Mauvaise compagnie
Chapitre 37
37
Jeudi 8 octobre
— La date est erronée.
— Je vous demande pardon ?
— La date. Ce n’est pas la bonne.
— Je crois encore savoir quel jour est née ma fille. Le 8 octobre. Aujourd’hui. C’est pourquoi je suis ici. C’est l’anniversaire de ma fille.
— Non, le jour où elle… quand… La deuxième date. Le 17 juillet. Le jour où elle a disparu. Mais non… Euh, ce n’est pas tout à fait exact.
Cynthia Barnes suivit le doigt hésitant de Nancy Porter : le 17 juillet, sept ans plus tôt. La jeune femme avait raison. Comment avait-on pu commettre pareille erreur ? Elle et Warren avaient pourtant apporté le plus grand soin à l’enterrement de leur fille. C’était après tout la seule cérémonie qu’ils pourraient planifier pour elle. Les décisions à prendre avaient semblé innombrables : choisir une pierre tombale, régler les détails du service funéraire, définir le dessin de l’agneau en bas-relief et si ce ne serait pas un peu trop d’ajouter les lignes célèbres de William Blake. Pas de poésie, avait finalement décrété Cynthia. La courte durée de la vie d’Olivia était plus éloquente que n’importe quel couplet jamais écrit.
Alors comment cette négligence avait-elle pu se produire ? Olivia était-elle morte pour ses parents dès le moment de sa disparition ? Cynthia et Warren avaient-ils perdu espoir, et ainsi, perdu leur fille ? Cynthia n’était toujours pas à l’abri de tels accès de culpabilité.
Ce qui signifiait, elle le comprenait maintenant, que jamais elle ne le serait, qu’elle ne le désirait pas véritablement. Il faut oublier et pardonner, recommandait le vieil adage, même si la plupart des gens intervertissaient la proposition et plaçaient la charrue du pardon avant les bœufs de l’oubli. Mais lorsque vous étiez résolu à ne pas oublier un fait, à vous souvenir d’un acte dans toute son horreur, alors il aurait fallu être une sainte pour pardonner. Et Cynthia n’avait jamais aspiré à la sainteté.
— C’est sans réelle importance, dit Nancy. C’est simplement que je n’arrive pas à me rappeler la date.
Tu te souviens pour toi, parce que ça a été un événement déterminant dans ton existence, songea Cynthia. Mais elle ne s’accordait plus le privilège de dire tout ce qu’elle avait envie de dire. Elle n’était peut-être pas une sainte, mais elle n’était pas non plus Sharon Kerpelman, Dieu merci.
— J’ai choisi de me souvenir de ce jour.
— C’est probablement mieux ainsi, répondit Nancy sans remarquer le ton employé par Cynthia, comme beaucoup d’autres nuances qui lui échappaient. J’ai été touchée que vous acceptiez de partager cette visite avec moi cette année.
En réalité Cynthia n’avait rien accepté de tel. Elle avait mentionné son projet en guise d’excuse, une raison pour ne pas rencontrer Nancy. Une fois de plus, une personne plus intuitive aurait senti l’insincérité de l’invitation et l’aurait poliment déclinée.
— Vous avez fait beaucoup pour notre famille, je pense. Je sais maintenant que mon enfant est en sécurité, et que ces filles ne cherchaient pas à lui faire du mal ou à nous atteindre à travers elle. Et j’avais besoin de le savoir, pour ma tranquillité d’esprit.
Nancy acquiesça.
— Je crois le comprendre. Comme je crois comprendre que vous avez l’habitude d’obtenir ce que vous voulez, d’une manière ou d’une autre. N’est-ce pas, Mme Barnes ?
Cette fille comprenait peut-être plus de choses qu’elle ne le laissait paraître.
— Que cherchez-vous à suggérer, Mlle Porter ?
Cynthia se refusait à lui donner du « inspecteur », car ce n’était pas un titre réel, comme celui de son père, ou un statut qu’on atteignait grâce à ses diplômes.
— Rien, rien du tout. Je pensais simplement au fait que ce qui apparaissait être une coïncidence – la ressemblance de la fillette disparue avec votre fille – était tout, mais pas cela.
— Ce n’était pas ma faute, dit-elle instantanément, du ton acide d’une enfant contrariée. C’est Helen Manning qui a tout provoqué, quand elle s’est approprié l’apparence de mon enfant pour ce petit bébé qu’elle n’avait jamais vu, et jamais cherché à connaître, si vous voulez mon avis.
— Exact, dit Nancy. Je ne pense pas qu’Helen Manning ait jamais eu la fibre maternelle très prononcée. Elle n’avait pas tellement envie d’être mère, et encore moins grand-mère.
— C’est une bonne chose que je vous ai contactée, quand on y réfléchit bien.
— Oh, vous êtes très douée avec un téléphone.
Il n’y avait rien à redire à cette opinion.
— Voyons…, fit Nancy en comptant sur ses doigts. Vous avez appelé mon sergent, puis moi, alors même que je n’étais pas la personne chargée de cette enquête. J’imagine que vous avez également téléphoné à cette journaliste pour la mettre sur la piste. Parce que vous ne vous souciiez pas qu’on retrouve l’enfant disparue. Vous désiriez seulement vous assurer que tout le monde sache qui étaient Alice et Ronnie, et ce qu’elles avaient fait. La disparition de Brittany Little vous a offert l’occasion que vous cherchiez.
Cynthia eut une moue blasée pour signifier qu’une question aussi insignifiante ne méritait aucun commentaire.
— Vous m’avez même appelée.
— Vous l’avez déjà dit.
— Non, je veux dire avant. Ces messages sur mon portable, juste après la libération d’Alice. C’était votre œuvre, non ?
— Et comment connaîtrais-je votre numéro de portable ?
— Je l’ignore. Je sais que ma mère a reçu un appel au printemps dernier, d’une femme qui prétendait organiser une réunion de classe des anciens élèves de Kenwood. Potrcurzski, c’est un nom qu’on peut aisément trouver dans l’annuaire, et c’est par ce nom que vous me connaissiez, à l’époque. Ma mère a transmis à cette personne mes numéros de fixe et de portable, mais je n’ai jamais reçu cette invitation.
— J’avais raison. En fin de compte, j’avais raison.
— À moitié raison seulement, rectifia Nancy d’un ton sec que Cynthia ne put qu’admirer.
— Je suis vraiment désolée pour Ronnie Fuller, dit-elle, et le sentiment était aussi vrai qu’il lui était possible.
Elle éprouvait de la pitié pour la mère de la jeune fille, qui paraissait tellement affectée au journal télévisé du soir, la personnification même de ce que pouvait être l’opposé d’une affaire réglée. Helen Manning elle-même avait semblé sincèrement peinée à l’annonce de la mort de Ronnie, donnant une impression d’émotivité qui avait surpris Cynthia. Elle n’aurait jamais cru cette femme capable de se soucier de quelqu’un d’autre qu’elle-même.
Il n’en restait pas moins que Ronnie Fuller demeurerait à jamais la personne qui avait assassiné Olivia, et Cynthia ne pouvait pas se désoler que ce monstre ait quitté cette terre.
— Si vous voulez savoir, ce qui est exaspérant c’est de voir que l’autre fille n’a pas autant de problèmes. Mais le système judiciaire est imparfait. En tout cas, c’est ce qu’ils n’ont cessé de me répéter, quand il m’a trahie.
— Alice était en position de force pour négocier, dit Nancy avec un soupir. Son complice s’est évaporé, sans doute d’ailleurs a-t-il quitté le pays, de sorte qu’il devient le coupable idéal. D’un coup, cet homme qu’elle disait être l’amour de sa vie se métamorphose en un prédateur qui l’aurait violée dans la cabane à outils alors qu’elle était censée jardiner. Je ne peux pas en vouloir au procureur de ne pas avoir voulu porter l’affaire devant un jury, avec le risque d’un acquittement. Au moins, elle est en liberté surveillée.
— Sharon Kerpelman s’est remise en selle. Elle doit être très fière d’elle-même.
Nancy se permit un mince sourire.
— Elle pourrait l’être si elle n’avait pas vendu son âme à Rosario Bustamante. Je l’ai vue au palais de justice ce matin. Elle travaille très dur, et représente les pires ordures, à présent.
— Vous voulez dire qu’Alice Manning n’est pas une ordure ?
— Elle l’est pour vous. Comparée à bien d’autres, ce n’est qu’un amateur. Je me suis retrouvée dans des salles d’interrogatoire avec des personnages réellement effrayants. Alice Manning n’était pas de ceux-là.
Nancy s’interrompit, perdue dans ses propres pensées.
— Et Helen Manning ? Si elle n’avait pas raconté à sa fille cette histoire idiote pour excuser ses propres actes…
Cynthia ne pleurerait pas Ronnie Fuller, mais elle avait toujours du mal à parler de son suicide.
— C’est quand même elle qui a tout déclenché, avec ses mensonges. Comment s’en sort-elle ?
— Elle s’en sort parce qu’elle ne voit pas les choses sous cet angle. Elle est convaincue d’avoir toujours été bien intentionnée. Helen Manning est une femme qui a une très haute opinion de sa propre personne.
— Ce n’est pas notre cas à toutes ?
— Pas à ce point.
Cynthia remarqua que Nancy avait posé une main à plat sur son ventre rebondi sous la jupe bleu marine stricte, une cotonnade d’été qui ne s’accordait pas avec la saison.
— Vous êtes… ?
Nancy suivit le regard de Cynthia.
— Oh. Non, je me sens juste un peu lourde, à cause de la pizza que j’ai mangée au déjeuner. Je ne suis pas enceinte, ajouta-t-elle avec un sourire. Pas encore.
— Vous essayez ?
— Plus ou moins. Disons que je n’essaie plus de ne pas l’être.
— Ce n’est pas trop dur ?
— En fait, j’aime mon mari, dit Nancy en riant. Alors je profite.
— Non, je veux dire… Ce ne sera pas trop dur de travailler à la Criminelle en ayant un bébé ?
— Impossible, probablement.
— Même si vous pouviez vous débrouiller pour les horaires et les gardes… Eh bien, je pense que ça finirait par vous rendre folle, sachant ce que vous savez des gens, de faire venir au monde un enfant. Je ne sais pas comment vous pourriez le faire.
— Comment l’avez-vous fait, sachant ce que vous saviez ? rétorqua Nancy.
Cynthia voulait croire que la jeune femme faisait allusion à la mort d’Olivia, à la précarité du bonheur et à la folie de mettre au monde un autre enfant après avoir perdu le premier. Mais Nancy pouvait tout aussi bien faire référence à ce que Cynthia savait d’elle-même.
— Écoutez, j’ai rendez-vous chez mon dentiste. Vous vouliez quelque chose de particulier ?
— Seulement prendre des nouvelles, répondit Nancy. C’est assez bizarre, mais je vous suis reconnaissante. D’après le passé d’Alice, elle aurait pu faire du mal à cette enfant quand elle s’est rendu compte que ce n’était pas la sienne. Je suis heureuse que nous l’ayons retrouvée à temps. C’est simplement bien dommage que Ronnie Fuller ait été entraînée dans cette affaire.
— Je suis censée culpabiliser ?
Nancy réfléchit un instant à cette question.
— Non. En fait… Non.
Et Cynthia comprit alors que Nancy Porter était une de ces personnes qui, la plupart du temps, disent précisément ce qu’elles pensent. Elle n’était pas venue ici pour la provoquer, la punir ou même transférer à Cynthia une partie de la culpabilité qu’elle éprouvait à cause de la mort de Ronnie. Elle était venue pour montrer que personne ne l’avait dupée, mais aussi pour offrir une sorte de bénédiction. Envisageant d’être mère, elle comprenait. Presque.
La jeune femme s’en alla sur ses talons épais démodés, de cette démarche trop précautionneuse qu’adoptent tant de gens dans les cimetières. Enceinte, elle deviendrait une de ces femmes qui baissent les bras et dont le corps vaincu ne peut plus se passer des ceintures élastiques de maintien. Mais elle n’en aurait cure, Cynthia le sentait. Elle serait tellement heureuse qu’elle ne verrait même pas ses kilos superflus.
Enfin seule, Cynthia dit au revoir à sa fille comme il convenait, puis elle consacra quelques minutes à s’adresser à Dieu. Elle commença dans l’obéissance et l’humilité, mais se retrouva très vite à lui donner toutes sortes d’instructions, débitant une litanie de ce qu’elle accepterait et de ce qu’elle n’accepterait pas. Il est difficile de perdre certaines habitudes. Mais elle promit à Dieu qu’elle placerait sa confiance en lui, à partir de maintenant, pour deviner ce qui était bien et ce qui était mal. En Dieu et en des hommes tels que son père, aussi perfectibles soient-ils. Elle avait pensé que la justice était un baume, quelque chose qu’elle pouvait aider à créer et appliquer sur ses plaies. Mais la justice n’avait fait qu’aviver sa sensibilité.
Plus tard ce même jour, alors qu’elle rentrait de chez le dentiste, elle passa par Nottingham, une autre habitude dont elle semblait incapable de se défaire. Elle ne pouvait s’empêcher de garder un œil sur Alice Manning. Sans même le vouloir vraiment, elle avait commencé à apprendre de petites choses sur le quotidien de la jeune fille, et elle savait possible de l’apercevoir à cette heure de la journée, quand Alice revenait de l’arrêt de bus sur Edmondson Avenue, de cette démarche pesante caractéristique, avec les pieds tournés en dehors.
Oui, c’était bien elle qui descendait la rue, un sac à dos pendu à ses épaules, un sac bleu d’épicerie dans une main qu’elle balançait comme une enfant le ferait de son goûter. Elle était plus grosse que jamais, et elle avait teint en rouge ses cheveux blonds, sans doute pour ne pas être reconnue au centre universitaire où elle étudiait. Pourtant, elle avait accordé une interview à cette journaliste, Mira Jenkins, durant la semaine écoulée, et elle avait même posé pour une photographie. Toute personne intéressée savait donc qu’elle avait maintenant les cheveux rouges. Mira avait appelé Cynthia et lui avait demandé si elle avait un commentaire à faire. « Je ne parle pas aux journalistes », avait rappelé Cynthia à la journaliste qui était trop enchantée de sa chance pour saisir la raillerie. Elle travaillait maintenant au siège du journal, avait-elle annoncé à Cynthia. Elle s’occupait des affaires de justice concernant les mineurs, un département créé spécialement pour elle.
« Une justice pour mineurs. » Cynthia avait eu envie de demander à Mira si c’était là une forme édulcorée de justice, comme un hamburger Whopper Jr. est une version réduite d’un Whopper normal. Mais elle avait réussi à tenir sa langue.
Au moins Alice avait-elle eu le bon sens de ne pas sourire sur la photographie. Elle apparaissait sombre, grave, les mains jointes sur le dos de la chaise qui camouflait son corps difforme. Elle était désolée, affirmait-elle à Mira et aux lecteurs. Désolée pour tout. Mais elle avait toujours été si perméable aux influences extérieures. D’abord celle de Ronnie, et puis celle de Rodrigo. À l’avenir, elle essayerait de se montrer plus forte. Elle s’attellerait à être elle-même, sans chercher toujours à satisfaire les attentes des autres. Tout ce qu’elle voulait, disait-elle, c’était devenir quelqu’un de bien et réussir ses études. Elle envisageait une carrière dans la santé, ou dans l’enseignement, comme sa mère. Exactement comme sa mère. Dieu nous en garde, pensa Cynthia. La dernière chose dont avait besoin ce monde était deux Manning amnésiques de leurs fautes, qui détruisaient tous ceux ayant le malheur de les approcher.
— Qui c’est ? avait demandé Rosalind en arrivant auprès de Cynthia qui regardait fixement le journal par ce matin d’automne. Et de son index potelé, la gamine avait tapoté la photo d’Alice Manning.
— Qui c’est, la dame ?
Têtes l’une contre l’autre, la mère et la fille avaient étudié le portrait. Des mots d’explication étaient venus à l’esprit de Cynthia, des mots descriptifs mais inadéquats. Révéler le nom de la fille, raconter toute l’histoire lui conférerait ce pouvoir qu’elle avait toujours désiré, et lui permettrait de s’introduire dans le conte de fées qu’Helen Manning avait inventé pour les consoler, elle et sa fille. Le père de la Belle au bois dormant fait-il jamais mention de l’horrible sorcière une fois que le sortilège est rompu, reconnaît-il son propre orgueil ? La fille du meunier avoue-t-elle que Rumpelstiltskin a fait d’elle sa reine, en toute honnêteté, et que c’est elle qui a trahi sa promesse dans le marché ? Prononcez son nom et il se déchirera en deux. Prononcez son nom, et que ce soit fini.
— Une fille, dit Cynthia à Rosalind en tournant la page. Juste une fille.
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Vous avez terminé Mauvaise compagnie
Laura Lippman