l’irritation : « De quel camion est-il tombé, celui-là ? » Quand elle était plus jeune, Ronnie ne comprenait pas le sens de cette question, mais à présent elle savait ce que cela voulait dire.

Elle était montée à l’étage en sachant déjà comment les pièces seraient disposées : la chambre des parents donnant sur la façade et bien éclairée, une petite chambre à l’arrière, une autre totalement aveugle entre les deux, et une seule salle de bains.

Sa chambre, celle entre les deux autres, était meublée d’un lit, d’une coiffeuse et d’une petite lampe, rien de plus. Elle tira les deux billets de sa poche arrière et chercha où elle pourrait les cacher. Il n’était pas très facile de dissimuler quelque chose dans une pièce presque vide. Elle sortit de son sac les vêtements et les rangea dans un des tiroirs de la coiffeuse, puis plaça les billets dans les replis d’un T-shirt. Non, sa mère risquait de regarder là. Elle avait un nouveau couvre-lit, blanc avec des petits points. À son départ de la maison, il était décoré des personnages de Scooby-Doo, ce qui aurait été ridicule maintenant, bien sûr, mais Ronnie n’était pas certaine d’aimer celui-là. Elle souleva le coton fin et glissa les coupures, une de dix et une de vingt, entre le matelas et le sommier, aussi loin que son bras pouvait aller.

À l’origine, cet argent était destiné à payer le taxi, et il y avait quarante dollars, deux billets de dix et un de vingt, des coupures usées dont la mollesse était pareille à un reproche muet de ses parents pour lui rappeler que cette somme avait été péniblement rassemblée et non prise avec nonchalance à un distributeur automatique. Dès l’instant où elle avait vu l’argent émerger de l’enveloppe, Ronnie avait su qu’elle trouverait un moyen de l’économiser. Elle prendrait un car pour rentrer à la maison, ou elle ferait du stop, mais elle garderait le plus possible de ces quarante dollars.

Bien entendu les gens du Centre n’auraient jamais permis une telle chose, aussi fit-elle venir un taxi, avant de saluer le personnel d’un grand geste de la main. C’est alors que le conseiller lui donna son paquet cadeau, celui qui était toujours dans son sac. Elle s’était sentie importante, un peu comme ces filles dans les films – peut-être celui où l’héroïne apprend qu’elle est princesse – pendant que la voiture descendait la colline.

Ensuite, dès que le taxi eut quitté l’enceinte du Centre et fut à quelques blocs plus bas dans la rue, elle tapota contre la séparation en plexiglas et demanda au chauffeur de la déposer.

— Quoi ? aboya-t-il.

L’homme était blanc mais parlait très mal et avec un accent étranger, et son corps dégageait une odeur âcre de sueur.

— Vous appeler pour destination Saint Agnès Lane, près Route 40. Pas possible descendre ici.

— Pourquoi donc ?

— Pas légal.

Elle était certaine qu’il mentait, mais elle commit l’erreur d’adopter un ton plaintif.

— Mais vous devez me laisser descendre si je vous le demande, non ?

— Non. Trop dangereux. Je prendre amende si je laisser vous ici.

— Alors déposez-moi dans le parking de ce 7-Eleven.

— Non. Vous appeler pour longue course. Vous avoir longue course, ou vous payer.

À sa manière de modifier ses explications elle devinait qu’il inventait ses prétextes au fur et à mesure. Ce n’était qu’un menteur, un tricheur. Ronnie n’avait jamais été très douée pour argumenter avec quelqu’un, mais les menteurs étaient les pires.

— S’il vous plaît, arrêtez-vous.

— Vous payer. Obligatoire.

— Arrêtez-vous.

Avec un soupir tellement sonore qu’on aurait cru un cri à peine étouffé, il s’exécuta. Le compteur indiquait $ 3,50. Ronnie lui tendit une coupure de dix et attendit la monnaie. Il empocha le billet.

— Vous n’avez pas droit de garder dix dollars pour une course qui vaut trois dollars et demi.

— Un dollar plus pour appel, lâcha-t-il en pointant l’index sur la lumière rouge sur la boîte du compteur.

— Ça ne fait quand même que quatre dollars et demi.

Il la dévalisait. Parce que c’était une fille, parce qu’elle était jeune. Il fut un temps où de telles situations la mettaient hors d’elle, et elle était alors possédée d’une rage concentrée digne d’un pitbull. Mais à présent elle était censée s’efforcer de trouver des solutions amiables. Malheureusement les leçons du Centre avaient posé comme principe la présence d’une personne gentille et neutre qui pouvait toujours intervenir, un médecin ou un professeur, un ami adulte ou un parent. Prends des intonations joyeuses, Ronnie. La colère est toujours mauvaise conseillère.

Ici, dans le parking du 7-Eleven, il n’y avait personne pour arranger les choses entre Ronnie et le chauffeur de taxi.

— Je venu pour grosse course, pas petite. Et vous devoir pourboire.

Elle sortit du véhicule. Elle était effrayée de ses propres émotions, et de la situation dans laquelle elle se retrouvait. À présent, elle ne disposait plus que de trente dollars, et ils ne suffiraient peut-être pas pour prendre un autre taxi jusqu’à la maison. Elle pouvait opter pour le car, mais il y en aurait au moins deux, et personne ne lui ferait la monnaie à moins qu’elle achète quelque chose, ce qui impliquait la perte d’un ou deux dollars de plus. Consciente du regard que le chauffeur braquait sur elle, Ronnie entra dans le magasin tête haute, comme si elle avait toujours eu l’intention de s’y rendre. Puis elle alla se cacher au rayon des chips jusqu’à ce qu’elle soit sûre du départ du taxi.

De retour dans la rue, elle se rendit compte que la seule solution était de faire du stop. Elle ne s’y était encore jamais risquée, mais ses frères aînés avaient souvent pratiqué ce moyen de locomotion. Et il y avait eu cette fille à Shechter, Victoria, qui se vantait de faire du stop tout le temps.

— Et je n’ai jamais rien eu à faire, en plus, disait-elle.

— Mais comment tu te débrouilles pour qu’ils ne t’embêtent pas, enfin, tu me comprends ?

— Il faut choisir avec qui tu veux bien monter.

Victoria aimait que Ronnie vienne lui demander conseil. Personne ne savait exactement les motifs de la présence de Ronnie, mais les rumeurs sur son compte allaient bon train, parce qu’elle n’était pas inscrite aux réunions des Alcooliques Anonymes ni à celles de l’association d’aide aux toxicomanes. Ce qui, à Shechter, signifiait généralement que vous étiez vraiment dingue, du genre qui fait peur. Certains affirmaient avec aplomb que Ronnie avait massacré toute sa famille, en dépit des visites régulières de sa mère. D’autres disaient qu’elle avait participé à un meurtre gratuit, que son petit ami l’avait poussée à assassiner quelqu’un, par simple jeu.

Ronnie aimait assez l’idée qu’on lui attribue un petit ami. Elle ressentait également une fierté étrange, teintée d’amertume, du fait que personne n’avait jamais deviné la véritable raison de sa détention au Centre. Tout habitant de Baltimore présent en ville cet été-là se souvenait de l’histoire du bébé disparu qu’on avait ensuite retrouvé mort, et de la mention récurrente de deux fillettes âgées de onze ans, deux fillettes âgées de onze ans, vous pouvez imaginer ça, vous, ce bébé a été tué par deux fillettes de onze ans. À présent, elle et ces événements étaient déconnectés. Victoria n’avait pas la moindre idée de qui elle était ni de ce qu’elle avait fait.

Ronnie insista, pour une fois sans crainte de montrer son ignorance.

— Choisir comment ?

— Il faut choisir les types à cravate.

— Les types à cravate ?

— Ouais, et des voitures lourdingues et confortables comme celle de ton père.

Le père de Ronnie conduisait un camion de livraison Coca-Cola, et la voiture familiale était une vieille AMC Hornet – du moins, c’était ce modèle quand Ronnie était partie. Mais elle saisissait ce que Victoria voulait dire.

— Il faut un homme d’affaires, dans le genre. Un type qui va flipper si tu te mets à crier ou que tu le menaces d’aller parler à la police. Un jeune, je veux dire un garçon un peu plus âgé que toi seulement, il n’a pas peur des problèmes, alors tu n’as pas de… C’est comment, déjà, le mot ?

— Quel mot ?

— Ce mot pour dire que tu contrôles quelqu’un d’autre ?

Ronnie haussa les épaules. Elle n’avait aucune idée de ce que Victoria racontait.

— N’importe. Ne monte jamais dans la voiture d’un type qui a moins de trente ans. Ah, et ne lève pas le pouce.

— Mais je croyais que c’était la façon de faire du stop ?

— Ce n’est pas grâce à ton pouce que les types s’arrêteront, rétorqua Victoria. Tourne le dos à la circulation, et marche comme si tu sais où tu vas. Mais il faut onduler.

Elle lui fit une démonstration. Victoria était une fille très solidement bâtie qui portait des jeans moulants. Ses fesses ondulèrent effectivement un peu quand elle marcha, mais c’était assez laid et donnait l’impression que son postérieur regrettait d’être aussi serré dans ce pantalon.

Dans la rue, Ronnie tourna le dos à la circulation, selon les conseils de Victoria, et se mit à marcher d’un pas décidé. Elle n’essaya même pas d’onduler. Un terrain de golf s’étendait sur sa droite, et un nombre impressionnant d’hommes y jouaient, alors qu’on était en semaine. Étaient-ils riches, où s’étaient-ils fait porter pâles à leur travail ? Son père avait souvent manqué des journées de travail, mais il affirmait que se prétendre malade vous portait la poisse. Selon lui, le truc était de trouver une excuse invérifiable et qui ne mettait personne en cause. Il ne lui avait jamais donné d’exemple.

Elle arrivait à l’extrémité du terrain de golf quand elle eut sa première offre. Le garçon était plutôt mignon, et il conduisait une de ces voitures qui ressemblent un peu à une Jeep, un modèle que Ronnie aurait aimé avoir si elle avait passé son permis. Mais quelque chose lui déplut dans ses traits, et plus elle le dévisageait plus le conseil de Victoria s’imposait à elle. Non, merci, non, vraiment, je n’ai besoin de rien, merci.

Le suivant était plus âgé et conduisait une fourgonnette au flanc marqué du nom d’une entreprise de peinture. Il avait d’ailleurs le visage constellé de minuscules taches de peinture. Pas de fourgonnette, Ronnie le savait, quand bien même Victoria avait omis de le lui préciser. Jamais une fourgonnette. Elle avait l’impression de longer le bord d’un jeu de société géant comme ceux auxquels elle avait joué quand elle était petite, Candy Land, ou celui avec les échelles. Il fallait qu’elle choisisse avec soin si elle voulait arriver à la maison avec ses trente dollars.

Le troisième était parfait, avec toutes les caractéristiques énumérées par Victoria. Une cravate et une voiture quatre portes, pas le dernier modèle, mais pas trop vieille non plus. Son visage était luisant et rougeaud, quoique l’intérieur de sa voiture exhalât un air agréablement frais quand il baissa la vitre électrique pour parler à Ronnie.

— Je peux te déposer ?

— Eh bien… J’allais à l’arrêt du car.

— Où vas-tu, au juste ?

— Assez loin, avoua Ronnie. Dans Saint Agnès Lane, près de la Route 40.

— De l’autre côté du périphérique ?

— Non, juste avant. Près de…

De quoi était-ce proche ? Ce n’était pas uniquement parce que ses parents avaient déménagé, mais aussi parce que Ronnie n’était pas sûre que les repères de son enfance aient survécu. Arby’s ? La boutique High’s Dairy ? Le Crab King ?

— Vous connaissez ce grand panneau, celui qui indique que vous franchissez les limites de la ville de Baltimore ?

— Alors c’est à la limite entre la ville et le comté ?

— Juste à côté, dans le comté.

Sa mère avait été très fière de franchir cette ligne.

— Ce n’est pas si loin, quand on connaît les bons raccourcis. Grimpe.

Elle obéit et disposa son sac de sorte qu’il recouvre ses cuisses jusqu’à ses genoux.

— Tu peux mettre ça à l’arrière.

— Non, c’est bon.

— Ou dans le coffre.

— C’est très bien comme ça, merci.

— Tu es sûre ?

— Oui.

C’est seulement quand ils eurent redémarré que Ronnie vit le problème qui lui avait échappé jusqu’alors : elle ignorait comment répondre aux questions de l’homme, aussi anodines soient-elles. L’école ? En réalité elle avait terminé en janvier, à cause des U.V. engrangées pendant l’université d’été, mais où avait-elle décroché son diplôme ? Elle ne pouvait pas dire que c’était au Centre Shechter. De plus, si elle avait fini ses études, elle ne pouvait prétendre plus tard avoir quatorze ans, ce qui d’après Victoria était un argument massue, le fait de n’avoir que quatorze ans.

— Je vais à… Towson, dit-elle, en espérant que c’était bien le nom d’un collège existant.

— Ah oui ? Mon cousin y va aussi.

Il lui donna un nom, que bien sûr elle ne connaissait pas. Il en donna d’autres. Elle continua de secouer la tête. Peut-être valait-il mieux qu’il la croie stupide et isolée au collège.

— Comment se fait-il que tu ailles à Towson alors que tes parents vivent au sud-ouest de Baltimore ?

Elle se remémora la réponse que le médecin lui avait recommandée quand on l’interrogerait sur son passé.

— C’est vraiment compliqué.

— Oh, oui, je sais comment ça marche. On se sert d’une adresse bidon pour s’inscrire dans un établissement plus réputé. Moi-même, je suis allé à Calvert Hall.

Il paraissait très satisfait de lui, mais ce nom ne disait absolument rien à Ronnie.

Ils se dirigeaient vers l’ouest – elle le savait à la position du soleil – et le paysage de maisons s’était continuellement modifié, passant de demeures luxueuses à des masures minables. Ils longèrent un hôpital, et le champ de courses. Elle gardait l’œil ouvert parce que, d’après Victoria, vous ne saviez jamais où on allait vous larguer. L’endroit ressemblait maintenant au quartier où elle avait grandi, à ce détail près que tous les gens croisés étaient noirs.

Le conducteur – qui lui avait dit s’appeler Bill – négocia une série de virages et ils se retrouvèrent sur une route étroite longeant une rivière. La voiture ralentit, et Ronnie s’assura qu’elle tenait fermement la poignée de sa portière, mais il n’y avait pas d’accotement et il continuait. Il traversa un coin où toutes les maisons sans exception étaient blanches, et Ronnie le reconnut. Ils étaient tout près de chez elle. Puis les habitations se firent plus rares et ils s’engagèrent dans un tunnel formé par les arbres bordant la route. Les feuillages commençaient à peine à bourgeonner. La rivière coulait maintenant sur leur gauche. Quand l’avaient-ils traversée ? Ronnie n’avait remarqué aucun pont. Et soudain ils furent confrontés à une haute barrière avec une grande pancarte annonçant que la route était close jusqu’à nouvel ordre.

— Ah, mince, dit Bill, j’avais oublié qu’ils l’avaient fermée.

Mais il n’effectua pas de demi-tour. Il gara la voiture et se pencha vers elle pour atteindre la boîte à gants, qu’il ouvrit pour en sortir une fiole contenant un liquide clair. Sans le sac de voyage sur les genoux de Ronnie, le bras du conducteur aurait frôlé les seins de sa passagère. Il dut se contenter d’un bref contact avec le nylon du sac.

— C’est Leakin Park, dit-elle. Ma maison se trouve juste de l’autre côté.

— Exact. Mais il va falloir que nous rebroussions chemin et que nous contournions par Forest Park.

— Pourquoi cette route est-elle fermée ?

Il avait posé une main sur sa propre cuisse, et la pointe de sa langue dépassait entre ses lèvres, mais à part ces détails il restait le même homme à la peau luisante qui l’avait prise à bord, cet homme prénommé Bill qui était allé à Clavert Hall et dont le cousin était allé à Towson.

— Ils construisent une sorte de chemin de randonnée pédestre. Ils appellent ça un Circuit Nature, mais Piste de Jungle serait plus approprié. Ou Safari à Baltimore. On n’est pas sûr de ressortir vivant de Leakin Park quand on le traverse à pied. Ils pourraient tourner une de ces émissions à sensation ici.

— Pourquoi est-ce si dangereux ?

Ronnie avait joué en bordure de Leakin Park quand elle avait environ sept ans, et avec le temps elle s’était aventurée de plus en plus loin à l’intérieur du parc. Cela lui était formellement interdit, bien sûr, mais elle ne s’était jamais sentie effrayée lors de ces petites escapades.

— Parce que le coin est mal famé, sur cette colline.

— Oh. Je croyais que c’était parce que… Eh bien, j’ai appris qu’il s’était passé un truc vraiment moche ici, dans le temps.

— Comme une histoire de fantômes ? Tu veux me raconter une histoire de fantômes, ma petite ? Viens t’asseoir sur mes genoux et raconte-moi ton histoire. Raconte ton histoire à Oncle Bill.

Elle serra un peu plus le sac contre elle.

— Montre-moi tes petits nichons, Alice.

C’était le prénom qu’elle lui avait donné quand il l’avait questionnée sur le collège. Alice Manning. Alice Manning, Alice Manning, Alice Manning. C’était la première fois que Ronnie devait s’inventer une identité, et elle avait automatiquement dit : Alice Manning.

— Montre-moi tes petits nichons, et je te conduirai jusque chez toi. Retire juste ta chemise, pour me montrer ces jolies petites choses. Je ne les toucherai pas. Je promets que je ne les toucherai pas.

— J’ai quatorze ans, dit-elle.

— Oh non, je ne crois pas. À ta façon de marcher, tu t’es sûrement déjà envoyée en l’air. Tu es une sacrée petite cochonne, pas vrai ? Raconte à Oncle Bill. Dis à Oncle Bill ce que tu as laissé les garçons te faire.

Sa main commençait à s’agiter sur sa cuisse, mais il conservait un ton rêveur, aimable.

— Oui, tu es une vraie petite cochonne et tu t’es très mal conduite, roucoula-t-il. Je sais tout sur toi.

— Ce n’est pas vrai.

Sa voix était aiguë, dure, la voix la plus colérique qu’elle ait eue depuis bien longtemps. Elle essaya de se maîtriser.

— Mais je connais une fille qui s’est très mal conduite… Qui se conduit très mal. Je vais vous dire ce qu’elle a fait.

— Oui, vas-y, raconte tout à Oncle Bill. Raconte-moi.

— Il y avait deux petites filles…

— Oh, je sens que c’est une bonne histoire, Alice…

— Et elles ont trouvé un bébé. Un bébé que sa mère n’aimait pas, parce qu’elle l’avait laissé seul sur le perron de sa maison. Alors elles l’ont pris à la mère et elles ont cherché un… endroit sûr pour lui. Mais le bébé a été malade pendant tout le temps, et il allait mourir, de toute façon. Et les filles, enfin, une des filles a pris peur et elle a dit qu’il fallait ramener le bébé. Mais l’autre fille a dit non, elles ne pouvaient pas, et elles devaient tuer le bébé parce que de toute façon personne ne les croirait.

La main de Bill s’était figée sur sa cuisse.

— C’est vraiment arrivé, dit Ronnie. Juste ici, il y a sept ans. Je connais les filles qui ont fait ça. Elles allaient à la même école que moi.

— Je croyais que tu étais à Towson…

— Mon école d’avant, répondit Ronnie en le regardant bien en face.

Le visage de l’homme n’était plus empourpré, mais d’une pâleur tirant sur le gris, quoique toujours luisant. Il essuya sa main sur la jambe de son pantalon, démarra et dit :

— Rappelle-moi où tu habites.

Et c’est ainsi qu’elle était arrivée à la maison, par le jour de mars le plus chaud qu’on ait vu, plus riche de trente dollars, et sans avoir rien dû faire avec Bill. Elle s’était assise sur son lit et avait réfléchi aux choix qui se présentaient à elle. En bas, elle pouvait aller voir ce que contenait le frigo. Ou allumer la télé dans la chambre de ses parents, et s’allonger sur le ventre sur leur lit. Elle aurait aussi pu aller faire un tour, descendre la rue jusqu’au magasin du coin. Il occupait l’angle de cette rue et de celle où se trouvait leur ancien domicile, et cette boutique avait des allures de charnière entre son ancienne vie et la nouvelle.

Au lieu de quoi elle décida de prendre son cadeau et de l’ouvrir. Le couvercle carré de la boîte cubique portait un autocollant proclamant : LA DÉCOUVERTE DU PORT : LE MUSÉE DES ENFANTS. Ronnie ne se souvenait d’aucun endroit semblable quand elle était petite. À l’époque, les musées étaient tous des endroits ennuyeux emplis de potiches et de vases qui n’intéressaient que les adultes.

Sous les couches successives de coton, elle découvrit une collection de porte-clés auxquels étaient accrochés des jouets miniatures. Une minuscule réplique du jeu « Opération », avec l’homme dont on pouvait coiffer n’importe comment la chevelure magnétique. Au dernier porte-clés était suspendue une tablette à dessin lilliputienne, sur laquelle la conseillère avait écrit sans doute à grand-peine : « Bonne Chance, Ronnie ».

Elle avait aussi ajouté un petit mot : « Je ne suis pas sûre de celui que tu préfères, alors je les ai tous pris. » Gentille, oui, elle était gentille. Mais pourquoi un porte-clés ? C’était assez bizarre, comme cadeau. Et puis Ronnie comprit. Pour la première fois depuis sept ans, elle aurait des clés. Elle ouvrirait ses propres portes, et les refermerait derrière elle.

On était en avril à présent, et la tablette à dessin, effacée depuis longtemps, était nichée au creux de sa main, serrée de sorte que les clés – deux seulement, celle de la serrure et du verrou de la porte d’entrée – mordaient dans sa paume. Elle se trouvait dans l’ancien quartier, et passait devant le domicile des Manning. Elle ne pouvait prendre le risque de ralentir le pas, ni même de regarder directement la maison. Mais il était tôt, et le samedi Helen traînait souvent au lit jusqu’à midi. Pourtant, si leurs chemins venaient à se croiser de nouveau, si elle voyait Ronnie et la saluait, alors celle-ci pourrait demander, comme si cette question lui venait à l’esprit sur le moment, comme si elle n’y avait pas pensé presque chaque jour depuis sept ans : Tu te souviens du chèvrefeuille ?

Elle savait qu’Helen se souviendrait.

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