Mauvaise compagnie
Chapitre 30
30
Alice marchait les yeux baissés. Les trottoirs de Ten Hills s’étaient déformés par endroits, gonflés par les racines des énormes chênes et autres ormes. Il était très facile de trébucher sur ce sol inégal, surtout dans la lumière gris-vert du crépuscule, et Alice détestait la sensation accompagnant la perte d’équilibre. C’était pire encore que de tomber, quand les gens se croyaient obligés de vous manifester leur sympathie ou de vous tendre une main secourable. Trébucher vous donnait l’air idiot et gauche.
Mais Alice scrutait le trottoir surtout parce qu’elle ne voulait pas croiser le regard de Sharon Kerpelman qui avait insisté pour l’accompagner ce soir. Son avocate était arrivée chez les Manning presque à l’instant où Alice commençait à racler le fond de son bol avec sa cuillère, pour y traquer les dernières gouttes de jus de framboise de ce qu’Helen s’entêtait à appeler un sorbet.
— Je passais dans le coin, avait affirmé Sharon.
Alice savait pourtant où elle vivait et travaillait, et l’affairement soudain de sa mère avec la vaisselle lui avait prouvé que ce hasard était arrangé entre les deux femmes. Ce qui signifiait qu’elles avaient discuté en son absence. Et elle n’aimait pas du tout cela. Qu’elles préparent la rencontre avec l’autre avocate, ce laideron, d’accord. Mais elle ne voulait pas qu’elles prennent l’habitude de parler dans son dos. Elles avaient agi de la sorte, sept ans plus tôt, et Alice se demandait toujours ce qu’elles s’étaient raconté qu’elles ne voulaient pas lui dire.
— En général, je vais faire un tour après le dîner, dit Alice en jetant un regard rapide vers les pieds de Sharon.
L’avocate portait des sandales noires avec des talons plats et larges et des lanières s’entrecroisant selon un motif compliqué.
— Ma mère dit que c’est bon pour la digestion.
— Super, dit Sharon. Je viens avec toi.
Alice ne pouvait évidemment pas l’emmener sur son trajet du soir habituel. Mais elle le longea, entraînant l’avocate aux limites de Ten Hills, là où se dressaient de grandes maisons aux formes biscornues, plantées au centre de vastes pelouses. Naguère, par un soir d’été comme celui-ci, les fenêtres auraient été ouvertes et on aurait entendu maints bruits différents, des parents appelant leurs enfants pour qu’ils rentrent, le cliquetis des ustensiles de cuisine qu’on lave après le dîner, l’écho d’un match de base-ball retransmis à la télévision. Mais la plupart de ces propriétés avaient été rénovées et étaient maintenant climatisées. Le seul son perceptible était un ronflement bas et régulier.
— C’est presque aussi mauvais que les sauterelles, dit Sharon. Pire même, parce que les sauterelles font partie de l’écosystème, alors que tous ces climatiseurs participent sûrement au réchauffement de la planète.
— Vous avez la climatisation chez vous, non ? dit Alice en adoptant le ton neutre de la conversation.
— Oh oui, mais j’habite dans un immeuble d’appartements en copropriété.
— Oh !
— Je veux dire, ces maisons ont été construites pour profiter de l’aération naturelle et de la chaleur de l’été. On va à l’encontre de l’architecture quand on y installe la climatisation. C’est très inefficace.
— Ma mère n’aime pas la climatisation, sauf dans les chambres. Et même là, elle s’efforce de ne pas l’allumer. Elle dit que ça fait pousser de la moisissure sur les sinus.
— Hmm, fit Sharon, je suppose que ce n’est pas impossible.
Alice savait que l’avocate cherchait un moyen de parler de ce qui avait motivé cette fausse rencontre impromptue. Mais elle voulait que le sujet vienne de lui-même. Et nous voilà à nous promener ensemble, et, ah oui, au fait, où étais-tu vendredi soir avant que je ne vienne ? Vraiment ? Sais-tu où se trouve la petite fille ? Entre nous ?
— Moi, je n’ai jamais chaud, déclara Alice. D’ailleurs je transpire rarement. Même quand je me promène en plein soleil, à midi, je n’ai pas trop chaud. Le secret, c’est de ne pas marcher trop vite.
— Tu bois suffisamment d’eau ?
— Bien sûr. Je crois.
Elle vidait trois bouteilles de Diet Pepsi chaque jour.
— Parce que c’est peut-être la raison pour laquelle tu ne transpires pas : tu ne bois pas assez d’eau. La transpiration est le système de refroidissement du corps humain. Un peu comme un climatiseur personnel, si on veut.
Alice avait jugé admirable de transpirer aussi peu, mais Sharon lui donnait maintenant le sentiment que c’était encore quelque chose qui n’allait pas chez elle.
— En tout cas, c’est très bien que tu marches autant, dit l’avocate. Tu marches le midi, et après dîner ?
— Presque tous les jours.
— Et tu ne fais que marcher ?
— Parfois je m’assois un peu. Et puis j’ai aussi cherché un emploi.
Elle avait raconté ce mensonge si souvent qu’il paraissait plus automatique et sincère que les vérités qu’elle avouait de temps à autre.
— Ta mère dit que quelqu’un t’a raccompagnée en voiture une fois. Au moins une fois.
— Vraiment ?
— Oui, Alice. Vraiment.
— Je ne comprends pas pourquoi elle dirait ça. Je ne fais que marcher.
— Elle a entendu le claquement d’une portière tard un soir, juste avant que tu ne remontes l’allée de votre maison.
— Nous vivons dans une rue très fréquentée. Il y a plein d’autres gens qui vont et viennent.
— Alors tu n’as jamais accepté de… monter en voiture…
Un silence, puis :
— … avec des hommes ?
Alice manqua éclater de rire en comprenant ce qui inquiétait sa mère et Sharon.
— Je ne monterais jamais en voiture avec un inconnu. C’est très dangereux.
Elles avaient atteint le carrefour à partir duquel les grandes demeures se faisaient plus rares pour être rapidement remplacées par un centre d’affaires, après la façade d’une église qui avait jadis été un cinéma de quartier. Helen avait confié à sa fille qu’elle y était allée avec son père lors de leur premier rendez-vous, pour voir Cocoon, et ensuite chez Mr G’s pour prendre une glace, un cône avec de la vanille et du chocolat mêlés en spirale. Elle portait une robe bain de soleil style années cinquante, à petits carreaux noirs et blancs. Les histoires d’Helen abondaient toujours en détails de ce genre, ce qu’elle avait vu, mangé, porté.
— Nous devrions faire demi-tour, dit Alice.
Elles rebroussèrent chemin et longèrent un pâté de maisons en silence. La nuit était tombée, à présent, et le bruissement des climatiseurs semblait s’accentuer.
— Alice, ta mère pense que…
— Je sais ce que ma mère pense, dit-elle d’un ton plus cassant qu’elle ne l’aurait souhaité. Ma mère pense que je suis une fille grosse, moche, qui accepte de monter dans la voiture des hommes et de faire l’amour avec eux parce que c’est la seule manière pour elle de retenir leur attention.
— Non. Non. Mais le fait est, et c’est tout ce qui m’intéresse, le fait est que si tu es montée en voiture avec quelqu’un, au lieu de marcher, vendredi soir dernier… Eh bien, il faudrait que je le sache.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n’est pas ce que nous avons déclaré à la police. Et si tu mens à la police, même pour un détail sans importance, cela peut entraîner un tas de problèmes pour toi.
— J’ai marché.
— Bien.
— Mais il n’y a que cinq kilomètres entre Westview et notre maison. N’importe qui peut parcourir cinq kilomètres à pied en une heure.
— Oui, mais tu ne pourrais pas, ça ne pourrait pas… Pour la police…
Alice s’arrêta net et regarda Sharon au fond des yeux pour la première fois.
— Vous êtes en train de dire qu’il est important de savoir où j’étais, et si j’étais en voiture ou à pied, parce que la police pense que c’est moi la coupable.
— Pas exactement. Tu es une suspecte parmi d’autres. Ça ne devrait pas être le cas, mais tu es suspecte.
— Vous voulez être mon avocate parce que vous me croyez coupable, ou parce que vous me croyez innocente ?
— Je veux te protéger, m’assurer que personne ne te crée d’ennuis. Une nouvelle fois.
Sharon avait elle aussi cessé de marcher et elle s’adossa contre un arbre imposant dont le tronc était ridé comme un pneu. Elle fit passer son poids d’un pied sur l’autre, se courba et glissa ses doigts sous les lanières pour les desserrer un peu. Les sandales avaient strié ses chevilles de marques rouges.
— La dernière fois, vous étiez censée prendre soin de moi.
— Nous avons fait de notre mieux. Vraiment.
— Ah, fit Alice en feignant de réfléchir à cette affirmation. Alors c’est comme ça que vous faites de votre mieux…
Laisser échapper ces mots était pareil au premier coup de dents dans un mets tiède et succulent, et une agréable chaleur naquit dans sa poitrine et se diffusa dans son cou et son visage. La sensation lui évoqua le feu d’artifice qu’elle avait vu samedi soir, quand Helen et elle étaient rentrées en voiture du poste de police, ces longs rubans scintillants de couleur explosant d’un point central et envahissant le ciel nocturne en corolles éphémères.
L’impression disparut aussi rapidement que les bouquets lumineux dans la nuit.
— Alice… Nous avons déjà parlé de tout ça.
— Non. En réalité nous n’en avons jamais parlé. Pourquoi ai-je dû être enfermée pour ce que Ronnie a fait ?
— Eh bien, d’abord, ils ont retrouvé un de tes jouets, le diable à ressort…
— Placé là par Ronnie, après qu’elle me l’a volé.
— Et il a été impossible de définir l’heure de la mort du bébé.
— Ronnie l’a tuée pendant que je n’étais pas là. Vous pensez que je l’aurais laissée tuer un bébé devant moi ? Vous pensez que j’aurais pu rester les bras croisés pendant qu’elle faisait ça ?
— Mais tu étais avec Ronnie quand elle a enlevé le bébé. Et tu n’as dit à personne où il se trouvait, même alors que… même quand…
— Allez-y, dites-le, la provoqua Alice. Même quand elle était encore vivante et que j’aurais pu la sauver. Mais je n’ai pas eu conscience de ça. Tout ce dont j’ai eu conscience, c’est que nous allions avoir des ennuis. Parce que nous l’avions enlevée, et parce que les gens s’étaient inquiétés. Et moi j’ai cherché un moyen d’aider les gens à retrouver le bébé. J’ai essayé de convaincre Ronnie de le ramener chez ses parents. Mais elle a refusé, et elle ne m’aurait pas laissé faire. Elle voulait seulement rester là, et faire comme si le bébé était à elle. Et puis d’un seul coup elle a eu envie que le bébé soit mort.
— Je sais, dit Sharon en hochant la tête. Je sais.
— Et maintenant, ils pensent que j’ai enlevé cette petite fille et que peut-être je lui ai fait du mal. Pourquoi la police pense-t-elle que je pourrais faire une chose pareille ?
— Parce que les flics ne comprennent le présent qu’au regard du passé. C’est comme cette histoire à propos du garçon qui va au marché à la place de sa mère, tu sais.
— Quelle histoire ? Non, je ne connais pas cette histoire.
Mais soudain tout lui revient. Elle se remémora comment, à l’âge de neuf ans, elle s’était retrouvée dans la salle commune de la bibliothèque de Catonsville, pour suivre un programme qu’Helen avait estimé profitable pour elle. « John Jacob Jingleheimer Schmidt/Son nom est aussi le mien/Dès qu’il va quelque part/Les gens s’écrient toujours : Voilà John Jacob Jingleheimer Schmidt/La la la la la la la. » Ils avaient raconté cette histoire aussi, celle du garçon qui ne comprenait jamais rien, mais c’était la chanson dont Alice se souvenait, et sa joie d’entonner le refrain à tue-tête avec les autres, jusqu’à ne plus avoir de voix.
— Il attache une côte de porc au bout d’une ficelle et il la traîne derrière lui, juste pour que les chiens viennent la dévorer. Sa mère lui dit : « Non, tu aurais dû la mettre sous ton chapeau. » Alors il va acheter du beurre et il le met sous son chapeau, et le beurre fond. Et sa mère dit… Euh, je ne sais plus ce que sa mère dit après. Mais l’histoire démontre qu’il ne cesse d’appliquer la solution de la veille au problème d’aujourd’hui.
— Donc je suis la solution d’hier.
— D’une certaine façon, oui.
— Ce qui veut dire que j’étais aussi le problème d’hier.
Sharon basculait maintenant le poids de son corps d’avant en arrière. Alice se rappelait combien ses pieds étaient douloureux et la brûlaient durant les premiers jours où elle s’était adonnée à la marche. À présent, ils étaient tellement endurcis qu’elle aurait sûrement pu parcourir huit kilomètres sans chaussures, et sans s’en rendre compte.
— Je n’ai jamais pensé que tu constituais un problème, dit l’avocate.
— Et ce qui m’est arrivé pendant que j’étais enfermée ? Tout ce qu’on m’a fait subir ?
Horrifiée, elle vit Sharon se mettre à sangloter. Ce n’était pas une réaction qu’elle désirait, ni même qu’elle pouvait utiliser. Quand un adulte pleurait, Alice savait qu’elle avait perdu.
— J’ai essayé, Alice. J’ai vraiment essayé. J’ai fait de mon mieux et je suis désolée de la façon dont les choses ont tourné. Mais personne ne savait, personne n’aurait pu savoir, ou imaginer. Je suis tellement désolée… Tout ce que je peux faire, c’est essayer d’arranger les choses, cette fois. C’est tout ce qu’on peut faire.
— Vous avez raison, dit la jeune fille. Vous avez absolument raison. Tout ce qu’on peut faire, c’est essayer.
Elle repartit, sans se soucier si Sharon parvenait à la suivre. Elle examinait le trottoir et mesurait son pas pour qu’à chaque fois son pied se pose en sécurité, au milieu de chaque carré de béton. Non qu’elle redoutât de le poser sur une fissure, mais parce que ce mouvement lui rappelait la marelle. Elle était très forte à la marelle, elle effectuait même des petits pas chassés comme c’était la mode à Baltimore, et elle avait un vieux talon en caoutchouc comme porte-bonheur. Helen était allée chez le cordonnier, elle avait fait du charme aux vieux Italiens qui travaillaient là, uniquement pour obtenir un authentique talon de Black Cat Paw que sa fille pourrait lancer sur les cases numérotées.
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